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par Patrick Yéhoshoua Lévy

parPatrick Yéhoshoua LévyLe premier siècle de l’ère chrétienne est une période charnière pour l’histoire d’Israël. La domination romaine impose des procurateurs, avides de gain et leurs collecteurs de fonds multiplient les malversations et les détournements. Cet argent est tellement entaché de violences qu’il est considéré comme impur et qu’il est interdit de le changer ou de l’accepter en aumône.

Mais ce sont surtout les cultes dédiés aux divinités grecques ou romaines qui blessent l’âme juive même si les nouveaux mythes, qui exigent la souffrance voire le sacrifice du héros, veulent triompher du culte romain qui règne en maître des Colonnes d’Hercule aux confins du Pont.

Le roi Hérode, imposé par Rome, avait entrepris un projet colossal pour s’attirer les bonnes grâces de ses sujets judéens : restaurer et embellir le temple de Jérusalem. Cette entreprise focalisera les esprits sur l’essentiel : Israël dispose-t-il d’un avenir spirituel dans l’empire romain ?

Depuis longtemps, les astrologues étudient le déplacement du point vernal.

Lorsqu’il était dans le signe du Taureau, les nations instaurèrent les cultes du bœuf Apis en Égypte, du Minotaure en Crète, du Centaure en Grèce et de la Vache sacrée en Inde. Deux millénaires plus tard, ce point entrait dans le signe du Bélier, lorsque Abraham offrait un bélier à la place d’Isaac et qu’Israël sortait d’Égypte en apposant le sang d’un agneau sur les linteaux des maisons alors que le culte du bélier Amon dominait en Égypte. Enfin 2 000 ans plus tard, en ce premier siècle, le point vernal s’apprêtait à entrer dans le signe suivant : celui des Poissons.

En Israël, les croyants voient des signes annonciateurs de catastrophes se multiplier. En – 31, un tremblement de terre fait plus de 30 000 morts en Judée en endommageant le site de Qoumrân.

Plus tard, une comète brillera pendant 70 jours. Malheur ! 70 est le nombre des enfants d’Israël envoyés en exil et le nombre des Nations de la terre où ils pourraient être dispersés.

Enfin, en ces années, une triple conjonction de Jupiter se pérennise dans le signe des Poissons avant qu’une supernova explose dans la constellation de l’Aigle. Jupiter et l’Aigle ne sont-ils pas des symboles romains ? Faut-il en déduire que le Temple à peine restauré doit être pulvérisé par les légions romaines dès l’entrée dans les Poissons ?

Par ailleurs, des traditions eschatologiques circulent dans les sectes juives.

L’une d’elles affirme que le monde adamique doit durer 6 000 ans.

1°) 2 000 ans, d’Adam à Abraham.

2°) Puis, 2 000 ans où s’illustre l’épopée d’Israël (la servitude et la sortie d’Égypte puis l’établissement de la royauté et la prêtrise à Jérusalem) ; les calculs montrent que cette période doit bientôt s’achever.

3°) Car bientôt, doivent commencer les deux derniers millénaires de souffrance qualifiés par les rabbins de période d’enfantement du Messie.

L’annonce de temps nouveaux exacerbe la frustration et le malaise général. Régulièrement, des sauveurs apparaissent. On en dénombrera 3000, crucifiés sur les hauteurs de Judée et de Samarie.

Nous allons maintenant aborder trois personnalités de Judée qui ont réagi à cette conjoncture eschatologique.

Elles avaient en commun de refuser qu’Israël reste embourbé dans une impasse historique, qu’il survive à une révolte meurtrière et à un exil qui paraissaient tous deux inévitables.
Le premier de ces hommes se nomme Josèphe, il naît en 37. Il est d’ascendance royale par sa mère et sacerdotale par son père. En lui, s’unissent la royauté et la prêtrise qui vont définitivement influencer sa vie.

En 64, les notables l’envoient à Rome pour obtenir la libération d’un groupe de prêtres. Ce séjour agira comme un révélateur. Josèphe y apprendra que cette métropole est le centre d’un immense empire. La suprématie de Rome dans les domaines temporel, économique et militaire lui apparaît incontournable. Qui plus est, Josèphe assiste à l’incendie de Rome puis à l’expulsion et la persécution des Juifs. Ces faits emportent sa conviction : toute révolte contre l’occupant ne mène qu’au désastre.

Josèphe officie par roulement dans le Temple. Le sanctuaire, édifié par Salomon, rasé par Nabuchodonosor puis reconstruit par Zorobabel est en cours de restauration. Hérode a agrandi l’esplanade de la colline de Moryah. Elle abrite maintenant la citadelle Antonia et les multiples parvis du sanctuaire : celui des gentils, celui des femmes, celui des hommes d’Israël, enfin celui des prêtres.

