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par Rina Cohen

Un fait divers qui s’est déroulé à Damas fait resurgir au début de 1840 l’accusation de crime rituel, un mythe apparu pour la première fois en Angleterre au XIIe siècle [1], ayant toujours cours à l’époque en Russie [2], mais disparu de l’imagerie anti-juive occidentale.

Les « grecs », ainsi que l’on désignait les chrétiens de rite orthodoxe au XIXe siècle, seraient d’ailleurs à l’origine de la rumeur de Damas.

affaire de damas
Toujours est-il que les Juifs émancipés d’Europe occidentale prennent parti. Une nouvelle forme de solidarité se fait jour avec l’action de notables comme celle d’Adolphe Crémieux et de Moses Montefiore.

À ces deux personnalités qui symbolisent en Europe la réussite sociale de Juifs ayant accédé à l’élite dirigeante, l’affaire de Damas fait découvrir la pérennité de l’antisémitisme « moyenâgeux ». Dans le même temps, les composantes idéologiques de cette résurgence préfigurent celles qui parviennent à maturité une cinquantaine d’années plus tard avec l’affaire Dreyfus.

Les faits

Le 5 février 1840, le père Thomas de Campagniano, un moine capucin d’origine sarde [3], et son domestique, sortis de leur couvent à Damas pour vaquer à leurs affaires, ne reviennent pas le soir dans l’établissement religieux.

Le père Thomas vit à Damas depuis plusieurs décennies [4. Il est connu pour les soins qu’il prodigue à des malades de toutes confessions [5]. Le moine pratique notamment la vaccine, une maladie bénigne de la vache dont l’inoculation à l’homme immunise contre la variole.

Deux jours après sa disparition une enquête est lancée par les autorités de Damas à l’instigation du consul français, le comte Benoît de Ratti Menton, les capucins étant placés, en vertu des Capitulations, sous la protection de la France.

Le gouverneur de la ville, Shérif Pacha, se fiant à la rumeur publique, fait arrêter plusieurs Juifs, dont un barbier qui avoue sous la torture avoir été sollicité pour tuer le religieux, moyennant rétribution, mais qui affirme n’avoir pas commis le meurtre.

Dans la population damascène la rumeur d’accusation de crime rituel se répand : les Juifs tueraient des chrétiens pour utiliser leur sang dans la préparation du pain azyme pour la Pâque.

Cette affaire aurait pu passer inaperçue, noyée dans une dépêche consulaire parmi d’autres informations constituant l’ordinaire des correspondances diplomatiques. Mais il faut compter avec le contexte politique.

La Syrie, province ottomane jusque-là, est sous l’autorité du vice-roi d’Égypte, Muhammad Ali, depuis 1832. En occupant la région, ce dernier cherche à acquérir une large autonomie par rapport à la Sublime Porte. Aussi, tout en cherchant à tirer parti de cette dissidence, les grandes puissances perçoivent-elles le risque de voir le démantèlement de l’Empire ottoman échapper à leur contrôle.

La France encourage les aspirations de l’Égypte dans le cadre de ses propres projets en Méditerranée.

La Russie, l’Angleterre et la Prusse soutiennent en revanche la Porte qui souhaite réintégrer l’Égypte dans l’ensemble ottoman.

Ainsi, tout événement ayant lieu dans la province contestée de Syrie est l’objet d’un intérêt particulier de la part des puissances.

Il est donc dans la logique des choses que lorsque l’un de ses protégés est impliqué dans un fait divers, le consul de France intervienne. Et, dans cette même logique, il va de soi que les représentants des autres puissances réagissent. Tous les ingrédients sont donc réunis pour que ce que l’on appelle très rapidement l’« affaire de Damas» agite les capitales européennes ainsi que les opinions publiques, notamment en France.

Naissance de l’« Affaire »

Deux semaines donc après la disparition du moine, le consul de France à Damas s’adresse à son collègue de Beyrouth. Il affirme avoir fait sa propre enquête et considère la culpabilité des Juifs comme évidente [6].

