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2ème VOLET (en 7 chapitres) : La seconde guerre mondiale, les juifs de bretagne face à l’antisémitisme institutionnalisé.43298-225x270
Le dossier : Juifs en Bretagne

La condition nouvelle des Juifs en France, à l’issue du recensement et du statut d’octobre 1940, ne suscita guère de réaction dans une opinion publique encore abattue par la soudaineté de l’invasion allemande et préoccupée, dans la zone nord et atlantique, par la recherche des nouveaux repères qui lui permettraient de s’adapter à l’Occupation.

En Bretagne, où connaître personnellement des Juifs n’était le fait que de bien peu de gens, l’indifférence dut, largement, dominer.

Un groupe de Nantais, toutefois, saisit l’occasion qui lui permettait de dénoncer l’absurdité antisémite.

Tôt entrés en résistance, Pierre Le Rolland et quelques amis du Temps présent diffusèrent à Nantes, dès 1940, un journal clandestin, En captivité. Chaque exemplaire était composé de trois feuillets ronéotypés. Daté de janvier 1941, le n° 9 consacre sa rubrique « Le saviez-vous ? » à la mort d’Henri Bergson, survenue le 4 janvier. Le philosophe, recensé au commissariat de Passy, le 4 octobre 1940, avait fait inscrire sur le registre : « Bergson Henri, né en 1859, nationalité française, universitaire, philosophe, juif, membre de l’Académie française, Prix Nobel. »

« Henri Bergson est mort : Les journaux nous ont appris ce triste deuil avec lequel disparaît l’un des plus grands philosophes de notre temps. Mais ils ont oublié de nous dire que Bergson était juif, et juif 100 %. En effet, tout dernièrement, il refusait la mesure d’exception que l’on voulait lui appliquer en ce qui concerne les dernières lois antisémites. Il n’est pas douteux que les mesures prises contre ses frères n’aient activé l’œuvre meurtrière de sa maladie1. »

Henri Bergson mourut alors que la collaboration de l’État français, à la persécution antisémite, n’en était encore qu’à ses débuts.

C’est au cours de l’année 1941 que le gouvernement de Vichy élabora les lois qui devaient lui permettre de participer à l’exclusion des Juifs de la société aryenne et à la spoliation de leurs entreprises et de leur patrimoine.

À peine plus d’un an suffit pour réduire un grand nombre de Juifs, ex-commerçants ou salariés privés d’emploi, à l’état d’assistés.

Les contrôles policiers, les multiples interdits restreignant les déplacements, s’ajoutant à la précarité économique, contribuèrent à marginaliser et à fragiliser cette population.

Un millième des habitants de Bretagne furent la cible de cet antisémitisme institutionnalisé, aggravé, pour les Juifs des zones côtières, par les mesures d’expulsion, accompagnées souvent d’une astreinte à résidence, appliquées à partir de décembre 1941. Ainsi, plusieurs mois avant les rafles, toutes les conditions avaient été progressivement réunies pour en assurer l’efficacité.

Le Commissariat Général aux Questions Juives :
instrument essentiel de la collaboration antisémite

Le Commissariat Général aux Questions Juives

Après les mesures brutales appliquées en cascade au cours des trois derniers mois de 1940, l’année 1941 ne marqua aucune pose.

Lors des opérations du recensement d’octobre, les autorités allemandes avaient donné consigne aux préfets et sous-préfets de conserver les registres des noms « jusqu’à nouvel ordre ». L’ordre vint, dès mars 1941, de communiquer la liste des Juifs étrangers aux Feldkommandanturen et Kreiskommandanturen.

Au même moment (29 mars), le gouvernement français créait, à Paris, le Commissariat Général aux Questions Juives confié à Xavier Vallat.

Xavier Vallat

Nanti de pouvoirs étendus, Vallat s’attacha d’emblée à modifier le premier statut des Juifs.

Adopté par le gouvernement, ce nouveau statut fut promulgué par la loi du 2 juin 1941. Il aggravait considérablement le texte initial en élargissant le champ des interdits et des exclusions et en modifiant la définition du Juif, de telle sorte qu’un certain nombre de personnes, réputées « non juives » en octobre 1940, le devenaient en vertu des nouveaux critères.

« Loi du 2 juin 1941 remplaçant la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs (Journal Officiel du 14 juin 1941)
Art. 1°.

Est regardé comme juif :

Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.
Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive.

Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive.

La non appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905.
Le désaveu ou l’annulation de la reconnaissance d’un enfant considéré comme juif sont sans effet au regard des dispositions qui précèdent. »

La partie en italiques de cette citation remplace la courte, et, aux yeux de Xavier Vallat, très imparfaite définition du statut d’octobre. Prenant modèle sur les ordonnances du 27 septembre 1940 et du 26 avril 1941 de l’administration allemande, dont il prétendait, pourtant, n’avoir pas de leçon d’antisémitisme à recevoir, le Commissaire général aux questions juives, définissait explicitement la « race » par l’appartenance religieuse des grands-parents au judaïsme, mais n’appliquait plus ce critère, a contrario, aux descendants qui y avaient renoncé.

Pire, le libre penseur, l’athée, l’agnostique qui ne s’identifiait à aucune religion « reconnue par l’État » était juif, par défaut, en quelque sorte.

Enfin toute tentative désespérée de parents juifs qui reniaient leurs enfants pour les mettre à l’abri des persécutions, devenait vaine. Les grilles se refermaient.

Parmi les victimes de Xavier Vallat et du nouveau statut, trois Malouins. Le 18 août 1941, le sous-préfet s’étonne, auprès du commissaire de police de Saint-Malo, de n’avoir pas encore reçu les déclarations, « prescrites par la loi du 2 juin », concernant Aron Samuel Halporn, Daniel Zimman et Mme Huet. Après enquête, le commissaire apporte la réponse :

« Aron Samuel Halporn nous a déclaré ne pouvoir faire la preuve de sa non appartenance à la religion juive par la preuve de son adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905, car, n’étant pas pratiquant, il n’a jamais appartenu à une confession quelconque. Sa femme, née Marthe Barnekow à Strasbourg le 2 mai 1898, ainsi que sa fille Denise, âgée de 10 ans, sont de confession catholique. »

Daniel Zimman et Mme Huet déclarèrent également n’appartenir à aucune confession2.

Ces trois personnes, mariées à des non Juifs, n’étaient pas juives selon la définition de la première ordonnance allemande, elles ne l’étaient pas non plus selon le premier statut des Juifs mais, à partir du 2 juin 1941, elles l’étaient devenues.

Madame Huet quitta Saint-Malo, le 30 septembre, pour Mezières, dans les Ardennes, et l’on perd sa trace. Aron Samuel Halporn fut arrêté, « sur ordre des autorités allemandes » le 5 octobre 1943.

Ainsi le cercle des exclus s’élargissait.