La façade de l’édifice est monumentale, d’or et de marbre blanc. Josèphe affirme que pendant les 84 ans de restauration, jamais la pluie ne tomba durant le jour comme si le ciel lui-même ne voulait pas la retarder. En définitive, la restauration s’achèvera en 64, soit seulement six années avant sa destruction totale.

Par sa fonction, Josèphe est un témoin privilégié. Il apprend que le grand prêtre n’est plus le meilleur des pontifes, que des familles acquièrent cette charge à prix d’argent. Il voit même des grands prêtres incapables de lire l’hébreu ou de trancher un simple point de droit.

Régulièrement, en Judée, des émeutes éclatent même si les Juifs ne sont pas obligés, comme les autres citoyens de l’empire, de rendre un culte particulier à César. La révolte spontanée après l’introduction de médaillons dans Jérusalem témoigne de cette foi extraordinaire. Partout, dans les villes et dans les bourgs, des sicaires sévissent contre l’occupant même si les moins extrémistes conviennent qu’une révolte ouverte est incontournable. Enfin, en l’an 66, une émeute à Césarée donne le signal de l’insurrection que la défaite inespérée des renforts syriens rend déjà miraculeuse.

Dans l’attente de représailles, l’assemblée réunie sur le parvis du Temple partage le pays en sept districts militaires. À 30 ans, Josèphe est élu général de l’Armée du Nord. Il fait participer toute la Galilée à l’effort de guerre : chaque ville envoie une moitié de son contingent sous les drapeaux tandis que l’autre assure les travaux des champs et le ravitaillement. Les siècles frappés entre 66 et 70 proclameront la conviction de ses troupes : Jérusalem la sainte, Liberté de Sion et Rédemption de Sion.

À Rome, César Néron ordonne à Vespasien de dompter le soulèvement qui risque de s’étendre : un membre sur dix de l’empire, n’est-il pas Juif ? D’autant que les Parthes, implantés au levant, pourraient, eux aussi, ébranler les frontières orientales.

Malheureusement, des revers judéens se succèdent à présent. Josèphe lui-même est encerclé à Yodfat. Après 47 jours de siège, le 20 juillet 67, la forteresse est mise à sac, puis rasée. Josèphe fait-il partie des victimes ? Non, il s’est réfugié avec quarante personnes distinguées dans une grotte. Le troisième jour, ils sont enfumés. Ses frères d’armes décident de procéder à un suicide collectif avec tirage au sort : chacun égorgera celui qui a tiré le numéro précédent.

Le destin désigne Josèphe comme l’ultime survivant. Lorsque vient son tour, Josèphe décide de se rendre aux Romains sans verser le sang. Il annonce à Vespasien son élévation prochaine au rang d’empereur. En attendant une éventuelle confirmation de cette prophétie, Josèphe est placé sous étroite surveillance pendant que la chute de Yodfat fait décréter un deuil de trente jours dans le pays. Pendant ce temps, le prisonnier de Titus Flavius Vespasianus devient Titus Flavius Josephus ou plus communément Flavius Josèphe.

L’hiver passé, Vespasien fond sur Jérusalem en commettant des exactions abominables et en grossissant les convois d’esclaves affectés au percement de l’isthme de Corinthe. La Galilée tombe, puis la Judée occidentale, enfin la Judée orientale.

À la fin de l’année 68, Jérusalem est encerclée lorsque le ciel lui accorde un dernier répit. Le suicide de Néron fait que, l’un après l’autre, Galba, Othon, Vitellius puis Vespasien se proclament césar.

À la fin de cette année 69, dite l’année des Quatre Empereurs, Vespasien libère Josèphe avant de partir pour Rome. C’est Titus qui participera à la fin tragique de Jérusalem, celle qui inspira Racine et Corneille dans leur Bérénice. La capitale, gonflée des pèlerins montés pour la pâque, abrite aussi ceux qui sont ivres de vengeance ou de salut éternel. Bientôt, avant le siège même, plusieurs factions militaires s’entre-tuent.

Titus choisit Josèphe comme médiateur. Le premier veut épargner Jérusalem pour préserver ses légions et dédier le magnifique Temple à Jupiter, le second désire arrêter le sang et les larmes qui abreuvent la terre depuis quatre ans. Mais, lorsque Josèphe incite les assiégés à la modération en leur rappelant l’attitude de Jérémie, il ne reçoit qu’insultes et flèches. Les sorties courageuses des assiégés sont incapables de lever le siège.

Bientôt, le 25 mai 70, le troisième rempart et la ville neuve tombent. Le 16 juin, devant la forteresse Antonia, Titus demande la reddition d’un combat que les Juifs vivent comme celui de la Fin des Temps. En réponse, des extrémistes incendient les dépôts de vivres pour obliger les 200 000 assiégés à plus de combativité. Ceux qui tentent de fuir sont soit égorgés par les assiégés, soit crucifiés par les Romains. Certains jours, on verra jusqu’à 500 croix dressées côte à côte.

