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Par Simha Goldin
Traduit par Marie-Pierre Gaviano

Aux nombreuses recherches qui ont récemment renouvelé en profondeur historiographie des relations entre juifs et chrétiens dans Europe du Moyen Age, la présente étude voudrait apporter sa contribution en examinant la manière dont les juifs appréhendaient ceux de leurs coreligionnaires qui abjurant leur foi d’origine, entraient dans la société chrétienne.

juifs et marranesStatut du nouveau chrétien, nature des relations entretenues avec lui, conditions de son éventuel retour dans le giron du judaïsme, telles sont les questions auxquelles cette étude ambitionne de répondre.

La conversion de certains juifs à la religion dominante sur leur territoire implantation fut, on le sait, un phénomène constant dans l’espace et dans le temps.

C’est la réaction des communautés juives installées dans le Nord de la France et en Allemagne qui fait objet de cette étude, du début du 12e siècle, qui voit les juifs confrontés aux effets de la première croisade, jusqu’au milieu du 14e siècle, après leur expulsion de France et d’Angleterre et leur refoulement vers l’est par Allemagne.

Époque charnière que ce 12e siècle : dès ses premières années, et en particulier dans Allemagne marquée par la première croisade, le prosélytisme, désormais manifeste des chrétiens qui ne reculent plus devant la violence, place les communautés juives au pied du mur.

Bien autres signes à la même époque, et c’est là le propos de cette étude, devaient venir confirmer aux juifs que loin de demeurer ponctuelle cette attitude de la société chrétienne était vouée à perdurer.

Rivalité avec une religion conquérante et non dénuée d’attraits, période de crise féconde en conversions individuelles, proximité persistante des convertis de fraîche date avec leurs anciens coreligionnaires et donc documentation abondante (du début du 12e siècle jusqu’aux expulsions du 13e selon les principales sources sont juives) telle est la combinaison de facteurs, sans analogue ailleurs, qui rend possible l’examen des relations avec les convertis.

En terre d’Islam, en effet, la situation est radicalement différente.

Rien ne peut être comparé à cette tension par laquelle le christianisme tente de légitimer sa foi par opposition au judaïsme, voire par la négation de son existence.

Si l’islam se considère comme un monothéisme de bon aloi, il n’éprouve nul besoin d’éliminer les autres religions du Livre puisque Mahomet succédant aux prophètes juifs et à Jésus en est l’ultime héritier.

Inversement les juifs n’ont pas redouter une éradication par conversion sous la contrainte, et rares étaient les passages volontaires à l’islam.

En outre, face aux quelques périodes d’islamisation forcée, les juifs conclurent des tentatives éphémères convaincus que le régime ne tarderait pas à laisser les convertis revenir à leur foi.

C’était la leçon des trois épisodes de ce genre, intervenus au début du 11e siècle en Egypte, et à deux reprises sous le règne des Almohades 1140-1160 et 1184-1199).

Le Rambam (surnom de Maïmonide), qui ne se trompait pas, indique dans une de ses lettres traitant des renégats : les musulmans se satisfont d’une déclaration officielle de conversion et si les juifs persistent à pratiquer leur culte en secret, peu leur chaut.

La halakha dont les prescriptions et commandements remontaient aux premiers siècles après J.-C. établissait une frontière nette entre juifs et non-juifs.

Il devint donc au Moyen Age impératif de définir le statut du converti et ses relations avec sa communauté d’origine. Le juif demeuré fidèle à sa foi devait-il voir en lui un chrétien à part entière et le traiter comme tel?

Les sages chargés de statuer avant la première croisade n’étaient pas de cet avis : à preuve, le terme de frère employé dans les sources du 11e siècle selon l’acception de la Torah (en particulier dans le Deutéronome 22 et 23).

Le lien avec le converti continuant, à leurs yeux, de relever de la fraternité, tous les commandements touchant les relations entre frères demeuraient valides puisque « la nature d’un juif n’est pas sujette au changement et même sa conversion à une autre religion ne met pas fin à ses liens avec le judaïsme ».

Cette fraternité partiellement maintenue ne va pas sans difficultés.

