par Suzanne Collon

La colonie judaïque de Rome, qui ne peut manquer d’intéresser tous ceux qui étudient l’influence des groupements étrangers sur la civilisation latine ou qui s’efforcent d’éclaircir la question si complexe des origines chrétiennes, a été depuis longtemps l’objet d’études générales ou de monographies.

Nous essayons aujourd’hui de grouper tous les renseignements connus ou toutes les hypothèses plausibles sur l’emplacement, les limites, l’histoire ou les subdivisions paroissiales des différents quartiers juifs de Rome.

Quelle idée nous formons-nous de ces quartiers?

L’état des documents qui nous sont parvenus est si fragmentaire, si déficient, qu’il est fort utile, avant que de les utiliser, de fixer quelques notions générales sur la répartition des Juifs romains, sorte de cadre où viendront naturellement s’insérer les détails plus précis que nous recueillerons à toutes les sources utilisables.

Existait-il à Rome un ghetto, c’est-à-dire un quartier où les Juifs, refoulés, se voyaient dans l’obligation de résider?

Rien de semblable n’apparaît.

Nous avons examiné cette question d’assez près depuis les origines de la colonie juive jusqu’à Septime-Sévère. Durant ce laps de temps, les Juifs furent souvent persécutés, leurs privilèges plus ou moins réduits, leur colonie chassée, leurs synagogues dépouillées, mais rien ne laisse soupçonner qu’ils subirent jamais l’obligation du ghetto.


Avant que de conclure que la Ville entière s’offrait à leur colonisation, il convient d’examiner la question du pomoerium.

Les Juifs s’installaient volontiers autour de leur synagogue. C’est tout au moins le cas en ce qui concerne Alexandrie.

On en déduit parfois qu’il n’existait pas de quartier juif là où il ne pouvait s’élever de synagogue, c’est-à-dire à l’intérieur d’une enceinte pomoeriale. C’est, en effet, la théorie d’Ambrosch que les sacra étrangers étaient interdits en dedans du pomoerium.

D’abord, la théorie d’Ambrosch appelle peut-être quelques corrections. Les cultes étrangers furent parfois tolérés dans la ville sacrée.

En 217 av. J.-C, un temple à la Vénus du mont Éryx fut voué sur le Capitole ; quant au culte d’Isis, il s’installa si bien sur ce même Capitole que les consuls l’en durent chasser en 58, 54, 50 et 48 av. J.-C, et Auguste lui-même en 28.

En second lieu, aux époques où le pomœrium fut respecté, rien n’empêchait les Juifs d’habiter en deçà de ses limites et néanmoins de bâtir au delà leurs maisons de prières. Ce fut probablement le cas de Subure que desservit une synagogue au delà de Yagger.

Quel aspect revêtit cette colonisation juive?

les-quartiers-juifs-de-la-rome-antique1Fut-elle répartie également dans chaque quartier, ou rassemblée au contraire dans quelques régions précises, laissant intactes de vastes parts du territoire romain? Ni l’une ni l’autre hypothèse ne parait exacte.

quartiers-juifs-rome Il en fut certainement de Rome comme d’Alexandrie.

Dans cette dernière ville, à ce que rapporte Philon, deux quartiers sur cinq étaient si remplis de Juifs qu’ils en avaient reçu le nom de quartiers judaïques. Mais les autres quartiers, pour être moins peuples par l’envahissante colonie, n’en étaient point exempts. Quelques Juifs isolés y demeuraient encore. C’est ainsi très probablement que la question se présente à Rome.

Partout on peut rencontrer des Juifs, surtout de ceux, assez rares, à qui leur fortune permet n’importe quel choix. Mais, dans un certain nombre de quartiers, la population s’agglomère et constitue de véritables centres juifs. Il s’agit surtout des quartiers commerçants.

La majorité des Juifs romains sont des gens pauvres (le style, l’ornementation, la gravure de leurs épitaphes en témoignent) et beaucoup d’entre eux s’occupent de négoce.

Nous allons donc nous efforcer de localiser, limiter ceux de ces centres juifs de Rome que nous pouvons connaître ou soupçonner et en fixer d’aussi près que possible l’histoire et la répartition paroissiale.

