Rudolf Loewenthal

Boukhara, capitale de l’ancien émirat du même nom, est situé entre les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria. La Russie, l’Afghanistan et les Indes constituaient les frontières de son empire.

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Enfants juifs en habits traditionnels, avec leur professeur, à Samarcande entre 1909 et 1915.

Après la conquête russe de l’Asie Centrale (1866), Boukhara est devenu tributaire de la Russie et une grande partie de son territoire a été placée sous l’administration du gouvernement général du Turkestan russe (fondé en 1868).

Aux temps anciens cette région appartenait à l’empire de Perse et de Bactriane. Elle avait été conquise par les Arabes au VIIIe siècle et Boukhara devint la capitale du Royaume Samanide au IXe siècle. L’invasion mongole a dévasté la région au début du XIIIe siècle, mais à la fin du siècle suivant elle était prospère sous le règne de Tamerlan lorsque Samarkand était sa capitale.

Après la révolution russe de 1917, Boukhara est resté un émirat semi-indépendant jusqu’à la fuite de son dernier souverain, Mir Alim Khan (1910-1920). Son régime fut remplacé par la République Populaire de Boukhara (Bukharskaja Narodnaja Respublika) jusqu’à son intégration dans l’Union Soviétique en tant que République Populaire Soviétique de Boukhara (Bukharskaja Narodnaja Sovetskaja Respublika) en 1924.

Vers la fin de 1924, celle-ci est devenue la région de Boukhara de la R.S.S. d’Azbekistan, avec la ville de Boukhara comme chef-lieu, tandis que la R.S.S. de Turkménistan et la R.S.S. de Tadjikistan absorbaient des portions de l’ancien émirat.
Population et langues


L’expression Juif boukhariote ou Juif d’Asie Centrale est plus ou moins synonyme. Il englobe les Juifs qui parlent la langue tadjike, — un dialecte persan mélangé de turc qui est également employé par les tribus montagnardes indigènes et par d’importants groupes de la population urbaine aussi bien que par la plupart des habitants de la R.S.S. de Tadjikistan.

Les Juifs de Bukhara2

Khalats de Boukhara, broderies dorées à motifs juifs sur velours bleu

Les Juifs indigènes de Boukhara ou Juifs de l’Asie Centrale sont appelés ainsi par opposition aux Juifs russes (admis à Boukhara depuis 1863) et aux Juifs réfugiés d’Europe Occidentale et d’Europe Centrale qui pendant la deuxième guerre mondiale ont pu se réfugier en Uzbekistan ou dans d’autres républiques de l’Asie Centrale.

La pauvreté des statistiques concernant les Juifs boukhariotes est due à l’absorption progressive des petites minorités nationales et des groupes religieux en Union Soviétique. Ainsi le recensement de 1926 a-t-il été le seul à faire état de la distribution des Juifs en groupes ethniques. Au contraire, le recensement de 1939 les comprend tous dans une seule communauté. Depuis ce moment-là aucune donnée supplémentaire n’a été fournie sur cette communauté.

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Ouzbékistan – cimetière juif de Boukhara

Le nombre exact de Juifs iranophones est impossible à déterminer. La majeure partie habitait l’Iran, mais depuis, beaucoup ont émigré en Israël. Avant la seconde guerre mondiale quelque 8 000 résidaient en Afghanistan et un nombre certainement plus important à Boukhara et dans l’ancien Turkestan russe.

Selon le voyageur du Moyen Age, Benjamin de Tudela, quelque 50 000 Juifs habitaient à Samarkand et environ 7 000 à Khiva (Khwarezm).

Le Président Ben-Zvi fixe la population juive de Boukhara à 15 000 et celle de Samarkand à 12 000, au lendemain de la révolution russe de 1917*. Vraisemblablement la majorité de ceux-ci était des Juifs indigènes. Selon le recensement russe de 1926, il y avait 18 868 Juifs indigènes en Asie Centrale, dont 10 000 environ près de Samarkand» ; d’autres spécialistes estiment le nombre de Juifs boukhariotes à 30 000, dont 10 000 à Boukhara.

En plus, on trouvait, en 1926, 25 866 Juifs montagnards ou Judéo-Tats au Daghestan ou Caucase, qui parlaient le tati, un dialecte iranien. Quelques individus qui ont émigré de Derbent en Palestine avant la première guerre mondiale et peu après, habitent actuellement Israël.

En 1926, les Juifs de l’Asie Centrale habitaient, pour la plupart, dans les villes (97,9%). La majorité parlait leur propre langue (93,8%) c’est-à-dire le tadjik et une minorité les différents dialectes turcs ; ils possédaient également une assez bonne connaissance de l’hébreu. Le niveau de leur « littéracité » était étonnamment bas (24,2%), comparé à celui des Juifs russes (72,3%) ou à la moyenne nationale russe (39,6%) ». Ceci s’explique par le fait que les garçons, en général, n’allaient plus en classe dès l’âge de huit ans, âge auquel ils commençaient à travailler avec leur père. Il était rare qu’une jeune fille reçoive le moindre enseignement.

