par Abbé Alain Arbez

Paul de Tarse est le nom francisé de Schaoul, un juif pharisien né à Tarse, mais qui a approfondi la Torah dans la yeshiva de rabbi Gamaliel à Jérusalem, la meilleure école biblique et talmudique de l’époque.

Dans sa jeunesse, Paul se radicalise et prend part à des répressions violentes de dissidents juifs, parmi lesquels des disciples de Jésus, un rabbi de 10 ans son aîné, mais qu’il n’a jamais fréquenté.

Le grand tournant dans sa vie se produit sur le chemin de Damas. Une voix s’adresse à lui personnellement : « Je suis Jésus que tu persécutes ».

Le choc dure quelque temps et Paul devient un disciple du Ressuscité, se sentant investi d’une mission d’annonce universelle de la résurrection, victoire sur toutes les formes de mort. En lien avec l’équipe apostolique de l’Eglise-mère à Jérusalem, Paul se fait en quelque sorte le 13ème des Douze, mandaté directement par le Christ en tant que porteur d’un message d’alliance ouvert à tous.

Motivation irrésistible qui l’amène à parcourir de vastes régions, durant 13 ans, en bravant tous les dangers. Il va à la rencontre des communautés juives de la diaspora où – souvent en accord avec les chefs de synagogues locaux – il fonde des assemblées messianiques accueillant des hommes et des femmes sympathisants du judaïsme mais de culture païenne. C’est ainsi que, né en Orient, Paul de Tarse mourra en Occident, vers l’an 65, citoyen romain mais décapité sur ordre de l’empereur de Rome.
saint-paul-de-tarse-raphaelPrêche de Paul de Tarse à Athènes, Raphael 1515-1516

Son œuvre missionnaire et rédactionnelle a été déterminante dans cette période-clé du 1er siècle. Elle a influencé durablement la formulation du christianisme né dans le judaïsme, et propulsé dans une sorte de mondialisation de la parole biblique.


C’est pourquoi – avec le recul – il vaut la peine de s’interroger sur la posture réelle de Paul à l’égard du judaïsme. On en a fait parfois un renégat, un pourfendeur de la Tradition hébraïque, et même le seul véritable fondateur de la chrétienté. Qu’en est-il historiquement ?

C’est Pierre qui le persuade de ne pas imposer la circoncision aux chrétiens d’origine païenne, mais de proposer seulement le rite baptismal de purification.

On a longtemps considéré Paul comme le cheville ouvrière de ce tournant décisif. C’est au 19ème siècle que la perspective traditionnelle s’est quelque peu figée.

Ainsi le théologien Baur considère qu’il y a dans l’Eglise primitive deux courants parallèles : les chrétiens de culture juive, avec Pierre pour chef, et les chrétiens de culture grecque, avec Paul comme mentor.

La démonstration de Baur établit que les judéo-chrétiens restent loyaux envers le judaïsme, ce qui entrave sérieusement leur vision du monde, et les rend allergiques aux enseignements universalistes de Paul qui prend en compte la culture païenne.

Cette analyse s’appuie essentiellement sur une lecture littérale du livre des Actes des Apôtres* signé de Luc. Mais la recherche exégétique de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème remet en question cette approche devenue habituelle.

Les spécialistes du nouveau testament estiment que la dichotomie antérieure et systématisée par Baur et ses amis n’est qu’une distorsion de la réalité du 1er siècle. Ce que l’on nous a présenté sous l’égide de Paul comme une rupture immédiate entre judaïsme et christianisme, avec les mésententes qui s’ensuivent, n’est pas corroboré par les apports historiques.

Rien n’indique qu’au départ Jésus de Nazareth ait voulu créer une nouvelle religion séparée du judaïsme.

Les chercheurs ont même constaté le fait que les disciples qui s’engageaient à la suite du Christ ne rompaient pas avec leurs traditions judaïques. Paul ne pouvait donc pas – à la moitié du 1er siècle – être le porte-parole d’un sectateur, et de plus, nous savons qu’il disait sa fierté d’être pharisien, fils de pharisien et pleinement israélite.

On note d’ailleurs que Paul a demandé à Timothée de se faire circoncire, car il était de famille juive.

tintoret-paulEl Tintoretto – La Conversion de Saint Paul, circa 1545 ; National Gallery, Washington

L’image d’Epinal où Paul tombé de son cheval sur le chemin de Damas se convertit au christianisme a vécu.

Une nouvelle conception de l’apôtre Paul resté dans le judaïsme a pu voir le jour, en particulier grâce aux travaux de Krister Stendahl, bibliste à Harvard, devenu par la suite évêque de Stockholm.

