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François-Xavier Coquin

L’un des premiers écrivains reconnus à prendre publiquement position sur l’affaire Dreyfus et le procès Zola avait été le comte L.N. Tolstoï.

Interviewé au début de février 1898 par le journal de droite Kur’er, le reclus de Iasnaïa Poliana, alors âgé de soixante-dix ans, avait tout d’abord noté que le procès Zola « concentrait sur lui toute l’attention de la société russe cultivée », et regretté au passage cette implication excessive : « en dépit de son importance, ce procès Zola est une affaire bien distante de nous, si distante même, que nous sommes complètement impuissants à faire quoi que ce soit pour lui. Alors qu’il existe ici, chez nous, pas mal de sujets et d’affaires où nous pourrions […] être bien souvent utiles ».

Puis, après quelques réserves sur le talent de l’écrivain Zola, Tolstoï ne s’en était déclaré que plus libre pour louer » sa noble et généreuse intention de s’opposer au chauvinisme et à l’antisémitisme en honneur dans certains milieux, et de montrer ainsi à l’Europe que la France ne va pas aussi mal que les derniers événements pouvaient le laisser croire ».

Enfin, après s’être dit » profondément convaincu du désintéressement et de l’honnêteté » de Zola, et avoir rejeté comme « mensongères » les allusions à son appartenance à un quelconque « syndicat Dreyfus », Tolstoï avait poursuivi : « je ne connais pas Dreyfus, mais je connais beaucoup de Dreyfus, qui tous étaient coupables ; et j’ai également connu et connais une foule de gens merveilleux, honnêtes et intelligents qui ont péri ou qui périssent sans que personne s’intéresse à eux ».

Et l’auteur des Récits de Sébastopol de conclure : « j’ai moi-même été officier, je connais la vie militaire, et j’ai la plus grande peine à imaginer que des juges militaires, ses camarades, aient pu condamner Dreyfus sans preuves suffisantes, d’autant mieux qu’ils savaient tous que cette accusation de trahison est la pire de toutes les accusations » qui puissent frapper un officier1.

Reproduite quelques jours plus tard (et à quelques modifications près) par le quotidien Russkij Listok, cette interview embarrassée et ambiguë ne devait pas rester sans écho et certains, dont le juriste et professeur de droit pénal L.E. Vladimirov, objecteront à l’écrivain septuagénaire que la sympathie ne se commandait pas, et que — loin de s’épuiser à l’usage — la capacité à s’émouvoir ne faisait au contraire que s’accroître, si bien que les victimes dignes de compassion en Russie bénéficieraient par contrecoup des manifestations de sympathie envers Zola.

Enfin, après avoir ironisé sur la résistance au bien de l’auteur de la « non-résistance au mal », le professeur Vladimirov avait conclu, en élargissant le débat : « la justice républicaine ne garantit pas la découverte de la vérité dans les affaires qui braquent l’ensemble des partis. Etant donné qu’en régime républicain, tout le monde appartient à un parti, y compris les juges, comment pourrait-il s’y trouver quelqu’un — situé en dehors et au-dessus des partis — capable de trancher en toute justice, du fait qu’il a été élevé dès l’enfance dans l’idée exaltante qu’il est prédestiné d’en-haut pour donner au peuple qu’il gouverne justice et clémence ?2 ».

A sa façon, cette interview de Tolstoï, et la polémique qu’elle avait suscitée, illustraient les remous soulevés en Russie — à travers le procès Zola — par l’affaire Dreyfus, dont les implications et les enjeux tenaient désormais l’opinion et l’intelligentsia russes en haleine.

Il n’en avait pas toujours été ainsi, et la condamnation du capitaine Dreyfus n’avait tout d’abord guère retenu l’attention, aussi peu en Russie qu’ailleurs. Il n’était ni le premier ni le dernier à être inculpé pour espionnage et personne n’avait mis en doute à l’époque le bien-fondé de cette condamnation.

Seul, semble-t-il, le quotidien rien moins qu’antisémite Fils de la Patrie avait fait état de discrètes pressions juives en sa faveur, peu avant le procès, tout en précisant peu après que les juifs jouissaient en France d’une complète égalité de droits3.

De son côté, le quotidien nationaliste de droite Novoe Vremja avait profité de cette condamnation pour souligner — en écho au discours à la Chambre du député Denis — le danger qu’il y avait à remplir l’administration et la fonction publique de titulaires juifs, comme le prouvait le cas, au demeurant exceptionnel, du capitaine Dreyfus, ou celui, raconté par le menu, de l’ancien chef de la sûreté Levaillant4.

En l’absence de tout nouveau « traître », l’intérêt n’avait pas tardé à retomber, et l’affaire n’était revenue sur le devant de la scène que trois ans plus tard avec le procès Esterhazy et les lettres ouvertes successives d’Emile Zola, à la fin de l’année 1897.

L’éventualité d’une erreur judiciaire faisait maintenant rebondir le débat, et la presse russe, tant quotidienne que périodique, tient dès lors le public régulièrement informé des péripéties de l’affaire. Comptes rendus d’audience, correspondances de l’étranger, rétrospectives historiques ou aperçus sur les coulisses de l’affaire peuplent ainsi les colonnes des journaux tout au long de l’année 1898, qui « a commencé pour la France par l’affaire Dreyfus, et qui se termine également, constatait entre autres le Messager de l’Europe, sous le signe de l’affaire Dreyfus5 ».

Cela valait également, jusqu’à un certain point, pour la Russie, où le public n’ignora bientôt plus rien du Code militaire français, des particularités de la Cour de cassation,…. ou de la « jésuitière de la me Saint-Do », et de la loi de 1858 sur les tribunaux militaires. Et cette avalanche d’informations suffisait à expliquer l’agacement du septuagénaire Tolstoï à voir cette affaire accaparer indûment le public cultivé au détriment de bien d’autres injustices plus proches de lui, en Russie même.

Mais son agacement n’était guère partagé par le public cultivé, et l’intelligentsia russe n’avait pas été longue à choisir son camp. Le procès et l’acquittement d’Esterhazy et les zones d’ombre qui l’entouraient avaient d’emblée suscité maints sarcasmes, ceux notamment de l’écrivain populiste Korolenko, qui avait passé six années (1879-1885) en exil dans le Nord sibérien et qui savait par expérience personnelle ce que signifiaient déportation et injustice.