Le Trastevere

trastevere-roma_0519Quartier du Trastevere aujourd’hui

La forteresse du judaïsme romain, ce fut le Trastevere.

Là, installés dès la fondation de leur colonie, ils s’implantèrent, se multiplièrent et se fortifièrent pendant toute l’étendue de la latinité. D’autres quartiers, aux portes du Trastevere, purent se former ou disparaître, le centre tibérin, lui, demeura immobile et comme consacré.

A l’époque d’Auguste, au témoignage de Philon, il était, à proprement parler, le seul quartier juif de Rome.

Pourquoi les Juifs choisirent-ils le Trastevere? Ils ne le choisirent pas, ils y furent naturellement amenés, on dirait presque débarqués, avec les cargaisons venues d’Asie, qui remontaient le fleuve depuis Ostie. C’est là qu’ils se fixèrent, attirés par le port, les docks et les maisons de commerce.

En effet, Philon, qui attribue aux affranchis de Pompée l’origine des Juifs tränst ibérins, nous induirait en erreur si nous le suivions aveuglément. L’arrivée des prisonniers juifs après les guerres de Pompée augmenta la colonie juive du Tibre, mais ne la fonda pas.

Depuis longtemps, Rome et la Judée entretenaient des rapports probablement commerciaux.

Déjà, vers 160 av. J.-C, Judas Macchabée entendait sur les Romains des rapports si élogieux qu’il se décidait à conclure avec eux un traité.

Déjà, vers 140, le préteur Hispallus jetait « ex locis publicis » le matériel des proseuches installées par les Juifs. Déjà, en 59, Cicé-ron s’indignait de la puissance acquise par la colonie Israélite.

Comment imaginer qu’en deux ans à peine les Juifs se soient fait affranchir si nombreux et qu’ils aient acquis tant d’influence. C’est donc les besoins de leur négoce qui attirèrent et fixèrent les Juifs au Trastevere et qui les retinrent là, tout proches de cette voie fluviale qui amenait leurs cargaisons et de ces .ports des bouches du Tibre où ils entretenaient d’importantes filiales .

Un rapide calcul, il est vrai approximatif, permet de fixer leur nombre à l’époque d’Auguste.

En 4 av. J.-C, 8.000 Juifs romains accompagnèrent Hérode le Grand devant le prince.

Ce cortège ne comprenait certainement que des hommes. Encore est-il probable que seuls des personnages d’un certain rang, et d’un certain âge, participèrent à la cérémonie. La population totale du Trastevere comprendrait donc, si l’on prenait au sérieux l’indication de Josèphe, 40 ou 50.000 Juifs. En réalité, comme Josephe est toujours suspect d’exagération, il convient d’abaisser ce chiffre. 30 ou 40.000 Juifs cantonnés dans le Trastevere formaient encore une population assez dense.

Les Juifs ne devaient pas, en effet, occuper un quartier très étendu et dans ces conditions leur population fortement groupée n’en était que mieux caractérisée et que plus puissante.

La région qu’Auguste délimita sous le n° XIV et la désignation de Trans Tiberim est tout à fait vaste. Elle embrasse l’île Tiberine, le temple de Fors Fortuna, le Janicule, le Vatican. Mais le sud et le nord sont des quartiers élégants réservés à de belles demeures et les jardins y occupent une place considérable.

La colonie judaïque habitait probablement le centre tibérin, c’est-à-dire le triangle délimité plus tard par le mur d’Aurélien et peut-être les rives du fleuve un peu au delà.

le-centre-tiberinIle Tibérine

L’aspect de ces lieux, comme d’ailleurs de tous les centres juifs de Rome, ne différait guère de celui des actuels ghettos de Paris, Rome ou Londres.

On peut imaginer les boutiques misérables, les enseignes hébraïques dans le cadre bien connu des insulae romaines. Un air de fête un peu bizarre relevait aux jours de sabbat ce pauvre décor. Les lampes couronnées de violettes fument sur la fenêtre, ointe de parfum, et par l’étroite embrasure on aperçoit la famille attablée autour du thon en sauce et de la jarre d’argile blanche. Parfois souffle un vent de tempête. Ce peuple, attentif à sa vie nationale, s’exalte à la venue de ses princes, s’irrite de la prédication chrétienne ou se passionne pour les leçons des rabbins venus exprès de Palestine.