Dans une étude de 1963, le théologien suédois donne des arguments qui démontent la présentation traditionnelle d’un Paul viscéralement anti-Torah. De nombreux chercheurs chrétiens et juifs lui emboitent le pas. Ce qui restitue à Paul un profil très juif, y compris dans son adhésion au Messie ressuscité.

A la fin de son engagement missionnaire, Paul recherche toujours l’équilibre entre le fait novateur de la venue du Christ et la continuité de l’alliance avec Israël. Les chapîtres 9 à 11 de l’épître aux Romains* en manifestent clairement l’articulation. Ces passages-clé seront d’ailleurs repris comme éléments de base dans le chapître 4 de la déclaration conciliaire Nostra Aetate qui instaure en 1965 des relations nouvelles entre christianisme et judaïsme.

Certains spécialistes retrouvent des traces du mysticisme juif de l’époque de Paul dans son hymne christologique.

Un des chercheurs référents pour ce nouveau profil du personnage de Paul est John Gager, animateur d’un groupe de travail aux universités d’Oxford et de Princeton. Il estime que la conception traditionnelle d’un Paul « chrétien et anti juif » ne résiste plus aux découvertes historiques, aux connaissances que l’on a du milieu judéo-chrétien du 1er siècle, ni même à la logique néotestamentaire en soi.

Une nouvelle approche ressourcée doit prendre le pas sur la lecture figée des Actes des Apôtres pour les raisons suivantes :

Il y a eu pluralité de pratiques parmi les adeptes de Jésus, qui continuaient d’observer la Torah, et cette observance n’était pas uniforme.

Les judéo-chrétiens n’ont pas disparu après la prise de position de Pierre, contrairement à l’impression littérale donnée par les Actes. Les judéo-chrétiens n’étaient pas considérés comme hérétiques par l’Eglise-mère et ont même occupé une position dominante en Syrie. Il n’y a aucun rejet de Paul envers ceux-ci dans le fait qu’il se soit spécialisé auprès du monde païen de culture grecque.

C’est donc, selon Gager, l’auteur des Actes des Apôtres qui aurait volontairement fait pencher la balance vers une dévalorisation des judéo-chrétiens, d’où les courants antijudaïques qui s’en sont suivis et se sont systématisés.

paul2En réalité, Paul a défendu un double accès à la foi chrétienne. Un accès propre aux juifs et un accès propre aux gentils, mais avec table eucharistique commune.

Alors que l’auteur des Actes a contribué à délégitimiser l’Eglise de la circoncision au profit de l’Eglise de la gentilité. Ce qui a entraîné une fausse perception de l’écart entre les évangiles et les épîtres pauliniennes.

Gager cite un passage révélateur des Ecrits pseudo-clémentins dans lequel Pierre regrette que « certaines personnes ont entrepris de détourner mes paroles pour prétendre que je défends l’abolition de la Loi, comme si j’avais pu concevoir une telle chose – que Dieu m’en garde ! Cette Loi que Dieu nous a transmise à travers Moïse et que notre Seigneur Jésus Christ nous a réaffirmée comme devant être suivie pour l’éternité ! »

L’expérience du chemin de Damas a transformé Paul en lui faisant reconnaître Jésus vivant comme Messie d’Israël et sauveur des nations. Mais cela n’a jamais signifié le rejet de la Torah, d’autant plus que l’apôtre des nations identifie souvent dans ses écrits Jésus parole messianique avec la Torah parole de Dieu.

Certes, on a enseigné durant des siècles que la nouvelle alliance avait supplanté l’ancienne. Par conséquent l’Eglise devenait le « nouvel Israël » ou le « verus Israel ». Ce n’était en aucun cas un dogme officiel mais une coutume de pensée : c’est la pseudo-théologie de la substitution, qui a fait tant de ravages et a détruit la fraternité originelle entre chrétiens et juifs.

Toutefois, une analyse fine des textes patristiques souvent cités en référence dans l’antijudaïsme des premiers siècles fait apparaître que les pères évoquaient la fin d’une certaine pratique de la Loi plutôt que la fin de l’alliance.

Et il vaut la peine de vérifier si la théorie de la substitution ne s’est pas élaborée sur ce grave malentendu d’une confusion totale entre don de la Loi et don de l’alliance par le Dieu d’Israël !

Ainsi le père Albert Vanhoye écrit, dans cette perspective inappropriée :

« Etant donné le lien intrinsèque entre l’alliance du Sinaï et la Loi, on est amené à conclure que Paul affirme implicitement la fin de l’alliance du Sinaï en tant que fondée sur la Loi ».

