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Le destin du peuple juif a été marqué par des éléments très spéciaux : « l’absence d’un État pendant 1 800 ans, la dispersion à travers des pays et des continents, les incessantes persécutions, les privations des droits civils les plus élémentaires, les brimades de toutes sortes, les pogromes.

S’il est vrai qu’aucun peuple ne connut plus de difficultés et de malheurs, on comprend qu’il soit extrêmement difficile d’écrire l’histoire des Juifs.

Un peuple continuellement exposé aux pires calamités peut difficilement avoir de grands historiographes et les Juifs en ont effectivement peu.

Quel historien a rencontré autant d’obstacles ? Comment aurait-on pu conserver les documents et les matériaux quand les pogromes les détruisaient continuellement ?

Très souvent, au demeurant, l’historien, l’écrivain ou le chroniqueur était anéanti en même temps que leurs matériaux. C’est ainsi que certains documents sur les communautés juives nous ont été fournis par des historiens non-juifs. S’ajoute à cela l’influence du facteur psychologique : le fait de vivre en permanence sous la menace de mort, dans l’insécurité et la contrainte, avait des conséquences délétères sur les écrivains qui ne pouvaient dans ces conditions éprouver le goût de l’histoire »2.

Par ces lignes d’introduction à son livre Grands moments de l’histoire juive, l’historien d’origine polonaise Théophile Grol résume très bien la problématique de l’histoire juive et de sa transmission.

Il est vrai, même si cela semble paradoxal, que les historiens juifs sont traditionnellement peu nombreux, malgré les grandes figures qui s’en détachent tout au long des siècles : Flavius Josèphe, Shlomo Ibn Varga, Josep Ha-Koen d’Avignon, et plus proches de nous, Simon Dubnov, Cecil Roth et Léon Poliakov3.

Lors des Journées d’études, convoquées à Paris en 1988 par le CNRS, sur la situation et les perspectives des Études juives en France, il avait été question précisément de cette discrétion de l’histoire juive en général, mais aussi de la carence de l’histoire des Juifs, et des Juifs dans l’histoire4.

L’on peut se demander si le manque d’archives (entendons ici de documents écrits) souligné par T. Grol et la difficulté d’y accéder ne sont pas étrangers à ce manque de motivation ou de tradition pour l’histoire.

HISTOIRE JUIVE, ARCHIVES ÉCRITES ET ARCHIVES ORALES

Les archivistes professionnels spécialisés sur le judaïsme et les Juifs corroborent en quelque sorte les observations précédentes, tout en constatant qu’il existe par ailleurs un réel problème en ce qui concerne la conservation, la gestion et la consultation des archives, surtout celles de l’époque contemporaine5.

Par exemple, comme le souligne Georges Weill (archiviste en chef du département des Hauts de Seine), « les archives communautaires ont beaucoup souffert de la dernière guerre, mais aussi de la négligence, de l’indifférence et de la méconnaissance exacte de leur importance historique », quand ce n’est pas de « l’attention de quelques amateurs peu scrupuleux »6.

C’est plus spécialement dans les périodes troubles de l’histoire qu’elles pâtissent le plus : soit parce qu’elles sont détruites de la main même des Juifs qui ne veulent laisser aucune trace de leur présence ou de leurs activités (ce fut le cas des Juifs d’Algérie lorsqu’ils durent quitter leur pays au moment de l’Indépendance), soit parce qu’elles sont l’objet de vols et de pillages systématiques (pendant la seconde guerre mondiale en Europe ou dans les années l’ayant précédée : ainsi les autorités allemandes qui, lorsqu’elles ne pouvaient emmener toutes les archives des communautés pour s’en servir contre les Juifs, les détruisaient).

Archivistes et historiens déplorent le fait que d’innombrables documents aient disparu au cours de cette époque, ou qu’ils soient dispersés et incomplets, ce qui, évidemment, freine ou gêne leur gestion actuelle.

Par ailleurs, le manque de professionnels (surtout d’historiens) et l’absence d’une infrastructure et d’une politique appropriées aggravent cette situation déjà défavorable. Enfin, et en ce qui concerne plus particulièrement le chercheur, le travail sur les archives est un problème crucial dans la mesure où celles-ci sont soumises à un délai réglementaire de trente à cinquante ans avant de pouvoir être consultables par le public, autrement dit, il n’y a que peu de temps que sont accessibles les documents datant de la seconde guerre mondiale, par exemple.

Aussi, face à toutes ces adversités concernant les sources écrites, le recours aux sources et aux archives orales s’avérait une solution palliative pleine de promesses, en dépit de leurs limites.