Et, dans le même temps, il indique que, du fait des manœuvres de ces derniers, il est dans l’impossibilité de fournir les preuves de cette culpabilité :

« Nous avons appris par la voix publique l’horrible procédure dont je suis obligé de m’occuper depuis près de 15 jours ; malheureusement les juifs qui ont assassiné le Père Thomas et son domestique ont trop bien pris leurs mesures et leurs coreligionnaires riches ou pauvres ont trop l’esprit de secte, pour que nous puissions espérer de les atteindre de prime abord ; il n’y a donc que la ténacité dans les investigations qui soient de nature à nous conduire à la vérité.

Un barbier a dénoncé sept individus, par lesquels il dit avoir été appelé pour consommer le crime, mais comme, d’un autre côté, il affirme s’être refusé à cette œuvre d’iniquité et qu’aucun ne confesse avoir été requis pour le remplacer, nous ne savons que décider entre les assertions formelles et souvent répétées du dénonciateur et les dénégations absolues des accusés.

Je vous assure, Mon cher collègue, que j’en ai par dessus la tête de cet affreux épisode de ma vie consulaire […]. (mon cher voisin, concevez vous quelque chose à ce salmigondis des juifs ? pour moi c’est une énigme moins compréhensible mille fois que l’inintelligible question) » [7].

On relève dans ces propos un mécanisme que l’on pourrait qualifier de classique : en niant le forfait qui leur est reproché, les prétendus coupables – notoirement connus pour leur «esprit de secte» – «avouent» leur crime du fait même de leurs dénégations. Que deux des sept personnes arrêtées meurent sous la torture sans avoir reconnu avoir commis un meurtre quelconque [8] n’a aucune importance : la tautologie tient lieu de preuve.

Dès le début de l’affaire, les Juifs de Beyrouth, puis ceux de Damas, écrivent aux chefs de la communauté de Constantinople.

Cette dernière demande à Salomon de Rothschild (de la branche viennoise) d’intervenir auprès du pape et du vice-roi d’Égypte. Non content d’effectuer cette démarche, Rothschild s’adresse au chancelier Metternich qui, lui aussi, intervient auprès de Rome et d’Alexandrie [9]. Mais ces initiatives sont sans résultats.

Le wakil [10] (représentant de la communauté juive auprès des autorités), des Juifs de Damas, le rabbin Israël Bek de Safed, se trouvant à ce moment-là à Alexandrie, intervient également auprès du pouvoir égyptien, sans obtenir de réponse [11.

Après les « obsèques » du père Thomas – en fait l’inhumation d’ossements non identifiables – de nouvelles arrestations sont effectuées. Les récits faits par des Juifs damascènes dans leurs correspondances adressées en Europe font état d’horreurs.

Les policiers ottomans sous les ordres du gouverneur tentent d’obtenir des aveux en ayant recours aux tortures habituelles : coups sur la plante des pieds et bastonnades. Selon l’une des lettres adressées par Raphaël Alphandari de Beyrouth au président du comité d’Amsterdam, Hirsch Lehren, Jean-Baptiste Beaudin, drogman-chancelier du consul de France, participe personnellement à ces interrogatoires [12.

Mais, cette fois, Isaac Picciotto, un riche commerçant appartenant à l’une des grandes familles de Damas et fils de l’ancien représentant officieux d’Autriche à Alep [13], fait partie des personnes incarcérées.

Picciotto, protégé autrichien, fait appel à son consul à Damas, Caspar Merlatto. Après avoir à son tour étudié le dossier, celui-ci arrive à des conclusions opposées à celles du consul de France [14]. Il réfute les accusations, proclame l’innocence des accusés et envoie le 23 mars 1840 son rapport au consul général d’Autriche à Alexandrie, Anton Laurin, lequel transmet le dit rapport à Metternich. Le chancelier s’adresse à son tour, le 10 avril, à l’internonce [15 Stürmer à Constantinople.

Dans sa correspondance, Metternich souligne que les accusations de crime rituel portées contre les Juifs de Damas et de Rhodes (où une affaire de même nature a lieu au même moment) ne sont qu’une résurgence de calomnies couramment proférées au Moyen Âge [16].