Ainsi des activités économiques, puisque le prêt ou emprunt à intérêt, licite dans les transactions avec les chrétiens était interdit à l’intérieur de la communauté, selon le commandement du Deutéronome 23 21 : à l’étranger tu pourras prêter à intérêt mais tu prêteras sans intérêt à ton frère.

Ainsi encore des relations familiales : si un juif converti refusait d’accorder à son épouse demeurée juive le get (autorisation de divorce), celle-ci ne pouvait se remarier puisque le statut légal de son mari demeurait inchangé. Il était « Israël quoique pécheur », et vivant, or une femme dont l’époux est vivant ne peut se remarier.

En cas de décès du mari et en absence d’enfant, le lévirat incombait au plus jeune frère du défunt, à charge pour lui soit d’épouser la veuve, soit d’accomplir la halizah (Procédure de désistement), qui affranchissant celle-ci, autorisait son remariage, procédure nécessaire puisque le mari n’avait pas perdu sa judéité.

En dépit des difficultés inhérentes à cette décision, les sages choisirent donc de ne pas trancher les liens entre les juifs et leurs nouveaux frères chrétiens.

Égarement passager ou tout au plus volonté d’améliorer la situation matérielle, tel était le diagnostic que portait l’ensemble de la communauté juive sur la conversion, à en croire du moins la halakha de époque.

Fondé sur le Talmud ce diagnostic ne prenait guère au sérieux la capacité de persuasion et les attraits du christianisme. Le retour des renégats au judaïsme relevant d’une quasi-certitude, la porte devait donc leur demeurer ouverte à tout moment.

Conception aux antipodes de celle de l’Église : le nouveau baptisé connaissant une seconde naissance, rompt tous les ponts avec sa religion origine, et jamais ne reviendra en son sein. Et toute conversion d’un juif représente un triomphe et un progrès vers accomplissement de la parole divine, qui promet l’avènement d’un monde où tous, et les juifs en particulier, embrasseraient la foi chrétienne.

Les juifs, en revanche, selon le principe de la porte ouverte, invitaient même la communauté à éviter toute attitude de rejet.

À preuve les propos, sans ambiguïté, de Rabbi Gershom ben Judah or ha-Golah (vers 960-1028 Allemagne) : Puisqu’il ne faut pas décourager le retour des hoz’him b’tshuvah (renégats repentis), il ne sied pas de dire : quelle disgrâce tu portes avec toi, quelle terrible honte tu t’es attirée.

De même au 11e siècle, Rashi (Salomon ben Isaac) qui définissait ainsi la voie de la halakha pour les générations suivantes : « Israël quoique pécheur demeure Israël ».

De là la loi sur le get pour épouse du juif converti et la nécessité de la halizah en cas de décès de celui-ci, – incombant à son plus jeune frère même converti lui-même -, et l’interdiction maintenue du prêt intérêt.

C’est, à notre avis, cette attitude qui au cours des 12e et 13e siècles subit une profonde mutation et malgré la persistance officielle du précepte de la halakha, entre en conflit avec de nouvelles conceptions et les tendances générales de la communauté.

Le Nord de la France et Allemagne voient le statut politique juridique et économique des juifs se dégrader progressivement entre le début du 12e siècle et leur expulsion hors des royaumes d’Angleterre (1290) et de France (à deux reprises pendant le 14e siècle) ainsi que leur refoulement vers l’Est en Allemagne (seconde moitié de 14e siècle)

Cependant, et malgré l’abondance et la variété des documents qui font référence aux conversions pendant ces 250 ans, les sources chrétiennes évoquent la signification religieuse du phénomène mais taisent son ampleur, et ne mentionnent nulle décision précise avant le 13e siècle en vue intensifier l’évangélisation. Témoins, la législation impériale qui autorise les juifs convertis de force à revenir au judaïsme, les bulles papales qui définissent les conditions de la conversion, les débats théologiques sur ce point, les décrets royaux etc…

conversions forcéesEn revanche, dès la première moitié du 12e siècle, les chroniques juives de la première croisade tenues dans le Nord de la France et en Allemagne se font écho une évangélisation qui ne recule devant rien – séduction matérielle, évangélisation quotidienne ou violence pure et simple.

