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par Jean-Paul Fhima

J’enseigne l’histoire dans un bon lycée de l’ouest parisien. Le niveau culturel des élèves est globalement plus élevé qu’ailleurs, les résultats au bac sont excellents. Le cours d’histoire y est généralement suivi avec attention et ouverture d’esprit.

Mais quand le programme de terminale aborde l’épineuse question du conflit israélo-palestinien, partis pris véhéments et débats houleux s’invitent dans la classe comme par enchantement et brouillent tout d’un coup les cartes de la confiance réciproque établie jusqu’alors entre l’enseignant et ses élèves.

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Attention ! me préviendrait volontiers Alain Finkielkraut « affolé par la mutation (actuelle) de l’antisémitisme (…) qui n’est autre, dit-il, qu’ « un effort pour faire disparaître Israël » (Actualité Juive, 7 janvier 2018) : vous entrez En terrain miné, titre de son dernier ouvrage d’entretiens avec Isabelle de Fontenay (Stock, Paris, septembre 2017).

« l’emportement de la rumeur »

Dans la réalité parfois insaisissable de la classe, le conflit israélo-palestinien paraît toujours familier à des élèves qui, peu ou prou, ont toujours leur mot à dire.

Même dans un établissement scolaire qui échappe aux critères désastreux d’une France périphérique qui fait peur, la seule évaluation objective des faits, dont la charge émotionnelle n’est pas négligeable, relève d’un vrai défi.

Le questionnement et le doute, qualités essentielles de l’historien, semblent voués à l’échec face aux certitudes toutes faites, largement construites, répandues et mûries d’avance.

Nous autres pauvres profs d’histoire, devons déployer beaucoup d’énergie pour nous frayer un chemin entre les très contestables slogans journalistiques repris en cœur, les insupportables leçons de morale et réflexes victimaires à défaut « d’exactitude » (Finkielkraut, op.cit.p.59), le bashing mode et l’argumentum ad hominem, ex concessis ou ad populum, les fake news et autres omissions volontaires.

Amis et collègues phobiques de la solitude, tentés par le découragement et la facilité, passez rapidement sur la leçon, et surtout, SURTOUT, ne faites pas de vague.

C’est que les sincères préoccupations des jeunes, en matière de justice et d’égalité, se confondent malheureusement, nous dit Finkielkraut, avec le beaucoup moins sincère « emportement de la rumeur ».

Pourtant, une question essentielle interpelle : tronquer les faits et les mots face « à la frénésie du présent » est-ce encore enseigner dignement ?

L’école est-elle devenue « un vaste champ de ruines »« la culture n’a plus voix au chapitre » et cède aux exigences « des mensonges déconcertants » (Finkielkraut, op.cit. p. 117-118, 140, 217) ?

Où en est-on au pays de la noble transmission des valeurs?

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Le complotisme des jeunes, un problème pour l’avenir

Quelques remarques faites par les élèves : « Israël a la bombe atomique, monsieur c’est grave quand même ! » ; «Israël, c’est un État d’apartheid » ; « Monsieur, le complot sioniste, ça existe ».

Nous y voilà !

Une grande enquête Ifop (pour l’observatoire Conspiracy watch et la Fondation Jean Jaurès) effectuée en décembre 2017 et parue le 7 janvier 2018, mesure les ravages du complotisme dans l’opinion publique (un « phénomène social majeur »), et plus particulièrement chez les jeunes de 18-24 ans.

Plus de 50 % d’entre eux se disent informés de l’actualité par les réseaux sociaux (32 % par la télévision) mais sur les sites d’information des grands médias.

La plupart de ces jeunes avouent toutefois leur méfiance à l’égard de ces mêmes médias qu’ils considèrent trop proches du pouvoir politique et du « système », professionnellement contestables car « travaillant dans l’urgence et susceptibles de commettre une erreur. »

Si on peut regretter que ce même sondage Ifop n’évalue pas le complotisme antisioniste et les clichés relatifs au conflit israélo-palestinien alors que d’autres questions somme toutes minimes ou accessoires y sont longuement détaillées (politiquement correct oblige ?), on ne peut que constater que ces jeunes autour de la vingtaine sont « nettement plus perméables au complotisme que leurs aînés ».

C’est « l’histoire avec un grand C », autrement dit la diffusion d’une « culture dite de la post-vérité dans laquelle la prise en compte des réalités factuelles (…) deviendrait secondaire » (Fondation Jean Jaurès).