On trouve des Juifs boukhariotes dans les villes suivantes : dans la R.S.S. d’Uzbekistan : Andižan, Boukhara, Karši, Katta-Kurgan, Kermine, Kokand, Margelan, Namangan, Šahrisabz et Taškent ; dans la R.S.S. de Tadjikistan : Gissar et Leninabad (ancien Hogent) ; dans la R.S.S. de Turkménistan : Kelif et Kerki ; dans la R.S.S. de Kirghizie : Oš ; dans la R.S.S. de Kazakhstan : Čimkent, Gambul (ancien Aulie-Ata), et Turkestan*.
Origine

Joseph Wolff, qui a visité Boukhara en 1832 et 1844, rapporte que les Juifs boukhariotes prétendent être les descendants des Dix Tribus d’Israël*.

Il ajoute que d’après une très ancienne tradition de Boukhara certaines des Dix Tribus se trouvent en Chine. Cette opinion a été soutenue plus tard par plusieurs écrivains, mais réfutée d’une manière concluante par le fait que l’ancienne communauté juive à Kaifeng est arrivée en Chine par la mer entre les ixe et Xe siècles.

Toutefois, ceci n’exclut pas que certains individus originaires de Boukhara aient pu atteindre la Chine à une date ultérieure. On sait que quelques commerçants sont réellement arrivés en Chine par la route continentale et que cinq familles juives de Boukhara se sont réellement installées à Kašgar au début de ce siècle*.

Adler, qui a réuni quelque soixante-dix manuscrits hébreux et judéo-persans de Boukhara (1897), déclare que : « Leurs noms de famille prouvent que beaucoup (de Juifs boukhariotes) venaient de Perse via Merv et certains de Khiva. »

Selon une tradition des Juifs boukhariotes, le rétablissement de leur communauté aurait eu lieu au début du xive siècle lorsqu’ils ont émigré de Perse. Il semble peu vraisemblable que des Juifs installés dans le pays avant cette époque y aient pu survivre.

George Curzon, plus tard vice-roi des Indes, décrit les Juifs boukhariotes comme « un peuple d’une beauté singulière, doux de traits et bénin d’aspect »« . Jochelson en fait l’éloge : « Ils ont acquit une si bonne réputation par leur honnêteté et leur intégrité en affaires que les commerçants russes se fiaient aveuglément à eux». »

S. Weissenberg, qui a pris les mesures anthropomorphiques de cent cinquante Juifs de Boukhara, de Samarkand et de Hérat, conclut qu’ils appartiennent, comme les Juifs du Caucase, à un type uniforme, proche de celui des Juifs persans mais plus brachycéphale.

Conditions sociales et métiers

Avant la Révolution d’Octobre les Juifs à Boukhara étaient traités en parias, ainsi que le confirment tous les voyageurs qui les ont rencontrés.

Ils vivaient dans des ghettos, tant par ordre des autorités que pour se protéger des fréquents déchaînements fanatiques des foules musulmanes. Cantonnés au ghetto, l’entrée dans la ville interdite après le coucher du soleil, il ne leur était pas permis de s’installer dans les nouveaux immeubles, même ceux qui se trouvaient à l’intérieur de leurs ghettos. Ils pouvaient réparer les synagogues déjà existantes, mais il leur était interdit d’en construire de nouvelles. Ils devaient hisser des chiffons au-dessus de leurs toits pour les distinguer des maisons musulmanes. Une maison juive devait être plus basse que celle d’un musulman et quand les marchands étaient accroupis dans leurs boutiques, seules leurs têtes et non leurs corps devaient être vus des clients musulmans.

A certaines époques il leur était défendu de porter d’autres vêtements que des robes noires. Au lieu du turban habituel ils devaient porter un bonnet carré en calicot noir bordé d’astrakan et, au lieu de la ceinture, ils se serraient la taille d’une corde» ; leurs crânes étaient rasés sauf de courtes pattes aux tempes.

Les Juifs boukhariotes n’avaient pas le droit de monter un cheval ou un mulet. Ils étaient dispensés du service militaire, mais chaque adulte devait payer une capitation (geziyah).

Le témoignage d’un Juif dans un procès musulman était inadmissible, même si le témoignage favorisait le plaideur musulman. D’autre part, les querelles de famille et les contestations provoquées par des dispositions testamentaires passaient en jugement uniquement devant le rabbin et sa cour religieuse (Beth-Din). Dans les cas touchant aux questions importantes d’ordre civil le percepteur principal et son délégué assistaient également la cour.

Les décisions du rabbin étaient soutenues et mises en vigueur par le juge musulman (qadi) si nécessaire*0. Il existait de nombreuses autres restrictions humiliantes.

Un seul avantage revenait aux Juifs ; aucun marchand d’esclaves n’enlevait de Juifs parce qu’aucun musulman n’aurait acheté un esclave juif.