On retrouve ici la position substitutive exprimée dès le haut moyen-âge dans le chant du Tantum Ergo : « Novo cedat ritui », c’est-à-dire « l’ordre ancien le cède au nouveau », la Pâque chrétienne se substitue à la Pâque ancienne, l’alliance nouvelle rend caduque l’alliance ancienne.

paul3Les écrits de Paul sont les premiers textes néo-testamentaires, et on situe sa première rédaction d’épître vers 45. Le mot diathéké (alliance) est peu utilisé, Paul choisit le terme epaggelia, c’est-à-dire « annonce », avec l’idée de « promesse ».

La question du lien entre l’alliance version première et l’alliance version christique est fondamentale. Or si le terme choisi évoque plutôt la promesse, cela suggère qu’il reste encore bien des choses à accomplir, il y a encore une attente pour les générations montantes. Nous ne sommes pas encore à la fin des temps.

Il semble donc utile de discerner entre l’alliance en tant que telle et la Torah.

La Torah est un chemin jalonné d’exigences qui permettent de rester dans l’alliance. On comprend mieux pourquoi Paul écrit dans Romains 10, 5-8 :

« Moïse en effet écrit que l’homme qui fait la justice celle qui vient de la Loi vivra en elle, mais la justice qui vient de la foi parle ainsi : ne dis pas en ton coeur qui montera au ciel, c’est en faire descendre le Christ, ou qui descendra dans l’abîme, c’est en faire remonter Christ d’entre les morts. Que dit-elle ? la parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. Cela est la parole de la foi que nous proclamons… ».

Paul cite littéralement la Torah, en Deutéronome 30, 11-14. Il mentionne Jésus à l’intérieur d’un passage de la Torah. La venue du Christ sur terre et sa montée aux cieux permettent aux disciples d’accomplir la Torah. Car pour Paul, la parole de Dieu est une, c’est elle qui s’incarne en Jésus Christ.


Comme le rappelait le rabbin Bernheim, les premiers disciples juifs voyaient en Jésus une Torah vivante.

La justice de la Torah provient de l’observance des commandements, la justice de la foi résulte de l’adhésion à Jésus Christ en qui l’accomplissement de la torah est présent. Les formules-choc que l’on trouve chez Paul visent surtout l’observance des commandements mais ne mettent pas en cause la Torah elle-même. « Alors, par la foi nous priverions la Loi de sa valeur ? Certes non ! Nous la lui conférons ! » (Romains 3.31).

En Romains 7, Paul écrit : « La Loi, elle est sainte, et saint le précepte, et juste, et bon ! la Loi, nous le savons, est spirituelle. »

Finalement, la seule distorsion entre la foi et la Torah serait de réduire cette dernière à un code normatif assurant automatiquement le salut.

L’observance de la Torah conçue non plus comme norme extérieure mais comme orientation de vie vécue selon l’Esprit, confère le cœur nouveau et l’esprit nouveau intérieurs qui ouvrent au salut de Dieu. Tout juif qui la vit ainsi entre dans la justice salvatrice de Dieu.

Pour les chrétiens, l’alliance vécue en Jésus Christ est un développement spécifique de l’alliance version première qui reste pleinement active et actuelle. Au chapître 11 de l’épître, Paul affirme :


« Tout Israël sera sauvé ! ». L’alliance version première n’est pas obsolète : « Si d’aucuns furent infidèles, leur infidélité va-t-elle annuler la fidélité de Dieu ? Certes, non ! » (Romains 3.3)

Vatican II : l’Eglise n’a pas remplacé Israël, son message ne dévalorise en rien celui du peuple juif

C’est cette vérité qui est exprimée à Mayence en 1980 par le pape Jean Paul II lorsqu’il affirme : « le peuple de l’alliance ancienne jamais révoquée par Dieu ».

La théologie de la substitution a été abolie par Vatican II : l’Eglise n’a pas remplacé Israël, son message ne dévalorise en rien celui du peuple juif, l’alliance n’a pas été abolie, et sa pérennité ne disqualifie pas l’alliance renouvelée en Jésus Christ.

L’épître aux Romains corrige une lecture superficielle des Actes des Apôtres.

Paul a en effet établi une distinction entre la Loi et l’alliance.

Confondre l’une avec l’autre est stérile pour la pensée théologique. La formule papale de Mayence est concise, mais elle résume bien l’enjeu : Dieu aime toujours son peuple, il aime aussi ceux qui se greffent sur cette alliance ; son amour englobe donc les enfants de la promesse qui accomplissent sa volonté selon la Torah, il aime aussi ceux qui retrouvent sa parole incarnée en la personne de Jésus.

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