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Comme nous l’avons vu dans le précédent article, la situation des Juifs de France et d’Angleterre s’étant détériorée si rapidement au cours des années 1200, que les Juifs ashkénazes étaient au bord de l’extinction, et beaucoup d’entre eux émigrèrent en Espagne.

A partir des années 1400, le centre de la vie juive est passé de l’Europe occidentale : l’Espagne et toute la Méditerranée, à l’Europe de l’Est : la Pologne, la Lituanie, la Russie blanche et l’Ukraine.

200 ans après, les juifs ashkénazes, cette fois ci mêlés au juifs séfarades, reprennent leur baluchon en sens inverse…

juifs en pologne

Pendant les 500 années qui vont suivre, la créativité de la vie juive viendra surtout d’Europe de l’Est, malgré un environnement très inhospitalier.

Notre époque a été le témoin de la destruction des juifs européens, de la Révolution communiste à l’Holocauste nazi, mais pour autant, nous sommes restés nostalgiques de cette judéïté d’Europe de l’Est qui a su nous donner ses plus beaux fruits….

Elle a été sans conteste, la force la plus vitale de l’histoire juive – elle avait un dynamisme religieux et intellectuel rarement égalé dans les annales de l’histoire juive – il faut aussi reconnaître qu’ils vivaient dans des conditions souvent terribles.

L’opposition du peuple polonais

Les Juifs étaient déjà présents en Europe de l’Est, y compris en Pologne, dès le Xe siècle. Certains disent qu’ils y étaient encore plus tôt. Mais le début d’une forte immigration et de la vie juive ne se produisit pas avant les années 1400.

Dans les années 1300 et 1400, la royauté de Pologne décida d’autoriser les Juifs à s’installer en grand nombre en Pologne sous leur protection.

Ils ont lancé une invitation et fourni aux Juifs certains avantages économiques pour les inciter à venir. Il serait exagéré de dire que la royauté polonaise était pro-juive, parce que personne ne l’était, mais ils acceptaient et souhaitaient une présence juive.

Malgré l’enthousiasme relatif de la royauté polonaise, les masses n’étaient pas aussi accueillantes.

La principale opposition à une présence juive est venue de trois classes de personnes, représentant la grande majorité des Polonais (quelque 90% de la population): les artisans, le clergé et les paysans.

Les artisans, les citadins des villes urbaines, voyaient les Juifs comme des concurrents à leurs intérêts.

Le clergé était toujours amèrement antisémite. Le christianisme d’Europe de l’Est était très différent de sa version occidentale. Aucune des influences libéralisantes qui existaient dans l’Église d’Europe occidentale n’a atteint l’Europe de l’Est. L’Europe de l’Est n’a jamais connu de Renaissance ou de Réforme.

Dans un tel climat, les Juifs étaient en grand danger.

Les croyances du christianisme primitif étaient tellement ancrées dans l’antisémitisme, la culpabilité juive, les déclarations de déicide et la haine que même lorsque les Juifs n’étaient plus là après l’Holocauste, ils les haïssaient toujours.

Propriétaires de tavernes

A la fin des années 1800, le chômage des Juifs en Europe de l’Est atteignait 40%. Un cinquième de la communauté juive en Pologne fut réduit à la mendicité.

Les opportunités économiques pour les Juifs en Europe de l’Est ont toujours été minimes. Et pas seulement pour les Juifs, mais pour tout le monde.

Pourtant, les premiers rois polonais ont offert aux Juifs des opportunités économiques uniques lorsqu’ils sont arrivés en Pologne. Parmi eux, les Juifs avaient le droit d’obtenir des permis d’alcool.

Toute l’Europe de l’Est, même aujourd’hui, a une forte histoire d’alcoolisme.

Même en Italie ou en France, les enfants peuvent boire une bouteille de vin entière à un repas.

En Pologne et en Russie, l’alcoolisme est un véritable mode de vie depuis 1000 ans, bien avant l’arrivée des Juifs.

Les Juifs étaient remarquablement immunisés contre la maladie de l’alcoolisme. La vie religieuse du Juif le protégeait de cela – non pas qu’il lui était interdit de boire, mais les alcooliques juifs étaient rares.

L’alcool a toujours été lourdement taxé par le gouvernement. Les rois et les nobles de Russie et de Pologne ont vu dans l’augmentation et le contrôle du commerce de l’alcool une chance de gagner plus de revenus.

Même si la vente d’alcool devint un commerce juif (bien que les non-juifs s’ y adonnèrent également), ce n’était pas le genre d’entreprise qui plaisait.