Leurs auteurs, décrivant longuement les Gentils croisés et bourgeois, insistent fortement sur la première et unique fin des chrétiens : la conversion.

Non sans ironie donc, dans le tableau que brossent les juifs, la cruauté des croisés, le rôle des bourgeois (naguère leurs voisins) et des évêques (censés les protéger lorsqu’ils administrent la cité), sont autant d’arguments pour accréditer la thèse d’un prosélytisme chrétien : ils convertissent à tout prix, et c’est là le nouvel ordre européen, conséquence de la croisade elle-même.

Conviction martelée à chaque fois qu’est évoquée l’attitude chrétienne, illustrée par ces propos : ils embrassent notre foi et reconnaissent le fruit de la promiscuité.

Lorsque les chroniques mentionnent les nombreuses circonstances où les croisés appliquent le principe : « conversion ou égorgement immédiat », tandis que les évêques usent de manoeuvres plus détournées, la visée n’est pas purement informative, il agit aussi de convaincre lecteurs et auditeurs du 12e siècle qu’il ne faut pas se fier à la bienveillance apparente et aux offres de protection car la conversion est obsession des chrétiens.

Même insistance dans les paytanim (chants liturgiques) du 12e siècle. Deux entre eux font du comportement chrétien un traquenard, une chausse-trappe destinés à tromper les juifs.

Dans son piyyut (composition lyrique visant embellir une prière obligatoire ou quelque autre cérémonie religieuse publique ou privée), Rabbi Eliezer ben Nathan de Mayence (vers 1090-1170) met en garde ses auditeurs : les chrétiens tendent un piège aux juifs qu’ils tueront après les avoir pris.

Avertissement identique dans le piyyut de Rabbi Kalonymus ben Yehudah : « Ils commencent par un débat argumenté » : « leurs paroles et leurs promesses sont des pièges ». C’est donc la visée de conversion qui emporte ici sur la volonté de tuer.

Mais ce sont les enfants, réputés la cible privilégiée des chrétiens, qui suscitent les inquiétudes les plus vives. Contre la menace d’un baptême forcé, les juifs en appellent d’ordinaire à la protection impériale : au 9e siècle, c’est Charles le Chauve qui fait barrage aux élans d’Agobard et du Concile ; au 11e siècle, Henri IV, puis au 12e siècle, Frédéric Ier. À preuve de cette peur, l’insistance des juifs pour inclure dans le Privilegium des garanties explicitement stipulées contre ce péril.

Et – racontent les chroniques juives de la première croisade – plutôt que de voir leurs enfants dans les rets des chrétiens, les parents préfèrent les immoler de leurs propres mains avant de mettre fin leurs jours.

En 1171 Blois où, en guise de représailles contre les juifs accusés avoir agressé des chrétiens, on condamna au bûcher les adultes en épargnant les enfants pour les élever dans le christianisme, les juifs firent jouer toute leur influence pour obtenir que la famille Capet les fît libérer.

Peur tout aussi manifeste dans les préceptes éducatifs alors en vigueur dans la France du Nord et en Allemagne. Ces craintes anticipaient les controverses théologiques et juridiques que le début du 12e siècle verrait se développer chez les chrétiens.

Terreur et contrainte sont de règle dans les chroniques, mais selon d’autres sources, il est des conversions qui semblent volontaires ou du moins sans pression directe.

Témoin la requête adressée Rabbi Ya’akov Tam (R. Jacob ben Meir vers 1100-1170 Ramerupt) : la get (officiellement divorcée d’un converti) peut-elle ajouter à son nom juif, son nouveau nom chrétien (à l’évidence seul le mari avait décidé d’abjurer). La réponse de Rabbi Tam souligne que la conversion est devenue monnaie courante : « Plus de vingt autorisations de divorce gittin de convertis ont été accordées à Paris ou dans le reste de la France ». Et, en guise d’exemple appuyant ses conclusions, il cite, comme en passant, les noms de deux convertis originaires de villes différentes : « As-tu jamais entendu parler de convertis nommés Asher de Cologne et Avran de Sens ? ».