« Nous connaissions déjà — rappelait-il dans un article intitulé » Une célébrité fin de siècle » — les célébrités du monde de la médecine, des lettres, des arts, […] ou même du cirque ; mais nous avons maintenant affaire à une célébrité d’un type nouveau : la célébrité-fripouille », dont les éditeurs britanniques et français s’arrachent les Mémoires à prix d’or ; « et l’on verra bientôt des jeunes vous déclarer : moi, plus tard, je voudrais être une fripouille célèbre, comme Esterhazy6 ».

Qui est coupable ? s’interrogeait notre moraliste. Le public qui achète ces publications ? Les éditeurs ? La presse ?… Tout en attirant ainsi, l’un des premiers en Russie, l’attention sur les méfaits d’une publicité tapageuse, Korolenko se défendait toutefois de vouloir intenter un procès à la presse : même si la presse française a déversé beaucoup de boue dans les esprits, poursuivait-il, « personne ne se réjouirait davantage de l’absence de glasnost’ qu’Esterhazy et ceux qui l’ont inspiré ».

C’est grâce à la presse en effet que « la vérité a réussi à percer dans l’affaire Dreyfus, comme dans celle de Panama, avec une telle force qu’il n’est plus possible de l’étouffer7 »

C’était grâce à la presse également que le public n’ignorait rien en Russie du fatidique bordereau, ni des batailles d’experts à son sujet, dont la presse russe n’était, sauf exception, pas dupe : « la similitude, pourtant stupéfiante, des écritures suffit à disculper Esterhazy qui n’aurait pas manqué de déguiser la sienne, alors que les différences accablent au contraire Dreyfus pour la raison inverse », ironisait le Messager de l’Europe8, en écho au Russkoe Bogatstvo qui fustigeait une « Thémis militaire aux yeux bandés » et à l’aveuglement sélectif9. Aveuglement ou non, « la mer de mensonges sans fond », qui avait, selon le périodique Žizn’ marqué le pseudo-procès d’Esterhazy10, modifiait toutefois les données de l’affaire : » si l’affaire Dreyfus était une erreur judiciaire, l’acquittement d’Esterhazy est un crime contre la loi et contre la conscience » tranchait de son côté le Severnyj Vestnik11, et ce déni de justice, qui semblait interdire toute révision du procès Dreyfus, expliquait précisément (soulignait-on) l’intervention de Zola.

A cette date, l’opinion publique et la presse russes étaient déjà plus ou moins divisées, elles aussi, en deux camps :

D’un côté la presse nationaliste et conservatrice, alignée derrière Novoe Vremja — le plus fort tirage des quotidiens russes — et ses émules tels que les Moskovskie Vedomosti ou Svet, en coquetterie avec un antisémitisme, dont le mensuel Nabljudatel’ était sans doute le porte-parole le plus virulent.

De l’autre, la très grande majorité de l’intelligentsia russe, partagée entre une aile libérale prudemment opposée à l’absolutisme autocratique, et des courants socialistes, de tendance populiste ou marxiste, qui animaient les uns et les autres plusieurs des grandes revues périodiques, allant du Messager de l’Europe, d’un libéralisme bien tempéré, au Russkoe Bogatstvo et à Žizn’ (pour ne citer qu’elles). Toutes revues qui avaient pris d’emblée parti contre Esterhazy et pour Zola, dont le procès ouvrait une nouvelle phase de l’affaire Dreyfus.

Ce procès, qui remplit six semaines durant les colonnes de la presse quotidienne russe non moins qu’étrangère, avait connu un retentissement d’autant plus considérable que le public de langue russe était de longue date, et plus que tout autre peut-être, attentif à l’écrivain naturaliste.

Grâce à l’entremise de Tourguéniev, désireux d’aider son confrère français, le Messager de l’Europe avait, dès 1874, conclu un accord avec Zola pour publier ses prochains romans en russe, avant même leur parution en France ; et c’est ainsi que le public russe avait eu la primeur, dès mars 1875, de La Faute de l’abbé Mouret, soit plus d’un an avant l’édition française. Qui mieux est, l’auteur des Rougon-Macquart avait tenu cinq années durant, dans ce même mensuel, la chronique de la vie parisienne et française.

Zola avait alors trouvé en Russie, selon ses propres termes, « le lecteur le plus cultivé et le plus passionné qui soit au monde » ; et il était resté reconnaissant à la Russie qui lui avait offert une « tribune » à l’une des périodes les plus sombres de son existence où aucun journal parisien ne voulait le publier, et qui lui avait ainsi rendu « force et confiance » en lui12.

Tout se conjuguait donc, on le voit, pour assurer une audience exceptionnelle au procès Zola, au cours duquel vont s’affronter partisans et adversaires russes de Zola, et de Dreyfus.

Fidèle à lui-même, le journal de Souvorine, Novoe Vremja, va s’employer au cours de ces quelques semaines (décembre 1897-février 1898) à dénigrer l’auteur de la Lettre ouverte au Président de la République, et à rappeler notamment les échecs successifs de ce « romancier pornographique », auteur de Nana, à l’Académie Française13.

Tout au long du procès, Novoe Vremja se fera même l’écho des thèses de l’Etat-major français, au point de se voir suspecté d’émarger aux fonds secrets du ministère de la Guerre et du gouvernement français.

Non content de donner Zola et son avocat Me Labori pour les créatures du « syndicat juif de la trahison », il n’hésitera pas à dénaturer les comptes rendus d’audience, ou à prétendre que la huitième audience, consacrée à l’expertise du bordereau, n’aurait apporté aucun élément nouveau, alors que tous les témoins avaient été unanimes à y reconnaître l’écriture d’Esterhazy. Pour le chroniqueur du Severnyj Vestnik, cette « déformation intentionnelle des faits » trahissait une « atrophie du sentiment de responsabilité morale » et une « indifférence absolue à la vérité »14, — sans même parler des affabulations du Nabljudatel’ qui supputait doctement quant à lui les millions qui affluaient dans les caisses du syndicat Dreyfus.

En dépit de sa diffusion, cette presse anti-dreyfusarde et plus ou moins ouvertement antisémite ne donnait pas réellement le ton, et le public disposait, à travers notamment les périodiques les plus influents, d’une information de qualité et le plus souvent favorable à Zola, dont ces publications se plaisaient à exalter » l’exploit civique éminent » et la « détermination généreuse »15.

