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À la fois Israéliens non juifs et musulmans non Palestiniens…

Les Tcherkesses d’Israël sont des « Arabes pas arabes »

Les Tcherkesses d’Israël2

Dès l’Antiquité, les Tcherkesses, également nommés Circassiens, vécurent dans les montagnes du Caucase. La localisation stratégique de leur territoire, barrière naturelle entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, engendra à travers les siècles la convoitise des empires voisins. Habiles cavaliers et guerriers téméraires, ils résistèrent aux différentes attaques, des Romains ou des Grecs, des Mongols, des Huns ou encore des Khazars. Au XIXème siècle, cette peuplade ne put toutefois tenir tête à l’armée du tsar Alexandre II.

« Vicielitcia kouda oukajout ili perecelitcia v Tourstsiou » (Vous vous installerez là où on vous l’indiquera, sinon, vous émigrerez en Turquie).

Tels sont les mots prononcés par le tsar Alexandre II devant la délégation des tribus tcherkesses, alors sous domination ottomane, lorsque l’Empire russe eut conquis le Caucase.

Avant d’essayer de comprendre comment la diaspora tcherkesse en Israël articule identité culturelle, religion musulmane et citoyenneté israélienne, il faut présenter les Tcherkesses et expliquer comment ils se sont retrouvés dans la situation critique actuelle, loin de leur patrie.

Les Tcherkesses sont un peuple originaire des montagnes du Caucase, une chaîne de montagnes qui s’étend de la mer Noire à la mer Caspienne au sud de la Russie.

Point névralgique disputé par les Empires russes et ottoman, cette région fut le théâtre de violents combats entre ces deux puissances entre le début du XIXe siècle et la victoire russe.

Musulmans, les Tcherkesses se tournèrent alors vers l’Empire ottoman, la seule puissance qui, à l’époque, leur offrit un véritable secours. Un petit nombre d’entre eux acceptèrent de rejoindre les plaines du Kouban que les Russes leur avaient assignées. Des centaines de milliers d’autres se réunirent sur les bords de la mer Noire ; le 25 mai 1865, après près de quatre-vingts ans de combat, ces derniers partirent en exil.

La grande majorité des Tcherkesses (quatre cinquièmes de la population totale) vit aujourd’hui en dehors du Caucase et de la Russie. La majeure partie de la population tcherkesse – un million d’individus environ – vit actuellement en Turquie, une centaine de milliers se trouve en Jordanie, 45 000 à peu près vivent en Syrie, et environ 1 500 vivent au Liban.

Il existe deux villages tcherkesses en Israël : Kfar Kama en Basse Galilée et Reyhaniya à la frontière libanaise.

On trouve d’autres diasporas tcherkesses plus petites aux États-Unis (1 500 personnes), en Allemagne (1 000 personnes) et en France (400-500 personnes).

La diaspora tcherkesse en Israël

Si la grande majorité des Tcherkesses s’installa dans la Turquie, la Syrie et la Jordanie actuelles, quelques milliers d’entre eux débarquèrent en 1880 dans le port de Qisarya en Palestine après avoir passé une dizaine d’années à la frontière entre la Grèce et la Bulgarie.

À leur arrivée, le sultan ottoman les obligea à s’installer dans trois villages : à Kfar Kama en Basse Galilée (dans le district de Tibériade), à Reyhaniya à la frontière libanaise (dans le district de Safed) et à Khirbet-Tcherkesse près de Hadera.

La population du village de Kfar Kama était constituée de 183 familles du clan Chapsough ; à l’origine, dans le Bas-Kouban, ce clan était installé sur les berges des rivières Afipse, Yela et Wibin.

Les 66 familles tcherkesses qui s’installèrent dans le village de Reyhaniya appartenaient au clan Abzakh, qui, dans le Caucase, vivait le long de la rivière Ch’xhaqgwasha.

Kfar Kama et Reyhaniya furent tous deux fondés vers 1880.