En fait, c’est en Israël que l’on commença, dès le début des années soixante, à recueillir des informations orales comme substituts d’archives écrites inexistantes.

Et pour cause ! Puisqu’il s’agissait de récupérer les témoignages des survivants des camps de concentration qui avaient vu et vécu les horreurs du nazisme. Et c’est le Département d’histoire orale de l’Institut du Judaïsme contemporain de l’Université hébraïque de Jérusalem qui dirige ce programme dont le but est l’archivage de la documentation orale.

L’orientation est donc, d’emblée et sans équivoque, historique.

Il convient d’insister ici sur cet aspect historique de l’utilisation des archives orales juives, car ce sont les sciences sociales qui ont lancé et promu les archives orales en général (indépendamment des populations observées).

Aussi, dans le cas des communautés juives, l’histoire est probablement la discipline qui a le plus à gagner avec cette méthode de recherche, même si par ailleurs l’anthropologie et la psycho-sociologie recourent de plus en plus souvent aux archives orales comme outil et matériau de recherche complémentaire.

HISTOIRE ORALE OU LES VOIX DE LA TRANSMISSION

Deux aspects fondamentaux et intimement liés caractérisent la culture juive : un rapport aigu à l’histoire et la tradition mémorialiste.

Ainsi que le démontre l’historien juif américain, Yosef Yerushalmi, tout au long de son bref mais très dense ouvrage Zakhor7, les historiens juifs sont peu nombreux dans leur pourtant bien longue histoire, et néanmoins les Juifs ont su, par-delà les millénaires, conserver, cultiver et transmettre l’histoire de leur peuple, de leur pères, obéissant ainsi au commandement biblique de se souvenir. Là où la chronique faisait défaut, c’est par le rituel et par le récit que fut entretenue la mémoire juive ; et, selon Yerushalmi, le meilleur exemple de cet acte de mémoire commémoratif collectif –rite fondamental ou « exercice quintessenciel » s’il en est– étant le seder de Pessah (la cène pascale) au cours duquel le récit de la sortie d’Égypte des Hébreux marquant la fin de leur esclavage, est rythmé par la prise de mets symboliques, souvenir des peines endurées.

Mais la pérennité de la mémoire juive collective – non pas toujours uniquement cristallisée autour du souvenir des catastrophes et des persécutions (Baumgarten)8 – a été stimulée par d’autres vecteurs : par le rite toujours (prières pénitentielles et jours de jeûnes), et par des écrits spécifiques (poèmes en hébreu, et Memorbücher ou « livres du souvenir », véritables nécrologes et martyrologes des communautés ashkénazes médiévales)9.

C’est dans le droit fil de cette tradition mémorialiste et commémorative que, au sortir de la seconde guerre mondiale, seront rédigés les Yizker-biher (« les livres du souvenir »). Annette Wiervorka et Itzhok Niborski, auteurs d’un ouvrage sur ces Livres du souvenir, en expliquent l’origine et la nature :

« Dès la libération des camps d’extermination, des comités historiques se réunirent dans les camps pour personnes déplacées et constituèrent des commissions pour rassembler les témoignages des survivants et établir la chronique du massacre. Bientôt, on passe de cette chronique à l’histoire et à la vie d’avant le génocide. Et ce n’est pas le chroniqueur professionnel – rabbin ou talmudiste érudit, historien ou ethnologue – qui tient la plume. On donne la parole à tout le monde. Avoir vécu dans une communauté, être rescapé du génocide, suffit à légitimer l’écrit et la parole. (…) Ces livres, bien qu’appartenant à la littérature laïque – nous employons ici le mot littérature dans le sens de chose écrite – se placent directement sous le signe d’une mémoire ayant une dimension sacrée. Ils tiennent la place de mémorial, d’office commémoratif pour les morts sans sépulture »10.

Et c’est également dans cette conception du deuil et de la douleur qu’il faut entendre les initiatives mises en œuvre en Israël autour du Yad Vashem (le Musée de l’Holocauste), mais aussi du Département d’Histoire Orale (Arkivion Bé-al-Pé) de l’Université hébraïque de Jérusalem, évoqué plus haut.

Tout ce qui n’aurait pas été consigné sur des écrits officiels devrait être récupéré par le recours aux témoignages oraux.

Cette histoire des Juifs qui n’avait pu être écrite deviendrait leur Histoire orale – parce qu’émanant de l’oralité –, avant que d’être livrée à l’analyse et à la critique savantes.