Ainsi fondé, ainsi peuplé, le quartier juif du Trastevere poursuivit son histoire.

L’étude des estampilles relevées sur les briques de la catacombe de la via Portuensis atteste la pérennité de son occupation. Jamais, depuis la fin des temps républicains jusqu’au IVe siècle après J.-C, cette catacombe, que sa situation appelait à recueillir les corps des Juifs du Trastevere, ne demeura inemployée. Elle recueillit même les corps des Juifs que les catacombes de leurs quartiers ne pouvaient recevoir (cf. Frey, 380, et son étude), ce qui prouve bien que le quartier du Tibre était le centre administratif et social de la colonie.

Ces estampilles attestent même deux faits curieux concernant l’histoire de ce quartier tibérin.

On retrouve à Monteverde un nombre proportionnellement considérable d’estampilles du temps d’Hadrien. La population du Trastevere aurait-elle subi à cette époque un brusque accroissement et pourquoi?

Les Juifs morts sous le principat d’Hadrien sont née, en moyenne, cinquante ans plus tôt, c’est-à-dire entre 67 et 88. Ce sont peut-être les enfants des esclaves amenés par Vespasien à Rome après la chute de Jérusalem, Josephe prétend qu’on fit alors 97.000 prisonniers. Un grand nombre d’entre eux échouèrent sans doute à Rome, qui, morts en servitude, furent ensevelis dans les columbaria des grandes familles ou à la fosse publique et ne laissèrent point de traces. Leurs enfants, parvenus à la liberté, auraient accru la population transtiberine et reçu une sépulture proprement judaïque.

Sous Septime-Sévère, même constatation. 61 estampilles sur 177 datables nous reportent à son principat. On peut songer à une colonie nouvelle appelée dans ce quartier par l’empereur.

Septime- Sévère paraît avoir été favorable aux Juifs.

Rabbi Kimchi (XIIe siècle) parle d’une synagogue de Severus bâtie à Rome.

A Kaysoun, en Galilée, les Juifs placèrent soit dans une synagogue, soit dans un temple païen, une inscription en l’honneur de Septime- Sévère et de sa famille.

Le quartier juif du Tibre comprenait plusieurs synagogues ou paroisses.

Philon l’atteste formellement en ce qui concerne l’époque d’Auguste, et ce témoignage confirme celui de la catacombe de Monteverde.

II semblerait naturel, lorsqu’on veut déterminer le nombre et le nom des communautés contenues dans chaque quartier juif de Rome, de relever celles mentionnées dans les différentes catacombes qui furent creusées en face de chaque quartier.

Pour le Trastevere, il suffirait alors de dresser la liste des synagogues mentionnées à Monteverde ou dans les environs. Il est vrai qu’en général une communauté déterminée préférait, sans doute pour des raisons de voisinage, une catacombe déterminée. Il est vrai que quatre « Sibourenses » sur six connus sont enterrés à la catacombe Torlonia. Il est vrai que tous les « Vernaculi » connus sont à Monteverde, ainsi que tous les « Agrippenses », que les deux « Tripolitains », mais il y a de graves exceptions.

Laissons de côté, comme le veut le P. Frey {Corpus, Intr., p. cvm), les inscriptions dont le lieu de trouvaille est douteux ; laissons celles qui mentionnent un parent du paroissien nommé, parent dont la communauté propre peut être différente de celle de son père ou beau-frère. Il n’en reste pas moins deux inscriptions dont on ne peut se débarrasser.

L’archonte Nicodème des Sibourenses (Frey, 380) s’est fait ensevelir non à la catacombe Torlonia, centre de sa communauté, mais à Monteverde. Annianos (Frey, 88), archonte enfant, âgé de huit ans et deux mois, fils de Julianos des Campenses, est à la Vigna Randanini alors qu’il devrait reposer à Monteverde.

On ne peut soutenir que, si jeune, Annianos ait appartenu à une communauté différente de celle de son père. Chaque synagogue ne reçut donc pas un lieu de sépulture absolument fixe. Cette hypothèse est d’ailleurs commandée par le bon sens. Les catacombes ne furent pas toutes disponibles en même temps.