Les gens passaient leur dernier kopek à boire et rentraient chez eux sans rien acheter pour nourrir leurs enfants.

Les polonais tournaient alors cette colère contre leurs propres défauts, sur le juif qui leur avait prit leur dernier kopek : le propriétaire de la taverne. Et un pogrom commençait…

Chaque fois qu’un pogrom commençait, le premier endroit attaqué était généralement la taverne. C’était la ligne de front entre les relations juives et non-juives.

Serfs, nobles… et Juifs collecteurs d’impôts

Comme ailleurs dans l’Europe féodale, les nobles polonais possédaient de vastes terres qui étaient subdivisées en métayers ou serfs.

Le métayer – qui était assez fou ou n’avait pas le choix – pour commencer à travailler ne pouvait jamais s’arrêter. C’était comme emprunter de l’argent à la mafia.

Le propriétaire foncier avait droit à une part si exorbitante de la récolte que le pauvre agriculteur – qui devait acheter ses semences, louer ses animaux, ses outils et le taudis dans lequel il vivait – devait travailler l’année prochaine pour rembourser les dettes de l’an dernier.

Plus il travaillait longtemps, plus il s’endettait. Il n’ y avait pas de loi sur la faillite, donc si l’on ne remboursait pas, on le mettait en prison… s’il avait de la chance. S’il n’ avait pas eu de chance, il était tué.

C’était un type de société indescriptible.

Près de 70% de la population polonaise était engagée en tant que serfs.

Celui qui était désigné pour collecter l’argent et le bien dû au propriétaire et au noble était presque toujours le juif.

En polonais, on disait que chaque noble avait son « Moshke », le mot polonais pour Moïse.

Le Juif fut pris au milieu de cet horrible engrenage mafieux.

S’il était gentil avec le serf, et ne percevrait pas le loyer et les impôts qu’il était censé percevoir, il provoquait alors la colère du propriétaire. Mais s’il obéissait aveuglément au propriétaire, alors le serf lui en voulait amèrement.

Poh-lin

Même quand les temps étaient bons pour les Juifs en Pologne, leur situation économique était précaire. Cependant, pendant la plus grande partie des 500 ans de l’histoire polonaise, les Juifs étaient économiquement en très mauvaise posture.

Malgré cela, ils avaient une véritable affinité pour la Pologne, parce qu’ils avaient le sentiment d’avoir une chance de se développer et de devenir forts en Pologne – ce qu’ils ont fait.

En fait, les Juifs ont fait un calembour sur le nom de la Pologne: poh-lin – hébreu pour « ici nous allons nous reposer », c’est-à-dire ici nous avons une chance de rester.

Yiddish

Le Juif de Pologne et d’Europe de l’Est s’est distingué du non-Juif de bien des façons.

Dès le début, les Juifs d’Europe de l’Est gardèrent leur propre tenue juive distinctive.

Presque sans exception, ils avaient des barbes et des boucles de cheveux latérales (peyots). Ils avaient l’air juifs.

juif peyot

En Europe occidentale, c’était un insigne de honte et une insulte d’être regardé comme juif, mais en Europe de l’Est, c’est devenu un insigne de fierté.

Le juif avait aussi sa propre langue distincte, et pendant 500 ans il n’a jamais vraiment appris la langue du pays.

En Allemagne, les Juifs parlaient allemand. En France, ils parlaient français. Mais en Pologne et en Europe de l’Est, ils parlent le yiddish, un dialecte similaire à l’allemand.

Le yiddish était plus qu’une langue.

Cela supposait la connaissance de la Bible, du Midrash et du Talmud. Cela supposait un monde moral. Il avait un humour extraordinaire. Il reflétait une vision juive du monde et de ses voisins.

Une partie de la tragédie de la disparition du Yiddish à notre époque est qu’avec sa disparition virtuelle, une grande partie de la fibre du judaïsme a été perdue – non seulement pour les non-observateurs, mais aussi pour ceux qui restent fidèles à la Torah.

Il y a un certain sentiment, une aura et une compréhension qui ne peuvent s’exprimer qu’en yiddish. Le yiddish était le dépositaire de l’âme juive.

Le rabbin

La plupart des Juifs vivaient dans de petites villes d’Europe rurale. Être rabbin dans une de ces petites villes était un honneur. Et chaque ville avait un rabbin.

Il y avait aussi typiquement un abattoir rituel et d’autres nécessaires pour une infrastructure judéo-religieuse.

Personne n’était cher payé, il y avait beaucoup de pauvreté. Le salaire d’un rabbin pouvait être de quelques kopeks par semaine plus une chèvre.