La fonction publique se devait de donner l’exemple de la vigilance. Une circulaire du secrétariat d’État à l’Éducation Nationale et à la Jeunesse attira l’attention des recteurs le 16 juillet :

« La loi du 2 juin 1941 qui a remplacé la loi du 8 octobre 1940 portant statut des Juifs présente des dispositions telles que certaines personnes, réputées non juives aux termes de la première loi, le deviennent aux termes de la seconde.
En particulier est réputé juif quiconque a deux grands-parents juifs et ne peut prouver qu’il appartenait, avant le 25 juin 1940, à l’une des autres confessions reconnues par l’État antérieurement à la loi du 9/12/1905 […] Les fonctionnaires de votre ressort qui tombent sous le coup de la loi nouvelle doivent cesser leurs fonctions le 15 août 19413. »

Le recteur de l’Académie de Rennes répondit par un « état néant ».

En complément au nouveau statut des Juifs, la loi du 21 juin 1941, réglait « les conditions d’admission des étudiants juifs dans les établissements d’enseignement supérieur », limitant leur nombre à 3 % des étudiants inscrits non juifs. À Rennes, les cinq étudiants juifs qui sollicitaient leur inscription, en 1941-1942, furent admis à la faculté des Sciences. Parmi eux, inscrit en licence, un étudiant de 36 ans, né à Kaunas, en Lituanie, naturalisé français depuis 1931, docteur en philosophie : Emmanuel Lévinas4.

L’École de médecine et de pharmacie reçut six dossiers de candidatures mais n’en accepta que trois. Décision surprenante puisque, avec 562 inscrits en juin 1941, l’application stricte de la loi lui accordait un quota de 17 étudiants juifs. Or, le seul candidat en médecine (un étudiant de 4e année) fut refusé, un étudiant en chirurgie dentaire fut admis mais deux furent refusés, un étudiant en pharmacie et une étudiante sage-femme, seuls candidats juifs dans leur spécialité, furent admis. Le malthusianisme des syndicats médicaux semble avoir trouvé là une loi à sa convenance. Plus libérale, la faculté de Droit admit ses trois postulants à la rentrée 1941, la faculté des Lettres ne faisant état que d’une inscription5.

Coïncidence ou état d’esprit, la faculté de Droit avait été l’objet, en février 1941, d’une note adressée par le préfet François Ripert au recteur d’Académie. Il y signalait : « La manifestation qui s’est produite au cours de Mme Lagarde à la faculté de Droit, à la suite du refus opposé par ce professeur de laisser afficher le portrait du Maréchal Pétain sans ordre spécial du doyen. »

Il n’y aurait donc eu que douze étudiants juifs à Rennes en 1941, nombre globalement très inférieur au numerus clausus dans une ville universitaire de cette importance. Il aurait dû y en avoir 13, mais un étudiant en sciences, d’origine roumaine, Wolf Goldenberg, avait été « obligé de quitter l’Université de Rennes par la Feldkommandantur au début de février ».

L’échange de notes le concernant, entre le doyen de la faculté des Sciences et le recteur d’Académie, fait allusion à une « affaire des placards » qui aurait fortement déplu aux autorités d’Occupation. Il semble que Wolf Goldenberg et quatre autres étudiants, non juifs, bravant le couvre-feu, aient collé des tracts, à plusieurs reprises, entre le 13 et le 23 décembre 1940. L’Université les sanctionna d’un mois d’exclusion mais la Feldkommandantur exigea, en outre, l’expulsion définitive de l’étudiant juif.

Nouveau statut, nouvelles interdictions professionnelles, quota réduisant, de façon drastique, l’accès à l’enseignement supérieur pour tous les Juifs de France, le Commissariat Général aux Questions Juives mettait en œuvre l’appareil législatif supposé assurer, au gouvernement de Vichy, une autonomie décisionnelle dans le cadre de la collaboration d’État annoncée par le Maréchal Pétain.

Une politique anti-juive française nécessitait que l’on donnât des gages aux occupants. On s’y employa, en Bretagne aussi, en réactivant des mesures existantes, à l’encontre des plus vulnérables, les Juifs étrangers, et en promulguant deux lois capitales. Illustrant le durcissement des persécutions vis-à-vis des étrangers, cette note du sous-préfet au commissaire spécial de Lorient, datée du 6 mai 1941 :

« Le gouvernement a décidé de faire application de la loi du 4 octobre 1940 sur les Israélites étrangers et de sanctionner le principe de cette mesure en procédant, dès maintenant, à l’internement de quelques Israélites étrangers choisis parmi ceux qui sont connus pour leur attitude contraire aux intérêts du pays ou qui se sont introduits illégalement en France, notamment depuis le 1er septembre 1939, ou encore dont l’absence de ressources les place en surnombre dans l’économie nationale.
Je vous adresse, en conséquence, la liste des Israélites étrangers en résidence dans l’arrondissement et vous prie d’examiner très attentivement la situation de chacun d’eux à l’effet de déterminer si certains entrent dans l’une des catégories sus-mentionnées… Je vous signale tout spécialement la famille Hanen, en résidence depuis peu dans le département. »

Un inspecteur principal du commissariat fut chargé de trouver « la catégorie susmentionnée » adéquate à la situation de cette famille. Sa réponse l’honore mais dut décevoir le sous-préfet. Il décrit une famille « hellène » de Salonique, arrivée en France en 1925, vivant à Paris puis, en août 1939, venant résider à Larmor-Plage. Le couple, Jacques Hanen et Esther Cohen, son épouse, avait trois enfants, deux filles de 19 et 16 ans, un fils de 22 ans :

« Le père exerçait la profession de marchand forain en bonneterie et tissus et vendait sur les marchés du Morbihan ainsi qu’à Quimperlé et Concarneau […] Comme ressources, il possède une voiture automobile Citroën qui lui servait à exercer son commerce et un stock de marchandises évalué à une trentaine de mille francs. Il semble d’autre part disposer de certains fonds lui permettant d’effectuer son commerce de forain qu’il a d’ailleurs cessé […]
Tous les membres de la famille Hanen sont honorablement connus à Larmor-Plage et font l’objet de bons renseignements à tous les points de vue. Ils se tiennent à l’écart de toute politique et n’ont donné lieu, depuis leur séjour dans la région, à aucune remarque défavorable au point de vue national. »

L’honorabilité de cette famille et la sympathie dont elle bénéficiait à Larmor-Plage ne furent manifestement pas ternies, aux yeux de l’enquêteur, par la condamnation infligée, au père et au fils, par le tribunal militaire allemand de Vannes, respectivement deux mois et un mois de prison, « pour avoir vendu à un militaire allemand une pièce de tissu qui avait un défaut de fabrication » !

Pour son supérieur hiérarchique, le commissaire spécial de Lorient, cette condamnation n’apparut pas non plus comme « contraire aux intérêts du pays ». Il transmit ce rapport au sous-préfet en soulignant que « la situation de la famille Hanen et les bons renseignements recueillis ne permettent pas, à mon avis, de faire application de la loi du 4 octobre 1940 aux intéressés ».