Des questions de sol, de propriété, conduisaient certainement à fermer une catacombe à une époque où les quartiers qu’elles desservaient demeuraient encore en pleine activité. Ce fut le cas, semble-t-il, pour la catacombe Torlonia, occupée principalement par les gens de Subure.

Les estampilles ne dépassent pas l’époque de Septime-Sévère (celles de Monteverde vont jusqu’à Dioclétien). C’est peut-être dans l’intervalle de temps qui sépare Septime-Sévère de Dioclétien que Nicodemos Ablabius se fit enterrer au Trastevere. La petite catacombe, singulière d’ailleurs, de la via Labicana servit peu de temps, peut-être à cause des difficultés présentées par le sous-sol (Marrucchi,£)isseri. della Pont. Accad. Rom., II, 2, 1884, p. 497- 538).

Il fallut bien alors que les usagers se fissent enterrer ailleurs. Il convient donc de n’affirmer la présence d’une synagogue dans un quartier que lorsque d’autres indices viennent étayer le témoignage de la catacombe.

Nous avons le droit de localiser au Transtevère plusieurs communautés.

Trois d’entre elles portent des noms qui rappellent d’illustres personnages du temps d’Auguste. Le texte de Philon, qui situe au Trastevere le seul centre juif important de l’époque d’Auguste, nous interdit en effet de placer ailleurs des synagogues évidemment fondées ou réorganisées sous ce prince.

La première de ces synagogues est celle des Augustenses.

L’empereur lui-même, qui l’avait peut-être favorisée, lui donna son nom. C’est qu’il fut, après César, le prince romain le mieux disposé pour les Juifs. Il fit sacrifier à Jérusalem, chaque jour, un taureau et deux agneaux payés sur sa cassette privée . « II n’eut pour personne, sauf pour Agrippa, autant d’attentions que pour Hérode (dit Josephe). » II envoya des lettres aux villes d’Asie afin d’assurer la protection des privilégiés juifs.

Cette synagogue subsiste sans doute jusqu’en des temps assez bas, puisqu’on rencontre parmi ses membres un mellarchonte de douze ans. La fonction importante, non héréditaire, de l’archonte déchut probablement de sa haute valeur. En des époques de décadence, devenue un simple honneur, elle fut décernée même à des enfants incapables d’en assurer les obligations.

La seconde communauté est celle des Agrippenses.

Marcus Vipsanius Agrippa en fut sans doute le parrain. Ce grand homme semble avoir donné assez facilement le patronage de son nom.

On serait tenté, en considérant le nom d’Agrippa, de placer la synagogue qu’il protégea au Champ de Mars. C’est là qu’il habitait sans doute. C’est là que s’exerça son illustre activité de bâtisseur. Ne serait-il pas tentant de supposer qu’au cours de ses travaux il fit bâtir ou réparer la synagogue?

Or, nous verrons que des Juifs s’installèrent au Champ de Mars. Mais le texte de Philon est difficile à éluder. Il nous force à croire qu’au temps d’Auguste aucun centre juif digne de ce nom ne dépassait le Trastevere. Or, la constitution d’une communauté juive suppose un chiffre de paroissiens considérable.

C’est donc au Trastevere que nous localisons les Agrippenses. D’ailleurs, Agrippa y fit lancer le pont qui porta son nom, près de l’actuel ponte Sisto.

ponte_sisto_romePonte Sisto Rome

C’est peut-être à la tête de ce pont que s’élevait la synagogue des protégés d’Agrippa. Un indice confirme sur ce point l’indication du Pons Agrippae. En réalité, il s’agit d’un témoignage tout à fait frêle sur la valeur duquel nous n’avons pas d’illusion.

Il ressort des communications faites par Lanciani, De Rossi et Marrucchi qu’en novembre 1881 fut découvert près de là Farnesine, sur la berge du Tibre, un cube de marbre d’environ 0m24 de hauteur. Une inscription y est gravée : « JACQN ΔΙΟ ΑΡΧΩΝ. » Nous ne croyons pas, d’accord en cela avec Müller, qu’il s’agisse d’une épitaphe. Cette petite masse de marbre est insuffisante à elle seule pour constituer un monument funéraire en plein air, et les loculi sont clos par des plaques de marbre ou des murettes de briques.

