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par Jacques Levy

1492, cette année charnière marque la fin de la « Convivencia », la
coexistence entre les trois groupes religieux en Espagne. Les juifs vivaient
dans le sud du pays avec le statut de « tolérés » de la Dhimma musulmane,
c’est à dire le plus souvent discriminés et humiliés.

Le judéo espagnol

Au nord du pays, ils vivaient dans la crainte permanente des conversions
forcées, par l’Inquisition chrétienne.

Ceux qui, à la Reconquista voulurent rester en Espagne, durent se convertir de force, et les chrétiens les affublèrent du sobriquet humiliant de « marranes » (porcs). Destins peu enviables.

Les ancêtres de Léa (de son nom de jeune fille, Azagouri) qui vivaient depuis
des siècles en Castille furent chassés d’Espagne par le terrifiant édit « purificateur » d’Alhambra des rois catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, le 11 juillet 1492 :

« … Nous avons décidé d’ordonner à tous les juifs, hommes et femmes, de quitter nos royaumes et de ne jamais y retourner … à la date du 31 juillet 1492 et ne plus rentrer sous peine de mort et de confiscation de leurs biens…

En vérité, dès le début de leur règne, en 1474, les Rois catholiques entendent extirper « le mal ». Les juifs de Castille sont confinés dans leurs ghettos, bannis des évêchés de Séville et de Cordoue, de ceux de Saragosse, d’Albarracin, de Teruel. Puis l’Inquisition entre en scène. Pour elle, les mesures de ségrégation et d’expulsion régionales sont sans effet. Elle propose donc aux souverains comme seule médecine le bannissement généralisé.

Les juifs castillans tentent bien de retarder l’échéance, se disent prêts à payer le prix fort, mais Torquemada, l’inquisiteur général, brandit devant la Cour réunie, le 20 mars, un crucifix et rappelle la trahison de Judas. Le décret royal est donc signé : il donne quelques semaines à tous les juifs d’Espagne pour quitter la terre de leurs ancêtres, pour tenter de vendre leurs biens, faire leurs adieux et vider les lieux.

Que leur reproche-t-on ? Rien de moins que de « contaminer » la société espagnole.

Ils durent partir, ces juifs si espagnols, sans trop bien comprendre pourquoi, emportant leur chagrin, véhiculant à travers les routes de l’exil, la langue et la culture d’Espagne, car leurs biens leur avaient été confisqués : il ne leur restait absolument rien d’autre à prendre avec eux que le souvenir de leur pays : la langue, le castillan, leur seule richesse, tandis que les deux caravelles et la nef du courageux et pugnace Colomb levaient l’ancre pour découvrir un monde nouveau et que le linguiste Antonio de Nebrija offrait à l’Espagne sa première grammaire.

Ces espagnols, on rapporte qu’ils étaient plus de 200.000 juifs, attachés autant à la religion de leurs pères qu’à leur pays, voici qu’ils abandonnaient, forcés et humiliés, leurs demeures. En pleurant, dépossédés de tous leurs biens, trahis, ils partaient eux aussi vers
l’inconnu.

Désespérés, ils furent nombreux à cheminer misérablement vers le sud à la
recherche d’un hypothétique accueil. D’autres optèrent pour marcher vers l’est où, après bien des pérégrinations, ils trouvèrent refuge en Turquie où régnait le sage et très hospitalier Bajazet II qui, aussitôt décide d’exempter les Juifs de toute taxe de débarquement.

Le sultan édicte même un décret punissant de la peine de mort toute personne qui
maltraiterait les immigrants juifs.

A vrai dire, il y a, peu de témoignages de ce terrible exode. Il faut alors s’imaginer toutes ces familles, obligées en peu de temps, de tout quitter: patrie, maisons, amis, professions. Bouleversements dans une Espagne qui devient pour un temps la plus grande puissance mondiale.

Les rois catholiques, sous l’influence de la terrifiante « sainte Inquisition », et au nom « de la pureté » de l’Espagne délestaient aussi le pays d’un patrimoine intellectuel unique et d’une précieuse richesse de connaissances.

Depuis des temps immémoriaux, les juifs vivaient dans la péninsule. Les inscriptions datant de plus deux millénaires sur les pierres tombales de nombreux cimetières juifs du pays en apportent la preuve. Naturellement, ils étaient tous profondément imprégnés de culture espagnole et occupaient dans toutes les villes d’Espagne et dans maints domaines, des postes importants.