À l’arbitraire suggéré par la sous-préfecture (interner des Israélites « choisis parmi », « examiner très attentivement ») ces deux fonctionnaires de police opposèrent une enquête de voisinage et un ensemble de renseignements favorables aux victimes désignées, avant de conclure à l’inadéquation de la loi. Étincelle de légalité dans un système juridique inique. Lorsque, un an plus tard, l’administration française prêta main forte aux nazis pour perpétrer l’anéantissement des Juifs, l’honorabilité des Hanen ne leur fut plus d’aucun secours. Esther Hanen et ses filles arrêtées le 15 juillet 1942 furent déportées d’Angers par le convoi n° 8. Quatre mois plus tard, Jacques Hanen partait de Drancy dans le convoi n° 45.

L’échec du sous-préfet de Lorient illustre peut-être l’état encore embryonnaire de la législation antisémite de Vichy, au début de 1941, qui pouvait favoriser, localement, de la part de certains fonctionnaires, une interprétation libérale des consignes reçues.

Le Commissariat Général aux Questions Juives allait y mettre bon ordre. « La loi du 2 juin 1941 prescrivant le recensement des Juifs » fut promulguée au JO le même jour que le nouveau statut. Étendu à l’ensemble du territoire (zone occupée et zone sud), ce recensement actualisa les données recueillies en octobre 1940 pour la zone nord, tandis que l’exploitation de ses résultats, en zone libre, permettait, à partir de 1942, de livrer les Juifs aux nazis.

« La loi du 22 juillet 1941 relative aux entreprises, biens et valeurs appartenant aux Juifs » sonnait le glas des hésitations du gouvernement à adopter toutes les facettes de la politique antisémite allemande.

Recenser les Juifs, les exclure de la communauté nationale, les proclamer indignes de servir l’État, multiplier les interdits professionnels, passe encore. Attenter au droit à la propriété, élever la spoliation au rang de prérogative de l’État, chagrinait la conscience des ministres de Vichy, à moins qu’une telle décision ne leur fît craindre un ébranlement incontrôlable de l’édifice social.

Si, jusque-là, l’administration préfectorale avait prêté la main à l’éviction des commerçants et des industriels juifs, l’initiative avait été allemande. L’aryanisation, imposée par le Militärbefehlshaber in Frankreich dans ses deux premières ordonnances du 27 septembre et du 18 octobre 1940, n’avait pas trouvé d’écho dans le statut des Juifs du 3 octobre.

À partir de juillet 1941, la spoliation des Juifs fut, à part égale, affaire franconazie : le SCAP (Service de Contrôle des Administrateurs Provisoires), bientôt rattaché au Commissariat Général aux Questions Juives, vérifia et avalisa tous les dossiers d’aryanisation que lui transmettaient les préfectures ; l’administration allemande se contentant, le plus souvent, d’entériner sa décision pour accorder l’homologation finale de la vente.

Le second recensement des Juifs de Bretagne

En Bretagne, comme cette fois dans toute la France, occupée ou non, ce second recensement, décrété par le gouvernement du maréchal Pétain, concernait « Toutes personnes qui sont juives au regard de la loi du 2 juin 1941 portant statut des Juifs » (article 1er de la loi du 2 juin 1941 prescrivant le recensement des Juifs).

Le mode opératoire différait de celui adopté en octobre 1940. Chaque famille devait remplir un formulaire et le remettre à la préfecture ou à la sous-préfecture dont elle dépendait : « La déclaration est faite par le mari pour la femme et par le représentant légal pour le mineur ou l’interdit. »

En plus des renseignements concernant les personnes, une déclaration sur « l’importance et la situation des biens » était, cette fois, exigée. Elle anticipait la loi sur la spoliation qui ne fut promulguée que sept semaines plus tard.

Il semble toutefois que le gouvernement n’imposa pas un modèle-type de formulaire, si bien que les fiches déclaratives présentent des différences d’un département à l’autre ; la préfecture des Côtes-du-Nord les libelle ainsi :

juifs bretagne 20
Ascendants de la ligne paternelle : vos grands-pères jusqu’à la troisième génération étaient-ils de race juive ? Vos grands-mères [même formulation]

Ascendants de la ligne maternelle : [mêmes questions]
Grands-parents : vos grands-parents appartiennent-ils ou appartenaient-ils à la religion juive ?

Si vous êtes issus de deux grands-parents de race juive, apparteniez-vous à la religion juive le 25 juin 1940 ?
Conjoint : votre conjoint est-il juif ?

Au verso : Déclaration de biens : immeubles, terrains, valeurs mobilières, espèces, titres, rentes, participations dans des sociétés.

Spécification du commerce et de l’entreprise, chiffre d’affaires d’après la dernière déclaration d’impôts, valeur du stock de marchandises, revenu global. »

Les informations à fournir, concernant le patrimoine, étaient très détaillées, par contre aucune mention ne concernait les enfants.

Omission surprenante dans la mesure où l’article 1er de la loi du 2 juin exigeait « la situation de famille ». Le délai d’un mois prévu pour mener à bien cette opération s’avéra trop court et fut prorogé jusqu’au 1er août. Délai encore insuffisant dans certains départements comme l’Ille-et-Vilaine où le préfet reporta l’échéance au 10 du même mois.

Pièce maîtresse de la nouvelle législation élaborée par Xavier Vallat, ce recensement répondait aussi à une préoccupation immédiate des autorités, à savoir l’extrême mobilité des familles juives. En effet, le 15 avril 1941, la Feldkommandantur de Rennes avait demandé au préfet de la « tenir au courant des changements pouvant survenir au sujet des Juifs demeurant en Ille-et-Vilaine ». Sa réponse signalait une faiblesse du système de contrôle français :

« Vous m’avez demandé de vous tenir au courant des changements pouvant survenir au sujet des Juifs demeurant en Ille-et-Vilaine.
Je ne manquerai pas de vous fournir régulièrement les renseignements en ce qui concerne les Juifs de nationalité étrangère.
Quant aux Juifs possédant la nationalité française, aucune réglementation n’obligeant les Français à signaler leurs déplacements, je suis sans moyen pour connaître les changements de domicile (arrivées et départs) des Israélites français6. »

Légalisme de juriste ou, connaissant les sentiments anti-allemands du préfet Ripert, occasion saisie par un nationaliste, pas mécontent de pouvoir rappeler à un représentant de la puissance occupante, que ses exigences pouvaient se heurter au Droit français, quand les conventions d’armistice n’en avaient pas décidé autrement7. Quoi qu’il en soit, le piège n’était que partiellement refermé. Une plus étroite collaboration franco-allemande allait tenter d’y remédier.

Un bilan partiel du second recensement des Juifs en Bretagne

La plupart des fiches familiales, collectées par les préfectures, n’ayant pas été conservées, établir un état de la population juive de Bretagne, dix mois après le recensement d’octobre 1940, n’est possible que dans trois départements.

Dans les Côtes-du-Nord, les 63 fiches remplies et remises aux autorités, donnent un ordre de grandeur plausible comparable à une liste, utilisée le 14 octobre 1941, lors d’un contrôle des cartes d’identité. Celle-ci comportait, à l’origine, 87 noms dont 9 furent rayés pour cause de départ, il y eut un décès et 3 personnes furent reconnues non juives : une dame Blum, née Barret et un couple d’Eréac dont le mari était médecin.

