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L’islamisation des Balkans

La péninsule des Balkans (la Bosnie, le Monténégro, la Serbie, la Macédoine, l’Albanie, la Grèce, la Bulgarie, le sud de la Roumanie et l’agglomération d’Istanbul actuels) est colonisée entre le XIVe et le XVIe siècle par les Ottomans, qui avant la chute de Constantinople en 1453, conquièrent les États bulgares et la Serbie.

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Après la conquête de Constantinople, ils s’installent en Bosnie, en Dobrogée et continuent leur avancée jusqu’au XVIe siècle. Une partie des slaves et la plupart des Albanais se convertissent à l’islam afin d’échapper à l’impôt imposé par l’empire sur les non-musulmans (le haraç turc, dit kharâj en arabe).

Le développement du panslavisme à la fin du XIXe siècle conduisit la Bosnie-Herzégovine en 1875, mais surtout la Bulgarie en 1876, à se révolter contre l’occupation ottomane.

Réprimées dans le sang, ces insurrections conduisent à une instabilité du régime turc dont profite la Russie, qui en 1877 entre en guerre contre l’Empire ottoman.

Les réfugiés des Balkans déplacés dans tout l’empire ottoman

Ce conflit d’un an, suivi par plusieurs autres conflits, provoque le déplacement des populations musulmanes des Balkans vers l’Anatolie ottomane : ces réfugiés sont appelés muhacir (ou muhadjir) et seront ensuite déplacés selon les besoins dans tout l’empire ottoman

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Le conflit russo-turc (1877-1878)

La résolution sur la question égyptienne par le traité de Londres signé le 15 juillet 1840 en vue d’obtenir la pacification du Levant avait permis une paix relative dans l’Empire ottoman pendant quelques années. Les pressions russes sur les principautés moldo-valaques des Balkans et l’influence montante du panslavisme créent cependant de nouvelles instabilités pour l’empire.

L’influence grandissante de l’idéologie panslave se construit contre les autres identités, et notamment l’identité musulmane, les musulmans étant perçus comme des Ottomans – donc, comme l’ennemi occupant.

En 1874, des villageois de l’Herzégovine (province européenne de l’Empire ottoman), victimes d’une récolte peu féconde, se dressent contre les collecteurs d’impôts ottomans.

Au sein même du pays, les tensions mènent aux actes : les musulmans sont massacrés par les chrétiens, à leur tour attaqués en représailles.

La Bosnie et le Monténégro sont à leur tour touchés par cette vague de révolte, qui conduit les principales puissances européennes à se réunir pour discuter des mesures à prendre pour stabiliser la situation.

En novembre 1875 s’ouvrent des négociations à Berlin : les pays européens s’attachent à préserver une certaine puissance de l’Empire ottoman afin de contrer la politique expansionniste panslave des Russes.

Le sultan ottoman promet de mettre en place des réformes, cherchant à protéger son influence comme les populations musulmanes des Balkans. Pourtant, en avril 1876, les Bulgares se soulèvent à leur tour, violemment réprimés par les troupes ottomanes ; les puissances européennes, à nouveau réunies à Berlin, menacent : si des réformes ne sont pas rapidement et efficacement mises en œuvre, les territoires concernés seront placés sous la tutelle austro-hongroise ou russe.

L’instabilité perdure dans l’empire : faisant les frais de cette insécurité nouvelle, le sultan Abdulaziz est renversé, remplacé par Murâd V, lui-même déchu après quatre-vingt-dix jours de règne au profit d’Abdülhamid II qui prend le pouvoir le 1er septembre 1976.

Au même moment, les révoltes reprennent dans les Balkans : une alliance rassemblant la Serbie et le Monténégro déclare la guerre à l’empire le 2 juillet 1876, pour soutenir les protestations bulgares, bosniennes et herzégovines .

L’armée ottomane mate les attaques de la Serbie et du Monténégro, ce qui engage de nouvelles négociations avec les puissances européennes et la Russie.