On pense aussitôt à un reste de bâtiment.

Jason a pu laisser son nom sur une partie de la construction élevée ou réparée à ses frais.

Les monuments publics du judaïsme, hôtellerie, bains, bibliothèque, sont la plupart du temps groupés autour de la synagogue. On imagine aisément que là pouvait s’élever une synagogue du Trastevere, peut-être, à cause de la proximité du Pons Agrippae, celle des Agrippenses.

La troisième synagogue est celle de Volumnius.

Elle exista sans doute jusqu’à une époque assez basse, puisque l’épitaphe 402 est celle d’un mellarchonte de deux ans.

Qui était ce Volumnius?

Josephe mentionne à plusieurs reprises un personnage nommé Volumnius. Malheureusement, il lui donne chaque fois un titre différent. Dans la même affaire du conseil de Beryte, il le nomme στρατοπεδάρχης au paragraphe 1 et procurateur επίτροπος au paragraphe 2, ailleurs ήγΞμ.α>ν — ailleurs administrateur de Syrie.

S’agit-il de la même personne? Probablement, car tous ces titres sont vagues et peuvent convenir au même fonctionnaire. Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse d’un ou de plusieurs Volumnius, il suffît de savoir, et cela n’est pas douteux, à quelque hypothèse qu’on se range, que la communauté tiberine choisit comme parrain un personnage intimement mêlé aux affaires de Syrie-Palestine et à la vie politique et familiale d’Hérode.

Les membres de la synagogue des Vernaculi sont bien tous enterrés à Monteverde. Mais nous nous sommes interdit de nous fier à un indice aussi discutable.

La paroisse de Tripoli mérite plus d’attention.

Elle est attestée dans la seule catacombe de Monteverde, mais, de plus, nous savons que Septime-Sévère (né à Leptis Magna) s’occupa beaucoup de la Tripolitaine. Or, si nous nous rappelons que les estampilles se multiplient dans la catacombe de Monteverde, à l’époque de Septime- Sévère, et que Rabbi Kimchi (cf. plus haut) parle d’une synagogue de Séverus, nous ne serons pas éloigné de penser que tous ces faits peuvent être mis en relation et que la synagogue de Tripoli est celle d’une colonie de Juifs de ce pays attirés à Rome au Transtevère par Septime-Sévère.

Nous ne parlerons pas des synagogues d’Élée et d’Arca du Liban. Un seul paroissien pour chacune d’elle a été enseveli à Monteverde. C’est vraiment bien peu pour situer nos synagogues dans le quartier transtibérin.

Delafosse, dans son ouvrage Les Noirs de V Afrique, p. 35, parle d’émigrations juives, parties de Tripolitaine vers la fin du ier siècle ap. J.-G. et qui colonisèrent l’Aïr et le Touat. Peut-être les mêmes raisons qui déterminèrent cette émigration vers le centre africain amenèrent- elles les Juifs de Tripolitaine à envoyer des colons à Rome (ce qui d’ailleurs infirmerait notre hypothèse, qui place la fondation de la synagogue des Tripolitains sous Septime-Sévère). Malheureusement, M. Delafosse n’a, donné aucune référence permettant de vérifier ou de développer son indication. Nous ne la mentionnons ici, à tout hasard, au cas ou quelqu’un disposerait pour l’utiliser des ressources que nous ne possédons pas. 4 Frey, 509. 5 Frey, 501.

Quelle que fût l’amplitude du quartier transtibérin, il ne pouvait suffire à la population juive. Sous Tibère, nous savons, en effet, qu’elle atteignait 40 ou 50,000 âmes.

Si nous comparons ce chiffre à celui de 25 ou 30,000 que nous avons déterminé pour le règne d’Auguste, nous conclurons à une augmentation tout à fait importante. Il est vrai que notre estimation touchant au règne d’Auguste n’était qu’un à peu près. Cette augmentation de la colonie juive sous Auguste est cependant acceptable, car la bienveillance du prince, les besoins commerciaux que le rétablissement de la paix faisait naître, rendent très vraisemblable un afflux de colons juifs dans les dernières années du principat d’Auguste.

C’est alors sans doute que, dans d’autres quartiers de Rome, de forts groupements juifs se constituèrent.

