Richard H. Popkin

Les Caraïtes étaient apparemment inconnus des chrétiens européens jusqu’à la Renaissance. Celui qui les avait découverts et introduit la connaissance de leurs théories en Europe fut le curieux philosophe théologien Guillaume Postel (1510-1581) qui avait déjà publié le Zohar en latin.

Guillaume Postel (1510-1581)

Postel était hébraïste et l’un des quelques arabisants parmi les humanistes de son temps.

François Ier et l’Empereur du Saint-Empire, Ferdinand, l’avaient envoyé au milieu du 16e siècle au Moyen-Orient pour acheter des livres en vue de travailler à une nouvelle édition du Nouveau Testament syriaque et de trouver des matériaux pour la reconstruction de l’université de Vienne que les Turcs venaient de détruire.

A Constantinople, il rencontra un Caraïte. Et il rapporta un commentaire biblique caraïte en Europe ; il trouva aussi des informations sur les Samaritains.


Les humanistes de la Renaissance, les théologiens de la Réforme et de la Contre-Réforme furent intrigués d’apprendre qu’il y avait des hérésies juives et que les Caraïtes et les Samaritains pouvaient posséder des textes de la Bible hébraïque antérieurs aux Bibles connues (textes qui pouvaient être plus exacts).

Les catholiques et les protestants espéraient gagner des points les uns contre les autres si la Bible différait de façon significative soit de la vulgate, soit du texte hébreu reçu par les protestants 3. Par la suite, différentes études savantes parurent sur les Caraïtes et les Samaritains. Postel, Joseph Scaliger, Richard Simon, l’évêque Henri Grégoire parmi d’autres, écrivirent sur différents aspects de ces sectes.


Richard Simon (1638-1712) fut peut-être le premier savant hébraïste chrétien en Europe.

Richard Simon (1638-1712)

Il commença sa carrière en défendant quelques juifs de Metz injustement accusés de crimes. Simon eut connaissance des juifs accusés par l’un de ses amis et associé juif, Jona Salvador, juif italien ayant le monopole du tabac en France et qui était disciple de Sabbatai Zevi.

Simon triompha en les sauvant par un vibrant plaidoyer qui était un défi à l’antisémitisme chrétien dans son ensemble, et qu’il signa du nom de «Rabbin Shimon ben Joachim ».

Simon affirmait que cette misérable nation, les juifs : «nous hait mortellement, mais nous devons leur montrer que nous pratiquons envers eux la maxime de l’Evangile, qui nous commande d’aimer nos ennemis » (Lettres choisies, II, p. 53).

Vers ce temps-là, Simon s’entretenait des Caraïtes avec Salvador. Dans une lettre à l’orientaliste M. Hardy, écrite en 1670, il dit comment il montra à Salvador le commentaire manuscrit du fameux caraïte Aaron sur les cinq livres de Moïse. Salvador confia qu’il n’avait jamais rien lu des Caraïtes; il les haïssait et préférait marier sa fille à un Turc plutôt qu’à un Caraïte ; il en vint à dire que les juifs ne les accepteraient même pas comme prosélytes.

Il avait lu ce que Postel disait sur eux, mais ne voyait rien de bon dans les comptes rendus (ibid., IV, p. 8). Simon défendit les Caraïtes : «ces gens-là ne sont coupables, dis-je, que parce qu’ils n’ont point voulu recevoir les rêveries ou traditions ridicules de vos rabbins, et les fables de votre Talmud ».

Pour le montrer, Simon lut à Salvador un passage du commentaire caraïte sur la Bible qui ridiculisait les interprétations juives habituelles. Salvador répondit que la plupart de celles-ci étaient des allégories ou des fictions cabalistiques ne devant pas être prises au sens littéral. Mais Simon continua : le problème n’est pas comment on défend ces interprétations rabbiniques mais qu’on ne peut pas défendre le grand nombre de traditions infondées que même les juifs les plus cultivés croient comme si Dieu les avait dictées à Moïse.

Puis Simon prit le parti des Caraïtes «qui sont les juifs épurés» (ibid., p. 9). Les juifs contestaient que les catholiques acceptent des traditions dans leur discussion avec les protestants. Ayant placé catholiques et juifs du même côté en face des protestants et des Caraïtes,

Simon modifia rapidement sa division en disant «que les Caraïtes ne rejetaient pas toutes sortes de traditions, mais seulement celles qui leur paraissaient n’avoir aucun fondement ; qu’il en était de même des catholiques qui ne recevaient pas indifféremment toutes sortes de traditions, mais seules celles qui étaient apuyées sur de bons actes ».