Opposés à « une tutelle humiliante » de l’Europe, les Turcs incitent les Russes à déclarer l’ouverture du conflit. Ces derniers entrent en guerre le 27 avril 1877 contre la Sublime Porte.

Conscient de son infériorité, l’Empire ottoman et les puissances européennes s’accordent rapidement sur l’arrêt des conflits. Victorieuse, la Russie signe le 19 février 1878 le traité préliminaire de San Stefano imposé à l’Empire ottoman, et qui prépare le traité de Berlin du 13 juin 1878, concernant le démembrement de l’Empire ottoman.

Il reconnait en effet l’indépendance de la Serbie, de la Roumanie et l’autonomie du Monténégro, la Bosnie-Herzégovine est placée sous l’administration provisoire austro-hongroise. Cette première guerre engage une première vague de migration de musulmans qui quittent les Balkans pour rejoindre la Turquie.

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La redéfinition de l’Empire ottoman par le traité de Berlin de 1878 renforce l’impression de faiblesse que renvoie la Turquie, souvent désignée comme « l’homme malade de l’Europe ».

Ensuite, les deux guerres balkaniques (1912 et 1913) renforce l’exil des musulmans de la péninsule balkanique. À la fin du XIXe siècle, les réfugiés affluent sur les terres anatoliennes.

Muhajir

On peut donc estimer qu’au cours de cette période (1855-1924) environ 2 à 3 millions de Musulmans, les muhacir, les « migrants », sont venus se réfugier en Anatolie. Combien ont été déplacés en Syrie ottomane ? Il est très difficile de trouver le décompte.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’Empire ottoman accueille des populations musulmanes fuyant devant l’expansion russe en direction de la mer Noire, du Caucase et de l’Asie centrale.

Au total, on estime à environ 1,5 million l’afflux des musulmans des Balkans en Anatolie après 1876. Il faut ajouter à ce chiffre des milliers de musulmans originaires des provinces de Kars et d’Ardahan, et ceux qui continuèrent à venir du Caucase : 500 000 Tcherkesses étaient installés dans l’Empire ottoman entre 1881 et 1914.

Devant l’ampleur de ces mouvements d’immigration le gouvernement ottoman créa en 1878, une commission des réfugiés (Muhâdjirun Komisyonu) qui s’occupa de faciliter le transport des immigrants et d’organiser leur établissement.

Ils furent installés en fonction des terres disponibles. 

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Syrie ottomane en 1900

Combien de Muhacir furent installés en Palestine, par l’empire ottoman ?

Le sultan Abdülhamit II, l’immigration juive et Theodor Herzl.

« Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. Nous demeurerions, comme Etat neutre, en rapports constants avec toute l’Europe, qui devrait garantir notre existence. » Theodor Herzl, L’Etat juif, Paris, L’Herne, 1970, p. 45. 

Le mouvement migratoire des Muhacir en Syrie ottomane est largement occulté, pourtant il a laissé des traces en Palestine.

La plupart des populations dites « palestiniennes » aux alentours de Jérusalem sont de type slave, ils sont les descendants de ces Muhacir venus des Balkans.

Nous ne connaissons pas le nombre de Muhacir qui furent déplacés en Palestine, mais ce qui est certain c’est qu’un autre mouvement migratoire en direction de l’Empire ottoman s’intensifie au début du règne d’Abdülhamid.

Un mouvement très différent du précédent.

L’immigration des réfugiés musulmans des Balkans, de Crimée et du Caucase, a bouleversé la région par son ampleur, mais ce nouveau mouvement migratoire va bouleverser la région par ses conséquences : il s’agit de l’immigration juive.

les Amants de Sion.

Pourtant, au regard du phénomène muhacir, il s’agit d’un mouvement de faible ampleur (tout au plus quelques dizaines de milliers de personnes), mais dont les dimensions politiques revêtent une importance considérable.

Jusque vers 1880, la population juive établie en Palestine était restreinte : elle comprenait environ 24 000 personnes issues d’un courant migratoire très irrégulier.