L’écart générationnel est très important et préoccupant reconnaît Rudy Reichstadt, (fondateur de Conspiracy Watch). «Les jeunes sont moins immunisés face à ces théories et les générations risquent d’avancer sans qu’il y ait un reflux. Cela pose des questions pour l’avenir ».

Il y a trois ans déjà était observée une vulnérabilité spécifique des jeunes face aux discours de haine et de radicalisation politique. « On sait qu’ils s’informent principalement sur Internet, sans (…) distinguer les sources d’information fiables et le reste. Depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’enseignants et d’éducateurs dont la parole est remise en cause par des élèves qui développent des théories complotistes » (Libération, 20 janvier 2015). La solution ?

Le rôle de l’école : ne rien céder

« Réfléchir et penser, cela s’apprend » insiste Rudy Reichstadt qui voit dans l’école le premier lien indispensable entre les jeunes et la réalité. A condition expresse bien sûr qu’une pédagogie rigoureuse sache appréhender et faire comprendre, sans renoncer à transmettre le goût de la lecture critique des événements, à la lumière de documents comparés et divers, de source fiable et multiple.

Comment débattre en effet du droit ou non de critiquer l’État d’Israël quand falsifications, mensonges et propagande, évincent systématiquement l’exposé argumenté et neutre des faits?

Le faux, nous rappelle l’historien Marc Bloch est une tromperie de forme et de fond, un « sournois remaniement » qui conduit à la crise de l’histoire en tant qu’enseignement.

C’est pourquoi il s’agit de transmettre une méthode critique approfondie, dont l’axe permanent est une réflexion sur le rapport entre présent et passé. L’histoire, nous dit encore Marc Bloch dans son livre posthume (Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien), est « une science de l’homme dans le temps ».

Or, le conflit israélo-palestinien est par excellence un sujet passé-présent, court-circuité en permanence par une actualité brûlante dont les médias se font l’écho.

Une identification aux enjeux de ce conflit, plus ou moins fantasmée par les jeunes, démontre la nécessité absolue de sortir d’un traitement « cacophonique ou déploratoire, pour se déprendre du discours formaté », à condition bien sûr que le professeur fasse l’effort de compléter ses connaissances sur le sujet et sorte, le cas échéant, de « schémas explicatifs dont il serait lui-même prisonnier. Sa mission est de « conduire ses élèves à une approche honnête et raisonnée du réel (…) pour dépasser le stade de l’opinion ». (Comprendre le Proche-Orient, une nécessité pour la République, dir. Frédéric Encel et Eric Keslassy, Paris 2005 p.238-244).

« L’analyse évite les préjugés et les engagements hâtifs », c’est pourquoi le rôle de l’école est essentiel face « au décryptage des faits et des discours » à condition de transmettre « le goût de s’informer, de saisir la complexité du monde » et de surmonter les apparentes « difficultés à concrétiser ces méthodes d’apprentissage » par « un enseignement courageux, honnête et rigoureux » (Comprendre le Proche-Orient, une nécessité pour la République, opus cit. , p.64, 205, 211).

Malheureusement nous dit Alain Finkielkraut, il existe un « grand effondrement de l’école des savoirs » (La seule exactitude, Paris, 2015, p.77). Citant le romancier Saul Bellow, le philosophe et observateur sans concession de l’école d’aujourd’hui reprend à son compte cette formule angoissante : « Une grande quantité d’intelligence peut être investie dans l’ignorance lorsque le besoin d’illusion est profond » (L’identité malheureuse, Paris, 2013, p.187). Comment décevoir l’idéal pour revenir à la réalité quand « des hommes et des femmes de bonne volonté ont besoin de croire que la scélératesse a une seule adresse, le racisme un seul visage, les événements un seul paradigme » (L’identité malheureuse, p.187) ?

Les initiatives du ministère de l’Éducation nationale ne manquent pourtant pas face aux dérives conspirationnistes qui touchent nos jeunes.

Les journées d’étude du 9 février 2016 par exemple (300 participants) avaient pour but de partager les expériences des enseignants qui déconstruisent en classe les discours complotistes.

Les solutions visiblement ne manquent pas : jeux de rôle et séquences d’activités invitent les élèves à s’improviser journalistes occasionnels ou à concevoir eux-mêmes des théories complotistes fictives.

L’art de la parodie démontrerait de lui-même le mécanisme de l’absurde. L’essentiel, nous dit-on, est de muscler l’usage des médias par des initiatives pédagogiques novatrices et ludiques tout en abandonnant le terrain du débat « où l’enseignant risquerait de perdre ».