Jusqu’à l’arrivée des Russes, les Juifs boukhariotes, de même que leurs voisins musulmans, étaient polygames*. Dans leur foyer les femmes juives se mêlaient librement aux hommes, mais au dehors, elles s’habillaient comme les musulmanes et portaient le traditionnel voile de crin*.

Le commerce a attiré les Juifs boukhariotes dans beaucoup de pays, les Indes, l’Afghanistan et la Chine, en plus des villes russes. Ils faisaient le commerce des tapis, des fourrures et de la soie ; ils cultivaient le coton, la vigne, le tabac et possédaient la majorité des teintureries ; enfin, certains d’entre eux étaient médecins ou pharmaciens*.

Religion et culture

Deux synagogues de Boukhara ont plus de cinq cents ans*. Les Juifs y suivaient les prescriptions talmudiques et faisaient leurs prières à la manière des Juifs persans. Joseph Maman de Tetouan, qui s’est installé à Boukhara en 1793, y a rénové la vie religieuse qui s’était sérieusement détériorée, et a introduit les livres de prière séphardiques*.

Les Juifs avaient la plus grande terreur d’une conversion forcée à l’Islam, menace constante.

On trouve cependant quelque cent familles de Juifs islamisés ou crypto- Juif s (Marranes), appelés localement Cola (Čela) ou Djedidi (de l’arabe djedid « neuf »), évitées aussi bien par les autres Juifs que par les musulmans. Autrefois ils ne se mariaient qu’avec des esclaves persanes, mais non avec d’autres musulmans.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Wolff rapporte que les Juifs de Khiva se mariaient avec des musulmans, chaque partie gardant sa propre religion.

Depuis la fin du XVIIe siècle, les Juifs boukhariotes formaient leurs propres savants, poètes et traducteurs, afin de répandre la littérature judéo-persane en caractères hébraïques, qui n’a commencé à être connue en Europe qu’à la fin du XIXe siècle.

En 1893, ils établirent une colonie à Jérusalem, devenue depuis le centre de publications liturgiques et littéraires des Juifs iranophones.

Elkan N. Adler a été le premier à rassembler une collection de manuscrits judéo- persans et Wilhelm Bâcher le premier savant européen à les étudier. Il existe deux collections importantes de manuscrits judéo-persans : une au Jewish Theological Seminary de New York et une autre au Musée asiatique de Leningrad.


En 1802 un échange de correspondance entre les Juifs de Boukhara et une communauté juive européenne de Šklov en Lithuanie établit un premier contact avec les Juifs occidentaux.

En 1833, les Juifs de Boukhara et de Khiva furent autorisés à entrer en Russie pour des raisons de commerce et en 1844 ils purent assister aux foires de Nijni-Novgorod et d’Irkoutsk.

Après la conquête par la Russie d’importantes parties de l’émirat de Boukhara (1863-1878), les conditions sociales des Juifs boukhariotes se sont grandement améliorées.

En 1865 ils pouvaient devenir sujets russes et le gouvernement russe leur conféra le droit de « domicile » n’importe où en Russie, un privilège accordé seulement à une petite fraction de Juifs russes.

Cependant les conditions devaient empirer sous le tsar Nicolas II et en 1899, le gouvernement de Saint-Pétersbourg prit envers les Juifs boukhariotes des mesures restrictives. Beaucoup d’entre eux furent déclarés « étrangers » et expulsés vers d’autres régions de l’Empire*.

« En 1911, un décret promulgué par le général Samsanov ordonnait à tous les Juifs domiciliés au Turkestan, hors des frontières de l’émirat, de retourner à Boukhara. »


La révolution de 1917 a provoqué d’abord des changements favorables en faveur des Juifs boukhariotes, mais dès 1921 l’Evsektcija (Evrejskaja sekcija, « section juive du Parti Communiste ») prenait en charge toutes les activités communales.

L’hébreu était aboli en tant que langue nationale des Juifs boukhariotes en faveur du tadjik. Transcrite d’abord en caractères hébreux cette langue fut ensuite transcrite en caractères latins utilisés par les autres nationalités d’Asie Centrale.

On peut dire qu’à l’exception de quelques anciens membres de la communauté, les Juifs boukhariotes ont cessé d’exister en tant que communauté distincte et peuvent être considérés comme entièrement dénationalisés au point de vue de leur religion et de leur originalité ethnique.

Des Juifs boukhariotes sont parvenus en Palestine en 1868.

En 1892, ils ont créé un quartier spécial à Jérusalem, connu sous le nom de Rehovoth, qui existe encore de nos jours.

Avant le début de la première guerre mondiale cette communauté comptait quelque 1500 membres. L’établissement du mandat palestinien, à la fin de la guerre, a provoqué un nouvel afflux et leur nombre atteint maintenant 2500*.

Rudolf LOEWENTHAL. Washington, juin i960.

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