En dépit de leurs différences fondamentales, Salvador tenta de persuader Simon de travailler avec lui à la traduction latine du Talmud. Simon doutait de pouvoir obtenir la permission des autorités ; il semble que le projet fut rapidement abandonné (ibid., p. 10 ; voir aussi II, p. 13-16).

Quelques années plus tard, lorsque Simon traduisit le livre de Léon de Modène, Cérémonies et coutumes qui s’observent aujourd’hui parmi les juifs (Paris, 1674), il ajouta un appendice sur les Caraïtes dans lequel il décrivit leur position sur des questions actuelles dans le judaïsme comme dans les discussions entre catholiques et protestants.

Ce travail était signé «Don Recared Sçimeon ».

Dans la préface, il explique qu’il a ajouté le supplément sur les Caraïtes et sur les Samaritains de l’époque actuelle parce que ces sectes juives «ne sont pas fort connues en Europe ».

Par malice et ignorance, les juifs rabbiniques imposent des erreurs au peuple. Ainsi faut-il se tourner vers les Caraïtes et les Samaritains pour trouver la vérité. L’auteur caraïte utilisé est celui dont le manuscrit se trouvait dans la bibliothèque des oratoriens où Simon était bibliothécaire. Il avait été apporté par le précédent ambassadeur de France en Turquie.

Le supplément porte le titre : «Des Hérétiques juifs ».

Simon affirme qu’il n’a pas l’intention de discuter les nombreuses hérésies juives, notamment celles qui sont apparues après la chute du second temple. Il veut seulement traiter de celles qui, actuellement, sont importantes, à savoir les Caraïtes et les Samaritains.

Plus de vingt pages sont consacrées aux théories des Caraïtes et au comportement des rabbins à leur égard (Cérémonies et coutumes, p. 224-245). Ils sont présentés principalement comme adversaires du Talmud. Se fondant sur le commentaire caraïte de la Bible dont il s’était déjà servi, Simon montre qu’ils rejettent «les fables du Talmud, & les rêveries de leurs ancêtres » que les rabbins essayaient d’assimiler aux Ecritures. Mais (comme dans sa conversation avec Salvador) Simon soutient que les Caraïtes ne rejettent pas toutes les traditions, «mais seulement les fausses et les absurdes » (ibid., p. 231).

Au contraire, ils acceptent les traditions raisonnables et bien-fondées. Le résultat, nous dit-on, est que la théologie des Caraïtes «est plus pure et plus éloignée de la superstition » (p. 237) ; ils n’acceptent pas les explications cabalistiques et allégoriques.

A propos des cérémonies, ils refusent celles qui, fondées sur la Mischna et le Talmud, ne sont pas conformes à l’écriture. Il cite plusieurs cas où les interprétations caraïtes de la Bible diffèrent de celles des juifs traditionnels. Les Caraïtes, soutient Simon, sont plus sensés que les «Rabbinistes ». A la fin de son exposé, il rappelle que, malgré tout, les juifs traditionnels haïssent les Caraïtes et les traitent de bâtards (p. 245).

Cette présentation soulignait deux points fondamentaux : les Caraïtes sont les juifs purs ; ils sont plus raisonnables que traditionnels. Fondamentalement, disait-il, ces deux points sont le résultat du refus des Caraïtes d’accepter le non-sens et les rêves du Talmud et de la Cabale.

L’œuvre de Simon devint une source importante pour le monde cultivé ; sa traduction de Léon de Modène fut rééditée, traduite en anglais et beaucoup lue au 18e siècle.

Un autre aspect de l’intérêt de Simon pour les Caraïtes apparaît dans ses lettres, publiées seulement en 1702. Bien qu’à l’évidence Simon admire les Caraïtes, il considère aussi qu’ils reflètent le point de vue des protestants. Une bonne partie des efforts de Simon est consacrée à détruire la prétention protestante d’être capable de trouver la vraie foi seulement en lisant les Ecritures. Dans ce contexte, les protestants sont les nouveaux Caraïtes et les catholiques les tenants de la tradition, les «rabbinistes ».