Les interventions autrichiennes, soutenues par les autres consuls en poste à Alexandrie, finissent par mettre un terme aux tortures.

Les Juifs d’Europe dans le rapport de force international

L’indignation est très vive parmi les Juifs d’Europe occidentale, notamment à Paris où les Juifs ont appris l’affaire par des lettres reçues des succursales de la maison Rothschild à Beyrouth, Alexandrie et Constantinople [17]. Ils se mobilisent pour défendre la cause de leurs frères de Damas et de Rhodes auprès de leurs chefs d’État, alertent l’opinion publique.

L’une des conséquences de l’affaire de Damas est l’essor de la presse juive qui contribue à la création d’un sentiment de solidarité entre les Juifs émancipés en Europe et ceux qui vivent dans des pays où ils ne bénéficient pas d’une égalité de droits et sont victimes de persécutions [18].

Adolphe Crémieux rencontre Sir Moses Montefiore à Londres.

Une délégation se rend en Égypte où elle arrive le 6 août, pour demander à Muhammad Ali de proclamer l’innocence des accusés et de les faire libérer. Le groupe est composé de notables anglais, Sir Moses Montefiore et son épouse, Alderman Wire, un avocat qui deviendra plus tard Lord maire de Londres, le pasteur Madden et le médecin L. Lœwe, ces deux derniers étant déjà à l’époque des orientalistes connus.

Du côté français, on trouve notamment Adolphe Crémieux et son épouse, Salomon Munk, spécialiste des langues orientales. Montefiore est reçu avant son départ par la reine Victoria ainsi que par le Premier Ministre, Lord Palmerston. Ce dernier demande aux consuls en Syrie et en Égypte d’apporter leur aide si le besoin s’en faisait sentir.

De son côté, Crémieux est reçu par Thiers qui le charge en outre d’une mission officieuse auprès du vice-roi, portant sur le conflit entre la Porte et l’Égypte [19].

Déjà au début du mois de juillet le consul autrichien Laurin avait été le promoteur d’une pétition signée par les consuls de huit puissances chrétiennes à Alexandrie – à la seule exception du français Adrien-Louis Cochelet – demandant au vice-roi d’ordonner une révision du procès, de faire procéder à une enquête impartiale et d’autoriser les accusés à faire appel aux conseils de leur choix :

« C’est avec la plus vive satisfaction que les soussignés viennent d’apprendre que, conformément aux ordres que S. A. le vice-roi d’Égypte, […] avait daigné envoyer à Damas, les tortures […] avaient cessé. Comprenant sans doute les vues éclairées qui ont fait disparaître en Europe, depuis des siècles, les plaintes portées contre la nation israélite, à raison de prétendus sacrifices d’hommes, S. M. a daigné réitérer l’ordre que l’affaire en question fût soumise à une enquête sévère et impartiale […].

Les soussignés […] ont l’honneur de soumettre leur avis au jugement éclairé de S. A. D’après, leur opinion, rien ne pourrait mieux constater les faits, prouver le crime des accusés, et les garantir en même temps contre toute accusation injuste, qu’une révision du procès intenté aux Israélites et la permission de choisir, ici ou ailleurs, des conseillers pour assister aux interrogatoires et les défendre sous la condition de recueillir tous les éclaircissements qui pourraient être nécessaires à une instruction nouvelle et complète » [20]

Selon le consul britannique à Alexandrie, G. Lloyd Hodges, rendant compte de la démarche des notables juifs européens, « l’affaire de ces malheureux juifs ne pourra pas être aisément réglée à Alexandrie mais […] elle doit trouver sa solution à Paris. Tous les efforts qui pourront être entrepris ici seront vraisemblablement vains. Telle est mon opinion, et j’ajouterais, celle de tous mes collègues ».

Car, ajoute-t-il, « Concernant cette question, le Pacha, est entièrement sous l’influence de la France. Et, aussi longtemps que le cabinet des Tuileries jugera opportun de soutenir le consul français à Damas, j’ai peu d’espoir que Mehmet [Muhammad] Ali entendra mes observations » [21].