Le Champ de Mars

le-champ-de-marsUn second centre juif est attesté au Champ de Mars. L’épigraphie seule en porte témoignage. Nous connaissons, en effet, les épitaphes de quelques membres d’une communauté de Campenses, et, comme le terme de Campus sert couramment à désigner le Campus Martius, il s’agit d’une communauté dont les membres habitaient le Champ de Mars.

Sur l’histoire de cette communauté, tout est obscur. Annianos des Campenses est un archonte enfant, il est donc vraisemblable que cette communauté se maintint jusqu’à une époque relativement récente.

La position de cette communauté n’est guère mieux connue. Le Champ de Mars tel qu’Auguste le délimita s’étendit entre les Viae Flaminia et Lata, et la muraille de Servius (de la Porte Flumentana à la porte Ratumena).

L’ensemble du Champ de Mars semble, par suite d’une prohibition religieuse, avoir été interdit aux habitations privées. Seule sa partie intrapomœriale aurait fait exception. Dans ces conditions, il suffit de se reporter à l’article de M. Labrousse sur le pomœrium et à, la carte qui l’accompagne pour déterminer les portions de terrains ouvertes à la colonisation judaïque.

Les Saepta Iulia situés en dehors du pomœrium ont pu néanmoins recevoir des boutiques juives lorsque, dès la fin du Ier siècle, ils eurent été transformés en une immense salle des ventes. Le quartier populaire du forum boarium et du forum olitorium annexé par Sylla peut aussi avoir abrité des Juifs.

Subure

subureII existait une paroisse de Juifs habitant Subure, comme le prouvent. les épitaphes de Suburenses recueillies.

Subure est un des quartiers les plus centraux de Rome. Il comprend trois rues ouvertes dans des dépressions : le Clivus Subura- nus, qui réunissait l’Argilète à la porte Esquiline ; le vicus Patricius, qui suivait la vallée qui sépare le Viminal et le Cispius, et le vicus Longus entre le Viminal et le Quirinal. Malgré quelques belles demeures, on connaît ce quartier pour un des plus populeux et des plus mal famés de Rome. Les Satiriques nous renseignent abondamment sur son aspect.

Les Juifs durent s’établir assez tôt à Subure.

Nous le déduisons de l’examen de l’épitaphe païenne du fruitier P. Gorfidius Signi- nus. Le personnage, dit l’inscription, habitait « de aggere a proseu- cha». A l’époque de Signinus, donc, il existait une synagogue située vers l’agger, c’est-à-dire, comme nous le verrons, auprès de Subure.

Or, le fruitier Signinus a dû mourir vers la fin du 1er siècle. Son épitaphe porte l’apex, ce qui nous ramène au 2e ou 1er siècle.

La forme classique des noms mentionnés, le style nous conduisent à choisir au moins la fin du 1er siècle. Or, si l’on tient compte du fait qu’une proseuche suffisamment connue pour être ainsi donnée comme point de repère devait être déjà ancienne, et que, d’autre part, un groupement juif devait avoir atteint une certaine densité de population pour mériter la construction d’une synagogue, nous conclurons que les Juifs durent s’installer à Subure dans la première moitié du 1er siècle.

Cette colonie ainsi fondée à une époque relativement haute est encore attestée à une époque assez basse, comme en témoigne la présence d’un archonte enfant des Suburenses à la Vigna Randa- nini, et le nom d’Ablabius donné à Nicodème. Ce nom, en effet, est utilisé surtout au IVe siècle.

Quelles étaient les limites de ce quartier juif?

Subure s’arrêtait à la porte Esquiline. Mais le quartier juif ne s’arrêtait pas en même temps. Il remontait certainement le long de Γ agger. On peut le soupçonner lorsqu’on lit la Satire VI de Juvénal, où l’on voit la pauvre plébéienne consulter les devins de l’agger. La magie était, en effet, l’une des principales ressources de la colonie Israélite.

Mais on en est beaucoup plus certain si l’on étudie la question des « Galcarienses ».

La synagogue des Calcarienses est une des communautés les plus énigmatiques de Rome.