Non seulement les principaux organes de presse avaient publié la traduction, partielle ou intégrale, de sa Lettre ouverte au Président de la République (ainsi que de ses précédentes Lettres ouvertes), mais le lecteur y apprenait que, relaxé ou non, Zola n’en avait pas moins atteint son but : relancer l’affaire Dreyfus, que l’acquittement d’Esterhazy risquait d’enterrer définitivement. Cette intervention d’une personne privée était même « une nécessité » aux yeux du juriste et sénateur Zakrevskij, « dès lors (écrira-t-il dans le quotidien libéral Novosti) qu’il ne s’était trouvé personne dans l’Etat pour prendre la cause de la justice en main, pas même le ministre qui en avait l’obligation compte tenu des anomalies révélées par le procès Esterhazy et plus encore par le procès Zola16.

De fait, la presse périodique s’appliquait à dénoncer les irrégularités d’un procès qui marquait à sa façon le point culminant de l’affaire Dreyfus en Russie : « violations des droits élémentaires de la défense -, intimidation des témoins, pression sur les jurés… ou intervention illégale du général Mercier — tout cela laissait une impression « accablante », celle d’une révoltante » parodie de justice ».

« Si l’Etat-major se permet de faire ainsi pression sur les jurés, qu’en fut-il avec les juges militaires » de Dreyfus, s’interrogeait de son côté le mensuel populiste Mir Bozij17, en faisant allusion aux déclarations bien connues du général de Boisdeffre, complaisamment rapportées par Novoe Vremja.

Et que dire de « l’honneur de l’armée », invoqué à tort et à travers au cours du procès aussi bien d’Esterhazy que de Zola, et qui » aux yeux des héros de Sedan et de Metz, oblige à mentir sur ordre de ses supérieurs » et à condamner un innocent, ironisait la revue marxiste Žizn’18, l’une des plus virulentes.

Les réserves toutefois ne manquaient pas, même dans les organes de presse acquis à Zola, dont la maladresse relative était soulignée au passage. En lançant des accusations à la cantonnade sans en apporter la preuve, l’écrivain avait fait le jeu du ministre de la Guerre et affaibli sa propre crédibilité sur le fond de l’affaire.

Autre maladresse, Zola s’était également trompé de destinataire en s’adressant au simple peuple français, alors que pour agir sur le peuple, il faut — raisonnait le Severnyj Vestnik— une organisation politique et un programme politique positif.

Or Zola, pourtant « expert en psychologie de la foule », n’avait pour lui que sa seule conscience, qui ne saurait en tenir lieu… Toutes maladresses qui laissaient mal augurer, jusqu’à un certain point, de l’issue du procès. La France n’était-elle pas d’ailleurs, notait au passage le même chroniqueur, « le pays des erreurs judiciaires »19 ?

D’où la condamnation de Zola en premier ressort : une condamnation qui ne saurait être tenue pour définitive et qui ne portait nullement atteinte à la réputation de l’écrivain, soulignait-on ici où là.

« Zola a grandi de cent coudées », notait à la veille du verdict, de Nice où il se soignait, un Tchékhov attentif (tout comme la petite communauté russe locale) au déroulement de l’affaire20.

« Il s’est purifié au cours de son procès des taches qui l’avaient éclaboussé, et maintenant il brille devant les Français de tout son éclat. Il y a là une pureté et une élévation morale qu’on ne [lui] connaissait pas écrivait-il, en manière de protestation à Souvorine21, dont le journal Novoe Vremja accablait Zola et précisera même par la suite que la cassation de ce premier jugement ne relevait nullement l’écrivain de la condamnation morale qui continuait à peser sur lui.

Loin d’être isolé, ce jugement de Tchékhov était partagé non seulement par le sénateur Kovalevskij (en cure lui aussi à Nice) et maint confrère de Tchékhov en Russie du Sud, mais par la grande majorité de l’intelligentsia russe, dont la défense de Zola et, à travers lui, de Dreyfus, soudait les rangs.

Mieux, en contraignant le gouvernement à le traduire en justice, Zola était parvenu à transformer une affaire individuelle « en une question de morale publique », et il avait de toute façon partie gagnée, prévoyait le Messager de L’Europe22, à la suite du sénateur Zakrevsky. »

Zola s’est lancé en plein cœur de la mêlée », proclamait ce dernier dans un article intitulé « Zola » ; « il s’est lancé avec le courage indomptable d’un grand esprit et d’un grand cœur, et il a déjà remporté la victoire, quel que soit le verdict à venir des jurés »23.

La suite des événements ne devait pas le contredire : en dépit de son issue, ce procès — public cette fois — avait fait la lumière sur bien des points et révélé maintes irrégularités, de sorte que la révision apparaissait désormais inéluctable aux yeux de la plupart des commentateurs.

De ce point de vue, le bilan du procès Zola était bien loin d’être entièrement négatif, et Zola pouvait attendre sereinement le résultat de son appel, et même escompter une « vieillesse heureuse », avant de « mourir la conscience tranquille, ou du moins soulagée »24, n’hésitait pas à prédire son confrère Tchékhov.

Au cours de ces semaines (et des suivantes) la presse russe ne s’était pas bornée toutefois à tenir le public informé au jour le jour des péripéties du procès.

Ce procès et ses rebondissements, qui faisaient entrer l’affaire Dreyfus dans une phase nouvelle, avaient fourni, et fourniront, aux publicistes russes l’occasion de faire le point, au fil des mois, sur un certain nombre de questions soulevées par l’affaire, soit essentiellement : le « parti des intellectuels » mis en branle par l’intervention de Zola ; le régime de la presse et la liberté dont elle jouissait en France ; le culte de l’armée ;… ainsi bien sûr que l’antisémitisme et le rôle de la foule en France.

Toutes questions qui avaient pour résultat de « déchirer » la France en deux camps, sur lesquels les chroniqueurs se montraient particulièrement prolixes.

Ainsi par exemple de l’antisémitisme, entretenu par la presse nationaliste russe dans le sillage des Drumont, Rochefort ou de l’Intransigeant.

Pour le Novoe Vremja ou les Nouvelles de Moscou, qui érigeaient (tout comme Nabljudatel) la culpabilité de Dreyfus en dogme et qui faisaient de Zola et de Labori (pour ne citer qu’eux) les instruments ou les complices du « syndicat juif de la trahison », l’existence de ce syndicat ne faisait pas de doute.

La meilleure preuve en était le budget, alimenté par l’or allemand ou l’Alliance juive universelle, dont disposait ledit syndicat, et dont la presse russe nationaliste tenait (à la suite de ses confrères français) un décompte précis — avec, il est vrai, des variations considérables d’un titre à l’autre.