Sa réponse révèle qu’il y avait des convertis issus de familles de notables, qu il connaissait aussi des cas allemands, et que la communauté pour éviter d’utiliser leur nom chrétien imposait des sobriquets aux convertis. Pour obtenir une approximation du nombre abjurations, il faut, à ces vingt autorisations de divorce, ajouter les cas où le renégat refusait d’accorder le get, et les couples convertis de concert.

Quoi il en soit, pour des communautés aussi réduites, le nombre d’autorisations de divorce est substantiel et atteste d’un phénomène sinon massif, du moins significatif.

D’autres sources évoquent des convertis volontaires qui firent leur chemin dans le monde des théologiens-évangélisateurs chrétiens et tentèrent d’attirer leurs anciens coreligionnaires par la persuasion (démonstration ou controverse) ou encore la dénonciation ou la menace.

Le plus réputé et le plus dangereux d’entre eux, au 13e siècle, mais sans doute pas le seul, nommé Donin, incitait à abandonner complètement la Torah. Joseph ben Nathan Official (France 12e siècle), auteur du Sefer Yoseph ha-Mekane ,brosse le portrait du renégat théologien. Le livre, dirigé contre les chrétiens (moines, prêtres, évêques, un pape, les membres de certains ordres et autres individus peu recommandables), s’en prend aussi aux néophytes prosélytes.

« Les transgresseurs, membres de notre nation, ont abandonné leur source (eau vive de leur foi) pour s’attacher aux vanités, pour se proclamer les prophètes de la vérité, pour exalter le nom de Jésus, pour payer tribut aux mensonges. »

Nul doute, aux yeux de Joseph : ces renégats endoctrinés jusqu’à la moelle, « orthodoxes dans leur adoration des idoles (avodah zarah) », adhéraient de tout leur coeur à la vérité chrétienne et espéraient convaincre les juifs de la vérité du « mort » (Jésus).

Les néophytes entreprennent leurs ex-coreligionnaires sur tous les dogmes essentiels du christianisme : existence de la Trinité, vérité du Nouveau Testament, maternité virginale de Marie. Pour eux Jésus était le Messie sur cette terre et Dieu s’était détourné du peuple d’Israël qui avait cessé être le peuple élu.

sainte trinitéIls opposent même la beauté physique des chrétiens la laideur repoussante des juifs. Ils débattent tous azimuts des commentaires de Rashi, du mal dans le monde, de Marie rachetant le péché originel, des aliments interdits. Et bien entendu ils proclament avec enthousiasme que le Tanakh (la Bible hébraïque), le Cantique des Cantiques en particulier, annonce la venue de Jésus, que celui-ci abrogé la Torah et que Dieu ne s’intéresse plus au repentir des juifs.

Dans le Sefer Nizzahon Yashan, texte apologétique du 13e siècle, contrairement au Sefer Yoseph ha-Mekane, le renégat ne sert plus que d’antithèse au juif qui demeure fidèle son Dieu. Il y fait figure de mauvais juif mû par la concupiscence des aliments interdits du vin et des prostituées Il veut :

« (…) secouer le joug céleste, n’entretenir plus de crainte, s’affranchir de tous les commandements, s’avilir dans le péché et se vautrer (malheur à lui !), dans une existence de plaisirs au jour le jour. Aussi ne faut-il point être surpris de ses turpitudes. »

On accuse même le converti, comme les chrétiens et les « méchants », de faire obstacle la fin de exil et de ses souffrances.

Avec les passages de la halakha datant des 12e et 13e siècles, les chroniques rédigées ou compilées après la première croisade, et sans doute avant la seconde, constituent la principale source traitant des convertis. En effet, ceux qui survécurent aux temps troublés eurent le sentiment qu’il fallait, non seulement perpétuer le souvenir de cette expérience, mais aussi s’ériger en modèle pour les générations venir. La gloire éternelle et l’édification des générations futures viendraient couronner leurs efforts. Il fallait à cette fin transformer le matériau brut en un récit qui jouât sur deux registres : des exemples réels tirés de l’histoire récente et un ancrage dans la tradition d’un passé lointain.