Hodges place ainsi l’affaire de Damas dans sa véritable dimension, celle du refus des autorités françaises de désavouer leur représentant, dans le contexte des intérêts contradictoires de la France et de l’Angleterre quant à l’avenir de la Syrie sous domination égyptienne.

Dans une dépêche précédente, le consul britannique note d’ailleurs :

« J’affirme de ma propre expérience, ainsi que le consul général de France et l’élève consul en Égypte l’ont déjà fait observer, que la majorité des sujets français résidant ici sont fortement dominés par la conviction de la culpabilité des Juifs.

Et je ne peux, en aucune manière, envisager une attitude froide et impartiale envers leur cas devant un tribunal aussi entièrement partial et complaisant. Il suffit d’ajouter que dans cette affaire le vice-roi sera certainement entièrement guidé par les positions et les vœux de la France. Il ne semble pas non plus qu’aucune remontrance d’une autre puissance puisse avoir la moindre influence » [22].

Le vice-consul britannique à Jérusalem, T. W. Young, craignant sans doute de nuire à l’image de son pays auprès des chrétiens et des musulmans de Palestine, se garde de prendre position [23].

Tandis que son collègue d’Alep, Barker et celui de Damas, Verry, nonobstant la position officielle britannique, se prononcent en faveur de Ratti Menton [24]..

Dans une dépêche confidentielle adressée à Londres en juin, Verry justifie son attitude en prétendant que le consul français à Damas serait « un partisan des Juifs » :

« Je suis convaincu que le consul de France est un magistrat respectable et vertueux ainsi qu’un consul expérimenté et hautement talentueux. Tout d’abord, il me confia qu’il n’avait au commencement de cette malheureuse affaire, jamais consenti à croire les récits et la conviction des indigènes, selon lesquelles les Juifs ont tué des Chrétiens pour la raison mise en avant par la suite dans l’enquête égyptienne. Au contraire, il fut un partisan des Juifs, dans le sens libéral du terme et de l’esprit généralement entretenu envers eux en France et en Europe [25]. ».

L’intervention des autorités ottomanes

À la suite de longues négociations, Muhammad Ali fait libérer les accusés le 6 septembre sans toutefois proclamer leur innocence [26. C’est le 7 novembre 1840, en pleine guerre de reconquête de la Syrie, que paraît un décret [27 de la Sublime Porte – « délivré à la demande de Sir Moses Montefiore » – mettant fin définitivement aux accusations.

En voici des extraits :

« Un ancien préjugé existait contre les juifs. Les ignorants croyaient que les juifs étaient dans l’usage de faire des sacrifices humains pour employer le sang aux solennités de leur pâque.

Par suite de cette opinion, les juifs de Damas et de Rhodes (sujets de notre empire) ont été persécutés par d’autres nations. Les calomnies inventées contre ces juifs et les vexations auxquelles ils ont été exposés, sont parvenus jusqu’à notre trône impérial.

[…] Les livres religieux des Hébreux ont été soumis à l’examen des hommes instruits, très versés dans leur littérature théologique. Le résultat de cet examen a démontré qu’il est extrêmement défendu aux juifs de faire usage, non seulement du sang humain, mais même du sang d’animaux. Il s’ensuit conséquemment de cette défense, que les charges portées contre eux et leur culte, ne sont que pures calomnies.

D’après ces motifs, et par suite de l’affection que nous portons à tous nos sujets, nous ne pouvons permettre que la nation juive (dont l’innocence dans le crime qui lui est imputé a été reconnue) soit vexée et tourmentée sur des accusations qui n’ont aucun fondement de vérité » [28]..

Alors que dans les capitales occidentales on se délecte de l’expression « l’Homme malade » pour mieux dépecer un empire dont on affirme qu’il est au bord de l’implosion, Constantinople, en plein conflit avec l’Egypte, annonce de grandes réformes, le Hatt-i Gülhane.