Ainsi, les 74 Juifs présents en octobre 1941 témoignent qu’en un an les départs ont affecté les deux tiers de la population recensée en 1940. Ce phénomène, qu’avait laissé présager une première vague précoce de retour des « réfugiés » dans leurs régions d’origine, s’était donc amplifié en 1941, touchant les quatre secteurs précédemment localisés : 44 Briochins se reconnaissaient juifs en juillet 1941, dont 4 ne figuraient pas sur les listes d’octobre, soit une centaine de départs depuis Saint-Brieuc en quelques mois.

Sur les 50 Juifs de l’arrondissement de Dinan seuls 17 y résidaient encore. Une seule fiche à Guingamp, Julien Rosenberg, ancien chapelier hébergé chez un agriculteur à Glomel ; il ignorait tout de son ascendance et n’avait, lui-même, jamais pratiqué. Déjà résident en 1940, il ne s’était pas soumis au premier recensement. Une seule fiche également à Lannion (sur 14 inscrits en octobre 1940), signée d’une dame qui déclarait juifs ses deux grands-parents paternels mais avouait son ignorance quant aux autres.

Les réponses au questionnaire très détaillé relatif à la judéité des déclarants et de leurs ascendants, soulignent une attitude observée dans les deux exemples ci-dessus.

Si 9 personnes sur 10 se déclarent juives, beaucoup d’entre elles n’ont qu’une très vague connaissance des pratiques religieuses de leurs grands-parents. En fait, rares étaient ceux qui se préoccupaient de leur filiation avant que le législateur ne les y contraigne.

En Loire-Inférieure, une note, très succincte, sur la situation des Juifs au 1er juillet 1941, révèle que des « 716 Juifs ayant été inscrits dans le département » en 1940, il en restait 484, soit 232 départs (un peu moins du tiers8).

Tandis que les Côtes-du-Nord et la Loire-Inférieure perdaient une notable part de leurs minorités juives entre octobre 1940 et juillet 1941, l’Ille-et-Vilaine voyait la sienne s’accroître de 13 %, passant de 372 inscrits au recensement d’octobre à 420 en juillet 1941.

Ces 47 Juifs supplémentaires n’étaient pas tous de nouveaux résidents, car un certain nombre de familles présentes en 1940 n’avaient pas été enregistrées (parce qu’elles ne s’étaient pas présentées ou parce que leurs noms n’avaient pas été recopiés sur les listes). Il faut savoir qu’en Ille-et-Vilaine des déclarations avaient été prises sur des cahiers d’écoliers ou sur des feuilles volantes inutilisables en l’état. Elles durent être transcrites tantôt à la main, tantôt dactylographiées, toutes ces manipulations favorisant les erreurs.

Les documents analysés fournissent, pour 1941, des informations précises dans deux domaines : la répartition géographique et les déplacements, départs ou arrivées, autorisés (volontaires ou imposés), quelquefois clandestins.

Résidence des Juifs français et étrangers, en Ille-et-Vilaine, en juillet 1941

Trois pôles urbains, Rennes, Saint-Malo et Dinard, rassemblent 298 Juifs soit près des trois-quarts de la population juive du département. L’arrondissement de Redon héberge quelques familles réparties entre la sous-préfecture et la petite bourgade de Sainte-Marie. À Fougères est regroupée la totalité des Juifs de l’arrondissement.

Établie surtout dans les principales villes, cette population, soumise depuis des mois aux contrôles et tracasseries de l’administration, a commencé à se disperser en milieu rural, une quinzaine de villages et gros bourgs, dont la moitié située en couronne autour de Rennes, accueillant de une à quatre personnes.

Vision figée d’une situation éphémère, déjà modifiée au moment où étaient rédigées les listes supposées établir l’état des lieux.

L’efficacité administrative des préfectures était limitée par l’absence de personnel spécialement recruté pour s’occuper des affaires juives qui incombaient aux services de la 1re division, sans moyens supplémentaires.

Le préfet des Côtes-du-Nord s’en plaignait amèrement, dans un courrier du 13 janvier 1943, à la police de sûreté allemande. Or pendant l’année 1941 et encore les premiers mois de 1942, la mobilité des familles juives, établies depuis longtemps ou récemment arrivées en Bretagne, semble avoir pris de court une administration peu habituée à ce type de contrôles et mal armée pour y faire face.

Durant cette période, un certain nombre de Juifs, partis clandestinement, réussirent avec ou sans aide extérieure, à recouvrer un anonymat salvateur après s’être laissé prendre au piège des recensements.

juifs bretagne 21Résidence en Ille-et-Vilaine des Juifs français et étrangers en juillet 1941 (nombre de personnes par commune)

Mobilité intentionnelle ou imposée

Gagner la zone libre était évidemment l’objectif de nombreux clandestins.

Le ministre secrétaire d’État à l’Intérieur, Rivalland, rappela à tous les préfets de la zone occupée, le 15 décembre 1941, qu’ils devaient s’opposer au franchissement de la ligne de démarcation par les Juifs étrangers. Il justifiait l’envoi de sa circulaire en évoquant « la recrudescence des passages clandestins » et demandait à ses subordonnés de mettre en garde les contrevenants potentiels en diffusant, à nouveau, par voie de presse, les « mesures très sévères comportant des internements administratifs ».

Passant outre ces menaces, Raymond Blum et son épouse, de Rennes, choisirent ce mois de décembre 1941 pour « partir sans laisser d’adresse », franchir la ligne de démarcation et se rendre à Montluçon. Ils avaient pourtant fait une demande officielle de changement de résidence qui leur fut accordée… le mois suivant. Ce départ prématuré leur permettait de brouiller les pistes.

Il semble bien que l’administration de Vichy ne connut jamais leur nouvelle adresse qui n’apparaît que dans les archives concernant l’ISN (Impôt de Solidarité Nationale), établi par le Gouvernement Provisoire de la République, après la Libération. Combien de Juifs de Bretagne, à l’image de ce couple et de ses deux enfants, réussirent à déjouer la surveillance dont ils étaient l’objet ? Surveillance de plus en plus pointilleuse, au fur et à mesure qu’approchait le moment d’exécuter la décision d’anéantissement prise à Berlin au cours de l’été 1941 et dont la conférence de Wannsee allait préciser les modalités.

Se fondre à nouveau dans la population aryenne pouvait aussi être tenté, et fut parfois réussi, par une déclaration de perte (réelle ou fictive) des papiers d’identité portant la mention « Juif ».

Sur simple présentation d’un certificat, établi dans un commissariat de police, des préfectures établissaient un duplicata sans comparer l’identité du demandeur aux listes des Juifs recensés. À la suite d’une mise en garde de la Feldkommandantur de Nantes, en octobre 1941, ce moyen d’évasion fut rendu inopérant, sauf complicité des fonctionnaires, par des consignes prescrivant une vérification systématique.