Nous ne pouvons pas déterminer l’emplacement du village de Kirbet-Tcherkesse mais nous savons que ses habitants appartenaient à différentes tribus tcherkesses. Ce village étant situé dans une zone marécageuse, ses habitants eurent toutes les peines à combattre les épidémies et les maladies telles la malaria et la fièvre typhoïde causées par l’insalubrité de l’eau. Ces maladies causèrent la mort de la plupart des immigrés ; les survivants rejoignirent les villages de Kfar Kama et Reyhaniya. Certains traversèrent le Jourdain et s’installèrent dans d’autres villages tcherkesses de l’autre côté de la frontière.

On estime qu’entre 4 000 et 5 000 Tcherkesses vivent aujourd’hui en Israël.

Environ un millier de Tcherkesses de la tribu Abzakh vivent encore à Reyhaniya, dont la population totale compte 25 % d’habitants non tcherkesses.

Kfar Kama
Mosquée de Kfar Kama

Kfar Kama, le second village, est peuplé presque entièrement d’un peu plus de 3 000 Tcherkesses, la plupart originaires de la tribu Chapsough.

Quelques Tcherkesses vivent également à Haïfa (la plupart sont étudiants, l’Université de Haïfa étant l’université du pays la plus proche des deux villages), à Tel Aviv et à Nazareth (deux familles); mais comme nous l’avons vu plus haut, la grande majorité des Tcherkesses en Israël vit dans les deux villages susmentionnés.

Le fait d’étudier une petite communauté dans un espace limité nous permet d’être les témoins privilégiés des mécanismes de construction identitaire, ce qui nous serait bien moins évident dans le cadre d’études de diasporas plus importantes de Turquie, de Jordanie ou de Syrie.

Notre insistance sur l’aspect tribal de l’emplacement et de la dispersion des Tcherkesses vient de ce qu’eux-mêmes se définissent fortement comme membres de leur tribu d’origine.

Il existe en effet douze tribus tcherkesses, chacune avec son dialecte qui lui est propre et qui se trouve être une caractéristique fondamentale dans la définition de l’identité individuelle.

Un Tcherkesse s’identifiera comme tel face à quelqu’un de l’extérieur, mais au sein de la communauté tcherkesse, il se dira « Chapsough » ou « Abzakh », le nom de la tribu étant parfois ajouté au nom de famille, tel un titre.

Pas juif, pas arabe…mais Israélien et musulman ; la difficile équation identitaire

Les Tcherkesses en Israël représentent un exemple unique de population musulmane non arabe. Ils se distinguent également des autres populations musulmanes du pays par leur citoyenneté; en effet, si tous les autres Musulmans en Israël se définissent, politiquement parlant, comme Palestiniens (notamment depuis la première Intifada), les Tcherkesses se définissent clairement en tant qu’Israéliens.

tcherkesses-enfants

En tant que citoyens israéliens, tout comme les Druzes, les Tcherkesses ont servi dans l’armée israélienne plus ou moins depuis la création de l’État d’Israël, à la demande des chefs des Conseils locaux.

L’État d’Israël, de son côté, fait également la distinction entre les Tcherkesses et les Druzes d’une part et les autres populations musulmanes d’autre part, et manifeste une attention particulière à ces deux communautés « fidèles » et « courageuses ». Ces communautés ont en effet le droit de publier et de diffuser leur langue, accentuant d’autant plus le traitement différencié des diverses communautés du pays, notamment des communautés juives et non juives.

La Knesset, par exemple, réserve un budget particulier au développement des infrastructures des villages druzes et tcherkesses.

Entre 2006 et 2009, 447 millions de shekels furent versés aux Conseils locaux druzes et tcherkesses. En comparaison, en 2007, un budget de 13,5 millions de shekels fut alloué au développement de trente-quatre localités non juives dans le nord du pays. L’importance accordée à ces deux communautés est également perceptible lors de célébrations ou de fêtes organisées dans leurs villages.

Les chefs des villages druzes et tcherkesses s’invitent mutuellement, mais une autre présence est visible : celle de politiciens israéliens, ministres ou membres de la Knesset.