Le sultan Abd al-Majid saisit l’occasion de la proclamation de l’innocence des Juifs de Damas pour confirmer que les dispositions du Hatt doivent aussi s’appliquer à la communauté juive dans son ensemble :

« Afin d’accomplir ce dessein [protéger et défendre la nation juive], nous avons donné les ordres les plus positifs pour que les juifs résidant dans toutes les parties de notre empire soient désormais protégés comme tous les autres sujets de la Sublime Porte ; que personne ne puisse les molester en aucune manière (si ce n’est pour juste cause), ni dans le libre exercice de leur religion, ni en ce qui concerne leur sûreté et leur tranquillité. En conséquence, le présent firman, revêtu, en tête, de notre signature, et émanant de notre chancellerie impériale, a été délivré à la nation juive » [29].

En France, les prémices de l’antisémitisme moderne

Le premier rapport du consul Ratti Menton est envoyé à Thiers le 29 février 1840. La presse parisienne s’empare de l’affaire à la fin du mois de mars.

Désormais, l’affaire de Damas devient un affaire européenne, objet de controverse entre les capitales mais aussi au sein des opinion publiques nationales.

En France, les Juifs s’intègrent dans la société dont ils sont partie prenante, étant devenus citoyens de plein droit depuis la Révolution.

Mais, en 1840, l’affaire de Damas devient un enjeu dans la bataille entre partisans de l’autonomie de l’État et défenseurs de la prééminence de l’Église catholique. Cette dernière fait donner toute sa presse pour accuser les Juifs de la pire arriération.

Les premiers articles, anti-juifs, apparaissent dans La Quotidienne, L’Univers, et L’Univers religieux. En revanche La Gazette des Tribunaux, La Gazette de France, Le Journal des Débats, Le Courrier français, Le Siècle prennent position en faveur de la justice et du refus de l’intolérance [30]. Le Journal des Débats souligne notamment que les Juifs de Damas sont les « victimes d’une odieuse machination » [31.

L’Espérance, journal protestant, faisant allusion à un texte d’Adolphe Crémieux, avertit :

« Nous avons été affligés que les journaux n’aient pas publié cette défense, au moins en résumé, après avoir admis l’imputation du crime dans leurs colonnes. Le procédé n’est pas loyal ; il blesse le sentiment naturel de stricte justice, et à plus forte raison, il est contraire à la loi de l’évangile, qui ordonne de faire aux autres ce que nous voulons qu’ils fassent à nous-mêmes.

La presse politique devrait savoir que la France n’est pas tellement éclairée, tant s’en faut, que personne ne se soit laissé tromper sur le compte des juifs, par cette abominable calomnie » [32].

À Paris comme à Londres, c’est la raison d’État qui prévaut sur la justice.

En Angleterre, ce choix joue en faveur des Juifs de Damas.

En effet, Londres compte beaucoup sur le mouvement millénariste, alors en plein essor [33], pour tenter d’entraîner les Juifs vers une conversion qui serait bien utile, notamment en Palestine, pour les projets britanniques [34].

En France, en revanche, la campagne anti-juive ne doit pas être seulement interprétée comme la résurgence d’une calomnie médiévale. C’est en fait à partir de cette dernière que s’élaborent les premiers constituants de la logomachie de l’antisémitisme moderne.

Dans ce sens on peut soutenir que l’affaire de Damas est un brouillon de l’affaire Dreyfus.

Le 24 mars 1840, Ratti Menton écrit à son ministre : « Au milieu des nombreux incidents de cet horrible cauchemar de près de deux mois, une idée vient prendre place dans mon esprit comme une consolation, c’est que rien n’annonce encore que les israëlites de l’Europe civilisée aient aucune intelligence de ces actes d’un fanatisme révoltant, et j’avouerai que personnellement, avec mes principes pour l’émancipation de cette portion de l’espèce humaine, j’eusse été douloureusement désillusionné s’il m’avait fallu accepter la conviction d’une connivence à cet égard entre les juifs d’Occident et ceux de l’Asie » [35].