Nombreux en effet, étaient les médecins, traducteurs, cartographes, astronomes, philosophes, financiers, écrivains et poètes. Certains sont restés célèbres :

Au 12ième siècle, Moïse Maïmonide, médecin et philosophe polyglotte né à Cordoue. Il commenta brillamment la Mishna, le traité des lois orales du judaïsme. Il est considéré à ce titre, comme le « second Moïse du judaïsme ». Son influence ira jusqu’à Thomas d’Aquin qui le surnomme alors « l’Aigle de la Synagogue ».

Salomon Ibn Gabirol est né à Valence au 11ième siècle en cette période appelée l’âge d’or. C’est un poète dont les écrits et la philosophie assimilent la pensée gréco-arabe qui se répand en Occident, influençant au passage les pères de l’église. L’un de ses poèmes « Keter Malkhout » : La Couronne Royale, est chanté avec solennité, le jour du Yom Kippour.

Judah Halévy, médecin, philosophe et poète qui dans le même siècle écrira en arabe le fameux KUZARI, livre du Khazar. Il est également l’auteur de plus de 800 poèmes.

Le philosophe et médecin Hasday Crescas qui naquit au 15ième siècle à Barcelone et dont les écrits philosophiques inspirèrent près d’un siècle plus tard, Baruch Spinoza.

Abraham Zacuto, né à Salamanque au 15ième siècle qui fut sans doute l’un des plus grands astronomes de son temps. Avant sa fuite d’Espagne, il écrit un traité exceptionnel sur l’astronomie/astrologie ainsi que l’Almanach Perpetuum . Dans ce livre se trouvent les fameuses tables astronomiques (éphémérides) qui, avec le nouvel astrolabe fait en métal et non plus en bois, furent de grand secours à Vasco de Gama et Pedro Alvarez Cabral pour leurs voyages respectivement vers l’Inde et vers le Brésil.

Don Isaac Abravanel, au 15ième siècle, mit ses talents d’homme politique et de financier au service des rois du Portugal, d’Espagne, de Naples et des Doges de Venise. Il plaida en vain, la cause de la communauté juive auprès des souverains espagnols lors de l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492. Il fut, en raison des nombreux services financiers rendus à la cour, le seul juif autorisé, avec toute sa famille, à quitter l’Espagne d’où il gagna l’Italie. Cette bonne fortune ce trouve résumée dans un proverbe judéo-espagnol de l’époque : « Ya basta mi nombre ke es Abravanel » « Il suffit que mon nom soit Abravanel ».

Les juifs expulsés possédaient également d’innombrables savoir-faire : joailliers, tisserands, boulangers, menuisiers, charpentiers, maçons, forgerons. Depuis des siècles, ils participaient à l’essor du pays.

Contrairement à certaines affirmations, dans l’Espagne d’avant 1492, Juifs, Maures et Chrétiens parlaient les mêmes variétés d’espagnol. L’Espagne, de l’avis même des historiens espagnols, mettra longtemps à se remettre de cette perte.

Les ancêtres de Léa, péniblement, finirent enfin par accoster au petit port de Larache, situé au nord du Maroc. Courageusement, ils s’y établirent durablement avec une dizaine de milliers d’autres exilés. Dans leur pays d’accueil, les juifs espagnols gardèrent fidèlement dans leur mémoire la richesse de leur culture orale : les romances qui se chantaient en Espagne, les contes, et les proverbes. Des siècles durant, ils conservèrent précieusement, la langue et les traditions espagnoles auxquelles ils étaient tant attachés, comme moyen essentiel de communication.

A Larache, comme à Tétouan, et à Tanger, ils rencontrèrent les juifs espagnols qui, pour sauver leurs vies un siècle auparavant, au début de la Reconquista, avaient fui leur pays et celui de leurs ancêtres. Ceux-ci s’étaient établis et peu à peu intégrés dans ces villes du Maroc, le Maroc dit espagnol. Refusant la conversion, ils avaient échappé à l’Inquisition chrétienne, en acceptant de tout laisser sur place. Leur nouveau statut de « dhimmis », de « tolérés » par l’autorité du sultan de l’époque Mohammed Al-Shayk-al- Wattasi, en dépit de l’opposition affichée de ses sujets, leur permit de conserver leurs traditions religieuses.

Les communautés juives espagnoles au Maroc à l’image de celles qui y résidaient bien avant l’arrivée des Arabes, se développèrent ainsi, bon an mal an, à travers les siècles.