Ainsi Simon s’adresse à son correspondant protestant comme «cher Caraïte » et signe ses lettres «le rabbiniste ». Il n’est pas possible de déterminer qui a commencé ce jeu. Le protestant Frémont d’Ablancourt signe toujours ses lettres à Simon par «Caraïte ». Ce thème reparaît invariablement dans les lettres à partir de 1684. Cependant, dans ce jeu, les protestants caraïtes ne sont pas présentés comme les purs chrétiens contre les superstitieux catholiques rabbinistes.

Ainsi l’utilisation des Caraïtes par Simon était ambiguë. Ils illustraient ce que les juifs devaient être, ils révélaient les erreurs des juifs rabbiniques imbus des théories insensées du Talmud et de la Cabale.

Simon n’était pas un réformateur actif. Autant que nous sachions, il n’essaya pas de transformer les juifs rabbinistes en Caraïtes. Le seul juif qu’il connaissait, Jona Salvador, discuta avec lui. D’après la relation de leur conversation, donnée par Simon, celui-ci ne tenta pas de convertir Salvador en Caraïte ou en chrétien, ni de le dissuader de ses convictions sabbatéennes (voir Lettres choisies, II, p. 13-17).

D’un autre côté, puisque les protestants et les Caraïtes avaient une vue similaire des fondements de la foi, les bons catholiques auraient dû être apparemment du même bord que les rabbinistes. Cependant, dans l’exposé de Simon, les Caraïtes pouvaient être bons ou mauvais ; bons comparés aux juifs traditionnels, mauvais comparés aux catholiques. De la même façon que les protestants étaient mauvais comparés aux catholiques.

L’interprétation des Caraïtes fut reprise dans des perspectives contemporaines par l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), dès son essai couronné, sur la question de savoir comment rendre les juifs heureux et utiles en France, l’Essai sur la regénération physique, morale et politique des juifs, publié, juste avant la Révolution, en 1789.

l'abbé Henri Grégoire (1750-1831)

Grégoire utilisait les Caraïtes pour éclairer la voie vers l’émancipation et la réforme des juifs. Cet essai inaugura sa campagne en faveur des juifs. Le bon abbé délimita avec soin ce que ses frères chrétiens avaient fait pour causer la triste situation des juifs 8. Grégoire caractérise les Caraïtes et les Samaritains comme de très petites sectes juives.

Dans une longue note à ce passage, il indique où se trouvent les Caraïtes et combien ils sont : 4.430 (Essai, p. 28 et 205). Puis il constate : «Collectivement considérés, ce sont les plus honnêtes gens d’entre les juifs ; ils sont aussi les plus sensés, car ils rejettent les traditions talmudiques » (p. 205-206).

Son information vient de Petrus Cunaeus et Jacob Trigland. Plus loin dans son essai, il discute le point de savoir pourquoi les juifs sont tellement haïs dans leur forme présente, dégénérée. Comme exemple, il montre comment les juifs maltraitent et haïssent les Caraïtes. Un rabbiniste, dit-il, aiderait plutôt un chrétien qu’un Caraïte (p. 70).

Ces quelques commentaires indiquent qu’à la veille de la Révolution où il va devenir le sauveur politique des juifs, Grégoire pense déjà que les Caraïtes sont les meilleurs juifs, parce qu’ils ont rejeté les non-sens du Talmud.

Le plan initial de Grégoire pour la régénération des juifs comprend la double obligation de les convaincre d’oublier le Tâlmud et de leur donner une bonne éducation séculière, éclairée.

Le juif devenu Caraïte et le juif éclairé pouvaient alors participer au monde moderne. Un tel juif transformé serait prêt à se joindre à ses frères et sœurs chrétiens pour préparer le Millenium. Grégoire termine ainsi son Essai :

Un siècle nouveau va s’ouvrir : que les palmes de l’humanité en ornent le frontispice, et que la postérité applaudisse d’avance à la réunion de vos cœurs. Les juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples ; et sur eux, comme sur vous, la révélation étend son voile majestueux. Enfants du même père, dérobez tout prétexte à l’aversion de vos frères, qui seront un jour réunis dans le même bercail ; ouvrez-leur des asiles où ils puissent tranquillement reposer leurs têtes et sécher leurs larmes, et qu’enfin le juif, accordant au chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son concitoyen et son ami (p. 194).

L’abbé essaya de provoquer ce changement pendant la Révolution.