Cette démarche des Israéliens a inspiré des initiatives similaires de récupération de la mémoire juive dans les pays occidentaux. Ainsi en France, le programme pluridisciplinaire du CNRS dirigé par Doris Bensimon, avec la participation de nombreux chercheurs professionnels et débutants. Une même problématique polarise ces différentes recherches : celle de la rupture, de l’avant et de l’après.

Diverses publications furent engendrées dont le très beau livre « Mémoires Juives » présenté par les historiens Lucette Valensi et Nathan Wachtel11, et dans lequel des témoignages émouvants et pudiques s’organisent de concert pour scander la sempiternelle rengaine juive de l’exode et du paradis perdu, du deuil et de l’impossible retour, du souvenir tenaillant. D’autres témoignages, biographiques ou autobiographiques, y feraient écho.

Les Juifs sépharades d’Afrique du Nord ont été épargnés par la Shoah, mais ont subi un traumatisme d’un autre ordre : celui du déracinement physique après l’Indépendance, et de l’errance et du désarroi identitaires qui s’ensuivirent.

Là encore, témoignages biographiques et autobiographiques concrétisent un besoin impérieux et vital de revivre un passé souvent mythifié car révolu.

C’est la nostalgie d’un monde à jamais perdu que l’on veut inscrire dans l’histoire, car avec l’arrivée dans le monde occidental, avec l’éclatement familial et des valeurs, c’est toute la chaîne de la transmission des générations ascendantes qui s’est rompue net.

À Bruxelles, l’Institut sépharade européen a été créé dans le but de sauvegarder et de transmettre cette mémoire sépharade, sous toutes ses formes : écrite, sonore, visuelle, et par le biais de la revue Los Nuestros qui fait une large place aux témoignages.

Le témoignage – oral, en l’occurrence – parce qu’il permet de pérenniser dans la mémoire d’un peuple sa souffrance, a certes valeur de thérapie individuelle et collective, mais il demeure aussi cet acte de commémoration et donc de transmission enjoint par la Bible aux premiers Hébreux.

En ce sens, « l’histoire orale » participe du devoir de mémoire. Mais la mémoire, est-ce l’histoire ? Cet aspect central ne pouvait échapper à Nathan Wachtel. Juif et historien lui-même, il a été amené à établir la part des choses quant au bien-fondé des sources orales pour l’histoire, pour la compréhension de l’histoire avérée et pour l’élaboration critique de l’histoire en tant que discipline. Ainsi, à propos de l’ouvrage Je ne lui ai pas dit au revoir. Des enfants de déportés parlent, de Claudine Vegh (1979), et dans le cadre très précisément d’un débat scientifique sur la validité du témoignage oral, il écrit :

« Un livre écrit avec des larmes, qu’on ne peut lire qu’à travers des larmes, est-ce un livre d’histoire ? Du vécu, du pur et tragique vécu, peut-on (et doit-on) le conceptualiser ? J’ai des raisons sans doute trop subjectives d’être touché par ce livre ; je crois néanmoins qu’il est l’un des plus beaux et l’un des plus profonds jamais écrit sur l’histoire de la seconde guerre mondiale. Il nous propose, en outre, une leçon de méthode : par le moyen de l’enquête orale il donne à comprendre un phénomène dont on connaissait certes l’existence, mais qu’aucun document écrit ne permettait, jusqu’à présent, d’analyser : le traumatisme infligé à une génération, voire à plusieurs générations. (…) On voit que le vécu, dans ce qu’il a de plus singulier et de quasi incommunicable, débouche sur les problèmes les plus généraux. Soit une complémentarité entre les diverses méthodes de l’histoire. Catégories d’analyse ou récit événementiel ? Concepts englobants ou saveurs uniques de l’immédiat ? faux problème : puisque nous ne pouvons saisir en même temps l’originalité du vécu et la généralité de l’abstraction, nous sommes condamnés à un va-et-vient indéfini entre les deux perspectives, l’une et l’autre indispensable, si nous voulons répondre à une double exigence d’une histoire intelligible et d’une mémoire vivante »12.

MÉMOIRES ET TÉMOIGNAGES ORAUX : QUATRE EXEMPLES DE RECHERCHE ET D’EXPLOITATION EN FRANCE ET AU QUÉBEC

Depuis les années soixante-dix, la méthode biographique et ses dérivés, histoires de vie, histoire orale, archives orales, se sont multipliées s’inscrivant ainsi dans l’air du temps : la recherche des racines, et la conservation et la transmission de la mémoire.