Enfin, le 9 av, à la date anniversaire de la destruction du premier sanctuaire, le second temple est investi avant d’être la proie des flammes. Les derniers défenseurs préfèrent la mort à une vie sans espérance. Josèphe, les larmes aux yeux, assiste au drame. L’orgueil de Titus condamnera les habitants de Jérusalem au bannissement et ses bâtiments à l’arasement total.

L’année suivante, Titus érigera à Rome son Arc de Victoire sur lequel le chandelier à sept branches apparaît en bas-reliefs et l’empereur Vespasien frappera des pièces avec la mention Judaea Capta. Les pertes humaines sont énormes, Josèphe parle d’un million de morts, Tacite d’au moins six cent mille victimes.

Quoi qu’il en soit, un tiers des habitants a disparu et le pays, devenu propriété privée de l’empereur, est rebaptisé Palaestina à partir de Philistins, une peuplade disparue depuis des lustres.

Bientôt, Jérusalem elle-même deviendra Aelia Capitolina. A-t-on jamais vu une nation perdurer au-delà d’un tel cataclysme ?

Qu’obtient Josèphe pour ses services ? La liberté d’un frère crucifié, un exemplaire de la Bible et un domaine en Judée. Est-ce là le prix de la trahison d’un prêtre général de lignée royale ? Non, car historiquement Josèphe a eu raison. S’il savait que la rébellion était vouée à l’échec et le Temple à la destruction, il voulait faire perdurer l’héritage des pères alors que deux tiers des enfants sont morts ou devenus esclaves ?

Alors, maintenant, Josèphe s’attache à la réalisation de sa vie : transmettre et enseigner. Suétone et Eugène de Césarée loueront sa « Guerre des Juifs » publiée entre 76 et 79.

L’ouvrage est le seul document qui relate la fin de Jérusalem et de Massada. Puis pour compléter la Septante, vieille de trois siècles, Josèphe compile ses Antiquités Juives de 73 et 93, une monumentale histoire d’Israël : du début de la Bible jusqu’à la révolte de 66.

Surtout, Flavius Josèphe y intercale des commentaires traditionnels restés jusque-là au stade oral. Car pour Josèphe, le judaïsme doit se perpétuer au-delà de la victoire romaine. Son Contre Apion et son Autobiographie compléteront sa production littéraire même si la Guerre des Juifs et les Antiquités Juives restent ses œuvres majeures.

Il est triste de constater qu’aucun texte antique juif ne mentionne le nom de Josèphe. Même le Talmud l’ignore totalement bien qu’il ait adopté un des épisodes de sa vie.

Le second personnage n’est ni un militaire, ni un prêtre comme Josèphe. Au contraire, Ben Zaccaï est l’un des plus grands rabbins de sa génération. Mais s’il est réputé et aimé, Ben Zaccaï sait aussi que les événements sont en marche et qu’Israël a besoin d’une espérance. Alors, pour quelle raison va-t-il délaisser ses proches en les abandonnant à une mort certaine ?

Ben Zaccaï a commercé pendant les quarante premières années de sa vie avant de se mettre à étudier farouchement. Il est devenu un rabbin, à la barbe vénérable lorsque surviennent les derniers jours du Temple. Ses enseignements trahissent une bonté et une bienveillance naturelles, il est tellement respecté qu’on l’appelle Rabban, Grand Maître.

Ben Zaccaï est un défenseur du libre-arbitre de l’homme et de la condition féminine en abrogeant le rite des eaux amères.

On raconte aussi que, 40 ans avant la destruction, les portes du Temple s’ouvraient à tout vent. Il les blâmait doucement : « Pourquoi nous effrayez-vous ? Ne savons-nous pas ce qui va vous arriver, et à nous également ? » Son pacifisme lui fera répondre lorsque des résistants voudront prendre des armes : « Que vous demande-t-on ? Une capitulation symbolique : un arc et des flèches, rien d’autre… »

Mais un jour, dans la Jérusalem assiégée, Ben Zaccaï demande à son neveu de l’aider à sortir sans être exécuté. On trouve une solution. Ben Zaccaï mime d’agoniser avant que ses deux plus fidèles disciples transportent son cercueil hors de la ville et fassent semblant de l’enterrer. Tout se passe selon le stratagème, Ben Zaccaï rejoint le camp romain et prédit à Vespasien le titre de César, avant d’être mis aux fers et d’être libéré le troisième jour. Le successeur de Néron lui propose de réaliser trois vœux. Rabbi Yohanan demande : « Donnez-moi Yavné et ses savants. Maintenez en vie la dynastie de Rabban Gamliel ; enfin procurez des soins médicaux à Rabbi Tsaddok. »

Pourquoi Ben Zaccaï désire-t-il la cité de Yavné ?