Est-ce suffisant ? Seule une réappropriation de la parole par le professeur, fondée sur un argumentaire cohérent et une solide culture personnelle, peut être utile à ses élèves. La classe doit se recentrer sur la démonstration contradictoire. L’art de dire et de donner du sens est le b.a.-ba d’une école qui n’abandonne rien … à personne.

Génération Dieudonné?

Qui ou quoi par exemple motivait en 2013 le jeune Rayan Nezzar, éphémère porte-parole de la République en Marche, à revendiquer sa haine d’Israël, pays qu’il qualifiait « d’État raciste » ?

Fondait-il sa parole, que l’on dit fleurie si on en juge par ses nombreux tweets injurieux qui ont conduit à sa démission forcée au début janvier 2018, sur le constat de faits vérifiés sur place et (ou) par lui-même, ou bien sur ses fantasmes inculqués ici et là sans état d’âme ni reproches ?

Nezzar n’est-il pas le visage inquiétant de cette même jeunesse qui, n’ayant peur de rien, se couche sur nos renoncements d’adultes comme une ombre sur nos têtes ?

Est-il allé voir un spectacle de Dieudonné qui sévissait à l’époque au théâtre de la Main d’Or ?

Dieudonné avait présenté une »liste antisioniste’’ aux élections européennes de 2009.

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En 2013, rappelez-vous, il était très populaire auprès des jeunes. La quenelle, geste viral tristement célèbre, faisait le buzz sur les réseaux sociaux. Pour ce nouveau pourfendeur du complot juif, « Israël n’est pas Israël, Israël est partout. Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre (…) qui étend ses tentacules sur toute la surface du globe. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il renoue avec l’antisémitisme » (Finkielkraut, La seule exactitude, p. 130)

Dénoncer le sionisme comme l’a fait Dieudonné est une stigmatisation qui procède autant de l’héritage contemporain d’un antisémitisme d’extrême droite, maurassien et négationniste, que d’un antisémitisme extrême gauche aux vieilles obsessions anti-israéliennes. « L’antisionisme militant renvoie à l’antisémitisme. » (Le Monde, 23 mai 2009).

Mais avant Dieudonné, d’où vient ce complotisme antisioniste?

Suffit d’aller voir les dernières caricatures en date publiées dans la presse arabe à propos de la récente décision américaine sur Jérusalem, caricatures qui reprennent en tous points les éléments récurrents de la vieille propagande arabe et anti-juive, comme l’a montré l’Anti-Defamation League (Times of Israël, 20 décembre 2017) : « Ces caricatures font écho à un thème antisémite sur le pouvoir malveillant des Juifs (…) [qui] cherchent à dominer le monde », a déclaré l’ADL dans un communiqué.

Ce même complotisme est aujourd’hui largement répandu et d’une certaine façon institutionnalisé par les mesures obsessionnelles prises par l’ONU à l’encontre d’Israël, petit pays satanisé qui capitaliserait à lui seul tous les maux de la terre et tous les vices des hommes (Times of Israël, « The 10 most insane UN anti-Israel actions of 2017 », 21 décembre 2017).

Et que penser, à l’occasion de la venue de Benjamin Netanyahou pour la commémoration du Vél d’Hiv à Paris le 17 juillet 2017, de l’attaque en règle de la part de certaines organisations pro-palestiniennes (Euro-Palestine), de certains médias (Médiapart) et de certains partis ( Communiste ou les Insoumis) contre le « boucher de la Palestine (…) le criminel de guerre, le tortionnaire d’enfants » accusations nourries de la même théorie anti-israélienne sans apporter à aucun moment la preuve de ces accusations gratuites et diffamatoires ?

Le premier ministre israélien leur a répondu : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme [par] (…) un refus du droit d’Israël à exister et à assurer sa sécurité. ».

Attention à la faiblesse des démocraties face aux vrais dangers qui la menacent, a-t-il averti au regard des tristes exemples de l’Histoire : « c’est bien la France qui organisa la rafle, puis la déportation, et donc, pour presque tous, la mort, des 13 152 personnes de confession juive ».

Tout comme autrefois l’aveuglement des sociétés en manque de repères a conduit à la complicité de ce génocide, le complotisme aujourd’hui n’est que la partie émergée de ces mêmes sociétés qui, maladivement incapables de comprendre leurs propres inquiétudes, laissent entrer en elles et prospérer, une culture de la haine et du bouc émissaire.