Il est vrai qu’arrivant au terme d’un siècle à la fois cruel et fertile en mutations profondes, bien peu de sociétés ont échappé aux changements sociaux et culturels. Ces transformations, non pas toujours voulues ni assumées, vécues trop vite et souvent dans la douleur, sont aujourd’hui l’objet d’une prise de conscience collective sur la perte des patrimoines particuliers et traditionnels, et sur la nécessité de replacer son identité propre au sein de la société globale.

Les populations juives n’ont pas été épargnées par ces événements et ces changements, et, plus que d’autres sociétés ou communautés peut-être, elles y ont versé leur tribut : en Europe, ce fut l’antisémitisme et le génocide ; au Maghreb, la décolonisation et l’émigration ont été synonymes de rupture, traumatisme et recommencement.

À partir des années cinquante, la France, le Canada et Israël ont accueilli la quasi totalité des sépharades du Maroc, de Tunisie et d’Algérie.

Et, alors que déracinées, désorientées, métamorphosées, les communautés juives « renaissaient » et se développaient sur une autre terre, la volonté de mieux comprendre ce phénomène de changements profonds et, parallèlement, la détermination de sauvegarder et de transmettre la mémoire de cet « avant », se faisaient de plus en plus pressantes.

Aussi, est-ce sur ce terrain du passé, des souvenirs, de la biographie ou de l’autobiographie, du témoignage introspectif que la production a été et qu’elle est la plus dense. Les publications sont nombreuses et variées. Pensons à Albert Memmi et à Albert Bensoussan venus d’Afrique du Nord, mais aussi à Albert Cohen ou à Elias Canetti13 originaires des Balkans. Pour ces auteurs et pour les communautés elles-mêmes, mieux que tout autre document, les biographies et autobiographies sont l’instrument de la redécouverte, de la résurrection et de la célébration de ce passé, à jamais perdu, et désormais mythique et mythifié.

Cependant que pour les scientifiques – sociologues et historiens – l’approche biographique par le témoignage oral n’est qu’un outil parmi d’autres pour les aider à analyser et à mieux comprendre « comment la mémoire historique d’un groupe se constitue et se transmet, comment elle l’aide à renforcer son identité et à assurer sa permanence »14.

Dans les pages qui suivent, nous exposons quatre initiatives réalisées à partir de témoignages oraux : les deux premières s’inscrivent dans le champ de la recherche, alors que la troisième et la quatrième, encore que menées à bien par des équipes de scientifiques, visent davantage le grand public.

Nous avons choisi ces quatre programmes parmi d’autres parce qu’ils présentent des objectifs et des caractéristiques techniques et méthodologiques différentes, même si, en principe, tous procèdent d’une même volonté de recueillir, avant qu’il ne soit trop tard et qu’ils ne se perdent définitivement, des vécus et des traditions spécifiques des communautés juives, où qu’elles soient, d’où qu’elles viennent.

« Histoire orale des Juifs en France »

Le programme « Histoire orale des Juifs en France. Recherches sur les milieux juifs contemporains : traditions, littératures et sociétés », est sans aucun doute le programme d’archives orales le plus important et le plus ambitieux jamais réalisé sur les communautés juives de France qui, rappelons-le, comptent près de cinq cent mille personnes15.

Sa réalisation « officielle » a duré sept années entières (du 1er janvier 1978 au 31 décembre 1984). Il dépendait de deux organismes nationaux : d’une part, du CNRS, et plus concrètement de l’équipe « Judaïsme » du Groupe de sociologie des religions, et d’autre part, de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), et en particulier, du Centre de documentation et de recherches, Études hébraïques et juives, modernes et contemporaines. Diverses autres sections du CNRS y ont pris part : sociologie et démographie ; anthropologie, préhistoire, ethnologie ; littératures, langues et cultures françaises et étrangères.

Une vingtaine de chercheurs du CNRS, de l’Université et d’Écoles supérieures y ont participé sous la direction principale de Doris Bensimon. D’autres chercheurs y ont adhéré de façon plus sporadique ainsi que de nombreux étudiants en doctorat. Pour ce qui est de l’organisation des équipes, ce programme a fait l’objet de deux opérations distinctes.

« L’Opération 01 », Recueil de traditions socio-culturelles, socio-religieuses et formes de vie des Juifs en France. Histoire des institutions juives, était conduite par une équipe pluridisciplinaire dont le travail collectif d’échanges a pu être favorisé par la tenue régulière de séminaires.

« L’Opération 02 », Langues et littératures juives, a été menée par une équipe plus restreinte, et le travail effectué de façon plus individuelle.