Pour réapprendre à vivre dans l’attente d’un exil plus long que ceux d’Égypte et de Babylone. Dans cette cité proche de Jérusalem, Ben Zaccaï établira un substitut du service du Temple basé sur la prière, l’étude et la charité. Il y fleurira la Vigne de Yavné, garante de l’avenir d’Israël.

Ben Zaccaï demande aussi la clémence pour Rabban Gamliel parce que ce sage appartient à la lignée du roi David et à une dynastie de présidents du Sanhédrin. Sauver Rabban Gamliel, c’est assurer une postérité politique et messianique en Israël.

Enfin, Ben Zaccaï désire la survie du frêle Rabbi Tsaddok car il est le prototype du croyant qui n’a cessé de demander la clémence pour les siens. La réalisation des trois vœux de Ben Zaccaï assure l’éducation des hommes, pérennise le message messianique et universel d’Israël, et en appelle à la miséricorde céleste.

À ceux, qui lui demandent : « Comment une telle catastrophe a-t-elle pu advenir ? », Ben Zaccaï répète l’histoire de Kamtza et Bar Kamtza. Elle conclut que tous les juifs sont coupables puisque la haine gratuite sévissait en Israël.

Étrangement, c’est Titus qui donnera le premier espoir. Pour compléter le campement de la Xe légion, il laissera debout les onze rangées de pierres brutes du Kotel HaMaaravi. Elles deviendront pour les orphelins de Dieu et de son Temple l’emblématique Mur des Lamentations.

L’histoire est belle, mais il existe une impossibilité dans ce récit. Ben Zaccaï ne peut pas promettre à Vespasien le titre d’empereur à celui qui est le maître de Rome depuis un an. D’ailleurs, l’épisode ressemble beaucoup à la reddition de Josèphe. Plus tard, divers récits antiques et médiévaux relateront comment Josèphe et Ben Zaccaï guériront une crise de goutte impériale.

En tout cas, par Ben Zaccaï, le pas est sauté. Avec lui, la tradition rabbinique renonce sans ambiguïté à toute velléité de restauration par la main des hommes. Le Temple détruit, seuls importent la Loi et son peuple : il faut instruire et enseigner pour que la Torah accompagne chaque Juif libre ou serviteur où qu’il se trouve. Mais comment, dans l’urgence, réconforter, éduquer et transmettre en même temps ?

Sur l’initiative de Rabbi Yohanan ben Zaccaï, le Grand Sanhédrin va siéger à Yavné.

Sous l’autorité de Gamliel, il fixera en 90 le canon biblique qui validera facilement le Pentateuque, les livres historiques et les écrits prophétiques, plus difficilement le Cantique des Cantiques et l’Ecclésiaste, avant de récuser les Livres des Maccabées, Tobie et Judith.

Comme si cela ne suffisait pas, à Yavné sera énoncée la Mishna ou Répétition qui compile oralement les décrets et attitudes des différentes académies. Sa structure transformera un homme en une véritable archive vivante, capable de préserver une tradition enrichie pendant plusieurs millénaires.

La législation de la Mishna, répartie en six ordres, verra sa syntaxe achevée à la fin du deuxième siècle. Mais bientôt, une encyclopédie de discussions et de narrations la complète : la Guémara. L’ensemble forme le Talmud ou Enseignement, dont les pages sont pétries d’éthique.

Si elles rappellent la dureté du siège de Jérusalem (l’intensité de la famine, l’incendie des dépôts de vivres, l’anthropophagie), il n’est jamais question de Césarée ou de Yodfat. Seules importent les causes morales de la destruction de Jérusalem. Si Vespasien y est décrit comme magnanime c’est pour enseigner que le désastre vient du Ciel.

Le Talmud de Jérusalem sera terminé en 350, celui de Babylone vers 500.

L’université de Yavné aura une importance considérable. L’adage sera connu dans tout le monde juif : Celui qui veut acquérir les richesses doit se tourner vers le Nord, (le grenier de la Galilée), mais celui qui veut acquérir la connaissance qu’il se tourne vers le Sud, vers Yavné où siège Ben Zaccaï.

Mais aux yeux du vieux sage, le monde n’est pas prêt à accueillir le messie.

Il disait : « Si tu as un plant en main et que l’on te dit “Voici le Messie”, va d’abord planter ton plant et après va au-devant de lui. »

La gloire et la sagesse d’Israël mourra douze ans après la chute de Jérusalem à l’âge symbolique de 120 ans. Son œuvre permettra à Israël, une nation sans terre et sans chef, de subsister près de deux mille ans sur des contrées étrangères voire hostiles.