Pour le consul il s’agit donc d’opposer les «bons Juifs» de «l’Europe civilisée» à ceux qui seraient demeurés dans l’état de criminels congénitaux, tout en laissant planer le doute quant au caractère irréversible de l’« émancipation » des premiers (« rien n’annonce encore… »).

On a vu plus haut comment, ne pouvant prouver la culpabilité, mais en étant convaincu, Ratti Menton passe de la suspicion à l’affirmation.

Le comte de Durfort-Civrac, cité par un certain Achille Laurent, le félicite d’ailleurs en ces termes : « Croyez-le, si vous avez des détracteurs, ils se réduisent, en Syrie, au peuple d’Israël et au trio qui s’en est déclaré défenseur. Au reste, il n’y a qu’une voix parmi les Turcs et les Chrétiens de toutes les sectes : vous vous figurez le concert de louanges que j’ai entendu partout à votre sujet. Vous avez en peu de jours immensément ajouté à l’influence de la France » [36]

En 1846 encore, utilisant sans doute des documents du ministère des Affaires étrangères portant sur l’affaire, Achille Laurent, recourant lui aussi à la tautologie, procède à la généralisation, largement pratiquée dans la première moitié du XXe siècle, selon laquelle, si un Juif est coupable – et il en est certain –, tous doivent l’être, et donc le premier nommé l’est d’autant plus certainement :

« Si les Juifs sont innocents de tant d’assassinats commis à diverses époques, dans des pays si différents, et dont ils ont été constamment accusés, il faut convenir alors qu’ils sont bien à plaindre d’avoir toujours été victimes d’injustes accusations. Mais, au contraire, si les Juifs se servent efficacement de sang humain dans quelques-unes de leurs pratiques religieuses, ainsi que les nombreux documents réunis dans cette troisième partie sembleraient le démontrer, tous les Chrétiens ne doivent-ils dans leur indignation, s’écrier comme M. Crémieux le fait à la fin du onzième paragraphe de sa susdite lettre du 7 avril 1840 :

«Si la religion juive commande ainsi le meurtre et l’effusion du sang humain, levons-nous en masse, Juifs-Philosophes, Chrétiens, Musulmans ; abolissons, même dans les hommes qui le pratiquent, ce culte barbare et sacrilège, qui place l’homicide et l’assassinat au rang des prescriptions divines ! » [37]

Autre pseudo-argument très contemporain : l’existence de personnes honorables dans la communauté concernée est une raison de plus pour la rejeter toute entière :

« Il est parmi eux des hommes très probes ; mais les Juifs en général inspirent fort peu confiance. Méprisés des Chrétiens, détestés des Musulmans, les Juifs habitent des quartiers séparés […].

Les Juifs possèdent de très grandes sommes d’argent. Dans leurs petites rues sales, étroites, tortueuses, où les habitants trouvent à peine la quantité d’air nécessaire à l’entretien de la vie, ils liment, rognent, usent, fondent et comptent les pièces d’or et d’argent qu’ils achètent des Chrétiens ou des Musulmans » [38].

Et, dans ce même corpus d’antisémitisme, on trouve la perpétuation de la calomnie au nom de la raison d’État.

En 1851, le consul de France à Beyrouth évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas affirmant qu’il a été « assassiné par les juifs » [39], écrit :

« Je vous transmets, Monsieur le Ministre, une brochure écrite par un capucin sur la mort du Père Thomas qui a été assassiné par les Juifs de Damas. […] J’ai profité de cette occasion pour témoigner au Supérieur le sentiment pénible que me faisait éprouver l’inscription placée sur le tombeau du Père Thomas à Damas. Je sais que le gouvernement Anglais emploie tous ses efforts pour faire enlever cette inscription ; au moins le Colonel Rose ne m’a pas dissimulé le désir de son gouvernement ; je crois que maintenant on ne peut changer sans inconvénient ce qui a été fait : Il est très fâcheux qu’on n’ait à empêcher cette récrimination peu chrétienne, mais serait-il prudent, pour satisfaire les Israélites de Londres et de Paris, de mécontenter les Chrétiens de Syrie qui ne verraient dans cette mesure qu’une considération en faveur d’une secte abhorrée en Orient et par les Musulmans et par les Chrétiens ? » [40]