On a rapproché immédiatement ce nom de celui des ouvriers employés aux fours à chaux : Galcarienses ou Calcara déjà connus. S’agirait-il de Juifs tous astreints au travail des fours à chaux ou habitant auprès des centres de l’industrie de la chaux (ce qui me paraît plus vraisemblable), on ne sait.

Quoi qu’il en soit, il est probable que le quartier des uns était le quartier des autres, ce qui nous a conduit à rechercher l’emplacement de la schola déjà connue et dite schola Calcariensium. M. H. Armini, dans un article de VEranos, cherche à prouver que ses membres habitaient le vicus Pulverarius, quelque part dans la première region d’Auguste.

A supposer que le mot pulvis (puteola- nus) signifie bien pouzzolane et que le vicus en question ait été réservé à des entrepôts de pouzzolane, il n’en reste pas moins vrai que la pouzzolane n’est pas de la chaux ni du calcaire, et que les fours à chaux n’étaient peut-être pas là.

Or, si l’on examine les deux inscriptions C. I. L., VI, 9223- 9224, on constate qu’elles sont gravées l’une sur un cippe, l’autre sur une petite vasque de marbre, objets qui pouvaient orner la salle de la schola. L’un fut dédié à un empereur par les Calcarienses, l’autre donné aux Calcarienses par deux personnages, sans doute de leurs collègues. Il y a donc de forte chance pour que le centre de ces Galcarienses soit à fixer au lieu de découverte des objets, au voisinage des Thermes de Dioclétien, c’est-à-dire auprès de la porte Colline, à l’extrémité nord de l’agger.

C’est donc là que se situerait la communauté des Calcarienses fixant ainsi la borne extrême du quartier juif sorti de Subure.

Il devait, par ailleurs, se limiter aux parties basses de cette région, car les collines correspondantes étaient sous l’Empire des quartiers élégants.

Aux paroisses déjà nommées de ce quartier, Suburenses et Calcarienses, ajoutons peut-être celle des Hébreux.

Si l’on considère les ressortissants de cette synagogue comme des Juifs très judaïsants s’opposant aux Juifs grécisés de la population romaine, on peut songer que ce sont eux qui utilisèrent la petite catacombe Labicana, assez voisine de Subure, où deux inscriptions sur cinq sont écrites entièrement en hébreu. Nous ne nous dissimulons pas la fragilité de cette hypothèse.

L’Aventin et la porte Capène

porte-capeneLa Porte Capène

Le quatrième quartier juif nous est signalé par Juvénal. Le texte du satirique nous montre, campée à la porte Capène, dans le bois sacré, auprès du sanctuaire d’ Egèrie, une sorte de tribu bohème de Juifs.

Chacun, étendu sur du foin auprès de son bagage que renferme un couffin oriental, paye redevance pour l’arbre qui l’abrite. Mendicité, sorcellerie, ce sont à peu près les seules ressources de la colonie des Muses.

Il ne faut pas se borner au texte de Juvénal pour juger des établissements juifs au sud de Rome. Ils furent plus sérieux et plus durables. Ce sont les centres funéraires de la via Appia qui en témoignent.

Ce quartier ne se limitait point à la porte Gapène.

A l’Est, il allait peut-être jusqu’au Macellum Magnum. C’est ce que prouve l’épitaphe du boucher Alexander, un Juif qui habitait « de macello ». Ce « macellum » doit être le Macellum Magnum situé sous San Stefano Rotondo, c’est-à-dire à l’ancienne porte Querquetulana.

A l’Ouest, le quartier juif atteignait peut-être le Cirque. L’humble plébéienne qui va consulter les devins de l’agger se rend ensuite chez ceux du Cirque. De quel Cirque s’agit-il?

Du Grand Cirque ? Car la cliente des mages s’arrête devant les colonnes des dauphins. Ces colonnes sont celles-là sans doute qui ornaient la spina du Grand Cirque.

Les Juifs s’étaient-ils installés sur l’Aventin?

On est porté à le croire, dans la mesure où l’on attribue une valeur à la tradition chrétienne, qui situe sous l’actuelle église Santa Prisca la demeure d’Aquilas et Prisca, Juifs du Pont, où vécut saint Pierre.