Il est temps maintenant d’aborder la trajectoire du troisième projet. Il est défendu par un Juif qui n’est ni prêtre comme Josèphe, ni directeur d’école comme Ben Zaccaï. Sa personnalité paraît même falote en comparaison. Ne se décrit-il pas lui-même comme un avorton sans envergure ? La logique voudrait que sa destinée soit plus modeste. Pourtant…

Cet homme, né entre l’an 5 et l’an 15, appartiendrait à la tribu de Benjamin qui abritait le temple. Mais c’est impossible à prouver, Hérode ayant détruit toutes les généalogies. Ses parents le prénomment comme le premier roi d’Israël. Il est circoncis le huitième jour avant de se décrire comme un pharisien élevé aux pieds de Gamliel [1]
[1] Actes 22 : 3.

L’élève Saül étudiera tant l’enseignement d’Israël que ses écrits seront parsemés de plus de deux cents références bibliques. Sa naissance dans la cité hellénisée de Tarse, son appellation de Quintus Sergius Paulus ou Paul, enfin sa déclaration d’être Hébreu fils d’Hébreu [2] Philippe 3 : 5. et Israélite, de la descendance d’Abraham, font de lui un Grec, un Romain et un Juif.

Il choisira de demeurer dans Jérusalem. Il y est connu puisqu’il affirme ce qu’a été ma vie depuis ma jeunesse, comment, depuis le début, j’ai vécu au sein de ma nation à Jérusalem même, tous les Juifs le savent. Saül va dispenser l’enseignement des Évangiles qui relatent le parcours de Jésus.

Quelle est sa naissance ? Une lueur l’éclaira pendant qu’Hérode exécutait le massacre des innocents en suivant la demande des astrologues. Jésus n’est pas découvert tant qu’il se tient près de la vierge Marie, Myriam en hébreu. Auparavant, une lumière s’était allumée lors de la naissance de Moïse pendant que Pharaon tuait les nouveau-nés mâles conformément aux vœux des astrologues [3] Exode, chapitres 1 et 2.. Moïse fut sauvé des eaux pendant que sa sœur vierge Myriam surveillait son panier voguant sur le Nil.

Quel fut le premier miracle de Jésus ? Il transforma l’eau de Cana en vin (vin = le sang des raisins dans le Deutéronome). Or, quelle fut la première plaie d’Égypte ? Moïse transforma l’eau du Nil en sang. Ces concordances affirment que Jésus est comme Moïse, un libérateur de son peuple de la maison de servitude.

La vie de Jésus est largement en rapport avec le patriarche Joseph. Dans la Genèse, Joseph est vendu par son frère Judah, un des 12 fils de Jacob. Puis on s’empare de sa tunique [4] Genèse chapitre 37, pour faire croire à sa mort. Elle est colorée (Passim, mot qui évoque Piss, le sort).

Dès lors, Joseph devient l’égal du roi d’Égypte. De même, Jésus est vendu, par Judah, un des 12 apôtres. Sa tunique est ôtée et tirée au sort [5] Matthieu 27 : 35, Jean 19 : 43, avant qu’il devienne le Roi des Juifs.

La tradition annonçait la venue d’un Messie fils de Joseph, et d’un autre fils de Judah. Luc et Matthieu [6] Luc 2 : 4 et Matthieu 1 : 16-20, affirment que Jésus descend du roi David (donc de Judah), et que c’est l’apôtre Judah qui le fait condamner à mort. De même, Joseph est le nom du mari de sa mère [7] Matthieu 1 : 16, et Joseph d’Arimathie [8] Marc 15 : 43-46, doit recueillir son cadavre pour permettre sa résurrection. Ainsi, le couple Judah-Joseph est présent et nécessaire à sa naissance et à sa résurrection. L’existence de Jésus est donc nourrie par les deux messianismes juifs.

Jésus est forcé de descendre en Égypte sur un âne (et non sur un chameau) parce que l’exil des fils de Jacob suivait le conflit avec les hommes de Hamor (âne) [9] Genèse chapitre 34.

Dans Matthieu, les songes de Joseph sont mentionnés à 3 reprises [10] Matthieu 2 : 13, 19 et 22, puis Jésus multiplie 7 pains pour nourrir la multitude [11] Matthieu 16 : 10, Marc 8 : 5-20.. Pourquoi ? Parce que dans la Genèse, Joseph résolvait les rêves de 3 personnes (l’échanson, le panetier et le pharaon) avant de nourrir toute l’Égypte pendant 7 années de famine.

Ensuite, Jésus devient l’agneau de Dieu [12] Jean 1 : 29 et 36, celui qui se conduit comme une brebis muette [13] Actes 8 : 32, Romains 8 : 36, parce que la mère du patriarche Joseph se prénommait Rachel (Brebis).