Les exemples authentiques, quant aux noms, lieux, événements etc…, étaient aussi bien connus : leurs destinataires prioritaires étaient des témoins de première ou de seconde main qui connaissaient les individus et les familles mentionnées. But de l’opération : édifier certes, mais aussi définir et prescrire la conduite tenir.

Dans le traitement de abjuration chez les juifs du 12e siècle le recours aux références historiques est central : comment leurs aïeux avaient-ils agi ?

La compréhension du message que les auteurs de ces chroniques souhaitaient transmettre à propos des renégats exige de prendre en compte l’implicite et les allusions voilées aussi bien que l’explicite. Il était en effet impossible, dans le récit des événements et « édits » de la première croisade de dissimuler que la conversion ne s’était pas bornée à une petite poignée d’individus : les souvenirs étaient encore trop présents dans les esprits.

Cependant, le récit des événements et ses modalités narratives, présentant les choses sous un jour particulier, insistent fortement sur la résistance inconditionnelle aux tentatives des chrétiens, une résistance qui va jusqu’au suicide – « mourir pour Kiddush ha-Shem ». Cette glorification des martyrs va de pair avec la généralisation de leur attitude, à quoi contribuent bon nombre d’expressions : « tout le monde », « comme un seul homme », « femmes, vieillards, jeunes époux ». Inversement on minore le nombre des individus disposés se convertir, réduits une « infime minorité », « quelques grains de sable ».

Trois motifs récurrents viennent corroborer cette orientation : la contrainte, « l’âme entière », la mort glorieuse.

C’est la contrainte, dit-on, qui conduisit une minorité à se convertir ; cela se fit contre leur gré, par surprise, alors qu’ils n’avaient pas tous leurs esprits, les chrétiens « (…) n’épargnant qu’un petit nombre, ils baptisèrent de force dans leurs eaux profanes »

Ce sont ces anusim (convertis de force), réchappés du massacre mais revenus ensuite au judaïsme, qui sont la source des chroniqueurs sur les malheurs survenus dans les diverses communautés.

Regensbourg et Metz en sont les exemples les plus célèbres. A Regensbourg ce fut une conversion de masse : les juifs, racontent les chroniques, furent acculés au fleuve et le signe « infâme » perpétré dans la rivière. Ces anusim, à les en croire ne sont pas blâmer :

« Il convient à présent de dire la louange de ceux qui furent convertis de force. Ils risquèrent leur vie jusque sur des points d’observance des interdits touchant les aliments et la boisson. Ils égorgèrent les animaux qu’ils consommaient conformément au rite juif extrayant la graisse interdite et examinèrent la viande conformément la loi rabbinique. Ils ne burent point le vin interdit et ne hantèrent que rarement les églises et ne le firent que sous effet d’une grande contrainte, de la peur et dans un esprit d’affliction. »

Second motif, lié aux anusim, quoique de manière oblique, le modèle suivi par les juifs qui de leur plein gré moururent pour Kiddush-ha Shem : c’est Abraham, sacrifiant son fils sans révolte, dérobade ou question oiseuse.

Les chroniqueurs excluent, pour des raisons idéologiques, l’hypothèse d’une conversion au christianisme, fût-elle de façade et pur subterfuge, pour avoir la vie sauve. A preuve, dans les chroniques aussi bien que les paytanim de l’époque, l’usage récurrent des termes « tout », « entier » ou de leur dérivés :

« Chacun de tout son coeur acceptait la volonté de Dieu et ils remettaient leur sort entre les mains de leur créateur dont ils criaient le nom (…) ; ils avaient entièrement remis leur âme pure à leur Père céleste. »

Cet usage fait écho histoire de Rachel sacrifiant ses fils, où le vocabulaire largement présent de la résignation approfondit encore la portée du sacrifice (offrande pour la paix) :

« Le Seigneur notre Dieu nous ordonne d’être purs dans notre crainte de Lui et d’être entièrement avec lui comme il est écrit : « Tu seras de tout ton coeur avec le Seigneur notre Dieu » et, lorsque la femme vertueuse eut achevé son sacrifice (…) elle rendit âme mais son âme était entière (…). »

Résignation que vient corroborer l’absence de toute tentative d’évasion.

