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Par David Banon

Amaleq, c’est le peuple qui, sans raison aucune, a attaqué Israël dans le désert. Sans raison si ce n’est la haine ancestrale qu’Esaü vouait à Jacob. Car Amaleq est de la lignée d’Eliphaz, fils d’Esaü (Gn. 36, 12) et, comme son ancêtre, il voue aux descendants de Jacob une haine implacable. C’est peut-être là l’origine de ce que l’on a appelé, au XIXe siècle, l’antisémitisme.

En effet, Amaleq livra un assaut à Israël lorsque celui-ci ne possédait ni territoire, ni même encore de religion instituée, ni souveraineté nationale. Il ne pouvait donc pas faire valoir, pour justifier cette agression, ni le motif de la guerre de religion, ni celui de la libération nationale mais uniquement celui de la… haine gratuite.

amalekites

La tradition juive fait d’Amaleq la figure de l’anti-Israël et ordonne de le combattre.

Pour quelles raisons ? Le texte (Dt. 25, 17-19) semble clair, mais l’exégèse traditionnelle, se basant sur d’autres occurrences, en sait toujours beaucoup plus.

Cette guerre est la conséquence directe des récriminations de Massa et Mériva – lieu-dit où le peuple d’Israël a cherché, sans raison, querelle à Dieu, allant jusqu’à Le mettre à l’épreuve et douter de Sa Présence (Ex. 17, 7).

Au moment donc où le peuple d’Israël doute de son identité et de la présence divine ; au moment où il relâche ses efforts et distend les liens qui l’unissent à Dieu, à la Torah et aux commandements, Amaleq apparaît.

Amaleq est, par conséquent, l’expression du doute (safeq).

D’ailleurs, les maîtres du judaïsme soulignent la correspondance numérique entre Amaleq et safeq (valeur numérique 240), établissant ainsi un principe de lecture de l’histoire juive : à la base de tout antisémitisme, il y a assimilation, oubli de soi et oubli de Dieu.

Bien entendu, ce principe de base découle de l’analyse de toutes les autres occurrences de cette guerre à outrance dans la Bible. Ce qui fait dire à Léon Askenazi qu’« Amaleq est une dimension intérieure d’Israël ». Elle provient du doute d’identité, de la perte de confiance en soi et en ses valeurs.

Dès lors, devient compréhensible l’attitude de Moïse se tenant debout au sommet de la colline, ses bras tendus vers le ciel. Comme s’il fallait restaurer par cette position de prière, le rétablissement des relations, la confiance (la émouna) que le peuple avait rompue ou dont il doutait.

Ainsi que nos maîtres l’enseignent : « Les mains de Moïse faisaient-elles la guerre ? Que non ! Mais l’on veut t’apprendre que tant que les enfants d’Israël tournaient leurs regards vers les hauteurs et soumettaient leurs cœurs à leur Père Céleste, ils remportaient la victoire. Dans le cas contraire, ils étaient défaits. » (Rosh Hashanah 29a).

À bien examiner ce dit talmudique, l’on constate une certaine distance vis-à-vis de ce « miracle ». Il s’agit plutôt de la restitution, par Moïse, de ce qui faisait défaut à Israël : la confiance en soi, en ses valeurs et au garant de ses valeurs.

En un mot, le rétablissement de son identité. C’est cela qui donne courage et force de résister à l’attaque d’Amaleq et de le défaire.

Car Amaleq – un peuple ancien, la première des nations : reshit goyim (Nb. 24, 20), le premier combattant selon la traduction araméenne d’Onqelos (ad. loc.) – dont la signification est indéterminée n’a pas été seulement celui qui « vint sucer le sang d’Israël – ‘am laq » (Tanhouma, Ki tétsé 9). Ou celui qui a attaqué ceux qui se sont relégués aux marges du peuple parce qu’ils croyaient de moins en moins dans sa marche. Non ! Il a été celui qui a tenté de se saisir du trône de Dieu et de déstructurer Son nom.

Amaleq n’a donc pas seulement livré une guerre physique contre Israël, il s’est attaqué aux racines métaphysiques de ce peuple.