Le contrôle des déplacements devint beaucoup plus sévère à partir de juillet 1941. Désormais, des « récapitulatifs mensuels des modifications à la liste des Juifs enregistrés » dans chaque département, furent établis par les préfectures et transmis aux autorités allemandes. Celles-ci avaient en effet exigé, le 21 juillet, de connaître « le 1er de chaque mois, toute modification qui pourrait intervenir dans le registre de contrôle des Juifs, telle que changement de domicile, changement de résidence ou décès9 ».

Maires, gendarmes, commissaires de police durent collaborer à la surveillance des Juifs, enregistrer leur départ de la commune de résidence et connaître leur destination pour les citoyens français ; se faire présenter l’autorisation de changement de résidence délivrée par la Feldkommandantur ou la Kreiskommandantur pour les étrangers. Ils durent également veiller à ce que tout nouvel arrivant fût enregistré à la mairie.

Les contrôles ne s’exerçaient pas seulement à l’occasion d’un changement de résidence. À partir de juillet 1941 les Juifs, mais aussi les étrangers et les apatrides non juifs, furent contraints de se présenter chaque semaine au commissariat, ou à la mairie des communes rurales, afin d’y signaler leur présence.

La Feldkommandantur du Morbihan, en instituant ces contrôles plus tôt, dès le 12 juin, avait d’abord exigé qu’ils fussent quotidiens. Elle se heurta, semble-t-il, à une fronde des maires que le sous-préfet de Lorient signala à la Kreiskommandantur. Beaucoup de municipalités ne se conformaient pas aux directives données. Mauvaise volonté pour certains mais, pour d’autres, défaillance technique liée, probablement, aux bombardements que Lorient avait commencé à subir. Le 21 juin, le maire de Carnac informa le sous-préfet qu’il était « dans l’impossibilité absolue de [le] renseigner journellement en raison de l’impossibilité dans laquelle nous sommes de pouvoir téléphoner à Lorient et à Vannes depuis plus de deux mois10 ».

Face à ces difficultés le préfet, par une circulaire du 9 juillet, avisait les maires et commissaires de police que « l’autorité supérieure allemande vient de décider que ce contrôle n’aura plus lieu qu’une fois par semaine ».

Cette sévérité accrue dans la surveillance des Juifs avait déjà stimulé l’imagination répressive du maire de La Baule.

En novembre 1940, alors que commençait, en Loire-Inférieure, l’apposition du cachet « Juif » sur les cartes d’identité, il avait proposé, faisant ainsi figure de précurseur, d’y joindre un papillon sur lequel on pourrait noter tous les déplacements.

En Ille-et-Vilaine, la première mise à jour, envoyée le 25 juillet 1941, ne concernait encore que les Juifs étrangers et comportait 23 noms. 8 Juifs avaient quitté le département dont un pour une « destination inconnue », départ illégal, concernant un étranger qui aurait dû solliciter une autorisation préalable. Il y avait eu 5 arrivées (4 à Saint-Malo, 1 à Fougères).

Les autres cas concernaient un changement de résidence dans le département, l’inscription de 3 épouses juives, omises sur les listes d’octobre, etc. Des rectifications mineures si on les compare aux informations apportées par les états mensuels suivants qui concernaient désormais tous les Juifs, français et étrangers.

Le récapitulatif envoyé le 16 septembre 1941 fait le point pour la période couvrant août et la première quinzaine de septembre dans chacun des quatre arrondissements.

Arrondissement de Rennes : 76 noms. 58 départs, dont 8 clandestins (de Juifs étrangers), 13 départs pour la zone sud, « sûrs » ou « probablement », 18 pour Paris, 12 vers diverses régions (Bordeaux, Tours…). Il y eut même un départ pour Bruxelles. Cinq nouveaux noms apparaissent dont celui d’une famille Lévy de 8 personnes, mais il s’agissait, semble-t-il, de changements de résidence à l’intérieur du département. Il n’y aurait eu, en fait, qu’un seul nouvel arrivant de Deauville. Cinq décès avaient eu lieu et un changement de domicile, sans quitter la ville, est signalé à Rennes.

Mais, surtout, pour la première fois, il est fait mention d’arrestations : 7 dont 4 « internements à Compiègne ». Trois autres, « sur ordre des autorités occupantes », avaient eu lieu à Saint-Malo et Fougères ; 10 pour l’ensemble du département. En cet été 1941, il pouvait s’agir de faits liés à des problèmes de droit commun (vols de matériel aux dépens de l’armée allemande, violation du couvre-feu), voire consécutifs à des actes spontanés et précoces de résistance, graffiti, tracts, tels ces « placards » qui valurent à un étudiant juif rennais d’être chassé de l’Université au mois de février. Les quatre « internements à Compiègne » se rattachent probablement à ce second cas de figure.

Dans l’arrondissement de Saint-Malo, la moitié de la population juive recensée en juillet 1941 vécut un changement de situation au cours de l’été. 69 partirent dont 40 « refoulés par ordre des autorités occupantes » et 16 clandestinement, « sans laisser d’adresse » ; parmi ces derniers, le Yougoslave Martin Halbreich, arrivé à Saint-Malo en mai 1940, quitta la ville « vraisemblablement au début du mois d’août 1941, pour une destination inconnue11 ». Seuls 13 départs (sur 69) avaient été à la fois volontaires et autorisés : 7 à destination de Paris, 3 vers Dijon et Périgueux ; la formule est plus ambiguë concernant les trois derniers qui « seraient retournés en Hongrie ».

Figurent ensuite 18 noms ajoutés lors du dernier recensement, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agissait de nouveaux arrivants ou d’anciens résidents oubliés en octobre 1940. Enfin, outre 5 décès survenus au cours du mois d’août, les noms de « 4 prisonniers de guerre en Allemagne », inscrits à tort en octobre, sont retirés des listes tandis qu’un doute est émis sur la judéité de six personnes qui n’auraient qu’un ou deux grandsparents juifs.

Si l’arrestation, par les « autorités occupantes », d’un jeune homme de 19 ans, Richard Lévy, ne donne lieu qu’à une brève mention sur le récapitulatif de septembre, une fiche de renseignements, rédigée par le commissariat de police le 11 novembre 1941, est plus explicite. Richard Lévy était un des sept enfants d’une famille établie à Saint-Malo depuis 16 ans. Le père, « bien considéré ainsi que toute sa famille, ne s’est jamais fait remarquer défavorablement tant par sa conduite, sa moralité, que par son attitude nationale ». Le fils aîné, Salomon, né en 1918, était « prisonnier de guerre » et Richard « actuellement détenu à Rennes, Boulevard Jacques Cartier, pour distribution d’un tract anglais ».