Les chroniques relatent en effet que les premiers juifs massacrés à Worms avaient « refusé de se réfugier intérieur et de survivre un seul instant »

massacreMassacre de Juifs « empoisonneurs de puits », vu par Engelhartde Haselbach

Yitzhak ben Elyakim fut mis mort parce qu’il ne voulait pas s’enfuir le jour d’une sainte fête et qu’il était heureux de se conformer à la volonté de Dieu. De même R’ Yekoutel ben Meshoulam et son beau-fils trouvèrent la mort sur la route entre Mayence et Rodsheim alors ils repartaient vers Mayence après s’en être enfuis :

« (…) car ils avaient résolu de retourner Mayence ; de la sorte, leurs ennemis leur donneraient la mort et les mèneraient plus près de Dieu, et de la sorte, ils seraient ensevelis là-bas, dans le cimetière aux côtés de leurs frères, justes et entiers. »

La mort glorieuse des renégats constituait le troisième motif.

A en croire les chroniques, tous les juifs qui se convertirent furent guidés par de nobles motifs, mais, découvrant la vanité de cet acte qui contrevenait au devoir de suicide, ils s’infligèrent une mort où la règle sortit renforcée.

La conversion et la mort de R’ Ytzhak Ben David Haparness illustre au mieux ce principe :

Premier temps : R’ Ytzhak se convertit au christianisme (effet de la contrainte ou de la peur de la mort, la chose n’est pas nette) ; ensuite il affronte un débat intérieur en énumérant les raisons de sa conversion ; enfin il meurt glorieusement aux côtés de sa mère et de ses enfants.

Les raisons qui avaient conduit la conversion ne manquaient pas de légitimité : considérations financières, préservation de sa maison et de la synagogue, désir de sauver la vie de sa mère et, par-dessus tout, souhait de demeurer avec ses enfants que les chrétiens avaient emprisonnés pour les instruire dans leur dogme.

Au bout du compte malgré excellence de ces raisons r’ Ytzhak préfère se donner la mort après avoir immolé sa mère et ses enfants. La justification de ce retournement constitue la clé de voûte de histoire :

« Je ferai désormais repentence et serai tout entier avec le Seigneur Dieu Israël au moment où je Lui rendrai mon âme et M’abandonnerai entre Ses mains. Peut-être, dans sa miséricorde, M’admettra-t-il dans l’aura de la grande lumière. »

Message limpide : rien ne saurait justifier la conversion.

Contrainte, calculs rationnels et au souhait de sauver les enfants tombés aux mains des chrétiens – ces motifs, pour fondés qu’ils soient, sont aux antipodes de l’intégrité et de l’abandon du fond du coeur à Dieu. Face la force, un seul remède : être entier, résigné, sans calcul ni prétextes fallacieux. Telle est la leçon de ceux qui sans rechigner meurent pour Kiddush ha-Shem. Une leçon qu’entendent ceux qui se sont laissé prendre aux rets du christianisme et, qu’après offrande de leurs péchés, ils mettent en application.

L’histoire de R’Yitzhak ha-Levi qui se convertit après avoir été roué de coups obéit au même principe : « Ils le souillèrent par la contrainte, car ils le battirent ce il ne sût plus ce il faisait ». Trois jours plus tard, lorsqu’il eut compris la portée de son acte il revint chez lui à Cologne et attendit là quelque temps. Puis il descendit vers le Rhin et se jeta dans le fleuve. Pourquoi hésita-t-il trois jours durant ? Tentait-il de revivre les trois jours de voyage d’Abraham au mont Moriyyah (au moment du sacrifice d’Isaac)? Et pourquoi choisir de se noyer? S’agissait-il de laver la souillure de eau qui l’avait baptisé? Quoi il en soit, cet épisode de l’histoire de Yitzhak qui vécut au 12e siècle, se clôt sur un constat fort significatif : « Et il est dit de lui et d’autres comme lui : « Je les ramènerai de Bassaan je les ramènerai des profondeurs de la mer ».