Face à ces allégations fantaisistes, les principales revues périodiques s’efforçaient de prendre du recul et de raison garder. A commencer par le Messager de l’Europe pour qui le syndicat Dreyfus n’était qu’une « fiction », un « mythe imaginé par les journalistes » sans autre résultat que « d’embrouiller l’affaire »25.

Récusant la distinction « inepte » entre dreyfusards et anti-dreyfusards, qui occultait l’enjeu véritable du débat : à savoir la régularité, ou non, de la procédure de décembre 1894, le chroniqueur de cette revue se demandait à quoi avaient d’ailleurs bien pu servir ces millions imaginaires, autant qu’inefficaces.

Car la famille Dreyfus n’avait rencontré aucun écho, avant que le sénateur Scheurer-Kestner (donné pour juif par le Nabljudatel) ne prenne la cause de Dreyfus en main à l’automne 1897 -26.

De même encore, cette revue rappelait qu’une grande partie de la bourgeoisie libérale juive (et non pas seulement les quelques directeurs de journaux français bien connus) avait fait la sourde oreille ou même critiqué Zola, dont elle jugeait le comportement nuisible à ses intérêts, — tandis qu’à l’inverse presqu’aucun de ceux qui se battaient pour la révision, de Scheurer-Kestner à Zola, Picquart,… ou Trarieux, n’était juif27.

Tout cela prouvait, aux dires du chroniqueur, l’inanité des références à un syndicat dreyfusard financé par des capitaux juifs et responsable des affrontements entre Français.

A en croire les disciples des Rochefort, Déroulède et autres aventuriers politiques, » ministres, députés, sénateurs, journalistes qui ont des opinions indésirables, sont donnés pour des traîtres vendus aux juifs », renchérira ce périodique à l’automne de cette même année 1898. « D’où il résulte que la France tout entière serait à vendre »28. Bref, c’était donc bien en un sens la propagande antisémite qui, en insistant sur ses origines ethniques, avait fait de Dreyfus un juif, et non l’inverse.

Loin d’être une voix isolée, cette réfutation du Messager de l’Europe était largement partagée par la presse périodique russe.

Elargissant le débat, les « volumineuses revues » russes (comme on les appelait) ne se bornaient pas à faire justice des fables colportées par les émules russes de Rochefort, mais elles retraçaient également l’historique de l’antisémitisme en France, et soulignaient que ce pays ignorait toute question juive « en tant que question nationale », à la différence par exemple de l’Ukraine ou de la frange occidentale de l’Empire tsariste29.

L’antisémitisme, précisaient-elles, ne remontait guère, en France, au-delà d’une vingtaine d’années, et n’avait pas de racines profondes dans de larges couches de la population, paysans et ouvriers notamment, mais aussi au sein de l’aristocratie française, friande de mariages avec de riches héritières juives.

De son côté, le sénateur Zakrevskij, que sa carrière avait familiarisé avec la situation dans le Royaume de Pologne et ses confins, analysait dans un article paru dans le quotidien Novosti sous le titre « La société française et l’affaire Dreyfus », les causes d’un antisémitisme, bien différent, soulignait-il lui aussi, de celui qui prévalait en Europe orientale.

Alors que l’antisémitisme de type « médiéval » avait (y lisait-on) très largement disparu en France avec l’émancipation des juifs par la Révolution française, toute une série de facteurs avait contribué depuis une vingtaine d’années à la naissance d’un antisémitisme nouveau : au premier rang desquels la politique de laïcisation inaugurée par Gambetta, et que les hommes politiques juifs avaient soutenue, sans en être toutefois (soulignait Zakrevskij) ni les initiateurs ni même les principaux acteurs, mais qui leur avait été pourtant très largement imputée. Etaient également incriminés le scandale de Panama et divers krachs financiers récents, « dont la responsabilité avait été rejetée sur les juifs », ainsi que leurs richesses et leur position influente dans la cité, au point que « les gens du peuple ne parviennent pas à imaginer qu’il puisse exister des juifs pauvres30 ».

Outre ces causes plus ou moins identifiables, l’affaire Dreyfus et l’antisémitisme qui lui était associé étaient donnés le plus souvent pour « le sous-produit d’un patriotisme chauvin et revanchard »31 habilement mis à profit par les réactionnaires de tout poil, à qui « cette affaire offrait l’occasion, poursuivait Zakrevskij, de se poser en défenseurs de la patrie, de l’armée et de l’honneur national, et de montrer du doigt les républicains comme ennemis du pays, vendus aux juifs, aux Allemands et aux traîtres »32.

Mais le culte d’une armée identifiée au salut de la patrie, la réaction (de défense ou non) catholique, ou l’attachement nostalgique à un passé idéalisé et préservé de la corruption ne suffisaient pas à rendre compte des succès relatifs de l’antisémitisme.

S’y ajoutait, précisait-on ici ou là, l’opportunisme des ministres et députés républicains, plus soucieux de préserver leur siège que de combattre l’antisémitisme.

S’y ajoutait plus encore une ignorance stupéfiante de l’étranger, sur laquelle la plupart des correspondants de presse russes en France ne cessaient d’insister33 ; et il devenait facile de « comprendre pourquoi, après avoir crié « à bas les Allemands », « à bas les Anglais », les étrangers, les protestants,… et les libres penseurs, la foule française en était venue à crier « mort aux juifs » dans les rues de la capitale et de diverses métropoles provinciales »34.

Inutile d’insister plus longuement : dans un pays — la Russie — où l’antisémitisme connaissait depuis Alexandre III un regain de virulence, il pouvait sembler qu’en s’appliquant à en démonter les mécanismes et à en analyser la nature et l’inspiration, les organes de presse les plus éclairés cherchaient à éduquer leurs lecteurs et à dépassionner le débat en expliquant rationnellement les pulsions antisémites qui menaçaient de porter atteinte en France à l’unité nationale.

La tâche n’était pas toujours aisée, comme on le voit sur l’exemple d’une motion de reconnaissance à Zola votée, rabbins en tête, par l’ensemble de la communauté juive de Romny, et adressée à L’Aurore.