Elias Azoulay qui était né à Mazagan, exerçait au début du vingtième siècle la profession de négociant en fruits et légumes. Ses affaires le conduisirent à Larache où régnait une certaine harmonie entre les 3 communautés religieuses. Dans cette charmante petite ville il rencontra Léa. Ils se plurent et peu de temps après, Elias demanda sa main à Messod, le père de Léa. Ils se marièrent à Larache. Dans la profonde tradition sépharade de leurs
pères, marquée par les 7 bénédictions et le bris du verre. Ensuite, pour la photo souvenir, ils avaient pris la pose devant le photographe.

Il y avait eu beaucoup de monde à leurs noces. L’atmosphère était empreinte de joyeuse solennité. Des petits groupes s’étaient formés. On riait, heureux de participer à l’événement majeur de la vie. Certains s’interpellaient bruyamment : Hola que tal ? Buenos dias caballero ! Que suerte ! Ou encore : Que guapa eres ! Y los novios, que maravilla !

Elias s’était levé et avait dans un espagnol balbutiant prononcé son discours, car il ne parlait alors que le français, l’hébreu et l’arabe. Ensuite prenant par la taille sa jeune épouse, il l’avait d’un geste élégant entrainée au milieu de la piste pour amoureusement ouvrir le bail. El Baile. Avec leurs parents et leurs amis, durant une bonne partie de la nuit, ils avaient dans l’allégresse chanté, bu et dansé.

Les années passèrent. Comme Léa sa jeune femme, ne parlait que l’espagnol, Elias dut rapidement apprendre à parler cette nouvelle langue. Ils prénommèrent leur premier enfant Esther. Puis il y eut Simon suivi de Alégria, Prosper et plus tard Emile. Quelques années plus tard, ils allèrent s’établir à Mazagan. C’est là que naquit Lisette. Tous en famille, ils communiquaient naturellement en espagnol. Ils rêvaient et chantaient dans
cette langue. La vie s’écoulait agréablement dans cette petite ville qu’Esther, plus tard, non sans une certaine nostalgie, décrira avec force détails à son fils ainé.

L’esprit de synthèse d’Esther deviendra vite légendaire dans la famille. Tantôt en français, tantôt en espagnol, Esther racontera dans le détail, avec saveur, son enfance et son adolescence. Mazagan, disait-elle, était déjà en 1930, une station balnéaire qui était appelée, selon le maréchal Lyautey, à devenir un petit Deauville. Son climat doux et ses belles plages attiraient de nombreux touristes. Les fortifications portugaises, de beaux jardins, ainsi que les tranquilles avenues ornées de jolis bâtiments construits par les français conféraient à la ville un cachet particulier.

La cité qui portait avant 1912 le nom d’El Jadida, (nom qu’elle revêtira à nouveau après la fin du protectorat en 1956) possédait aussi un casino sur le bord de mer ainsi qu’une grande salle municipale de fête où l’on organisait de nombreux bals. Quelquefois des bals masqués.

Esther, qui venait d’avoir 17 ans, y allait assez souvent, accompagnée d’Elias son père. Tous deux aimaient danser. La vie pour elle était cadencée alors, par les études, la vie de famille et les sorties de fin de semaine. Esther caressait l’espoir de devenir médecin mais faute d’université dans la ville, elle ne put poursuivre les études dont elle rêvait. Elle obtint cependant le brevet d’études qui lui ouvrit la voie de l’enseignement et devint
institutrice.

Et puis, un jour, en 1936, Elias et Léa, avec leurs enfants, émigrèrent à Casablanca, la grande ville, au 12, rue Caporal Beaux dans l’immeuble dit la « Cour » ou encore « la Caserne ». Là, entourés de nombreux voisins espagnols, ils se sentaient, à nouveau, par la langue, proches du pays perdu.

Leur langue à eux, héritées des parents, le castillan du moyen-âge, avait conservé les mots empreints de saveur, les expressions et les proverbes que les espagnols eux-mêmes, ceux qui habitaient la cour, ignoraient. C’est ainsi que Léa, par exemple, pour demander que l’on allume la lumière, disait à sa fille : « my bueno, alumbra la kaza » (ma chérie, illumine la pièce) au lieu de, comme on le dit aujourd’hui en Espagne : « por favor, enciede la luz de la casa ».