Dans de nombreuses communautés, le rabbin gagnait son salaire parce que sa femme avait le monopole du sel ou de la bougie.

Les rabbins se disputaient ces emplois même si la ville n’avait qu’une petite population juive ! Néanmoins, le dynamisme avec lequel la vie de chaque juif tournait autour de la Torah a permis à ce type de situation d’exister en Europe de l’Est.

L’apprentissage et l’érudition a toujours fait partie de la vie juive, mais ce fut peut-être plus que jamais le cas en Europe de l’Est.

Le système éducatif formel de l’école primaire en Pologne s’appelait le cheder (« salle »). Les enfants juifs y allaient de l’âge de trois ans jusqu’à la bar mitzvah. Il n’ y avait pas d’études laïques, par conséquent, en 10 ans, un enfant pourrait acquérir énormément de connaissances en Torah.

Seule l’élite restaient après l’âge de la bar mitzvah, car économiquement personne ne pouvait se le permettre.

Au cours de sa vie, un juif moyen venait régulièrement chaque soir à la synagogue, où il y avait toujours des cours, et se joignait à différents groupes d’étude. Leur vie tournait autour de la synagogue et de l’étude de la Torah.

Il y avait aussi de grands érudits de la Torah qui ont établi des yeshivot avancés à travers la Lituanie, la Pologne et la Russie.

Les célèbres rabbins polonais étaient vénérés. La connaissance de la Torah était la mesure de la grandeur d’un juif.

L’étude de la Torah a été développée en Europe de l’Est à un degré qu’elle n’avait jamais atteint depuis l’époque du scellement du Talmud babylonien.

Conseil des quatre terres

A partir des années 1400, les Juifs de Pologne jouissaient d’une sorte d’autonomie gouvernementale centrée sur ce qu’on appelait à l’origine les Va’ad Arba Aratzots, le Conseil des Quatre Terres (parfois il s’agissait en fait de trois ou cinq terres).

Il s’agissait d’un conseil des anciens à qui la royauté polonaise avait conféré le pouvoir, faisant en fait des Juifs un gouvernement autonome au sein d’un gouvernement.

Ils avaient le pouvoir de percevoir des impôts et d’adopter des lois.

Ces lois touchaient tous les aspects de la vie juive.

Il y avait des lois sur la manière dont les mariages devaient se dérouler et sur la façon dont les différends entre communautés juives pouvaient être réglés.

Un décret stipulait qu’aucune femme juive ne pouvait posséder un manteau de fourrure parce qu’il susciterait l’hostilité des voisins non juifs.

La violation d’un décret ou d’une loi était punissable par l’excommunication (cherem) ou l’ostracisme formel, ce que la population détestait.

Une telle personne ne pouvait être mariée ou enterrée.

Aujourd’hui, les Juifs qui renoncent à leurs obligations juives peuvent quitter la communauté et aller où ils veulent. Cependant, à l’époque, si quelqu’un était en dehors de la communauté juive, il n’était absolument nulle part. La menace était donc une arme très puissante.

Le Conseil des Quatre Terres a été une force efficace pendant près de 250 ans. Ils se réunissaient deux fois par an et organisait des salons.

Le salon le plus célèbre était à Lublin.

Les juifs venaient de toute la Pologne pour y participer, donc les rabbins du Concile venaient aussi et avaient des discussions pour décider de ces questions.

Nous connaissons bon nombre de leurs décrets d’après un livre des procès-verbaux qu’ils ont conservés.

Une vie centrée sur la famille

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La force de la famille juive a été la pierre angulaire de la survie des Juifs en Europe de l’Est.

Les liens familiaux, les alliances et les familles élargies ont pris une grande importance.

La famille élargie était beaucoup plus étendue et complexe que ce qui existait en Espagne et en Europe occidentale.

Dans la société d’aujourd’hui, les grandes unités familiales comme celle-là sont presque inconnues. En Europe de l’Est, c’était courant.

Non seulement les juifs polonais survivraient, mais ils resteraient vivants pendant 500 ans.

Les bases de ce succès ont été jetées dès le début.

La vie religieuse, centrée autour de la Torah et de la famille, a créé des communautés construites pour le long terme.

La vie en Pologne pouvait être remplie d’une extrême misère, de privations et même de la mort, mais en même temps, elle renfermait une vitalité, une vivacité, une beauté et une richesse qui aidaient les Juifs à transcender le quotidien…

C’est ce qui a permis aux Juifs polonais de transcender le temps.

https://www.jewishhistory.org/the-jews-come-to-poland/

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