Après sa résurrection, Jésus n’est pas reconnu par ses 11 disciples qui le confondent avec un jardinier [14] Jean 20 : 15, qui à l’époque était imberbe. Autrefois, Pharaon avait fait raser Joseph [15] Genèse 41 : 14, au sortir du cachot. D’ailleurs, ses 11 frères, descendus en Égypte pour acheter du blé, ne l’avaient pas reconnu.

Enfin, Joseph qui fut qualifié de Couronne de ses frères [16] Genèse 49 : 26 et Deutéronome 33 : 16, sortira d’Égypte pour enterrer Jacob sur l’Aire du Buisson [17] Genèse 50 : 10-11, en Israël. Sur le cercueil, sa couronne et celles des rois de Canaan seront disposées. La tradition juive affirme qu’elles formaient comme un buisson d’épines [18] Talmud de Babylone, traité Sota 13a. Pour sa part, Jésus sera le naziréen (nazir = couronné) en revêtant la couronne d’épines.

Des parallélismes différents peuvent être trouvés avec d’autres personnages importants de la Bible. Jésus avait mangé du blé pendant le jour sacré, il fut acclamé comme le roi des Juifs à l’entrée de Jérusalem, avant d’y achever sa vie au bout de 33 années. De même, le roi David s’était nourri de pains de proposition consacrés, avait fait une entrée triomphale à Jérusalem avant d’en faire sa capitale éternelle et d’y expirer après 33 années de règne [19] 2 Samuel 5 : 5, 2 Rois 2 : 11 et 1 Chroniques 3 : 4….

On peut multiplier des références qui font de Jésus l’équivalent du messie Joseph, de Moïse, du roi David, de Noé et même du Temple de Jérusalem.

Mais les Évangiles relatent aussi la venue de Jean le Baptiste. Il accomplit l’immersion de Jésus dans le Jourdain, une colombe apparaît 40 jours plus tard, Jésus triomphe de sa tentation. De même, les eaux du déluge étaient descendues du ciel pendant 40 jours pour noyer le monde. Enfin, l’envol de la colombe marquait la fin du déluge et l’apparition d’un monde purifié de ses fautes.

Comment meurt Jean le Baptiste ? La princesse Salomé, bien que le roi Hérode lui offre la moitié du royaume [20] Esther 5 : 3 et 6, 7 : 2, demande qu’on le décapite pour prix de sa danse dénudée. Auparavant, dans le rouleau d’Esther, le roi Assuérus avait proposé la moitié du royaume à la reine Esther après que Vashti ait refusé de danser nue et soit décapitée.

D’après Matthieu [21] Matthieu 3 : 4, Marc 1 : 6.21, on le reconnaît facilement : Il avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Cela répond au Second Livre des Rois [22] 2 Rois 1 : 8. 22 : Cet homme, répondirent-ils, avait un vêtement de poil, et une ceinture de cuir entourait ses reins. Le roi dit : C’est Élie le Thishbite ! Jean le Baptiste est l’égal du prophète Élie, qui annonce l’avènement de l’ère messianique.

Jésus est aussi entouré de Simon qui devient Pierre. Qui est-il ? Les textes précisent qu’il est Simon fils de Yonah. Or Yonah ou Jonas est le seul prophète de l’Ancien Testament qui prêche aux non juifs. Après avoir triomphé de la mort, il obtient le repentir de Ninive. De fait, Pierre est tout désigné pour porter les clefs du paradis et pour être le premier pape prêchant les non juifs.

Et Saül dans tout cela ? Si Jésus incarne la victoire de la résurrection sur la mort, Saül peut aussi se lire Shéol, soit le Séjour des Morts dont on ne revient pas sans révélation divine.

D’autre part, l’apôtre Saül porte le nom du premier roi d’Israël (dont la descendance ne régnera pas) alors que Jésus s’impose comme le descendant de son successeur le roi David.

De fait, une ambivalence s’impose. Dans Samuel, Saül persécute David, même s’il ne peut pas vivre sans entendre sa harpe, il a besoin de lui pour rester en vie. Si Saül pourchasse David pour le tuer, il l’épargne toujours au dernier moment. David est obligé d’attendre la mort de Saül pour régner à son tour.

C’est l’inverse dans les Évangiles : si Saül persécute les premiers chrétiens, il reconnaît le règne du fils de David seulement après sa mort au Golgotha. Mais, la divergence est seulement apparente. Car Saül est celui qui prépare le retour de Jésus et l’avènement du royaume des cieux.

Revenons maintenant au lieu de son illumination, elle est mémorable. La majorité des manuscrits précise que Saül fut transfiguré sur le chemin de Damas [23] Actes 14 : 9, tandis qu’une minorité affirme que cela se réalisa dans le Sanctuaire de Jérusalem.