Une dangereuse spirale

Dans les no go zones urbaines toujours plus nombreuses et explosives, les effets conjugués du complotisme antisioniste et de son corollaire, l’antisémitisme recrudescent, sont que les Juifs sont de plus en plus obligés de fuir « pour oublier le sentiment d’insécurité et retrouver un peu de sérénité » (Le Point, 10 janvier 2018).

Le directeur du département opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet, affirme par exemple qu’en Île-de-France depuis 15 ans, les familles juives ont déserté le département sinistré de Seine-Saint-Denis. « À Aulnay-sous-Bois, le nombre de familles de confession juive est ainsi passé de 600 à 100, au Blanc-Mesnil de 300 à 100, à Clichy-sous-Bois de 400 à 80, et à La Courneuve de 300 à 80 »

Le consistoire israélite de France s’est ému d’une « dangereuse spirale » de l’antisémitisme sur les réseaux sociaux et des agressions anti-juives des dernières semaines en région parisienne (Créteil, Sarcelles, La Varenne-Saint-Hilaire).

Si les « faits racistes » ont globalement diminué en 2017 (-14,8 %) selon le dernier bilan publié par le ministère de l’intérieur, « les actions violentes à caractère antisémite augmentent de manière préoccupante ».

De facto, une mise au ban subie ou tolérée est en cours dans notre pays à l’égard d’une catégorie entière de la population française. Intolérable.

Désormais en France, que l’on soit un adulte ou un enfant, une femme ou un homme, un jeune ou un vieux, on est ciblé, attaqué, roué de coups, défenestré, assassiné froidement parce qu’on est juif.

L’intelligence au service de l’illusion

L’antisionisme est-il vraiment antisémitisme ?

« Évidemment » répondent Emmanuel Macron (en juillet 2017), comme Manuel Valls (en mars 2016), réponse dérangeante qui n’est pas du goût de tout le monde.

Si Brigitte Stora (sociologue et journaliste) considère en effet que c’est bien le peuple juif dans son entier et partout dans le monde qui est visé à travers l’État d’Israël, pour l’essayiste Guy Sorman, très représentatif de intelligentsia française, l’antisémitisme est « mythique » alors que seule la situation des Palestiniens est une réalité concrète et dramatique.

120 ans après l’affaire Dreyfus, « le préjugé antijuif se réactive sous une forme contemporaine » nous dit Alexis Lacroix (J’accuse ! 1898-2018, Paris, janvier 2018). Les intellectuels dreyfusards, engagés et humanistes parmi lesquels Zola, portaient en eux une « conscience civique » soucieuse de vérité et d’exemple.

Mais aujourd’hui, ces mêmes intellectuels de gauche se fourvoient dans une idéologie de parade dont ils arrivent à se convaincre en se mentant obstinément à eux-mêmes. « La religion palestinienne s’est emparée des meilleurs esprits » (André-Pierre Taguieff).

Ainsi, de nouvelles »contre-pensées » excusent toutes les dérives : les Palestiniens transfigurés tour à tour en « victimes, rebelles, résistants et martyrs » sont et resteront des damnés de la terre auxquels il est naturel et nécessaire de donner toujours raison.

« Le véritable problème, nous dit Frédéric Encel, consiste dans l’essentialisation d’Israël, le refus par certains de ces contempteurs fanatiques de l’intégrer dans le registre du politique, du normatif. »

Parmi les formes nombreuses de l’antisionisme, poursuit-il, il existe « une lecture hautement manichéenne et tiers-mondiste » de ce conflit rappelant les lignes de fracture Nord-Sud. Cet antisionisme est le signe d’une « méconnaissance des réalités » (Comprendre le Proche-Orient, une nécessité pour la République, opus cit., p.45).

L’autre dérive des intellectuels occidentaux progressistes consiste à prêter une oreille attentive et complice à la judéophobie explicite et brutale du monde arabo-musulman. Celle-ci est vue en Europe « avec indulgence et compréhension » constate Elhanan Yakira (Université hébraïque de Jérusalem, revue Cités, 2011/3, n° 47-48, pages 53-66) car l’islam est perçu comme « la religion des pauvres et des opprimés ».

Ces mêmes intellectuels engagés dans l’antisionisme comme Siméon le stylite s’accrocha à sa colonne, veulent qu’Israël cesse d’être un État juif car les Juifs seraient « un peuple inventé » (Shlomo Sand), un « non-sujet historique », une fiction construite de toute pièce.

