« Comment Emile Durkheim, cet homme qui se pensait comme Français, juif, socialiste et sociologue, a donné corps à notre modernité républicaine depuis les convulsions du monde du travail jusqu’au problème de la laïcité ? »

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Émile Durkheim (1858-1917) – Le père de la sociologie

Dans « Les Formes élémentaires de la vie religieuse », Durkheim argumente que les représentations religieuses sont en fait des représentations collectives : l’essence du religieux ne peut être que le sacré. Car, le sacré, être collectif et impersonnel, représente ainsi la société elle-même.

Durkheim entreprend avec « Les Formes élémentaires de la vie religieuse » une étude originale de la religion et met à jour les aspects symboliques de l’intégration sociale par la religion.

C’est à Pierre Birnbaum, professeur de Sciences Politiques à l’université Panthéon Sorbonne, auteur du livre Les Deux Maisons. Les Juifs, l’État et les deux Républiques que revient le soin de dresser le portrait d’Emile Durkheim.

« Il est né dans un milieu juif très traditionnel, puisqu’il y a sept générations de rabbins qui le précèdent du côté de son père, des rabbins du côté de sa mère aussi, explique Pierre Birnbaum. Donc un milieu très fermé, orthodoxe et très bizarrement on se demande comment de ce milieu va surgir le pape du positivisme, celui qui va créer la sociologie la plus objective – la plus éloignée des ‘prénotions’, comme il l’appelait , des religions, des valeurs, des coutumes. Celui qui va incarner au XXe siècle une exigence d’analyse quantitative, rigoureuse, mathématique. »

En 1897, Emile Durkheim, le fondateur français juif de la sociologie, a été le premier scientifique à avancer que la religion protège les croyants du suicide.


« Si l’on prend son grand livre Le suicide, le monde juif et la question des Juifs et de leur rapport au suicide est l’un des points centraux de sa démonstration », explique le professeur Birnbaum.

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En développant une science des faits sociaux, Émile Durkheim invente une nouvelle discipline, la sociologie, dont l’un des objectifs affirmés est de réformer la vie sociale

« Il faut traiter les faits sociaux comme des choses » : il n’est pas si arbitraire, finalement, de retenir de l’œuvre d’Émile Durkheim ce précepte choc, tiré de son livre-manifeste Les Règles de la méthode sociologique (1895). Il dit bien en effet le coup de force qu’il réalise en imposant dans le monde intellectuel l’idée que nous devons être face à la société comme le physicien observant un phénomène.


Nous croyons connaître le monde social, mais nous ne savons rien du fonctionnement réel des institutions, des origines du droit et de ce qui fait tenir les individus ensemble.

L’ambition de É. Durkheim aura été de convaincre que les faits sociaux existent, qu’ils consistent en « manières d’agir, de penser et de sentir » qui s’imposent à l’individu, et qui ne sont réductibles ni à des faits de nature ni à une collection de faits individuels. Ces faits relèvent d’une discipline nouvelle, la sociologie, qui doit enquêter et non se limiter à spéculer, et chercher à expliquer les faits sociaux par d’autres faits sociaux. Ses meilleurs outils sont la statistique et le comparatisme.

Armé de ces intentions, É. Durkheim n’hésite pas à se faire remarquer en choisissant des sujets à l’occasion provocants. En 1897, il publie Le Suicide  : cet acte que tout le monde croit personnel, É. Durkheim montre qu’il varie en fonction de l’intégration de l’individu dans la vie sociale, de la religion, des saisons…

S’appuyer sur les sciences pour réformer la société

D’ailleurs, si É. Durkheim prétend fonder la sociologie, ce n’est pas (seulement) par amour de la science : « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif, écrit-il. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour mieux les résoudre. »

Et les problèmes ne manquent pas : défaite de 1870, avènement de la société industrielle, croissance des villes et des classes pauvres.

En bon positiviste, É. Durkheim compte s’appuyer sur la science pour réformer la société. Il diagnostique le passage de la solidarité mécanique (fondée, comme dans les sociétés traditionnelles, sur la similitude et la proximité des individus) en solidarité organique (fondée sur la complémentarité des individus résultant de la division du travail engendrée par l’industrialisation)… D’où de nombreux écrits sur la morale, l’individu, l’éducation, où le sociologue cherche une manière de renouveler ce que l’on appellerait aujourd’hui le « lien social », afin d’éviter les situations d’anomie, c’est-à-dire celles où les aspirations individuelles ne sont plus régulées par les normes sociales.