Empruntant des mots à l’hébreu des prières ancestrales, ils enrichiront leur langage, celui que l’on appellera le judéo- espagnol. Ils garderont jalousement de père en fils, les sages et vieux proverbes espagnols, les contes des grands parents et les chansons de la maman endormant son enfant, restituant ainsi jusqu’à nos jours le témoignage le plus éloquent du castillan parlé au siècle de Christophe Colomb.

A la maison, le castillan de leurs ancêtres animait leurs conversations. Avec la bonne ainsi qu’au marché, ils communiquaient avec les vendeurs et les porteurs indigènes, en arabe. Avec certains voisins de la cour, ils parlaient l’espagnol mais c’est surtout en français, qu’à l’extérieur, ils communiquaient. En effet, pour les loisirs, le cinéma, la lecture, la plage, les
informations à la radio, le français était privilégié. La famille d’Elias évolua ainsi dans un contexte multiculturel.

C’est Léa, la maman, qui enseigna à ses six enfants la seule langue qu’elle-même pratiquait, la langue des pères: l’espagnol. Aouélita comme toutes les dames issues de la zone espagnole nourrissait sa langue d’innombrables et sages proverbes judéo-espagnols.
Il y en avait toujours un à chaque circonstance de la vie. En voici trois assez savoureux:

Ainsi par exemple pour exprimer sa liberté : « En la kaza del rey komo i bevo, en mi kaza ago lo ke kyero » Dans la maison du roi, je mange et je bois, dans ma maison je fais ce que je veux.

Ou encore pour dire : Loin des yeux, loin du cœur « Ohos ke no ven korason no duele » Quand les yeux ne voient pas, le coeur ne souffre pas.

Pour mettre en évidence l’esprit d’entreprise : « El que no llora no mama » Celui qui ne pleure pas, ne tète pas (celui qui ne demande rien, n’a rien) Esther ainsi que ses frères et sœurs, à l’image de tous les juifs d’Afrique du Nord, apprirent en plus, le français, à l’école de l’Alliance Israélite Universelle. Cet organisme français fondé en 1880 et dont les excellents programmes d’enseignement étaient calqués sur ceux de la métropole. Dès les
premières classes, la langue française eut chez les écoliers un effet séducteur.

Les élèves de l’Alliance reçurent ainsi une éducation complète dans la belle langue de Molière qu’ils maîtrisèrent à merveille, l’écrivant et la parlant à la perfection. Année après année, les élèves apprirent à déjouer les pièges de la grammaire et à maîtriser les nuances de la syntaxe. Maniant les subtilités de la conjugaison, ils surent avec aisance construire des phrases et exprimer clairement leur pensée.

Ils découvrirent surtout la richesse de la langue française et, non sans fierté, se prévalurent toujours de cette culture. Pour la plupart d’entre eux, les tirades du Cid de Corneille, les alexandrins des tragédies de Racine ou les poèmes de Victor Hugo n’avaient pas de secret. Ils découvrirent également l’Histoire de France et étudièrent ses faits
marquants. Presque toutes les dates de batailles, de victoires ou de couronnements devinrent ainsi familières.

Cependant dans la famille d’Elias et Léa, le souvenir du départ de l’Espagne ne les avait jamais quittés. Ils conservaient intact le parler espagnol et préservaient le cortège des
traditions du pays chéri de leurs ancêtres. Léa et Elias ainsi qu’Esther et Albert, jusqu’à leurs derniers jours communiquèrent, chez eux, en espagnol. Souvent même, des mots espagnols enrichissaient le français qu’ils parlaient alors qu’ils s’adressaient à leurs
voisins du quartier.

Tous les petits enfants d’Elias et Léa eurent également la chance d’accéder à la culture française dans les écoles de l’Alliance du Boulevard Moulay Youssef à Casablanca. L’Alliance Israélite, ce réseau international d’enseignement qui permit à la fois, dès la fin du 19ème siècle, de diffuser la culture juive et de promouvoir la culture française au Maroc où ses activités débutèrent d’abord à Tétouan, puis à Tanger pour gagner rapidement toutes
les villes du pays.

Grâce à l’œuvre unique et bénévole de cette magnifique organisation, les écoliers de tous cultes eurent, dans ces établissements, des maîtres et des maîtresses admirables, dévoués et qualifiés, qui transmirent, au delà de la connaissance, le message des lumières et d’ouverture de la culture française. Et ce, dans de nombreux pays d’Afrique du Nord ainsi qu’au Moyen Orient.