Globalement, la recherche de l’Opération 01 s’était fixé deux principaux objectifs : « la découverte et la conservation d’un patrimoine culturel et spirituel en voie de disparition » et « l’étude des changements sociaux, culturels et éventuellement économiques en contact avec la modernité dans le pays d’origine et en France ».

Les axes de recherches, au nombre de cinq, comprenaient aussi bien : les Juifs d’Europe centrale et orientale ; les Juifs d’Afrique du nord ; les pratiques et identités juives actuellement ; les réseaux de survie et de résistance des Juifs en France pendant la seconde guerre mondiale ; et les organisations juives.

La méthodologie consistait pour l’essentiel en la collecte de témoignages oraux par le recours aux entrevues qualitatives peu structurées, enregistrées au magnétophone puis retranscrites. Mais les chercheurs se sont également basés sur des autobiographies et autres types de documents : photographies, objets et surtout à partir de sources audiovisuelles telles que des films et des documentaires sur les Juifs. Quant à l’Opération 02, elle s’intéressait « plus spécifiquement aux langues et littératures juives, par l’étude de la survie ou de la résurgence du yiddish, du judéo-arabe et du judéo-espagnol en France. La méthodologie de cette partie de la recherche se caractérisait par un balancement entre l’écrit et le témoignage oral »16.

Malgré l’importance du dispositif de recueil de l’information, c’est en fait l’analyse de ce matériel qui constituait l’aspect essentiel de cette recherche, ainsi que la stratégie d’analyse adoptée très tôt par les équipes de chercheurs. En effet, dès le démarrage de ce programme et durant toute sa durée, des activités furent déployées en réseaux afin que les membres de l’équipe mais aussi les chercheurs isolés qui s’intéressent à l’étude des communautés juives de France puissent « trouver un lieu d’échanges et de communications ».

Des séminaires réguliers furent organisés (pour des sessions de bilans, de perfectionnement du recueil des témoignages et d’analyse des entrevues, mais aussi d’approfondissement des connaissances de l’histoire récente des Juifs, et de suivi de la recherche).

Des contacts avec des chercheurs de différentes régions furent établis, (en particulier – pour le sud – avec Carol Iancu de l’université Montpellier III qui travaillait alors à la promotion des études sur les Juifs du Languedoc).

Des journées d’études furent également organisées ainsi qu’un colloque en 1984. De même que furent nouées des relations avec d’autres équipes françaises et étrangères qui elles aussi utilisaient les méthodes d’histoire orale. Finalement, c’est tout ce riche ensemble de communications, publications, thèses de doctorats et études diverses qui fut produit dans le cadre de ce vaste programme.

Recherche sur les Juifs d’Alsace

Exposons, à présent, un travail de recueil et d’exploitation de témoignages oraux, réalisé en 1976, auprès des Juifs de la campagne alsacienne et dirigé par Freddy Raphaël, de l’Institut de Sociologie de Strasbourg17. Il s’agit d’une enquête ponctuelle, plutôt modeste du point de vue du nombre, mais très intéressante sur le plan méthodologique et théorique en ce qu’elle se situe dans la tradition sociologique de l’interactionnisme.

L’équipe a mené sa recherche dans une petite localité alsacienne de trois cent-vingt habitants en majorité catholiques.

L’objectif était de savoir quelle image du Juif était restée dans l’imaginaire collectif de ce village où ne vivaient plus que deux familles juives au moment de l’enquête, mais dont la population juive s’était élevée à 25 % du total avant la première guerre mondiale.

Et, puisqu’il existait « deux mémoires » dans le village, celle des paysans « imprégnés de l’enseignement du mépris » et celle des Juifs, ils menèrent deux séries d’entrevues (une adressée aux Catholiques, l’autre aux Juifs) sur un même thème : les rapports des deux communautés par le passé et dans le présent.

L’analyse des témoignages des deux groupes mit en relief une contradiction fondamentale entre les deux discours. D’une part, les chercheurs isolèrent le stéréotype antijuif qui, malgré la quasi disparition des Juifs depuis plusieurs décennies, fonctionnait toujours et se transmettait parmi les paysans « de génération en génération, non pas de façon passive mais en l’organisant en fonction du nouveau contexte social, politique et culturel ». Alors que d’autre part, les Juifs qui avaient été interrogés (en fait, les deux seules familles qui habitaient encore dans le village, et d’autres personnes juives originaires du village mais n’y résidant plus) reconstruisaient dans leur discours « un passé mythique »

Ne se limitant pas à analyser cette contradiction et les motivations qui poussaient les paysans à manifester des sentiments antijuifs, et les Juifs à nier cette attitude, les chercheurs décidèrent de poursuivre la recherche en se centrant uniquement sur les informateurs juifs, car s’ils pouvaient interpréter l’attitude des paysans comme une constante de l’antisémitisme, l’attitude unanime des Juifs à ne pas voir cette position des Catholiques leur semblait, quant à elle, atypique.