Ces derniers ont été invités et ils ne manqueraient pour rien cette occasion de prouver à ces deux communautés que l’État d’Israël leur accorde une grande importance.

Druzes et Tcherkesses sont citoyens israéliens. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, cependant, ils continuent de préserver des traits culturels traditionnels prédominants.

Victimes, encore parfois, de la discrimination, ces individus son mieux intégrés en tant que citoyens israéliens que la plupart de la population musulmane, notamment la population arabe palestinienne.

Nous devons alors nous demander quel est le statut de ces individus qui servent dans l’armée comme la plupart des citoyens israéliens, mais qui, loin de s’assimiler, conservent leurs traditions.

Le service militaire a depuis toujours constitué une part importante de l’affirmation et de la construction de la citoyenneté israélienne ; il ne fait aucun doute que le traitement de faveur auquel les Tcherkesses et les Druzes ont droit de la part de l’État d’Israël est lié à leur service dans l’armée.

D’un autre côté, un soldat israélien tcherkesse est un soldat musulman qui aura du mal à se battre contre d’autres musulmans du Liban, de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza, par exemple, d’autant plus qu’un Tcherkesse sert souvent en tant que garde-frontières.

Si le fait de servir dans l’armée du pays d’accueil est une caractéristique identitaire habituelle et reconnue dans les différentes diasporas tcherkesses1, ce phénomène devient de plus en plus difficile pour les Tcherkesses de la diaspora israélienne : d’une part, cette communauté tente de préserver cette tradition de fidélité, d’autre part, dans un contexte où la religion a autant d’importance, les Tcherkesses israéliens éprouvent de grandes difficultés à se battre contre des « frères » musulmans et souffrent d’être perçus comme des traîtres de l’Ummah. Ils sont sans nul doute perçus comme des traîtres par certains Palestiniens.

Ainsi, ces Israéliens non juifs mais musulmans non palestiniens ont du mal à trouver leur place aux frontières des entités identitaires dominantes dans l’espace israélo-palestinien.

Traditionnellement, les Tcherkesses sont des musulmans sunnites modérés (de l’école hanafite).

À l’origine, les Tcherkesses vénéraient un large panthéon de divinités symbolisant essentiellement des forces de la nature et de l’agriculture. Parmi les divinités principales, on trouve Hana Gusha, le dieu de la pluie, Shagbala, le dieu du tonnerre, Pishtzia, le dieu de la foudre, Miztaha, le dieu des forêts, Tlafsh, le dieu du fer et Wazramas, le dieu de la beauté.

La chrétienté apparut dans le Caucase au IIIe siècle avec l’arrivée d’ecclésiastes grecs et romains mais ce n’est qu’au VIe siècle que les peuplades du Caucase, Tcherkesses compris, se convertirent.

Les Tcherkesses adoptèrent le monothéisme sans protester mais n’hésitèrent pas à rejeter les principes chrétiens non conformes à leur tradition ou à leur mode de vie. Au XVIIe siècle, l’Islam se répandit dans toute la région, mais ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les princes tcherkesses et leurs tribus devinrent musulmans.

Si, dans le Caucase, les Tcherkesses respectent de nombreuses fêtes religieuses tel le jeûne du Ramadan, très peu d’entre eux prient cinq fois par jour. Dans la plupart des villes du Caucase du nord, les mosquées sont rares. Maïkop, par exemple, (la capitale de la république d’Adyguée encore aujourd’hui), ne compte qu’une mosquée construite en 2001 grâce aux financements d’un homme d’affaires étranger. En règle générale, la religion ne dicte aucunement le comportement des Tcherkesses.

Dans la diaspora tcherkesse en Israël, cependant, nous nous trouvons face à des comportements religieux différents de ceux observés ou étudiés dans d’autres communautés tcherkesses de France, d’Allemagne ou de Jordanie.

Les Tcherkesses en Israël pratiquent l’Islam rigoureusement, notamment à Kfar Kama où la religion a tendance à influencer le mode de vie des habitants.