Au signifiant divin en le mutilant. Il a arraché les deux dernières lettres du tétragramme divin (Ex. 17, 16). En lui ôtant sa raison d’être, se dit Amaleq, on pourrait venir à bout de ce peuple. Car un peuple n’est pas tant une ethnie qu’un groupe d’individus soudés par une histoire, une langue, une culture et un projet : détruisons le garant, le ciment de ses différentes composantes, et le peuple se désagrégera de lui-même. C’est ce qu’avait découvert Amaleq.

C’est pourquoi il convient d’effacer jusqu’à son souvenir et ne jamais cesser de le combattre.

Mais que veut dire très précisément « effacer le souvenir d’Amaleq de dessous les cieux » (Dt. 25, 19) ?

Cela ne veut pas dire opposer une violence à une autre violence.

Le meilleur moyen de combattre Amaleq, c’est de rester soi-même, de ne pas permettre sa victoire.

Comment ?

À partir d’une lecture hyperlittérale de ce verset combinée à la méthode guématrique de la valeur numérique de chaque mot, l’on obtient l’interprétation suivante : « efface le souvenir d’Amaleq/timh’é èt zékher (valeur numérique 227) Amaleq (valeur numérique 240). »

Effaçons donc – retranchons – 227 de 240, il reste 13 qui est la valeur numérique de éh’ad : un ou unité.

Chaque fois qu’un juif témoigne de l’unité de Dieu, du monothéisme, il porte un coup fatal à Amaleq.

Combat perpétuel puisqu’on ne saurait en suspendre le témoignage. N’est-ce pas pour cette même raison que Rabbi Yossi enseigne : « Trois commandements ont été ordonnés aux enfants d’Israël lorsqu’ils prendront possession de leur pays : nommer un roi, éliminer la descendance d’Amaleq [1]et construire le Temple » (Sanhédrin 20b).

Qu’on ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas de « purification ethnique » mais de restauration du trône divin, qu’Amaleq avait écorné en lui retirant une lettre, et pas des moindres — l’alef, celle de l’unité (kess/kissé).

Rabbi Shimone ben Yohaï n’avait-il pas établi : « halakkha – c’est une loi bien connue ; il est avéré qu’Esaü hait Jacob » (Sifré, Béha’alotekha 69) ? N’est-ce pas une autre manière de dire : être juif c’est, nolens volens, être objet d’antisémitisme ? Les maîtres du judaïsme avaient appris à vivre avec cette réalité. Parce qu’ils se tenaient fermement dans l’alliance.

N’est-ce pas aussi ce qu’a bien compris et exprimé Emil Fackenheim [2] La restauration du trône divin ou de la foi en Dieu comme présence et puissance doit être discutée et critiquée. Elle oblige les juifs croyants et incroyants au dialogue.

Et c’est « la voix prescriptive d’Auschwitz » – Auschwitz comme l’autre versant du Sinaï – qui va permettre d’engager ce débat.

Que dit cette voix ? « Elle commande au juif religieux d’après Auschwitz de continuer à lutter avec son Dieu, mais sous des modes révolutionnaires ; et elle interdit au juif séculier qui a perdu son Dieu auparavant pour d’autres raisons, d’utiliser Auschwitz comme arme supplémentaire pour Le nier [3]

La voix d’Auschwitz commande aux Juifs l’unité en abolissant la différence entre juifs croyants et incroyants. Elle enjoint de « choisir la vie » (Dt. 30, 19).

Mais de faire le choix de vivre en tant que juifs afin de ne pas donner une victoire posthume à Hitler, de ne pas finir son funeste « travail ». Or, vivre en tant que juif, c’est demeurer fidèle à l’alliance, à la brit scellée entre Dieu et Abraham, entre Dieu et le peuple d’Israël.
1
C‘est la seule guerre que le juif d’aujourd’hui doit livrer.

Notes

[1]
Il est intéressant de noter qu’Amaleq n’est pas du tout mentionné dans le livre de Josué. Il ne lui a donc pas livré de guerre. C’est dire la pertinence de notre interprétation.
[2]
La présence de Dieu dans l’Histoire. Affirmations juives et réflexions philosophiques après Auschwitz, trad. de l’anglais par Marguerite Delmotte et Bernard Dupuy, Verdier, Lagrasse, 1980, coll. « Les Dix Paroles », p. 117-166.
[3]
Op. cit., p. 153.

https://www.cairn.info

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