Les chercheurs leur ont donc fait connaître les résultats de l’enquête. Freddy Raphaël précise à ce sujet : « Confrontés brutalement à la fragilité de leur destin qu’ils s’étaient efforcés de nier, se mentant à eux-mêmes inconsciemment, ils ont opéré une seconde lecture de leur expérience. Souvenirs oubliés ressortent ou s’organisent selon un authentique travail de mémoire »18.

Par conséquent, après un premier témoignage où avait été remémoré un passé idyllique, le second témoignage révéla peu à peu la réalité de l’antisémitisme et des attitudes antijuives des paysans de ce village. À partir de ce second discours, et au-delà d’une analyse de type psychosociologique, les spécialistes recherchèrent des éléments d’explication dans une très intéressante approche ethno-psychanalytique. L’intérêt de ce travail, mis à part l’originalité du sujet, réside dans ce rôle actif du chercheur-intervieweur qui ne se limite pas à recueillir et accepter tel quel le discours de l’informateur, mais qui intervient radicalement pour obtenir un effet de choc. C’est finalement un travail de thérapeute.

« Juifs marocains à Montréal »

La publication « Juifs marocains à Montréal. Témoignages d’une immigration moderne » (1987), est le fruit du travail collectif de trois universitaires québécois : Marie Berdugo-Cohen (sociologue), Yolande Cohen (historienne) et Joseph Lévy (anthropologue), sur la reconstitution à partir d’archives orales de la transplantation judéo-marocaine au Québec19.

À l’origine, cette entreprise repose sur la méthode biographique : les chercheurs recueillent trente histoires de vie, dont plusieurs en judéo-arabe qu’ils traduiront en français, ils les transcrivent et en font le traitement.

Cependant, sous sa forme éditoriale, le travail se présente comme un récit rapporté à la première personne du singulier de seulement six trajectoires parmi les trente initialement enregistrées.

Outre qu’ils ont sélectionné les témoignages les plus représentatifs des différentes couches de la société judéomarocaine établie à Montréal, les chercheurs ont restructuré et totalement réécrit les récits recueillis. Ils précisent à ce sujet : « Le récit, nécessairement « monté » pour l’édition perd la substance riche et imagée du style oral. La langue judéo-arabe difficilement traduisible en français écrit est une langue qui éclate dans la parole »20.

En ramenant les témoignages à l’écriture et aux agencements nécessaires au style écrit, les chercheurs ont – à notre avis – choisi l’option la plus difficile et la plus risquée de l’exploitation et de la divulgation de l’information orale, par le fait qu’ ils se retrouvent ainsi dans la situation malaisée des scientifiques qu’ils sont, et en même temps des écrivains qu’ils sont appelés à être pour les impératifs de l’édition.

En fait, le récit, tel que le lecteur peut le découvrir dans l’ouvrage : « Juifs marocains à Montréal », est alerte, empreint de la chaleur, des couleurs et des sentiments qui affleurent en permanence. Dans le fond, cependant, il est marqué d’un certain regard scientifique dans la mesure où s’y concentrent tous les éléments sociologiques et psychologiques de la problématique des immigrés. Et c’était précisément l’objectif initial de la recherche.

C’est ainsi qu’à travers les itinéraires de Haïm, Hannah, Robert, Monique, Serge et Michelle, l’on découvre trois étapes et trois conceptions de ce que peut être la transplantation d’une communauté entière. Pour les aînés, le sentiment et la sensation qui dominent se cristallisent dans la nostalgie de ce que fut, inchangée des siècles durant, et de ce qu’était encore au milieu du xxe siècle, la vie juive au Maroc, telle qu’ils l’ont vécue juste avant la rupture et l’exil : avec ses traditions, ses normes, ses devoirs, ses superstitions, ses plaisirs.

Pour les 35-45 ans, pressés d’en finir avec ce qu’ils considèrent comme des styles de vie anachroniques en terre d’Islam, et de tenter leur chance en Amérique, l’on peut observer le mimétisme de toute une génération bien décidée à faire fi des états d’âme de leurs parents pour se lancer à corps perdu dans cette nouvelle société pleine d’espoirs, de promesses de libération et de réalisation personnelle.