Pour l’historien et journaliste Dominique Vidal, « l’antisémitisme est un délit mais l’antisionisme une opinion. » L’assimilation des deux termes est, nous dit l’ami de Pascal Boniface et d’Edwy Plenel, « une nouvelle escalade contre la liberté d’expression (…) un amalgame dangereux » (mot-joker favori de la gauche vivrensembliste). Obsédé par le radicalisme de ses adversaires, mais jamais gêné par le sien, il accuse l’esprit Charlie de « converger avec l’extrême droite identitaire » qui, assène-t-il, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, s’en prend aux musulmans (« Trop, c’est trop », Médiapart, 18 novembre 2017).

Une logique de délégitimation

« Antisémite ou non, l’antisionisme est une logique de délégitimation » (Elhanan Yakira op. cit.), réactivé par un complotisme largement diffusé et normalisé auprès de nombreux jeunes.

Cette millénaire hostilité envers les juifs, nous dit Yohanan Manor (politologue) est en perpétuelle mutation selon « des rationalités propres à chaque époque » qui, malgré leurs différences apparentes de nature (religieuse, socio-économique, raciale, politique) gardent un fond commun et des réflexes de pensée identique : l’antisionisme est une « démonisation d’Israël et du Judaïsme», nourrie au vieux « mythe paranoïde de la conspiration juive pour asservir et dominer le monde ». Rien de nouveau en somme, et c’est là l’inquiétant.

Principales victimes de la pensée conspirationniste, les Juifs étaient accusés dès le début du XIV ème siècle d’empoisonner les puits (1321), de propager la peste noire (1348), puis de participer à diverses organisations secrètes pour renverser le pouvoir en place.

En Angleterre, suite à une campagne de calomnie, 18 juifs de la ville de Lincoln
sont pendus puis brûlés, le 12 juillet 1290

Le complotisme judéo-maçonnique déjà ancré dans la culture et l’imagerie populaire connaît son apothéose falsificatrice au début du XXème siècle avec Les Protocoles des sages de Sion, le faux sinistre inventé par la police du Tsar à Paris, repris et cité par Adolf Hitler dans Mein Kampf.

Pour Georges Bensoussan, les discours complotistes anciens comme contemporains réécrivent l’histoire en inépuisables théories d’opposition entre « une race juive minoritaire, dominatrice et conspiratrice [et] l’immense masse d’une humanité dominée ».

Peu importe la légitimité du nationalisme juif, le sionisme est vu comme « l’instrument pour la domination mondiale » (« Négationnisme et antisionisme: récurrences et convergences des discours du rejet » Revue d’histoire de la Shoah n° 166, mai-août 1999).

L’antisionisme est antisémitisme nous confirme une résolution du Parlement européen qui assimile officiellement les deux depuis le 1er Juin 2017 : l’antisionisme est une violence et une nouvelle forme de discrimination collective ciblant non seulement les habitants d’Israël mais aussi « toute personne témoignant d’un lien affectif et culturel » avec ce pays.

Cette récente décision fait écho à la définition de l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) qui, en mars 2005, voyait déjà l’antisémitisme contemporain comme « un racisme symbolique », indirect et subtil, voilé, masqué, euphémisé, s’exprimant surtout dans la stigmatisation d’Israël et du sionisme.

Ce que je dis moi-même à mes élèves?

Commencez par réfléchir à la curieuse similitude de tous ces mots qui commencent par « anti ».

Ce préfixe est dans sa nature même violent et radical. Il sous-entend que l’on rejette toute forme de conciliation et de discussion, de différence et d’alternative, de nuances et de pensée rationnelle.

L’anti s’oppose par principe, par passion, par aveuglement qu’il pense salutaire à son engagement, et peut-être même à son existence. Il trouve toutes les raisons de se battre, moins pour quelque chose que contre quelqu’un. Il déconstruit et ne propose rien. Il ne combat pas le chaos, mais s’en nourrit pour survivre.

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Morts parce que Juifs :
Ilan Halimi, torturé à mort le 13 février 2006, après 24 jours de détention et de sévices,
Sarah Halimi, defenestrée le 4 avril 2017

Face à la rumeur et à l’illusion, le discours rationnel doit absolument reprendre sa place dans la classe.

Le prof qui cède à la pression, du mensonge et de l’ignorance, est non seulement inutile, mais dangereux.

Car s’il ne remplit plus son rôle de rempart contre la haine, s’il baisse les bras face à des élèves qui parlent à sa place et confisquent le débat, il cède à la violence au lieu de la contenir. Et il en devient le complice.

Quand les mots n’ont plus de sens, le silence tue.

Jean-Paul Fhima

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