En 1970 encore, le père Joseph Hajjar, dans un développement consacré à ce qu’il affirme être une manœuvre britannique tendant à exploiter l’affaire de Damas pour des projets politiques en Palestine, écrit : « Au début de février 1840, le supérieur du couvent des franciscains espagnols de Damas était assassiné par les Juifs qui se seraient servis de son sang pour des rites inavoués en relation avec leur fête pascale » [41]

L’histoire donne tristement raison au consul de France à Beyrouth : l’inscription est encore aujourd’hui visible sur la tombe et aucune autorité consulaire française ou religieuse catholique n’a pensé à la faire disparaître.

NOTES
  • [1]
    Sur l’affaire, voir Jonathan Frankel, The Damascus Affair : « Ritual Murder », Politics and Jews in 1840, Cambridge, Cambridge University Press, 1997. Egalement Yaron Harel, « Le Consul de France et l’Affaire de Damas à la lumière de nouveaux documents », Revue d’histoire diplomatique, 1999, 2, pp. 143-170.
  • [2]
    Henry Laurens, La Question de Palestine 1799-1922, Paris, 1999, pp. 53-56.
  • [3]
    Il était le gardien du couvent d’après la lettre adressée, le 20 février 1840, par la communauté de Beyrouth au président du comité d’Amsterdam chargé de la collecte des fonds pour les communautés juives se trouvant dans la détresse, connu sous le nom de « pqidim et Amarcalim d’Amsterdam », Archives israélites (désormais AI), vol. 1, 1840, p. 208.
  • [4]
    Il habite Damas depuis 1806 ou 1807 d’après Samuel Posener, Adolphe Crémieux (1796-1880), Paris, 1933, tome I, p. 198.
  • [5]
    AI, vol. 1, 1840, p. 209.
  • [6]
    Pour le déroulement de l’enquête faite par Ratti Menton, ministère des Affaires étrangères (désormais MAE), Affaires diverses politiques, Turquie, carton n° 4, Assassinat du Père Thomas par les Israélites indigènes, 1840. Voir aussi Z. Szajkowski, « Que sont devenus les dossiers concernant l’affaire de Damas aux Archives du ministère des Affaires étrangères ? », Zion, n° 19-20, pp. 167-170 (en hébreu).
  • [7]
    MAE, Turquie, Damas – non classé n° 13, 20 février 1840, lettre adressée au consul de France à Beyrouth, Prosper Bourée. Carton n° 25.
  • [8]
    AI, vol. 1, 1840, pp. 208-209.
  • [9]
    Simon Dubnow, Histoire du peuple éternel, Tel-Aviv, 1966, pp. 719-720 (édition intégrale en hébreu).
  • [10]
    Représentant de la communauté juive auprès des autorités dans le système ottoman.
  • [11]
    Israël Bek mentionne son action dans l’introduction du « livre-sacerdoce » Avodat Kodesh du rabbin Hida, qu’il publie en 1841 après l’avoir imprimé sur ses propres presses à Jérusalem.
  • [12]
    AI, vol. 1, 1840, p. 214.
  • [13]
    Le père d’Isaac, Ben Ezra Picciotto, exerce cette fonction de 1817 à 1822. En 1824, son frère Eliyahu bénéficie à son tour de cette qualité jusqu’en 1860. Un autre membre de la famille, Raphaël ben-Ezra, était déjà reconnu comme tel de 1788 à 1817. Selon Manfred Sauer, Zur Reform der Österreichischen Levante-Konsulate im Vormärz, Mitteilungen des österr. Staatsarchivs, 27 (1974) cité par Mordechai Eliav, Sous la protection de l’Autriche impériale. Recueil de documents des archives du consulat autrichien à Jérusalem 1849-1914, pp. 7-10 (en hébreu).
  • [14]
    Simon Dubnow, op. cit.
  • [15]