Les choses changent au début des années 1880, lorsque les juifs d’Europe centrale et orientale commencent à être frappés de mesures restrictives et à être victimes de pogroms. Par milliers, ils prennent le chemin de l’exode, le plus souvent en direction de l’Europe occidentale et des Etats-Unis, mais une petite partie cherche à gagner la Terre sainte par la mer Noire et Istanbul.

C’est en 1882 qu’est fondée en Palestine la première colonie agricole par l’organisation nationaliste juive, les Amants de Sion.

Elle devait être suivie de beaucoup d’autres, notamment par des implantations soutenues par le baron Edmond de Rothschild.

L’installation des juifs dans l’Empire ottoman a toujours été une tradition une tradition, mais …

A la fin du XVe siècle, l’Empire ottoman avait accueilli les juifs chassés d’Espagne par les Rois Catholiques (le quatrième centenaire de l’évènement a été célébré en 1892).

Mais cette fois, le contexte est fort différent.

Très tôt, Abdülhamid a pris conscience des dangers que pourrait représenter pour l’Etat ottoman l’immigration juive en Palestine.

Elle risque en effet d’ouvrir une nouvelle porte à l’influence et à l’ingérence des puissances européennes qui y trouveraient encore une occasion d’apporter aide et protection à une minorité non-musulmane, point de départ d’un nouveau problème national impossible à résoudre.

Abdülhamid craint la création d’une autonomie juive, ou même d’un Etat juif en Palestine.

En outre, il ne paraît guère possible, au moment où il développe une politique en faveur des provinces arabes, de « livrer Jérusalem aux juifs ».

Même si l’on ne peut guère parler à cette époque d’une opposition locale sérieuse au sionisme, les marchands et notables arabes de Palestine ont commencé à faire part à la Porte de leurs inquiétudes devant l’installation de colons juifs.

Si celle-ci se produit malgré tout, il faut que les juifs prennent la nationalité ottomane et respectent les lois de l’Empire pour ne pas bénéficier de la protection des grandes puissances.

Dès novembre 1881, les premières mesures restrictives sont apportées à l’entrée et à l’établissement des juifs dans l’Empire ottoman.

Ceux-ci ont le droit de s’installer partout dans l’Empire sauf en Palestine, et à la condition de se soumettre aux lois de l’Etat et de devenir sujets ottomans.

D’autre part, la vente de terres aux juifs déjà établis en Palestine est interdite.

Comme la politique antijuive s’intensifie en Russie, on cherche à implanter les réfugiés dans le vilayet de Salonique ou dans celui de Smyrne. Pendant toute la durée du règne, la politique d’Abdülhamid face au problème ne va presque pas varier.

L’affaire prend un tour plus politique lorsque, vers la fin du siècle, Theodor Herzl lance le mouvement sioniste, d’abord en publiant en 1896 L’Etat juif, puis en réunissant à Bâle le premier congrès sioniste où est envisagée la création d’un foyer national pour les juifs en Palestine.

Abdülhamid suit de très près les activités sionistes en Europe et il connaît les projets de Herzl.

Pour pouvoir réaliser ses desseins en terre ottomane, le fondateur du sionisme doit obtenir l’accord du sultan.

Après de multiples tentatives infructueuses, il parvient à le rencontrer en 1901. Mais malgré ses propositions de soulager les finances de l’Empire en contrepartie de la possibilité de réaliser ses projets en Palestine, Herzl n’obtient du sultan que de bonnes paroles.

Cependant, la politique de restriction à l’immigration juive menée par Abdülhamid échoue en grande partie.

En 1908, 80 000 juifs étaient installés en Palestine, ce qui veut dire qu’en trente ans, leur proportion était passée de 5 % à 10 % de la population totale de la Palestine.

Un échec dû sans doute aux faiblesses de l’administration ottomane locale, mais plus encore à la politique des puissances, notamment de l’Allemagne et de la Russie, qui, à l’époque, encourageaient le mouvement sioniste.

Dossier réalisé à partir de plusieurs source :

 

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