Confirmation du patriotisme de ces jeunes Juifs qui, sans se soucier de leur situation déjà si périlleuse, n’hésitaient pas à défier l’occupant nazi. Que penser, d’autre part, du rédacteur de ce rapport et du commissaire qui le signa ? Ils englobent toute la famille Lévy en un même jugement très favorable. Ils insistent sur son honorabilité et son « attitude nationale » avant de signaler l’esprit de résistance d’un de ses enfants. Il paraît peu probable que ces policiers n’aient pas vu la contradiction entre l’acte de Richard Lévy et « l’attitude nationale » qui relevait de l’esprit de collaboration avec l’Allemagne. L’attitude nationale supposait en effet l’adhésion à la politique prônée par le Maréchal Pétain et officialisée, après l’entrevue de Montoire avec Hitler (24 octobre 1940), lors du discours radiodiffusé au cours duquel il proclama : « […] j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration » (30 octobre 1940).

Une autre arrestation eut lieu, le 10 novembre 1941. Gaston Atlan, Français, né à Bougie en 1903, installé à Saint-Malo depuis de nombreuses années où il avait été cocher de fiacre puis marchand de primeurs, fut arrêté par la Feldgendarmerie, « après perquisition de son domicile12 ».

De juillet à septembre 1941, les trois-quarts des Juifs recensés dans l’arrondissement de Fougères quittèrent la Bretagne. Une famille de 7 personnes fut autorisée à passer en zone libre, une autre (8 personnes) retourna à Lille tandis qu’un couple rentrait à Valenciennes ; 2 départs en Mayenne et 1 à Paris réduisaient encore le nombre des résidents juifs parmi lesquels 2 arrestations, par « les autorités allemandes », furent suivies de transfert à Rennes.

La situation est plus stable dans l’arrondissement de Redon où ne sont signalés que 4 départs pour Paris.

L’ampleur des déplacements, durant ces six semaines de l’été 1941, est remarquable. 160 Juifs, soit environ 38 % de la population recensée en Ille-et-Vilaine, quittèrent le département.

Encore, jusque juillet, ne sont pas inclus les Juifs français qui n’étaient pas soumis à contrôle. Départs sous la contrainte pour 40 d’entre eux ; départs volontaires pour les autres. Parmi eux, 25 partirent sans laisser d’adresse, auxquels on peut ajouter ceux pour lesquels l’administration chercha à masquer l’échec de sa surveillance : les départs probables en zone sud et les 3 Hongrois qui seraient retournés dans leur pays.

Le nombre des nouveaux inscrits, 29 tout au plus, dont certains avaient simplement déménagé d’un arrondissement à l’autre, met en évidence un bilan très négatif. Départs, décès, arrestations, il ne restait plus guère, en septembre 1941, que 265 Juifs en Ille-et-Vilaine. Cette estimation admet une marge d’erreur compte tenu du flou des informations déduites des documents préfectoraux.

Une nouvelle fois s’impose l’image d’une administration quelque peu « dépassée », peut-être par manque de moyens, peut-être aussi par les réactions de cette minorité qu’elle devait contrôler.

Des familles dispersées, abasourdies par les contraintes et les interdits qui se multipliaient, par la perte de leur emploi ou de leur outil de travail, par le discrédit, le mépris dont les moyens d’information les accablaient. Pourtant, loin de se résigner, toutes celles qui le pouvaient, cherchaient à brouiller les pistes, comprenant que le seul moyen d’échapper à leurs persécuteurs était de disparaître. Sans appui, sans réseau d’entraide, déménager était une chance à tenter et beaucoup la tentèrent. Partir clandestinement, sans laisser d’adresse, ou ne pas se rendre à l’adresse indiquée aux autorités, les moyens étaient nombreux, le résultat incertain mais, manifestement, les préfectures peinèrent à maîtriser la situation dans les mois qui suivirent.

Novembre et décembre furent encore marqués, en Ille-et-Vilaine, par de nombreux départs. 53 en novembre, suivis de 21 en décembre, tous de l’arrondissement de Saint-Malo. Malgré le durcissement des contrôles, une famille de 4 personnes, Albert et Rosa Souroujon, de nationalité turque, et leurs enfants (le plus jeune avait 13 ans), « partent sans autorisation » (état mensuel de novembre). Après enquête, un rapport de police suggère qu’ils auraient pu quitter Saint-Malo le 5 novembre sans faire viser leur titre de séjour et « résideraient » à Paris dans le 18e arrondissement.

Mais, à l’origine de la plupart des départs de Bretagne à la fin de l’année 1941, il y eut la mesure d’expulsion des Juifs de la zone côtière. Les directives allemandes du 24 octobre 1941 ne concernaient d’ailleurs pas seulement les Juifs. Parmi les « personnes indésirables » figuraient : les personnes étrangères possédant la nationalité d’un État ennemi (sauf si elles résidaient, de façon ininterrompue, en France, antérieurement au 1er janvier 1937). Il s’agissait des Hollandais, Norvégiens, Polonais, Russes, Yougoslaves, Belges (mais « les Flamands ne sont pas soumis à l’expulsion ») ; les apatrides. C’est ainsi que « Lydie Lesner, réfugiée russe née à Pétrograd […] actuellement à Dinard, figure sur la liste des apatrides qui doivent avoir quitté la zone côtière avant le 10 novembre prochain. Cette personne n’a pu être touchée à Saint-Malo ». Le commissariat de Dinard devait donc la retrouver au plus vite afin de lui notifier son avis d’expulsion ; toutes les personnes émigrées d’Allemagne depuis le 1er janvier 1933 ; tous les Tchèques émigrés ultérieurement au 1er janvier 1938 ; tous les nomades ; tous les anciens légionnaires étrangers (le Malouin Raphaël Rosannes, turc, ancien légionnaire et juif, était concerné à double titre) ; tous les Juifs.

Les consignes transmises au sous-préfet de Saint-Malo par la Kreiskommandantur précisaient que « l’expulsion s’étend à toutes les personnes de sexe masculin ou féminin, âgées de 15 ans au moins. Nous ne nous opposons nullement à ce que les expulsés emmènent des enfants moins âgés appartenant à la communauté matrimoniale ».

Chaque personne ou chef de famille concerné dut signer un avis transmis par le commissariat : « M. ou Mme […] reconnaît avoir reçu de M. le commissaire de police notification des instructions de la Kreiskommandantur, en date du 24 octobre 1941, selon lesquelles je dois avoir quitté la zone côtière interdite d’ici le 10 novembre 1941. Je me présenterai au commissariat la veille de mon départ en vue de la régularisation de mes papiers d’identité13. »

Trente formulaires concernent des Juifs, mais le nombre des Juifs expulsés fut très supérieur ; les archives de la préfecture de Rennes font état de 68 départs dans le cadre de cette procédure. Quarante-et-un sont signalés « avec l’autorisation » de la Kreiskommandantur, 27 « à la suite des mesures de refoulement des Israélites prises le 22 octobre puis le 22 novembre 1941 par la Kreiskommandantur de Saint-Malo ».

On peut supposer que les premiers avaient déposé une demande de changement de résidence antérieurement à l’arrêté d’expulsion et qu’il n’avait donc pas été jugé utile de leur intimer l’ordre de partir.

Tous les Juifs, français et étrangers, étaient visés par cette décision.