L’une des forces de É. Durkheim par rapport à ses concurrents (Gabriel Tarde, René Worms) est d’avoir perçu que la recherche est un travail collectif. Il va donc enrôler dans son entreprise scientifique et politique une brillante équipe de chercheurs qui vont prolonger, parfois infléchir, son projet : son neveu Marcel Mauss, Henri Hubert, Paul Faconnet, Célestin Bouglé, François Simiand, Maurice Halbwachs, Marcel Granet…

Tous ces collaborateurs vont graviter autour de L’Année Sociologique , l’organe dont se dote « l’école durkheimienne » qui dès 1898, outre la publication de « mémoires » originaux, va servir à discuter des travaux effectués dans d’autres disciplines et de leur intérêt du point de vue d’une sociologie encore balbutiante.

La sociologie pour revigorer les sciences sociales

De ce mouvement sortiront des œuvres majeures, sans cesse rééditées. Le meilleur exemple est sans doute l’« Essai sur le don » de M. Mauss (1923-1924) : un gros article décrivant le don comme une obligation sociale à partir d’exemples cérémoniels polynésiens et américains. L’étude de ce « fait social total », condensant toutes les dimensions de la vie sociale (économie, religion, politique, droit…) incite à penser que le modèle de la transaction marchande si important dans les sociétés occidentales n’est qu’une façon parmi d’autres d’envisager les échanges. Une analyse proche des critiques que F. Simiand adresse précocement à la science économique, plus occupée à juger qu’à décrire et expliquer ce qui existe. F. Simiand travaillera à proposer une sociologie économique enracinée dans l’histoire, qu’il appliquera à l’analyse des cycles économiques, à la consommation ou encore à la monnaie.

Ses travaux influenceront Maurice Halbwachs, auteur d’une œuvre très riche (voir l’encadré ci-dessus) , mais surtout connu pour ses travaux sur la mémoire collective. M. Halbwachs montrera en effet comment la société fournit les cadres dans lesquels opère la mémoire individuelle (mariage, anniversaires…). Il étudie également la manière dont la mémoire religieuse (l’itinéraire de Jésus en Palestine) est sans cesse remaniée en fonction des intérêts du moment.
Si certains aspects de l’œuvre de cette « école française de sociologie » ont incontestablement vieilli, l’aventure vaut toujours d’être revisitée. Par la confiance qu’elle a manifestée dans la raison scientifique, l’ouverture dont elle a fait preuve en pensant ensemble sociétés modernes et traditionnelles, par la démarche pluridisciplinaire et la variété des sujets abordés, elle peut revigorer les sciences sociales lorsqu’elles sont prises de doute sur leur légitimité : il n’est rien qui ne soit à leur portée.
Halbwachs is back

Maurice Halbwachs, un sociologue « retrouvé » ? C’est en tout cas le titre d’un ouvrage récent, tiré d’un hommage en forme de colloque. La figure de M. Halbwachs, que l’on avait en général cantonné à ses travaux sur la mémoire collective, reprend aujourd’hui de l’ampleur. M. Halbwachs a en effet abordé de nombreux sujets : le prix des terrains à Paris, la consommation dans les classes ouvrières, la démographie, l’usage des statistiques… Les rééditions récentes ( Les Causes du suicide , Puf, 2002 ; Le Point de vue du nombre , Ined, 2005) et annoncées ( La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte et un recueil d’articles sur les classes sociales) montrent que ces travaux restent pertinents même s’ils datent de plus d’un demi-siècle.

Christian Baudelot et Roger Establet montrent par exemple combien M. Halbwachs a enrichi et complexifié l’analyse du suicide, en réfutant l’hypothèse durkheimienne d’une hausse continue du taux de suicide, en complexifiant l’analyse de l’influence des variables « religion » et « richesse » sur ce phénomène.

Pour Serge Paugam, M. Halbwachs a l’immense mérite de croiser la question, très durkheimienne, de l’intégration avec celle de la stratification, et de montrer que plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus on participe à la vie sociale.

Enfin, Rémi Lenoir loue le souci de M. Halbwachs de ne pas prendre les « catégories démographiques » (âge, famille, état matrimonial) pour des données « naturelles » ou éternelles, mais au contraire « devant être expliquées en étant restituées dans le contexte social et économique qui (…) leur donne sens » . Une actualité rare pour un chercheur décédé il y a plus de soixante ans.

 

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