Publiée par les Birzevye Vedomosti, l’adresse de cette petite ville ukrainienne de la province de Poltava était vivement dénoncée par la presse antisémite :

Une telle solidarité entre juifs ukrainiens et le juif Dreyfus suffisait à prouver que les intéressés ne défendaient d’autre cause dans l’affaire Dreyfus que celle du peuple d’Israël, et nullement celle de « la vérité et de la justice » dont se gargarisaient les intellectuels français35, défenseurs du capitaine déporté à la suite d’une erreur judiciaire trop vraisemblable.

L’intervention des « intellectuels », qui étaient sortis de leur expectative antérieure pour se substituer à des politiciens timorés et à une justice défaillante, faisait également l’objet de maints commentaires. Leur engagement laissait présager un « réveil intellectuel de la France », titrait le chroniqueur du Russkoe Bogatstvo, qui se croyait même transporté dans la Russie des années 1880, où les membres de l’intelligentsia naissante étaient alors seuls à élever la voix « en pleine période de réaction sociale ».

Et l’auteur de l’article, un « vieux populiste » (comme il se qualifiait lui-même), voyait dans cette entrée en lice de personnalités d’élite, « aux convictions fortes et s’adressant au peuple au nom d’un idéal universel de justice l’aube d’une ère nouvelle où les intérêts matériels cesseraient de prédominer, et où les intérêts moraux, les convictions personnelles et le souci de justice primeraient sur toute autre considération. Cet engagement de l’intelligentsia bourgeoise aux côtés du peuple de France et « la force d’entraînement des convictions » obligeaient même, selon lui, à revoir les théories fondées sur la seule lutte des classes et l’intérêt matériel comme moteur de l’évolution historique36.

Ce pavé dans la mare marxiste ne pouvait rester sans réponse.

La contradiction lui sera portée par l’ancien populiste Izgoev, fils de rabbin converti au marxisme, qui, sous le titre : « L’Intelligentsia française », donnait à son confrère, dans le mensuel Žizn’ une leçon de sociologie politique. Un terme fourretout comme celui d’intelligentsia (ou de peuple) recouvrait en réalité des courants bien différents, et il convenait de distinguer entre les diverses formes d’intelligentsia : bourgeoise, petite-bourgeoise et populaire, mais aussi patriotique, dreyfusarde,…ou anti-cléricale, que rien n’autorisait à confondre.

C’était même la combinaison de ces différents courants qui rendait compte de la complexité de l’affaire Dreyfus et, en défendant la cause de la « justice et de la vérité », Zola lui-même et ses alliés « exprimaient inconsciemment les idéaux de leur classe, l’intelligentsia libérale bourgeoise », rationaliste et voltairienne, dont le front contre les forces cléricales était loin d’être sans faille.

Du moins pouvait-on espérer, concluait-il, que ces intellectuels, une fois sortis de leur tour d’ivoire, n’oublieraient pas tous la cause de l’éducation populaire dans laquelle ils s’étaient engagés à l’occasion de l’affaire Dreyfus37.

Cette polémique entre frères ennemis se poursuivra bien au-delà de l’affaire Dreyfus, qui recoupait à sa façon les clivages idéologiques en Russie même.

En dépit de leurs divergences, tant populistes et marxistes que libéraux, étaient néanmoins unanimes à souligner le rôle des intellectuels français, dont « le talent et la force de caractère » avaient seuls empêché d’enterrer l’affaire, et la presse périodique énumérait les noms des partisans les plus en vue de la révision, avant de prendre ultérieurement leur défense, lorsque les sanctions ministérielles commenceront à frapper les plus engagés.

Un autre aspect de l’affaire avait également retenu l’attention des publicistes russes : à savoir le rôle joué par la presse dans la vie publique, et la liberté d’expression quasi totale dont elle jouissait en France.

Non seulement l’essentiel du débat autour de l’affaire Dreyfus s’était déroulé avant tout par voie de presse, relevait-on ici ou là, mais c’était la presse qui avait brisé la loi du silence et du secret, et rendu publiques certaines pièces essentielles du dossier.

D’un organe de presse à l’autre, chroniqueurs et journalistes insistaient sur les vertus de la glasnost’ (un des maîtres-mots du débat), et l’on ne pouvait se défendre de voir dans cet éloge quasi unanime de la « publicité » une condamnation implicite de la censure, et un plaidoyer à peine voilé en faveur de la liberté de presse en Russie même.

Certes, cet éloge de la liberté d’expression quasi totale en France s’accompagnait de maintes réserves touchant aux excès en tout genre qui en résultaient, et qui profitaient avant tout à la presse « boulevardière », au détriment des journaux plus « sérieux » dont le tirage était bien moindre38.

Mais, tout en désapprouvant les manifestations de me antidreyfusardes, orchestrées par les feuilles populaires à bon marché, personne, ou presque, ne contestait une liberté d’expression dont l’affaire Dreyfus démontrait surabondamment les avantages.

C’est ainsi, par exemple, qu’après avoir brossé un tableau sans complaisance de « la Presse quotidienne de Paris », le correspondant de Žizn’ dans la capitale se livrait aussitôt après à une véritable apologie de la liberté de presse et d’expression, qui avait permis tout à la fois — dans le cas de l’affaire Dreyfus — de démasquer l’arbitraire, de sensibiliser le public, de regrouper les sympathisants et de créer un véritable mouvement d’opinion en faveur du proscrit.

Seule une presse émancipée était en mesure de « préparer les masses au rôle qui leur revenait en démocratie », concluait ce correspondant, un œil fixé sur la Russie39.

A l’appui de ces déclarations, le Messager de l’Europe narrait par le menu l’histoire de la publication par Le Figaro (printemps 1899) du dossier d’instruction de l’Affaire par la Cour de Cassation40. En dissipant « un secret injustifié et trop longtemps entretenu par une bureaucratie irresponsable, […] cette publication de documents pseudo-secrets illustrait on ne peut mieux l’action salutaire d’une large publicité (glasnost) » pour neutraliser « les conséquences funestes du bureaucratisme », dont la France n’a pas le monopole, précisait — à toutes fins utiles — le collaborateur du Messager de l’Europe41.

Plus généralement enfin, la presse russe de tout bord insistait à l’envi sur la division de la France en deux camps, d’ailleurs hétérogènes et fluctuants, mais dont la composition était assez fidèlement décrite : d’un côté le parti « militaro-clérical », conservateur et patriote, attaché aux valeurs traditionnelles et dont le « culte de l’armée » séduisait une importante clientèle populaire ; de l’autre, ce que certains appelaient la « France des principes »42 ou des « grands principes » — ceux d’une République que les rumeurs ou les velléités de coup d’Etat ne menaçaient pas réellement, malgré les hésitations ou l’opportunisme de maints élus qui ne voulaient pas laisser aux antidreyfusards le monopole de « l’honneur de l’armée ».