C’est le midrash capital de l’ère du Second Temple qui promet un ultime lieu de paix dans le ciel à ceux qui pour ne pas attenter leur judéité se sont donné la mort.

Rabbi Eliezer ben Nathan de Mayence interrompt là son récit, mais Rashbash (Salomon ben Simeon) ajoute cette remarque essentielle : le corps du renégat qui finalement avait choisi de mourir pour Kiddush ha-Shem flotta sur le Rhin jusqu’à atteindre le village de Nusah, où il échoua aux côtés du cadavre de Shmouel ben Asher, surnommé « le Hassid », massacré avec ses deux fils sur les rives du fleuve. Cette version se clôt sur ces mots : « Et ces deux justes furent ensevelis sur les rives du fleuve dans une seule tombe de sable et ils bénirent le nom de Dieu dans la lumière du soleil ».

Ainsi le converti repentant allant au trépas selon les règles du Kiddush ha-Shem se métamorphosait, sans l’ombre d’une réserve, en un juste qui sanctifiait le nom de Dieu.

La leçon que tentent d’inculquer à leurs frères, convertis ou non, ces chroniqueurs de la première moitié du 12e siècle est on ne peut plus manifeste dans le passage que le rédacteur ou le compilateur de tous ces récits composa à l’évidence après les événements (il est rédigé au passé).

D’ordinaire tenue pour une polémique contre le christianisme, cette section vise à soutenir le courage des juifs dans les circonstances difficiles des premières années du 12e siècle.

Il ne fait en tout cas pas de doute que, dans sa seconde moitié, cette section adresse aux juifs et attaque ceux qui abjurèrent à l’époque.

Alors ils saisiront, ils comprendront, ils concevront en leur coeur que, dans leur folie, ils n’ont jeté nos corps à terre que, pour des mensonges, ils ont massacré nos saints au nom d’un cadavre putride, ils ont répandu le sang de femmes justes, ils comprendront qu’au nom de l’enseignement d’un agitateur et d’un imposteur, ils ont versé le sang des nourrissons ; que ses enseignements sont folie et ils ne connaissent point leur créateur ; ils ne mettent point leurs pas dans le sentier de la vertu ou dans une voie qui s’élève ; ils saisiront qu’ils ne furent point sages et ne conçurent pas dans leur coeur celui qui fait océan et la terre ferme, et ils comprendront que dans tous leurs actes, ils furent des fous et des demeurés, que le bon sens les avait abandonnés, ils avaient placé leur foi dans la folie ne reconnaissant ni ne confessant le nom du Dieu vivant, Roi de univers, qui est Éternel et perenne. Puisse le sang de Ses fidèles retomber en bienfaits sur nous et nous racheter, nous, et notre postérité après nous, et pour l’éternité les enfants de nos enfants, comme le fit la Akedah (« ligature » d’Isaac) de notre père Isaac, quand notre père Abraham le ligota sur autel. Ces saints ne se dirent pas l’un à l’autre : « Ayons pitié de nous-mêmes » mais bien plutôt : « Répandons notre sang comme eau sur le sol puisse-t-il être considéré par le Très-Saint béni soit-Il, comme le sang de la gazelle, comme le sang du cerf. » Ainsi ont porté témoignage ces quelques survivants qui furent convertis de force. Ils ont entendu de leurs oreilles et vu de leurs propres yeux les actes et les paroles de ces saints quand est venu le temps de leur massacre et de leur extermination. »

Ici encore la leçon est sans ambiguïté : c’est une opposition catégorique à la conversion, sans marchandage ni échappatoire, un appel à demeurer juif ou périr avec toute sa famille. Dans l’éventualité de nouvelles persécutions religieuses, elle s’adresse à l’ensemble de la communauté et à ceux qui sont tentés d’enjamber la barrière qui les sépare du christianisme…

A suivre …

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