Mais, si la contradiction existe en grec, en latin, en français ou dans toute autre langue, elle n’existe pas en hébreu, ce qui réaffirme que les Évangiles ont été pensés en hébreu. Car dans cette langue, Damas et le Sanctuaire désignent le même concept.

Damas (DMShK) est l’anagramme fabuleuse de MKDSh, Mikdash, le Sanctuaire [24] Zacharie 9 : 1 !

Mais pourquoi le texte utilise-t-il cette anagramme pour désigner le temple ? Parce que la Genèse mentionne qu’Éliézer de Damas [25] Genèse 15 : 2, l’intendant d’Abraham, est chargé de chercher une descendance en dehors de la terre d’Israël.

Ce message brille par sa simplicité. Saül est missionné pour parcourir le monde et assurer la dissémination du message d’Israël. La reconstruction du Sanctuaire passe par un prosélytisme actif auprès des Nations. Comment la réaliser ? En présentant Jésus comme le Messie juif des Nations ; en mettant la royauté des cieux à la portée de tous : homme ou femme, esclave ou prince.

Nous l’avons vu, les Évangiles ont été pensés en hébreu, pourtant, ils n’ont pas été écrits en cette langue. Pour quelle raison ? Parce que si Jésus clamait Je suis la Lumière du Monde, l’Alpha et l’Oméga [26] Apocalypse 1 : 8, 21 : 6 et 22 : 13, (soit l’Aleph et le Thav = Oth, le signe), Saül a noté que c’est le prophète Jonas ou Yonah qui s’est adressé aux non juifs. Or, Yonah désigne Yonie, la Grèce. Aussi, Saül s’adressera avec succès, non pas aux romains, mais aux hellènes qu’il côtoie à Antioche, Rhodes et Athènes.

Jésus avait proclamé qu’il était venu pour accomplir et non pour défaire. De son vivant, il respectait scrupuleusement la loi de Moïse.

Pourtant, en son nom, les descendants de Saül abrogeront le Shabbath et sanctifieront le dimanche au Concile de Nicée en 325 ; ils délaisseront la circoncision et imposeront le célibat aux prêtres.

Après l’espace, les missionnaires voudront s’approprier le Temps. Ainsi, Shavouoth, qui commémore le Don universel de la loi à Israël sur le mont Sinaï en 70 langues, deviendra la Pentecôte qui voit des langues de feu descendre du ciel et les disciples converser en 70 idiomes ; Pessah, qui solennise le sacrifice de l’agneau pascal et la sortie d’Égypte, deviendra la Pâque où Jésus, l’Agnus Dei, fait une entrée triomphale à Jérusalem ; de même, le Mardi des Cendres coïncidera avec la récitation liturgique de la combustion de la Vache Rousse.

Cette volonté aboutira à des outrances qui contrediront quelquefois les Évangiles eux-mêmes.

Ainsi, la naissance de Jésus (dans une étable à cause d’un pèlerinage où toutes les auberges sont prises d’assaut) ne peut pas avoir eu lieu en décembre, mois vide de tout afflux de populations. À moins qu’on veuille faire coïncider la Nativité avec les fêtes païennes célébrant le renouveau de la lumière lors du Solstice d’hiver le 20 décembre, comme la Saint Jean-Baptiste s’accorde avec le Solstice d’été le 20 juin.

De fait, que peut-on conclure de toutes ces correspondances ?

Un chrétien fervent affirmera que Jésus, en tant que Verbe incarné accomplit toutes les paroles de l’Ancien Testament.

À l’inverse, un Juif énoncera qu’elles mettent en doute la réalité historique d’une vie qui n’apparaît que comme la juxtaposition de faits connus. Il récusera aussi à Jésus le qualificatif de Oint-Messie puisqu’il ne reçoit jamais l’onction sacrée même s’il est arrêté sur le Mont des Oliviers, dénommé à l’époque le Mont de l’Onction.

De fait, pour un Juif, le parcours de Jésus apparaît comme un midrash ou un mythe prophétique.

Malheureusement, pour que Jésus apparaisse comme Messie des nations, il fallait qu’il souffre. Non pas écartelé comme Osiris ou brûlé comme Héraclès, mais trahi, par un frère dénommé Juda pour suivre la narration du livre de la Genèse. Ce choix servira de terreau au plus hideux antisémitisme. Combien d’humiliations, de persécutions et de violences, Israël subira-t-il en conséquence ? Après le summum de l’horreur que constitue la Shoah, combien d’hommes, chrétiens par surcroît, reprocheront aux fils d’Israël d’avoir souffert comme des brebis menées à l’abattoir ? Oui, cela s’est tragiquement vérifié : les Évangiles ont permis que le dernier et plus long exil d’Israël devienne conformément aux plus noires prophéties, le plus amer de son histoire. Et Rome, qui s’était revêtue du masque du bourreau destructeur du Temple, devenait l’archétype d’Esaü, le jumeau utérin de Jacob alors qu’ils se disputaient le droit d’aînesse.