Enfin, on peut voir comment, venue « l’heure du choix », les plus jeunes – nés la plupart d’entre eux loin de l’Afrique et de la Méditerranée – se retrouvent confrontés à une crise identitaire. Ils symbolisent en quelque sorte le triomphe socioprofessionnel rêvé par leurs parents : ils se sont élevés dans l’échelle sociale, ils ont tout sans l’avoir demandé ni lutté pour l’obtenir.

Néanmoins, déracinés avant même que d’être nés dans ce pays mosaïque où chaque communauté ethnique s’intègre sur le plan socioéconomique, ils se retrouvent désemparés sur le plan culturel : ils sont généralement peu intéressés par la politique du pays, et adoptent une attitude de conformisme culturel vis-à-vis de leur identité sépharade dont le ciment n’est plus la tradition normée et rigide considérée par eux comme décadente, mais un simple sentiment d’appartenance et des manifestations familiales encore maintenues par leurs parents.

« Mémoires juives »

Ces « Mémoires juives », publication présentée en 1986 par les historiens français Lucette Valensi et Nathan Wachtel, apparaissent un peu comme le contre-pied du travail des Québécois résumé ci-dessus, même si la thématique assez semblable au demeurant pose une fois de plus la question de l’émigration et de la transplantation, en d’autres termes de l’exil de Juifs ashkénazes et sépharades (choisis au hasard) et de leur convergence en France où un destin nouveau mais pas nécessairement meilleur les attend21.

Une fois de plus, il s’agit donc de décrire, de rappeler, d’essayer de faire revivre (encore qu’à travers le prisme réducteur du présent) des trajectoires toutes très différentes mais qui, nous semble-t-il, suivent un fil conducteur commun résuméen ces quelques titres : « Le monde d’hier », « Passagers en transit », « Les autres », et une fois encore « L’exil et le deuil », images qui scandent leur trajectoire et l’ouvrage, et qui semblent inéluctablement liés à la condition juive.

Pour ce qui est de l’aspect méthodologique, les deux historiens ont recueilli au magnétophone cinquante récits de vie moyennant de longues entrevues libres auprès de personnes âgées nées au début du siècle et toutes d’origines différentes : de Constantine, Tripoli, Le Caire, Bizerte, Salonique, Istamboul, Sétif, Varsovie, Bialistok, Lodz, etc.

De ces cinquante biographies, ils n’en ont retenu que trente-six qu’ils présentent de façon fragmentée et croisée, qui plus est, en respectant le style propre et original dans lequel elles ont été recueillies. À cet égard, L. Valensi et N. Wachtel expliquent :

« Au moment de rendre la parole à ces personnes qui avaient accepté de se raconter, une sorte de dialogue s’est instauré entre les personnages qui pourtant ne s’étaient jamais rencontrés. Ils enchaînaient sans le savoir sur des thèmes que d’autres avaient abordés, s’entendaient, s’opposaient, se répondaient les uns aux autres. Nous avons orchestré ce dialogue, renonçant à restituer certaines biographies et de larges fragments de celles que nous avons retenues »22.

Privilégier la communion et l’intelligibilité de ces récits (et partant, leur qualité) au détriment d’une fidélité absolue aux locuteurs (c’est-à-dire la quantité) n’altère en rien le fond de l’ouvrage qui, au contraire, gagne en densité et en richesse.

De plus, le caractère brut et spontané de la parole des narrateurs que, à leur tour, les deux historiens nous offrent telle qu’elle a été exprimée (mais toujours précédée d’une contextualisation) en augmente le pathétisme et l’authenticité.

Et il est vrai qu’au-delà des archives orales qu’elles représentent initialement, les histoires personnelles contenues dans ces « Mémoires juives » sont un témoignage vivant et poignant de la condition juive où qu’elle soit.♦