Composites comme ils l’étaient, ces deux camps n’avaient pas de frontières bien tranchées, et c’était même l’imbrication de ces multiples composantes qui rendait compte (insistait-on) des passions soulevées par l’affaire Dreyfus, dont l’enjeu n’en était pas moins clair : à savoir la prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire et la place de l’Armée dans la nation et l’Etat républicain.

En faisant clairement ressortir les irrégularités qui avaient entaché la condamnation de Dreyfus, le procès Zola et, plus encore, la saisine de la Cour de cassation avaient ouvert la voie à la révision.

Succédant aux révélations imprudentes du général Cavaignac, la découverte des faux et le suicide du colonel Henry rendaient désormais la victoire certaine, commentait, parmi beaucoup d’autres, Mir Bozij, pour qui « le dénouement était désormais en vue »43.

Cette marche à la révision, à laquelle ses adversaires opposent désormais « la religion de la chose jugée » devait toutefois connaître encore bien des traverses : crises ministérielles, arrière-pensées électorales, manœuvres de retardement de l’état-major, et toute la menue fausse monnaie de la vie politique française que la presse russe s’efforçait de rendre compréhensible à ses lecteurs.

Et seules les publications antisémites russes, sur la défensive, préféraient s’indigner d’une Affaire qui avait coûté à la France pas moins de cinq ministres de la Guerre, presque autant de gouvernements et une bonne partie de son prestige.

Après de nouvelles péripéties, parmi lesquelles la volte-face du « Judas » Quesnay de Beaurepaire, dont les insinuations diffamatoires sont à leur tour commentées par la presse russe, le dossier était enfin transmis, on le sait, aux chambres réunies de la Cour de cassation. Au prix, il est vrai, d’une loi d’exception mal perçue et aussitôt condamnée (mais pour des raisons opposées) tant par Souvorine que par le juriste sourcilleux qu’était Zakrevskij44.

Suivait enfin (3 juin 1899) l’arrêt de la Cour de cassation, lu par le conseiller Ballot- Beaupré, et dont tous soulignaient, à la suite du Temps, le retentissement exceptionnel.

De pair avec l’élargissement de Picquart et le retour de Zola en France, c’était enfin, aux yeux de la presse dreyfusarde russe, le « triomphe de la justice « et la levée des nombreuses énigmes qui avaient si longtemps obscurci l’Affaire. Le mérite en revenait pour l’essentiel, soulignait-on, à la liberté de la presse, objet plus que jamais d’hommages quasi unanimes.

Une fois de plus, les juges de la Cour de cassation avaient donc « sauvé l’honneur de la magistrature française » et montré (tout comme à la suite du procès Zola) qu’il n’existait pour eux « ni sémites ni antisémites, ni syndicats ni anti-syndicats, mais seulement le devoir d’une administration impartiale de la justice »45.

Ce jugement du sénateur dreyfusard Zakrevskij s’appliquait tout particulièrement au rapporteur octogénaire Ballot-Beaupré, dont la prise de position en faveur de la révision et de l’innocence de Dreyfus avait tout particulièrement impressionné le correspondant du Fils de la Patrie.

« Jamais je n’oublierai cette séance -, télégraphiait-il de Paris, avant de décrire sur le mode lyrique l’émotion, les bravos et les pleurs qui avaient secoué l’assistance à l’audition du rapporteur, incarnation même de la Justice et comparable, selon lui, « à un moine médiéval prêchant la croisade »46.Un éloge qui vaut à ce quotidien d’être qualifié par la presse antisémite de « soi-disant Fils de la Patrie ».

Cet arrêt de la Cour de cassation, qui renvoyait l’affaire devant les juges militaires de Rennes, semblait présager un acquittement final, et même, pour les plus optimistes, la réhabilitation de l’accusé.

Aussi, ce nouveau procès, qui « suffirait à retenir l’attention du monde civilisé, même si aucun juif n’y était mêlé » — commentait le Messager de l’Europe47, toujours attentif aux aspects proprement juridiques du dossier — devait-il être suivi avec attention en Russie, où les débats seront, une fois de plus, relatés en détail par la presse.

Tout comme précédemment, dans le cas du procès Zola, journalistes et chroniqueurs évoqueront à nouveau, sans ménagements, la concertation des généraux qui, de témoins qu’ils étaient, se transforment en accusateurs, font de l’obstruction, et en viennent presque à conduire les débats comme pour empêcher le tribunal d’examiner les faits. Et le lecteur russe se voyait offrir au passage le portrait en charge de certains d’entre eux…48

Rien moins qu’inattendu, le « honteux verdict » de Rennes (comme il était qualifié ici et là) avait aussitôt suscité en Russie la même indignation que dans le reste de l’Europe.

A l’exception naturellement des milieux antisémites : « Vive la France ! » s’écriait même l’éditorialiste du Novoe Vremja, imité par quelques autres quotidiens de même tendance. « On respire plus facilement […] et tous les amis véritables de la France […] éprouvent un sentiment de satisfaction morale […] à la nouvelle de la défaite du dreyfusisme. La fin de l’affaire Dreyfus a prouvé que la France actuelle n’est pas un pays dépersonnalisé, mais une nation vivante et forte qui a triomphé de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs »49.

Cette opinion n’était pas, et de loin, partagée par la presse russe qui répercutait l’indignation de Zola et ironisait sur les juges militaires qui « s’étaient crus tenus de faire droit aux intrigues des généraux »50.

Entre tous, le plus violent était sans doute le sénateur Zakrevskij, dont la lettre au Times du 21 septembre 1899, souvent citée, rappelait son « dégoût » devant le « fanatisme » et la « férocité » qui avaient marqué l’affaire Dreyfus, et il déclarait la société française « définitivement déchue du rang qu’elle occupait parmi les peuples les plus civilisés » ; et le sénateur appelait à son tour à boycotter l’Exposition universelle de l’année suivante 1900, par crainte de ne pouvoir réprimer « l’accès d’hilarité » que ne manqueraient pas de déclencher les « phrases ronflantes » habituelles sur « le progrès, la liberté et la justice » prétendument incarnés par la France.

Dans une lettre au Siècle, publiée quinze jours plus tard (6 octobre 1899), le sénateur devait revenir en partie sur ces affirmations, écrites (précisait-il) sous le coup de l’émotion, et qui n’étaient « au fond qu’un cri de douleur » devant l’iniquité qui se commettait dans une France « tant aimée ».