Les premiers semblent avoir pu, toutefois, choisir de rester dans leur département de résidence. En décembre, 16 Juifs expulsés de Saint-Malo vinrent s’établir dans l’arrondissement de Rennes (Rennes, Hédé, Saint-Aubin-d’Aubigné, Sens-de-Bretagne). Ils étaient tous français.

Les étrangers, par contre, étaient soumis à un régime plus drastique. La Feldkommandantur de Nantes notifia au préfet « l’expulsion des nationaux étrangers de race israélite : La Baule se trouvant dans la zone côtière, en particulier dans la zone interdite, l’expulsion dans un département voisin est tenue pour absolument nécessaire. La Feldkommandantur vous invite à procéder vous-même à l’expulsion ».

Est-ce le préfet qui nota en marge : « Expulser et rendre compte14 » ? Autre témoignage de cette différence de traitement, la directive adressée au sous-préfet de Saint-Nazaire, selon laquelle il devait « assurer la stricte et immédiate exécution de ces instructions. Les étrangers devront être invités à se rendre, sans délai, dans un département voisin et non dans la partie autorisée du département ». Les principales destinations des Juifs malouins furent Paris pour 30 d’entre eux, la Sarthe (Le Mans) et la Mayenne (Laval) pour 17.

Une certaine nervosité semble avoir régné, parmi les responsables municipaux chargés de procéder aux formalités préalables à l’expulsion. En effet, une note, signée du maire de Saint-Malo et datée du 30 octobre 1941, accompagne une autre liste de 46 noms (dont les 30 signataires des reçus), Français et étrangers mêlés. Il donne des consignes précises au commissaire de police : « Inclus, veuillez trouver la liste des Juifs qui doivent quitter le territoire de la commune avant le 10 novembre 1941. Je vous prie d’aviser de suite les intéressés de leur expulsion. »

Or, la Kreiskommandantur le prit très mal et le fit savoir au sous-préfet qui, le 3 novembre, transmettait au maire le message signé du Kreiskommandant Burmeister :

« Il ne fallait qu’aviser les intéressés de leur expulsion imminente, la date exacte restait encore à indiquer par la suite. À l’encontre de ces instructions parfaitement claires [souligné dans le texte], certains maires ont invité les personnes tombant sous le coup de l’expulsion à quitter leur lieu de résidence avant le 10 novembre 1941. Je vous fais observer à ce sujet qu’aucun Juif et qu’aucun étranger ne doit changer de résidence sans l’autorisation de la kreiskommandantur. »

La date d’expulsion fut, effectivement, repoussée d’un mois et fixée au 8 décembre 1941.

Malgré l’arrivée de quelques nouvelles familles, la petite minorité juive du département continua à s’amoindrir tout au long de l’année 1941. Que pouvait-il rester alors des 420 personnes recensées en juillet ? Une « liste des Juifs en Ille-et-Vilaine le 24 janvier 194215 » ne mentionne plus que 204 noms, encore faut-il en déduire trois résidents de Dinan ; Paul et Angélie Lazare, Pauline Leibel dont, seules, les connaissances géographiques approximatives d’un secrétaire de préfecture justifient la présence dans cette liste. De ces 201 Juifs, français et étrangers, 105 habitaient Rennes, 45 étaient encore présents dans la zone littorale, la plupart à Saint-Malo et Dinard.

Bilan des expulsions de la zone côtière bretonne

Les mesures d’expulsion de novembre 1941 ne marquent donc pas la fin de toute présence juive dans les régions littorales bretonnes ; la réalité apparaît plus complexe. Si le nombre des expulsés est important, comme l’a montré l’exemple de la région malouine, la rigueur dans l’application des directives, par contre, se révèle localement très variable quand un différend naît entre deux échelons de l’administration militaire allemande, ou entre celle-ci et la préfecture.

L’antisémitisme des nazis ne les empêchait pas d’apprécier, à l’occasion, les qualités professionnelles des Juifs.

À Saint-Nazaire, Maximilien Sandor, Juif hongrois, ouvrier dans une entreprise de la ville, exécutait des travaux d’ébénisterie pour la Kriegsmarine qui obtint de la Kreiskommandantur que l’on surseoit à l’expulsion : « Il est le seul ouvrier connaissant l’allemand et ayant l’expérience professionnelle nécessaire pour achever le travail. » Le délai de grâce fut toutefois très court. Passé le 15 décembre, il fut refoulé vers Angers.

Les compétences, par ailleurs, d’un ingénieur juif de nationalité russe, devaient être encore plus utiles. Quand la préfecture de Nantes voulut l’expulser, il fit état d’un sauf-conduit de la Kreiskommandantur de Saint-Nazaire qui « l’autorise à séjourner dans la zone côtière pour la durée de son travail près des autorités allemandes ».

D’autres cas se présentèrent, ailleurs en Bretagne. En janvier 1941, le sous-préfet de Morlaix signala qu’un artisan de cette ville, « israélite, a repris son activité […] Il a produit une autorisation émanant de la Kreiskommandantur ». Le préfet du Finistère, prudemment, demanda l’avis de la Feldkommandantur de Quimper qui lui ordonna de fermer l’atelier. Nouveau courrier du sous-préfet, il s’était heurté au refus catégorique du Kreiskommandant qui, dit-il, « adresse un rapport dans ce sens à Monsieur le Feldkommandant16 ». Situation intéressante ici, puisque, au grand dam des fonctionnaires de Vichy, l’autorité allemande locale violait les lois françaises et les ordonnances du haut commandement sur l’interdiction faite aux Juifs de diriger une entreprise, et s’opposait à l’expulsion d’un Juif de la zone côtière interdite !

Ces cas, malgré tout, restent exceptionnels et il ne faudrait pas en déduire que les multiples interdits professionnels ou de résidence aient été appliqués de façon libérale. Il n’en demeure pas moins, qu’après le 8 décembre 1941, des Juifs vivaient encore dans la zone côtière. Jusque mai 1942, les états mensuels des modifications au registre des Juifs d’Ille-et-Vilaine, mentionnent des départs de l’arrondissement de Saint-Malo. Trente pour le seul mois de mars, dont 12 « partis sans autorisation ». Ces derniers sont supposés être allés à Paris ou la région parisienne, sauf quatre dont la destination est inconnue.

Plus surprenant, ces mêmes états enregistrent des arrivées ; en mai 1942, M. et Mme Hirsch viennent résider à Paramé, venant de Paris. Étaient-ils déjà accompagnés de leur fils de 19 ans ? Le père et le fils furent arrêtés le 18 août 1943 à Saint-Servan. Le motif officiel était qu’ils « ne portaient pas l’insigne juif ». Pour cette année 1943, d’ailleurs, le commissariat de Saint-Malo signale huit autres arrestations de Juifs français et étrangers qui étaient restés, jusque-là, dans la ville de façon, semble-t-il, tout à fait licite.