Au Maroc, le français et sa culture devinrent les artisans de l’émancipation de tous les jeunes marocains scolarisés d’alors.

En Espagne, celle d’après la guerre civile de 1936 et du général Franco vint, avec l’avènement du Roi Juan Carlos Primero, le temps de la démocratie et celui de la modernité pour les espagnols. Ce pays, resté longtemps dans l’ombre de l’Europe, rejoignait après plusieurs siècles, le concert des grandes nations. Les grandes villes d’Espagne éprouvèrent une énorme soif de liberté.

Un impérieux besoin de changement.

La majorité des espagnols voulut en finir avec l’héritage du sévère carcan franquiste. L’ « après Franco » se traduisait chez les espagnols, surtout les jeunes qui n’avaient pas connu la guerre, par une gourmandise effrénée de plaisirs. Dans les grandes villes, les bars, et les discothèques jusqu’alors discrets, devinrent les lieux de prédilection de la nuit. C’est comme si la société espagnole aspirait résolument à « oublier » le mode de vie des parents. Un certain ancien art de vivre qui ne ressemblait à aucun autre était ainsi menacé de disparition.

L’Espagne d’avant, hiérarchisée, puritaine, discrète, cette Espagne où le bikini sur les plages était interdit, enfermée dans le silence de la fin de la guerre civile et où parler de ses convictions politiques était risqué, c’était aussi le pays de « caballeros », « séñorias » y « señoritas ». Le parfum des bonnes manières de cette époque, empreintes d’éducation, de culture et de galanterie un rien suranné, commençait de s’estomper.

La parole se libéra. Les mœurs suivirent. De manière irréversible, l’Espagne des années 70 galopait fièrement sur les chemins de sa modernité. Ce fut également, pour la grande péninsule, le temps des bilans. Avec dignité, cette nouvelle grande démocratie, en dépit des fantômes de la terrible guerre civile et des difficultés compréhensibles pour l’ouverture du processus de réconciliation nationale, entamait courageusement l’analyse de son histoire ancienne et récente.

Le 31 mars 1992, soit 500 ans après l’exode de leurs sujets juifs espagnols, l’Espagne reconnut, par la bouche du roi Juan Carlos 1er, ses erreurs du passé.

C’est ainsi que, dans la synagogue de Madrid, lors d’un office solennel, le roi Juan Carlos, coiffé de la kippa, accompagné de plusieurs membres du gouvernement et en présence du président de l’État d’Israël, Haïm Herzog, scella « la rencontre symbolique de la Couronne avec les Séfarades ».

Le souverain évoqua en cette occasion le legs hispano-juif et séfarade à la société espagnole, affirmant l’hispanité à part entière des judéo-espagnols : « « SEFARAD » n’est plus une nostalgie mais un foyer où les hispano-juifs sont chez eux, dans la maison de tous les Espagnols, quelle que soit leur croyance ou religion »

Ce fut, à Tolède, « la ville des 3 cultures » qu’eut lieu le 3 mai 1992, une cérémonie solennelle, chargée de spiritualité et de symboles. Elle réunit sur la place principale de la ville de l’Alcazar, sous un soleil radieux, plusieurs milliers de personnes dont, vingt d’entre elles, provenant de nombreux pays, portaient comme nom de famille : Tolédano. C’est à cette occasion que le gouverneur de la ville, Joachin Sanchez Garrido, en les invitant solennellement, un à un, à revenir en Espagne, comme citoyens espagnol, leur remit les clés symboliques des maisons que leurs pères avaient quittées, cinq cents ans auparavant.

On les vit, alors, jeunes et vieux, ces fidèles gardiens du judéo espagnol qui portaient le patronyme de Tolède, les Tolédano, remplis d’émotion, monter sur l’estrade, pour recevoir ces clés « qui devaient leur rouvrir les portes des maisons qu’ils avaient laissées ». Les yeux embués de larmes, Jacky assistait à cette poignante cérémonie.

L’Espagne du vingtième siècle relisait avec courage son histoire. Elle admettait ses égarements et offrait réparation. Par ce fait, tous les juifs d’origine espagnole étaient à nouveau reconnus dans toute l’Espagne comme citoyens à part entière. Ils étaient invités par le Roi d’Espagne à revenir, s’ils le souhaitaient, dans leur pays d’origine.