Plus tard, à l’époque du Sanhédrin napoléonien, il conseilla quelques délégués juifs sur la façon de répondre aux questions de l’empereur. Celui-ci avait affirmé que les juifs devaient accepter ses règles comme au moins égales à celles du Talmud ; il avait même ajouté que le Talmud ne devait pas être considéré comme contraignant puisqu’il avait été composé par des rabbins cachés après la chute du temple, et non pas adopté par un corps législatif comme le Sanhédrin original ou celui de Paris.

Grégoire rapporta qu’il avait dit à «des membres du Sanhédrin » que les sages juifs allemands étaient en train d’abandonner toute croyance dans le Talmud et devenaient ainsi proches des Caraïtes. A l’évidence, l’abbé espérait que les membres du Sanhédrin feraient la même chose ; ils l’assuraient «qu’ils étaient bien au-delà des Caraïtes » (Histoire des sectes religieuses, t. III, p. 421).

Vers la fin de sa vie, quand Grégoire vit réalisés (au moins en France) ses rêves d’émancipation des juifs, il produisit ses réflexions sur l’état des juifs dans les six volumes de son Histoire des sectes religieuses (1828-1845).

Dans le 3e volume (1828), il consacre environ deux cents pages à discuter des diverses sortes de juifs et de leur situation dans les différentes parties du monde. Dans sa présentation (qui n’est plus alors polémique), il réserve un chapitre aux Caraïtes ; il commence par une revue détaillée de ce que les savants des 17e et 18e siècles ont écrit sur leur origine, leur nombre et leurs croyances (p. 306) ; il souligne que beaucoup se sont trompés en affirmant que les Caraïtes acceptaient seulement le Pentateuque comme source de connaissance religieuse ; ils acceptent les écrits des prophètes et rejettent les traditions, les superstitions et les stupidités du Talmud ; ils sont différents des Samaritains qui, eux, acceptent aujourd’hui uniquement le Pentateuque.

Grégoire était tellement intéressé par les Samaritains qu’il a eu une correspondance avec le chef de la secte à Nablus (p. 239-304).

Des savants (dont le premier fut Joseph Scaliger) avaient établi des contacts, surtout épistolaires, avec les membres de ce groupe (p. 244). A la fin du 17e siècle, un Caraïte savant, Mardochée de Troki, près de Vilna en Lithuanie, répondait aux questions posées par Jacob Trigland.

Grégoire n’a eu aucune correspondance avec un Caraïte. Il a tenté cependant d’obtenir des informations à jour de voyageurs en Pologne, Lithuanie, Russie du Sud et Proche-Orient.

L’une de ses principales sources a été Joseph Wolff (1795-1862), juif converti, missionnaire en chef de la société londonienne de promotion du christianisme parmi les juifs.

Dans l’exposé de Grégoire, l’intérêt et le soin portés aux Caraïtes semblent viser à présenter un modèle pour les juifs, à leur montrer ce qu’ils pouvaient être s’ils abandonnaient les absurdités du Talmud. Grégoire révèle aussi comment, d’une autre manière, le modèle caraïte a déjà influencé la régénération des juifs. Il nous dit qu’ «il y a près d’un siècle qu’une cinquantaine de familles juives d’Amsterdam voulaient se déclarer Caraïtes, le gouvernement s’y opposa ; alors plusieurs de ces familles se firent baptiser » (p. 308).

Juste avant cette citation, l’évêque a montré combien les rabbinistes ont été et sont encore affreux envers les Caraïtes. «Cependant on peut croire que ce fanatisme, déjà diminué, s’effacera progressivement parmi les rabbinistes, à mesure que la civilisation éclairera les esprits, adoucira les mœurs et répandra les principes de tolérance mutuelle. »

Ainsi, espérait Grégoire, en ramenant les rabbinistes dans la société, en leur donnant une bonne éducation moderne, ils seraient éclairés et, par conséquent, semblables aux Caraïtes.

Les juifs d’Amsterdam, auxquels Grégoire se référait, virent sans doute dans la littérature sur les Caraïtes une manière d’échapper à l’autorité des rabbins. Nous savons que presque depuis la naissance de la communauté juive d’Amsterdam au début du 17e siècle, l’autorité rabbinique fut contestée. Depuis Uriel da Costa et Spinoza, des juifs essayèrent de libéraliser les coutumes. L’épisode cité par Grégoire était sans nul doute une de ces tentatives ; cette fois les juifs malheureux tentaient de changer leur identité pour être de purs iuifs ou de meilleurs juifs, comme Richard Simon les avait peints.