NOTES
  • 1 Extraits de notre thèse HDR, vol. I, p. 57-58 et vol. II, p. 143-151, 2004. Nous avions déjà travaillé sur ce thème de l’histoire orale dans le cadre de notre DEA d’Études Catalanes, « Arxius orals. Teoria i recerques. Pràtica », 1991, Université de Perpignan.
  • 2 Théophile GROL, Grands moments de l’histoire juive, de la bible à l’État d’Israël, Paris, Les éditeurs français réunis, 1980, p. 13 et 16.
  • 3 De nombreux départements et instituts d’histoire juive ont été créés depuis lors dans diverses universités dont, les premières, en Israël.
  • 4 Esther BENBASSA, « Les Juifs dans l’histoire, l’histoire des Juifs, histoire juive », in Les Études juives en France, Paris, éd. du CNRS, 1990, p. 79-86.
  • 5 Voir dans Communautés juives (1880-1978) Sources et méthodes de recherches, Paris, INALCO et Centre inter-universitaire des Hautes Études du judaïsme contemporain, 1978, les articles de : Georges WEILL, « Les sources de l’histoire communautaire en France de 1880 à nos jours », p. 7-14 ; Franz-Joseph HEYEN, « Sources pour l’histoire des Communautés juives d’Allemagne depuis 1880 : l’exemple du Pays Fédéral Rhénanie-Palatinat », p. 52-58 ; et Yvonne LEVYNE, « La Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle », 68-72.
  • 6 Georges WEILL, o. c., p. 7
  • 7 Yosef Hayim YERUSHALMI, Zakhor. Histoire juive et mémoire juive, Paris, Gallimard, 1984.
  • 8 Jean BAUMGARTEN, « L’art des badhanim dans la société hassidique : pensée religieuse, rites matrimoniaux et traditions orales en langue yiddish », Le yiddish. Langue culture, société, Paris, Mélanges du CRFJ, éd. du CNRS, 1999, p. 97-135.
  • 9 De son côté, l’historien américain Paul JOHNSON évoque au long de son ouvrage, Une histoire des Juifs (Paris, Lattès, 1999, 681 p.) différentes façons utilisées par les Juifs pour pérenniser le culte du souvenir et de la transmission. Par exemple : au Moyen Âge, dans les territoires arabo-musulmans, le commentaire du Talmud était assuré par des maîtres suprêmes, gaonim, et des maîtres de différents grades « dont les plus humbles, les répétiteurs, souvent aveugles de naissance, étaient entraînés à répéter par cœur d’immenses passages des Écritures avec l’intonation exacte, c’est-à-dire la ponctuation, les pauses et les accents voulus. Durant ces leçons publiques, les étudiants apprenaient essentiellement par cœur (…) » (p. 198-199) Les pédagogues didacticiens et même les psychiatres actuels connaissent bien cette méthode de mémorisation par répétition mécanique (la psittacistique). Un autre procédé évoqué par Johnson consiste en la mémorisation du nom des ancêtres d’une même famille sur au moins sept générations, « listes commémoratives qui avaient pour objet d’établir une même lignée académique qui généralement commençait par un savant de distinction », usage qui demeure encore parmi les familles yéménites en Israël (p. 200). Bien d’autres procédés de mémorisation collective rythment l’histoire des Juifs. Tout comme celle de bien d’autres peuples sans écriture.
  • 10 Annette WIEVIORKA, Itzhok NIBORSKI, Les livres du souvenir. Mémoriaux juifs de Pologne Paris, Gallimard-Julliard, 1983, p. 9.
  • 11 Lucette VALENSI et Nathan WACHTEL, Mémoires juives, Paris, Gallimard, 1986.
  • 12 Nathan WACHTEL, « Le temps du souvenir », Annales, économies, sociétés et civilisations, vol. 1, p. 146-148, 1980.
  • 13 Voir entre autres : Martine COHEN, « Bibliographie pour une histoire orale des Juifs en France », Yod vol. 6, Clichy, 1980, p. 97-102 et Marie-Brunette SPIRE, « Des écrivains juifs du Maghreb à la recherche de leur identité », Les Juifs du Maghreb, diasporas contemporaines, dir. J. C. LASRY -Cl. TAPIA, Montréal, PUM, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 263-296.
  • 14 Freddy RAPHAËL, « Le travail de la mémoire et les limites de l’histoire orale », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations Paris, janv.-fév.1980, p. 127.
  • 15 À l’époque de cette étude, il y avait environ 600 000 Juifs en France. Doris BENSIMON, Histoire orale des Juifs en France. Recherche sur les milieux juifs contemporains : traditions, langages, littératures et sociétés, Rapport de synthèse RCP 08051, INALCO-CNRS, Paris, 1985.
  • 16 Doris BENSIMON et Yves CHEVALIER, « Histoire orale des Juifs en France », Yod vol. 6, p. 9.
  • 17 Freddy RAPHAËL, article cité, p. 127-145.
  • 18 Idem, p. 133.
  • 19 Marie BERDUGO-COHEN, Yolande COHEN, Joseph LEVY, Juifs marocains à Montréal. Témoignages d’une immigration moderne, Montréal, VLB Éditeur, 1987.
  • 20 Idem, p. 10.
  • 21 Lucette VALENSI, Nathan WACHTEL, Mémoires juives, Paris, Gallimard, 1986.
  • 22 Idem, p. 12

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