Entretemps, il est vrai, le condamné avait bénéficié de la grâce présidentielle, qui avait tant soit peu apaisé les esprits, à tout le moins en Russie, où la presse avait reproduit la lettre de recours adressée par le général Galiffet au Président Loubet.

De son côté, Lavisse avait lancé dans la Revue de Paris un vibrant appel à la réconciliation nationale, favorablement analysé et commenté par la Russkaja Mysl’51. Enfin, l’armistice tacite à l’occasion de l’Exposition universelle, puis l’amnistie de décembre 1900 faisaient le reste, et le nom de Dreyfus disparaissait peu à peu des colonnes de la presse, qui se disait toutefois convaincue que l’affaire ne resterait pas sans suite, et que les leçons ne manqueraient pas d’en être tirées sur le plan notamment de la justice militaire.

Si l’on cherche, au terme de ce trop bref survol, à dégager quelques conclusions, on notera tout d’abord que la presse Russe avait fait honorablement son métier, et que le public russe avait disposé (dans les capitales notamment) d’une information substantielle et de qualité, surtout s’il avait pris soin de panacher ses lectures.

Même s’il est difficile d’évaluer l’influence exacte des principales publications, reste que la presse russe, périodique notamment, avait accompli un effort méritoire de documentation et d’analyse, sans que la censure l’ait beaucoup entravée, malgré ses critiques, parfois violentes, sur la tournure des événements en France.

Car la presse russe avait plus d’une fois manifesté envers la France une sévérité nullement inférieure à celle de la presse étrangère, et l’alliance franco-russe, que personne au demeurant ne songeait à remettre en cause, n’avait guère incité à l’indulgence.

Mais ces critiques, si acerbes fussent-elles par moments, n’excluaient pas une évidente sympathie, déçue parfois, mais jamais démentie, pour une alliée en difficulté qui continuait à faire figure pour beaucoup de référence obligée.

Ainsi les publicistes ne s’étaient-ils pas privés de souligner le pharisaïsme des indignations en provenance de l’étranger, où de pareilles affaires étaient le plus souvent étouffées, si bien que les débats au grand jour dont la France était le théâtre représentaient davantage un signe de santé que de faiblesse52.

De même, chaque percée dans cette quête obstinée de la vérité était-elle saluée comme il se devait : il avait fallu que l’affaire se déroule en France pour qu’elle acquière une portée universelle ; la France renouait ainsi avec son « glorieux passé »53, et elle donnait l’exemple aux démocrates de tous les pays où l’injustice était au pouvoir.

Et le sénateur Zakrevskij n’était pas le seul à regretter de s’être montré trop sévère dans une affaire qui faisait finalement honneur à la France et à son peuple si cher à toute l’humanité54, etc, etc.

Bref, « noblesse oblige », et l’indignation ressentie était donnée pour un hommage indirect à la France qui avait une fois de plus montré la voie dans cet affrontement exemplaire entre république démocratique et la réaction, cléricale on non, qui dominait de longue date le continent européen.

Un tel intérêt n’était pas pour surprendre : l’affaire Dreyfus recoupait en effet bien des clivages politiques et idéologiques propres à l’empire tsariste lui- même : l’antisémitisme, bien sûr, mais aussi le heurt entre tradition et modernisme, ou encore le combat des libéraux pour un Etat de droit.

Aussi cette affaire y avait-elle trouvé un écho considérable au point de susciter en Russie un camp dreyfusard et un camp antidreyfusard, le plus bruyant peut-être, mais pas forcément le plus influent.

Prendre position en faveur de Dreyfus permettait à l’opposition libérale et socialiste, et à toutes les « forces de progrès » (comme elles s’appelaient) de poursuivre à mots couverts la lutte contre le régime autocratique, et d’exposer sans grands risques, à travers la défense de Dreyfus, leur propre credo politique.

C’est pourquoi l’Affaire n’avait pas tardé à devenir comme un signe de ralliement et de reconnaissance au sein de l’intelligentsia russe, dont elle renforçait la cohésion et la détermination.

Ainsi avait-elle animé, dans un empire réputé globalement antisémite, tout un courant favorable à la levée des discriminations dont les juifs étaient l’objet, annonciateur des mesures de 1905-1906.

Préjudiciable à l’image de la République française, l’Affaire pourrait même avoir jusqu’à un certain point tourné à l’avantage du régime autocratique. Inconnues jusque-là en Russie, les manifestations de me à demi séditieuses, les abus ou la vénalité d’une presse en partie irresponsable, et plus encore la politisation d’une justice exposée aux pressions extérieures contrastaient apparemment avec l’ordre de choses en Russie, et avec l’indépendance de la magistrature garantie théoriquement par la réforme ultra-libérale de 1864.

Par comparaison, les régimes monarchiques paraissaient à certains offrir un meilleur rempart contre les débordements d’une foule incontrôlée, et l’arbitrage d’un monarque mieux à même de faire jaillir la vérité dans une situation bloquée, en régime républicain, par les querelles partisanes. Toutes constatations qui n’avaient pas échappé aux libéraux et qui ne pouvaient que les encourager à ne pas brusquer inutilement le régime autocratique.

Comme on le voit, l’affaire Dreyfus n’était pas passée inaperçue en Russie, dont l’intérêt pour l’Europe n’était pas toujours payé de retour.

L’Occident ne connaît pas, ne comprend pas et n’aime pas la Russie : tel était le titre d’un essai publié peu auparavant par le publiciste Ilinskij et dont le titre n’a rien perdu de son actualité.

Sans aller jusqu’à affirmer que la Russie « aimait » l’Occident, force est toutefois de constater, dans le cas de l’Affaire Dreyfus, que la Russie connaissait, et peut-être même comprenait l’Occident, incomparablement mieux en tout cas qu’elle n’en était elle-même connue et comprise.

NOTES

1 Kur’er, 6 février 1898.

2 Cité d’après Process Emilja Zolia, O.K. Kumanina éd., M., 1898, p. 11 à 13.

3 Cf. Syn Otečestoa, n° 339-341 (décembre 1894) et 1895, n° 33.

4 Cf. Novoe Vremja, 1895 n° 6803 et 6901, ainsi que Nabljudatel’, 1898, 1 (janvier), p. 64 sqq.

5 « Panorama de l’étranger », Vestnik Evropy, 1899, M (janvier), p. 394.