Si le gouvernement avait interrogé les savants de l’époque sur les revendications de ce groupe, il aurait pu trouver quelques avantages à reconnaître en ces prétendus Caraïtes des juifs modernes, plus capables de vivre comme les autres habitants d’Amsterdam.

Le groupe libéral dissident d’Amsterdam constitua enfin sa propre communauté, Adat Yeshuran, en 1797.

Dans une récente étude, on les décrit comme «un groupe d’intellectuels libéraux qui avaient quitté l’ancienne communauté en protes¬ tation contre l’opposition de celle-ci à l’émancipation ».

Pendant la République batave, on tenta d’étendre les lois d’émancipation de Grégoire et de ses amis aux juifs hollandais. La masse de la communauté s’y opposa, en insistant sur le fait qu’ils ne voulaient pas devenir citoyens hollandais ou obtenir les droits de la citoyenneté. Ils désiraient seulement rester des résidents légaux jusqu’à la venue du Messie . Les intellectuels libéraux constituèrent leur propre communauté. En 1806-1807, ils étaient le seul groupe parmi les juifs hollandais à accepter l’invitation du Sanhédrin parisien à participer à ses travaux. Grégoire commentait : «On voit que les juifs éclairés de la Hollande ont eu à lutter contre les efforts séparés ou concertés de juifs ignorants et de mauvais chrétiens » (Histoire des sectes…, III, p. 401). Les chefs des juifs libéraux «ont puissamment contribué à la régénération des juifs de Hollande » (ibid., p. 399).

Quand ce libéralisme, notamment exprimé par l’assemblée des notables juifs et par les décisions du Sanhédrin parisien, révéla son impuissance, Grégoire chercha des solutions dans les projets de Mordecai Noah d’établir un Etat juif et d’inaugurer un judaïsme réformé.

Mordecai Noah

On décrit habituellement Noah (1785-1851) comme un personnage amusant dont le plan grandiose échoua complètement.

Homme politique, l’un des fondateurs de Tammany Hall et un moment shérif de New York, il fut consul des Etats-Unis à Tunis en 1813. A cette époque il visita Paris et, semble-t-il, entra en contact avec Grégoire. Celui-ci suivit le développement du projet et fut enthousiasmé par la description parue dans les journaux de 1825.

Noah annonçait qu’il fondait une colonie juive, Ararat, sur l’île Grand Island devant Buffalo.

Le 15 septembre 1825, on fit une cérémonie pour l’inaugurer ; Noah proclama que les Caraïtes, les Samaritains et les juifs noirs (des Indes ou d’Ethiopie) seraient admis dans la mesure où ils obéiraient aux lois mosaïques. Il allait aussi admettre les Indiens d’Amérique qui descendaient des tribus perdues d’Israël (ibid., p. 376).

Cette acceptation de tous les groupes juifs, y compris les plus haïs, les Caraïtes, devait préparer tout le peuple élu au retour en Israël quand viendrait le Messie.

Grégoire fut très impressionné par le fait que Noah avait construit tout son plan comme une continuation du Sanhédrin de Paris. Deux de ses chefs furent nommés experts du projet. Noah se proclama lui-même grand juge d’Israël et continua le travail du Sanhédrin parisien en annonçant la fin de la polygamie parmi les juifs d’Asie ou d’Afrique.

L’un des experts, le rabbin Abraham Vita Cologna (ancien vice-président du Sanhédrin de Paris), dénonça le projet par une lettre publiée dans le Journal des Débats (18 novembre 1825). L’attaque semble avoir éliminé tout support des juifs européens. Grégoire, qui avait été intégré par les éléments œcuméniques et réformistes du plan de Noah (dont certains mettaient en jeu les Caraïtes), ne connut apparemment pas le sort du projet.

Aucun juif, Caraïte, Samaritain, Noir ou Indien, ne vint jamais à Ararat.

Grégoire vit aussi un espoir dans le mouvement de réforme naissant en Allemagne, Hollande et Amérique (p. 375, 409, 424).