Dans sa mémoire, Jacky conservera toujours la musique de cette langue qui berça son enfance. Plus tard, il l’utilisera à son profit, lors de ses nombreux voyages d’affaires en Espagne où étrangement, il se sentait comme chez lui, entourés de ses collègues espagnols. Ceux-ci, l’écoutaient avec étonnement et un intérêt grandissant, lorsqu’il leur rappelait ses origines en leur expliquant pourquoi il parlait leur langue avec, parfois, un brin de désuétude dans son vocabulaire. Le vocabulaire castillan des rois catholiques. Celui resté quelque peu figé, héritage d’un temps révolu et qui, de générations en générations demeurait comme protégé.

Protégé précieusement par ceux-là même qui emportèrent avec eux loin, très loin du pays natal, la langue de Cervantès. Et puis, il y eut cette conférence à Madrid, en juin de l’année 1992, cette année même où toute l’Espagne commémorait en grande pompe « El Quinto Centenario », « le Cinq Centenaire ».

Là, Jacky, qui dirigeait alors une société en Espagne, fut invité à parler de l’An 1492 à 200 jeunes espagnols réunis pour la circonstance. Son intérêt et son attachement pour cette période de l’histoire, était connu de ses collaborateurs madrilènes qui n’hésitèrent pas à lui proposer de les entretenir à ce sujet.

La plupart d’entre eux ignoraient totalement l’épopée de ses ancêtres séfarades : « Los Séfardis ».

Conscient de ce moment historique et le savourant secrètement, il rappela à son auditoire, dans sa langue de Castille, les évènements qui marquèrent cette année d’exception pour l’Espagne.

A cette occasion, la majeure partie de l’auditoire composé de techniciens et d’ingénieurs espagnols, découvrit les quatre faits les plus marquants de cette année 1492 que certains historiens qualifièrent d’ « Annus Mirabilis ». Cette année où ses ancêtres, expulsés de leur pays, partirent sur les routes, ils étaient plus de 100.000 qui, en se lamentant de l’injustice qui leur était faite, la gorge serrée, emportaient dans leurs misérables bagages, leur chagrin en laissant derrière eux le pays bien- aimé.

Tout commença au mois de janvier 1492, lorsque les derniers maures furent expulsés de « El Andalous », la terre d’Espagne après avoir marqué de leur empreinte ce grand territoire durant plus de sept siècles que dura l’occupation musulmane.

Ce fut ensuite le 31 mars 1492, que les Rois Catholiques Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille publièrent le décret d’Alhambra ordonnant la conversion ou, triste alternative, le départ forcé de tous les Juifs d’Espagne. Puis, quelques mois plus tard, le don à Isabelle de Castille de la première grammaire européenne, la Grammaire espagnole, œuvre de l’illustre linguiste Antonio de Nébrija.

On raconte que celui-ci, sentencieusement, expliqua à la reine quelque peu surprise, qu’il lui faudrait aussi conquérir les futures terres découvertes par la transmission d’une langue autre que le latin. Apparemment Nebrija sut trouver devant la reine Isabelle les mots justes et convaincants. L’éminent humaniste et grammairien ne se trompait pas, la langue espagnole dès lors et pour plusieurs siècles, allait conquérir le monde.

Enfin, ce fut le 3 août 1492 à Cadix, que la flotte du courageux Colomb, leva l’ancre, composée de la nef Santa-Maria et des meilleurs navires, les plus rapides de l’époque, les caravelles : La Pinta et la Niña.

Les frêles embarcations et leurs courageux matelots prirent le large, vers l’ouest inconnu. Elles allaient offrir à l’Espagne la confirmation de son statut de puissance ainsi que la promesse d’immenses richesses nouvelles.

Christophe Colomb, le marin pugnace, persuadé qu’il prenait la route des Indes, n’avait pour guides que l’Imago Mundi, compilation que Pierre d’Ailly écrivit en 1410, la carte marine de Toscanelli qui l’avait encouragé dans son entreprise et les œuvres de Marco Polo, dont le Livre des Merveilles rédigé un siècle auparavant. Ses instruments de navigation : la boussole, le soleil et les étoiles !

Devant ce jeune public attentif, à Madrid, Jacky, ce jour-là, démêlait l’écheveau de l’histoire de cette année d’exception et tandis qu’il leur parlait, il prit silencieusement conscience, parce qu’il était le seul fils d’Esther à la pratiquer, qu’il était le dernier de sa famille, à utiliser la langue, le judéo-espagnol de ses ancêtres…juifs espagnols.

Jacques Levy

j.levy@me.com

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