6 V. G. Korolenko, Œuvres complètes, M., 1955, tome 9, p. 393-399. Article paru dans le Russkoe Bogatstvo, 1898, 11.

7 Ibid., p. 400-401.

8 « Chronique de l’étranger », Vestnik Evropy, 1898,1-2, p. 824.

9 Russkoe Bogatstvo, « Nouvelles de France », N. K (udrin), 1898, 3, p. 75.

10 Žizn, 1898, 2 (janvier), p. 263.

11 Severnyj Vestnik, « Justice et conscience », 1898, 2, p. 78.

12 Voir, à ce sujet, A. Puzikov, Zola, M., 1969, p. 95 sqq., et le récent ouvrage de V. E. Kel’ner consacré à l’éditeur du Messager de l’Europe, le libéral M. M. Stasjulevič, sous le titre Celovek svoego vremeni (Un homme de son temps), St. Pb., 1993, p 134 sqq.

13 Cf. notamment Novoe Vremja, 19 décembre 1897 et 29 janvier 1898. « Les lauriers de Voltaire empêchent Zola de dormir […] qui est à cent lieues de la raison universelle de Voltaire », raillait A. S. Suvorin, directeur de ce quotidien.

14 « Zola devant la Cour d’assises », Severnyj Vestnik, 1898, 3, p. 70-71.

15 Cf., par exemple, Russkoe Bogatstvo, 1898, 3, art. cité, p. 99.

16 « L’affaire Dreyfus et la société française », Novosti, 7 déc. 1898.

17 Mir Božij, « Emile Zola en cour d’assises », 1898, 3, p. 28-29.

18 A l’occasion du premier anniversaire de « J’accuse », Žizn’, 1899, 1-2, p. 108 (Chronique de l’étranger). « Si c’est cela qu’on nomme une décision légale, qu’appelle-t-on alors illégalité ? » tranchait le chroniqueur de Severnyj Vestnik, 1898, 2, p. 80.

19 « Justice et conscience », ibid., p. 77-78.

20 Lettre du 23 janvier/4 février 1898 au philologue F. D. Batjuškov, in A. P. Tchékhov, Œuvres complètes […], M., tome 7, 1979, p. 157. « La conduite du Novoe Vremja est tout simplement révoltante et odieuse, on répugne à le lire », précisait-il le 30 juillet de la même année dans une lettre à son frère. Ibid., p. 247.

21 Lettre du 6/18 février 1898, ibid., p. 166-167. Lettre de protestation à Souvorine, appelée à sceller leur rupture.

22 Vestnik Evropy, 1898, 1-2, p. 820 (Chronique étrangère).

23 « Zola », Novosti, 27 janvier 1898.

24 Lettre du 6 février 1898 à Souvorine. A. P. Tchékhov, op. cit., p. 168. Le lecteur trouvera quelques indications complémentaires dans le bref article de M. Cadot, « Tchékhov et l’affaire », dans Les écrivains et l’Affaire Dreyfus, G. Leroy éd., Paris, P.U.F., 1983, p. 85 à 92.

25 Vestnik Evropy, 1898, 10, p. 821, et 1899, 10, p. 829.

26 Vestnik Evropy, 1898, 1-2, p. 820-821. « La fortune de la famille Dreyfus, notait de son côté Mir Božij(« Les caractéristiques de l’affaire Dreyfus », 1898,10, p. 49), constituait une arme à double tranchant, même auprès des personnes sincèrement convaincues, dont le soutien était indispensable ».

27 Vestnik Evropy, 1899, 10, p. 829-830.

28 Vestnik Evropy, 1898, 11, p. 359.

29 « Nouvelles de France », Russkoe Bogatstvo, 1898, 3, p. 97.

30 Novosti, 4 décembre 1898.

31 Russkoe Bogatstvo, art. cit., 1898, 3, p. 97.

32 Novosti, 6 décembre 1898.

33 Cf., par exemple, « La question de l’affaire Dreyfus et l’opinion publique en France », Vestnik Evropy, 1898, 2, p. 402.

34 Russkoe Bogatstvo, art. cité, 1898, 3, p. 98.

35 Cf. Nabljudatel’, 1899, 9, p. 40-41.

36 Russkoe Bogatstvo, 1898, 12, p. 166 à 183, et notamment p. 181-182.

37 Žizn’, 1899, I, 2, p. 72 à 80, passim.

38 Comme le soulignait, par exemple, Mir Božij, 1898, 10, p. 48-49.

39 Žizn’ ; 1899, 1-3, p. 61 à 80, passim.

40 Vestnik Evropy, 1899, 5, p. 368 sqq.

41 Ibid., p. 375.

42 « Lettre de Paris », Mir Božij, 1898, 10, p. 51-52.

43 Ibid., p. 47.

44 Novosti, 9 février 1899. Ce qui faisait dire en écho au Figaro du 9 mars que les hommes de loi russes nous donnent des leçons bien méritées de libéralisme et de séparation des pouvoirs.

45 Juruličeskaja Gazeta, 8 février 1898.

46 Syn Otečestva, 4 juin 1899.

47 Vestnik Evropy, 1899, 10, p. 827.

48 Cf. N. Kudrin, Očerki francuzskoj žizni (Essais sur la France contemporaine), où l’auteur rassemble ses chroniques parues à l’époque dans le Russkoe Bogatstvo, et où il évoque, en termes compatissants, « le masque véritablement tragique » du capitaine Dreyfus et sa « démarche d’automate » qui faisait penser au juif errant d’Eugène Sue (chap. 18, passim).

49 Cité par Russkaja Mysl’, « Panorama de l’étranger », 1899, 9, p. 270. « Finita la comedia », s’écriait de son côté le chroniqueur du Nabljudatel’ (« Fonograf », 1899, 9, p. 50 sqq.), qui rendait hommage au « courage civique exemplaire » des juges militaires qui avaient mis un terme à cette « cynique dreyfusiade ».

50 Vestnik Evropy, 1899, 10, p. 831.

51 Russkaja Mysl’, 1899, 12, p. 221 à 223.

52 Cf., par exemple, Vestnik Evropy, « Revue de l’étranger », 1898, 2, p. 393, ou encore 1898, 10, p. 820.

53 Russkoe Bogatstvo, 1898, 12, p. 168.

54 Lettre au Siècle, 6 octobre 1899.

AUTEUR
François-Xavier Coquin
Collège de France

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