Nous avons vu qu’une tradition eschatologique affirmait que le monde adamique devait durer trois périodes de 2000 ans.

Le premier allait d’Adam à Abraham. Le second s’achèverait bientôt. Titus détruisait le Temple en 3830 selon le calendrier hébraïque et la Mishna était compilée en 3979. De fait, le troisième tiers débutait avec la proclamation de Constantin de 4066 (qui faisait du christianisme une religion d’état) et avec le début de l’Hégire musulmane en 4382.

Dans sa Guerre des Juifs, Flavius Josèphe n’imaginait pas de royauté temporelle en dehors de celle de Rome. Au mieux, il espérait le rétablissement d’un état juif, semblable à celui de ses ancêtres hasmonéens.

À l’inverse, le Talmud et le Canon biblique autorisaient une espérance juive scandée à chaque Pâque : L’an prochain à Jérusalem ! au prix d’une occultation de toute question politique en Israël.

Cette attitude conciliante permettra de traverser un exil de misère et de larmes. Elle aveuglera aussi ces Juifs qui combattront les sionistes plutôt que de fuir la barbarie nazie. La démesurée Shoah assassinera six millions de victimes, soit un tiers du peuple d’Israël et, bien peu de navigateurs éclairés du Talmud suivront l’exemple d’un Rav Kook pour préserver leurs agneaux à la plus sanguinaire boucherie.

Ainsi, c’est le petit (Paulus) Saül qui aura vaincu l’empire romain. Il établira son église sur les ruines de l’ancienne capitale baignée par le Tibre.

Dans la Genèse, Isaac accordait sa bénédiction à Jacob parce qu’autrefois lui-même avait accepté d’être sacrifié pour obliger la divinité à se révéler. Et Jacob était comme lui. Il acceptait le prix de l’exil forcé pour que sa descendance reste fidèle à ses idéaux.

Lorsque le christianisme deviendra la religion officielle de l’empire, les enfants de Jacob seront molestés et persécutés par leurs anciens frères chrétiens. Les Juifs deviendront les héritiers dont on veut s’accaparer le projet, l’aîné qu’à la fois on craint et envie pour la miraculeuse survie.

La Bible est un livre magnifique, elle énonce sans cesse que l’avenir n’est jamais fermé.

Pendant sa fuite, Jacob devra dormir sur l’emplacement du futur Temple de Jérusalem. Il y verra des anges monter et descendre sur une échelle pendant que lui, infortuné passant, reste cloué au sol. On raconte que ce songe annonce les règnes des différentes nations sur la terre d’Israël. Lorsqu’il rejoindra l’étranger, l’exil, Jacob épousera Rachel et Léa. Enfin, après un dur labeur (il ne cessera pas d’être volé), Jacob regagnera sa terre natale à l’annonce de la naissance de Benjamin. Ainsi, c’est au bout de vingt années [27] Genèse 31 : 41, longues comme vingt siècles, que le Juif errant, survivant comme Isaac d’un Holocauste, remontera vers Canaan. Dans la nuit, un ange changera son nom : Jacob deviendra Israël.

Peut-il enfin savourer la paix ? Non, car Ésaü s’avance avec des hommes en armes et Isaac, leur père, n’est plus là pour imposer la fraternité. Heureusement, Ésaü a changé, lui aussi recherche la paix, les deux frères s’embrassent, ils sont réconciliés.

Les relations entre Israël et les Nations sont aussi explicites dans les Évangiles. Jésus est sollicité par une femme, grecque d’origine syro-phénicienne dans Marc ou cananéenne dans Matthieu, en tout cas étrangère à la maison d’Israël. Cette femme demande à Jésus de chasser le démon, l’idolâtrie, qui torture sa fille. Elle l’interpelle : « Fils de David ! – Je n’ai été envoyé que pour les brebis perdues de la Maison d’Israël. Il ne sied pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. – De grâce Seigneur, les petits chiens ne mangent-ils pas les miettes tombées de la table de leurs maîtres ? – Femme, ta foi est grande ; qu’il te soit fait comme tu veux ». Et, à l’heure même, sa fille fut guérie [28] Matthieu 15 : 21-30, Marc 7 : 24-30.

Tout est là. Pour les Évangiles, les Nations sont indiciblement liées au projet d’Israël préservé au cours de ce premier siècle par Flavius Josèphe, Rabban Ben Zaccaï et Saül de Tarse.

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