La grande majorité des femmes mariées portent le shamia (un voile transparent indiquant que la femme qui le porte, généralement en public, est mariée), mais de plus en plus de femmes célibataires et de petites filles portent le hijab islamique ; les enfants apprennent le Coran à l’école et les hommes vont régulièrement à la mosquée, lieu social et central du village où l’on peut voir et être vu.

Les Tcherkesses de Jordanie, de Syrie de Turquie et même de Reyhaniya (l’autre village tcherkesse en Israël, dans lequel vivent également des non tcherkesses), pour la plupart, estiment que la religion tient une place trop grande dans la vie de tous les jours à Kfar Kama, et sont surpris de l’évolution de ces pratiques dans les dernières décennies.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation, notamment le fait que pour des raisons politiques, les Tcherkesses israéliens sont isolés des autres communautés tcherkesses du Moyen-Orient.

L’accent mis sur la pratique religieuse doit également être placé dans le contexte socio-politique israélien, dans lequel la religion est sans doute l’un des meilleurs moyens d’expression identitaire. Il en résulte que la communauté tcherkesse en Israël doit légitimer son existence dans un pays perçu généralement comme un ennemi par ses voisins et, logiquement, par les Tcherkesses vivant dans ces pays.

Bien des Tcherkesses israéliens vous diront qu’ils sont des Tcherkesses authentiques parce qu’ils gardent la tradition (l’Adiga’Xhabza), la langue et le folklore (comme la musique et la danse) ; ils vous diront également qu’ils se sentent obligés d’être « plus Tcherkesses que d’autres ». Ils sont convaincus que la religion fait partie des traditions tcherkesses même si, comme nous l’avons vu plus haut, cet élément est relativement nouveau.

L’Adiga’Xhabza est un ensemble de coutumes et de règles qui codifient le mode de vie et la place de chacun dans la société.

Pendant des milliers d’années, l’Adiga’Xhabza était transmise de génération en génération. L’Adiga’Xhabza met l’accent sur la générosité et l’hospitalité, ainsi que sur le respect aux aînés qui guident les jeunes gens et les instruisent. Enfin, dans la société tcherkesse, les femmes sont censées avoir les mêmes droits que les hommes et le mariage ne peut leur être imposé.

Le mariage fournit également un terrain intéressant dans l’étude de ces mécanismes de création de « nouvelles » traditions. Selon la tradition, les Tcherkesses doivent trouver époux ou épouse loin de leur propre village, les habitants d’un même village étant considérés comme des membres d’une même famille étendue : les unions entre parents d’un même village ne sont pas autorisés dans le Caucase.

Pour plusieurs raisons bien compréhensibles, ce n’est pas le cas en Israël ; malgré les nombreux « échanges » entre les jeunes de Kfar Kama et de Reyhaniya, on préférera une union entre les habitants d’un même village.

Nous devons faire remarquer que la communauté tcherkesse en Israël est considérée comme un référent de poids dans le monde tcherkesse.

Les Tcherkesses du Caucase ont plus d’estime pour les villages tcherkesses en Israël que pour les communautés tcherkesses de Syrie ou de Jordanie.

Les présidents de la république de Kabardino-Balkarie et de la république d’Adyguée ont fait plusieurs voyages en Israël et les Conseils des deux villages israéliens et des villages du Caucase les plus importants organisent souvent des échanges entre leurs étudiants ou leurs habitants.

Cette estime particulière dont jouissent les Tcherkesses israéliens peut être expliquée essentiellement par le fait que ces derniers ne sont pas confrontés au danger d’assimilation, du moins dans l’immédiat, contrairement aux autres communautés tcherkesses du Moyen-Orient.

Elle s’explique également par le fait que cette communauté fait des grands efforts pour conserver sa tradition culturelle (ou en tout cas, ce qu’elle considère être sa tradition culturelle).

Extrait d’une étude de Eleonore Merza sur http://journals.openedition.org

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