    Titre du chef de la représentation diplomatique autrichienne à Constantinople de 1779 à 1870, année où cette dénomination est remplacée par celle d’ambassadeur.
  • [16]
    Mordechai Eliav, op. cit., pp. 7-10.
  • [17]
    AI, 1840, pp. 208-218.
  • [18]
    Dans les années 1841-1846, on dénombre cinquante-trois titres juifs dans treize pays différents. Cf. B. Mevorakh, « Le rôle de l’affaire de Damas dans le développement de la presse juive dans les années 1840-1846 », Zion, n° 23-24, 1958-1959, pp. 46-65.
  • [19]
    Samuel Posener, op. cit., pp. 230-231, qui se réfère aux archives du Consistoire central, procès-verbaux des 24 juin et 9 juillet 1840.
  • [20]
    Journal des Débats, 4 juillet 1840.
  • [21]
    Public Record Office (désormais PRO), FO 78/405 n° 73, Alexandrie 5 août 1840 à Palmerston.
  • [22]
    Celle-ci portant la référence PRO FO 78/405, ff. 32-34 est reproduite intégralement, sans indication de date, dans Norman A. Stillman, The Jews of Arab Lands, A History and Source Book, Philadelphia, 1979, pp. 399-400.
  • [23]
    A. Haymson, The British Consulate in Jerusalem – Relation to the Jews of Palestine 1838-1914, London, 1939, p. 6.
  • [24]
    Avraham Brawer, « Observations sur l’affaire de Damas », Zion 5, 1940, pp. 294-297 (en hébreu).
  • [25]
    MAE, Affaires diverses politiques, carton 4, Assassinat du père Thomas (1840), lettre confidentielle du consul britannique à Damas à Londres de juin 1840 (traduction).
  • [26]
    Brawer Avraham Yaakov, « Les Juifs de Damas après l’affaire de 1840 », Zion 11, 1946, pp. 83-108 (en hébreu).
  • [27]
    AI, I, pp. 661-662.
  • [28]
    Ibid.
  • [29]
    Ibid.
  • [30]
    Béatrice Philippe, Être juif dans la société française, Paris, 1979, p. 201.
  • [31]
    Journal des Débats, 21 avril 1840.
  • [32]
    AI, vol. I, 1840, p. 220.
  • [33]
    Pour le mouvement millénariste anglais voir Mordechai Eliav, « Ascension et chute du consul britannique James Finn », Cathedra 65, septembre 1992, pp. 37-81 (en hébreu) ; Menahem Kedem, « La Conception de la rédemption du peuple d’Israël et d’Eretz-Israël dans l’eschatologie protestante anglaise au milieu du XIXe siècle », Cathedra 19, avril 1981, pp. 55-72 ; Mayir Verete, « Le Retour d’Israël dans la prise de conscience protestante en Angleterre dans les années 1790-1840 », Zion 33, 1968, pp. 145-179 (en hébreu).
  • [34]
    Israël Bartal, « Contacts des missionnaires protestants avec le kolel des prushim à Jérusalem dans la deuxième décennie du XIXe siècle », Cathedra 28, juillet 1983, pp. 158-168 (en hébreu).
  • [35]
    MAE, Damas – dc n° 19, 24 mars 1840.
  • [36]
    Achille Laurent, Relation historique des Affaires de Syrie depuis 1840 jusqu’en 1842 ; statistique générale du Mont-Liban et procédure complète dirigée en 1840 contre les Juifs de Damas à la suite de la disparition du Père Thomas, Paris, 1846, vol. 2, pp. 5-6.
  • [37]
    Ibid.
  • [38]
    Pour preuve Achille Laurent cite M. P.-N. Hamont, L’Égypte sous Méhémet-Ali, Paris. 1843, pp. 334-335.
  • [39]
    A. Laurent, op. cit., pp. 118-119.
  • [40]
    MAE, Beyrouth – dc n° 10, avril 1851.
  • [41]
    Joseph Hajjar, L’Europe et les destinées du Proche-Orient (1815-1848), Belgique, 1970, p. 332.

Rina COHEN a récemment soutenu sa thèse, La Palestine et ses populations, vues par la France, 1841-1869. Elle enseigne à l’INALCO.

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