La discussion complète de la question, qui nous entraînerait trop loin, se trouve dans l’ouvrage de M- Merlin, V Aventin dans Γ Antiquité. M. Merlin ne soutient pas cette tradition. Il pense que l’église fut dédiée à une martyre, Prisca, qui souffrit sous Claude II, et non à l’hospitalière Prisca, femme d’Aquilas, ni par conséquent au lieu de sa demeure. Il se peut; mais il se peut aussi que cette très ancienne légende . ne se trompe pas en situant quelque part sur l’Aventin, sinon à cette place précise, la maison du Juif Aquilas. Ce qui confirme la tradition, c’est le caractère populeux de l’Aventin, caractère qu’il garda, malgré sa reconstruction après 64, jusqu’aux Antonine.


Sur la date de l’installation juive au sud de Rome, le texte de Juvénal fournit un terminus ante quern. La Satire III date des environs de l’année 115. On peut se demander si ce quartier ne fut pas colonisé plus tôt.

Peut-être des Juifs s’y implantèrent-ils, après le grand afflux de prisonniers de 70, dès les Flaviens. On retrouve à la catacombe Randanini un certain nombre de noms qui font songer à des affranchis des Flaviens. Pourtant, les estampilles de la catacombe Randanini ne remontent pas au delà de 135.

Il est vrai qu’elles ne descendent pas au delà de 211 (mort de Septime-Sévère), tandis que l’examen des noms fait songer parfois au temps d’Alexandre-Sévère.

Nous ne connaissons aucune communauté juive susceptible d’être localisée dans ces parages. En revanche, il se peut que sur la via Appia, au sud de ce quartier, l’on identifie la seconde des synagogues romaines dont une trace demeure. Au-dessus de la catacombe de la Vigna S. Sebastiano ou Randanini, devant l’une de ses entrées, une sorte d’atrium s’élève, que Garrucci songea le premier à identifier avec la synagogue. Herzog et La Piana suivirent son exemple.

Nous sommes allés visiter les bâtiments sur place. Les ruines, aujourd’hui recouvertes d’une végétation touffue et soutenues par des restaurations récentes, sont très difficiles à reconnaître. Il faudrait une étude longue et patiente pour reconstituer l’histoire et les plans successifs de ces bâtiments et aboutir à une conclusion ferme en faveur ou contre l’hypothèse d’une synagogue. A nous, un examen superficiel seul fut possible.

Il semble que trois constructions se soient succédé. D’abord un bâtiment en opus reticulatum. Un fragment de bâtiment fut enclavé dans la seconde construction, qui fut peut-être, elle, à l’usage de synagogue. C’est à cette construction, qui semble former le gros des murs actuels, qu’appartiennent la niche peinte en bleu et les deux absides situées en face de cette niche, signalées par Garrucci et Herzog.


La niche rappelle la niche de Torah qui se rencontre dans certaines synagogues. Garrucci signale, en outre, un puits que nous n’avons pas vu. Rappelons que le culte juif exigeait de fréquentes ablutions. On trouve une citerne à la synagogue de Délos et une aussi à Doura. L’hôtellerie, souvent adjointe à la maison de prières, nécessitait encore des adductions d’eau.

Il est donc probable, mais non certain, qu’une synagogue s’élevait à l’entrée de la catacombe Randanini.

Ainsi nous avons parcouru les centres de population juive dans la Rome impériale, autant que nos ressources le permettaient.

De tous côtés, les Juifs enserrent la ville. Ils l’investissent de leur population active, commerçante, industrieuse. Ce ne sont pas seulement les faubourgs qui leur sont ouverts. Installés dans des quartiers centraux comme Subure, ils pénètrent au cœur même de la ville.

Leurs mœurs, leur religion, leurs traditions ancestrales s’offrent partout aux regards. Partout, voisins du bas peuple, mais aussi des grandes maisons, ils se glissent, portant avec eux leur ardeur prosélytique et la tentation de leur monothéisme.

Ces quelques remarques rendront peut-être moins surprenante l’extraordinaire diffusion de la doctrine chrétienne et montreront comment, solidement installés sur les flancs de la capitale tiberine, les Juifs et, après eux, les Chrétiens, qui s’étaient séparés d’eux, semèrent sans effort à travers la population romaine le grain de leurs croyances.

Suzanne Collon.

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