Il décrivit les premiers efforts d’émancipation parmi les juifs allemands. Puis présenta les résultats prometteurs de l’application de «l’esprit d’analyse et les règles de la critique » (p. 421) au Talmud, à savoir que les savants allemands, juifs et chrétiens, l’avaient réduit à sa propre valeur. En conséquence, «une multitude de rabbinistes, détrompés sur les inepties talmudiques, se trouvent rapprochés des Caraïtes ou Scripturaires » (ibid.). Les autres demeurent dans l’obscurantisme, confondant les révélations divines avec les histoires de leurs professeurs.

La réévaluation du Talmud pouvait avoir aussi ses dangers. Le rejet du Talmud par les réformateurs allemands avait conduit à un schisme dans la communauté juive auquel Grégoire ne voyait rien à redire. Les schismatiques formulaient un «pur mosaïsme » (p. 426) qui serait probablement semblable à la doctrine des Caraïtes.

A ce point, le bon évêque comprit soudain que cette évolution pouvait produire un autre résultat. Supposons que le «mosaïsme » exclue les prophéties et les miracles. Serait-il encore du judaïsme pur, du judaïsme sans Talmud ? Serait-il différent de la théophilanthropie qui, selon Grégoire, n’était rien d’autre que du déisme avec un nom célèbre (ibid.), la théophilantrophie, cette détestable «religion » des révolutionnaires irreligieux.

Le premier volume de l’Histoire des sectes religieuses de Grégoire examinait cette opinion et les horreurs auxquelles elle avait conduit sous la Révolution. Emanciper des juifs, pour Grégoire, signifiait les libérer de la persécution des autres autant que de leurs propres servitudes. Les plus importantes de celles-ci étaient les croyances superstitieuses et ridicules découlant de l’acceptation du Talmud. Malheureusement, leur émancipation pouvait conduire trop loin et le «mosaïsme » devenir un déisme théophilanthropique.


Grégoire résumait la situation : il y a trois espèces de juifs dans le monde actuel: 

Les premiers sont les rabbinistes, «encore esclaves des traditions et des rêveries rabbiniques » ; les seconds sont des juifs réformés qui sont vraiment devenus incroyants, mais qui gardent beaucoup de traits extérieurs du judaïsme ; les troisièmes sont les juifs menés par le sentiment religieux et par le désir de trouver la vérité. Ce dernier groupe devient chaque jour moins hostile au christianisme. C’est donc avec eux que le but millénariste de la conversion des juifs peut être accompli. Dieu, qui dirige les événements, nous a peut-être laissé la gloire de préparer la révolution qui régénérera les juifs. «Par nos prières, nos vœux, notre tendresse, hâtons le moment où, réunis sous l’étendard de la croix, dans le même bercail, ils confondront avec nous leurs adorations au pied des mêmes autels » (p. 428).

Ainsi donc, deux des figures les plus importantes qui tentèrent d’expliquer le judaïsme au monde moderne, Richard Simon et Henri Grégoire, tous deux prêtres catholiques, virent que la petite secte hérétique des Caraïtes pouvait être utilisée pour illustrer la faiblesse du judaïsme orthodoxe.

Les Caraïtes étaient présentés comme un modèle de juifs purs. Simon ne semble pas avoir été intéressé à réformer ou à convertir les juifs. Grégoire, lui, avait pour intérêt fondamental et original la régénération actuelle des juifs qui, espérait-il, serait suivie par l’événement millénariste, la conversion des juifs et leur réunion avec les chrétiens.

A partir de la Révolution jusqu’à la fin de sa carrière, Grégoire continua son effort pour convaincre les juifs de rejeter le rabbinisme et devenir Caraïtes. (Apparemment c’est ce qui se produisit à Amsterdam dans la première partie du 18e siècle.) Il appela de ses vœux une meilleure éducation dans les sciences et lettres. Un juif cultivé et éclairé serait prêt à comprendre la révélation, si Dieu le voulait. Grégoire discernait aussi des tendances dangereuses.

La tentative de Noah de regrouper les juifs caraïtes et samaritains ne réussissait pas et avait été repoussée par les chefs du Sanhédrin de Paris. Les juifs réformés d’Allemagne allaient du rabbinisme au «mosaïsme », au déisme. Ces Caraïtes éclairés, susceptibles d’être convertis, étaient le modèle de ce que les juifs devaient devenir et les porteurs de la possibilité de l’événement millénariste fondamental : la conversion des juifs.

Malheureusement (dans la perspective de Grégoire), ils véhiculaient aussi les semences du déisme et de l’irréligion moderne.

Richard H. Popkin, Washington University (St. Louis).


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