En Loire-Inférieure, dans l’arrondissement de Saint-Nazaire, la présence juive postérieure à l’arrêté d’expulsion est tragiquement évoquée dans les rapports concernant la rafle de juillet 1942 qui concerna 66 Juifs dont 51 Français. Dans ce département, c’est le « vent printanier », et non l’expulsion de décembre 1941, qui vida la zone côtière de ses Juifs. À partir du 16 juillet, il n’en restait plus que 5 : 3 à Saint-Nazaire, 1 au Pouliguen, 1 à l’hospice de Pornic17.

Dans les Côtes-du-Nord aussi, le second semestre de 1941 vit se succéder les départs, volontaires ou imposés par des mesures, individuelles ou collectives, d’expulsion ou d’internement administratif au camp de La Ferté Bernard, dans la Sarthe. Cette dernière décision frappa 8 résidents au cours de l’année 1941, dont une famille de citoyens britanniques (un couple et leur enfant de 4 ans).

L’état mensuel de janvier 1942 ne contient plus que 47 noms (3 enfants d’un couple mixte de Dinan, encore considérés comme juifs sur cet état, allaient être, finalement, rayés de la liste). Saint-Brieuc, qui pourtant était inclus dans la zone interdite, signala la présence de 14 Juifs et une vingtaine continuait à résider dans les communes du littoral : 3 aux Sables d’Or, 7 à Saint-Quay-Portrieux, 2 à Saint-Cast.

Cette population réduite resta stable jusque mars 1942, date d’un troisième recensement dont les formulaires furent envoyés aux maires par la préfecture. Il donna lieu, comme souvent, à l’établissement de statistiques déjà caduques lorsqu’elles étaient transmises à l’échelon administratif supérieur.

En effet, quand la préfecture des Côtes-du-Nord en fit parvenir les résultats au ministre de l’Intérieur, le 17 avril, elle mentionna les 47 Juifs français dont la présence était signalée chaque mois depuis janvier 1942 et y ajouta 2 Juifs étrangers (un Russe et un Irakien). En réalité, au cours de ce même mois d’avril, 18 personnes avaient été contraintes de quitter la zone interdite du département ; 7 expulsées vers la Sarthe, « près du Mans », 9 autres qui durent quitter Saint-Brieuc par suite d’ordres « donnés par les autorités allemandes18 ».

C’est en mai que les derniers Juifs de Saint-Brieuc partirent. Une lettre du commissaire de police au préfet, datée du 26 mai, l’informa qu’aucun rapport ne serait plus envoyé concernant les Juifs car, depuis l’application des dernières mesures d’interdiction de résider en zone côtière, tous les Israélites étaient partis. Certains, pourtant, y demeuraient encore, à l’insu des services officiels. Au moins deux, peut-être davantage qui avaient échappé aux recherches.

À l’instar de Rosa Rubinstein dont l’odyssée, à Rennes, a été relatée, Aron Ryse, dit Ryza, né à Varsovie en 1909 et domicilié à Saint-Brieuc, rue du Combat des Trente, choisit intuitivement la clandestinité dès octobre 1940. Son nom ne figure sur aucun des recensements, ses papiers d’identité ne portaient pas le « JUIF » fatidique. Son anonymat eût été complet s’il n’avait pas fait l’objet d’une mesure de naturalisation en décembre 1939. En application de la loi du 22 juillet 1940, relative à la révision des naturalisations « intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité », Aron Ryze fit, en décembre 1941, l’objet d’une enquête des services des Renseignements Généraux. Après avoir travaillé comme interprète au camp d’aviation de la Luftwaffe, à « Plaine haute » près de Saint-Brieuc, il avait abandonné cet emploi, pour ne plus travailler avec les troupes d’Occupation, précise la note des RG. Devenu voyageur de commerce, il prospectait pour la Maison du duplicateur de Rennes.

Dans son rapport au Garde des Sceaux, le préfet reprit les résultats de l’enquête de police et donna un avis favorable au maintien de la nationalité française à M. Ryze « dont le loyalisme envers notre pays ne doit pas être suspecté ». Une seconde enquête eut lieu, en mai 1942, qui portait sur la conduite et la moralité de l’intéressé ; elle fut suivie d’un second avis favorable du préfet, transmis cette fois à la Direction Générale de la Police Nationale.

Pour les enquêteurs des RG et pour la préfecture, Aron Ryze était, jusque-là, un étranger naturalisé et rien d’autre. Aucun de ces services, semble-t-il, ne le soupçonnait d’être juif et, de ce fait, en situation illégale à plus d’un titre : résidant encore à Saint-Brieuc, donc en zone interdite, non inscrit sur les divers recensements, exerçant une profession interdite le mettant en contact avec des Aryens.

Que se passa-t-il dans les semaines qui suivirent pour que, le 26 juin, la préfecture ordonne de lui remettre les trois étoiles jaunes?

L’initiative d’un nouvel acteur fut déterminante. Le commissaire de police de Saint-Brieuc, chargé de lui remettre les étoiles, l’arrêta. L’ordre ne lui en avait pas été donné, tout au moins par la préfecture et aucune allusion n’est faite à une quelconque intervention des autorités allemandes. Il rendit compte au préfet de l’interrogatoire auquel il avait procédé. Aron Ryse reconnaissait que ses grands-parents étaient de confession israélite mais déclarait s’être fait baptiser quelques jours avant son mariage, célébré à Saint-Brieuc le 13 juin.

Aux questions relatives à l’illégalité de son comportement, il répondit, avec bon sens, sang froid ou ironie, que les inscriptions, lors des recensements, l’auraient « beaucoup gêné dans sa situation ».

Le commissaire l’inculpa pour n’avoir pas déclaré qu’il était juif et pour séjourner dans la « zone côtière, lieu absolument interdit ». Sans attendre les directives préfectorales, le commissaire de Saint-Brieuc avisa le chef de la Sicherheitspolizei qui ordonna aussitôt que Ryze fût maintenu en état d’arrestation jusqu’à nouvel ordre.

Le préfet engagea alors une très inhabituelle démarche. Il tenta de faire transférer Aron Ryze dans « le camp de Juifs le plus proche » et une note de son cabinet suggérait un internement « au moins provisoire […] au camp de Châteaubriant, à moins que Monsieur le préfet ne décide de confier au parquet le soin de régler son sort ». Il cherchait clairement à confier Aron Ryze à l’administration et à la Justice françaises pour le préserver d’une intervention directe du SD.

Un dossier complet résume l’échec de l’entreprise, il contient une lettre au SD, l’informant du transfert du prisonnier, seule la date était laissée en blanc ; une lettre au préfet de l’Oise pour un éventuel transfert à Compiègne (sans doute au cas où l’option « Châteaubriant » eût échoué) ; une lettre à la Feldkommandantur de Saint-Brieuc ; enfin, une lettre datée du 2 juillet où le préfet informait le ministre de l’Intérieur que « Monsieur Fenske, chef de la police allemande (avait demandé de faire procéder) immédiatement à l’internement de Ryze à Compiègne ». Les pièces de ce dossier sont regroupées dans une chemise « lettres non expédiées ».

Est-ce là une intervention visant à sauver un Juif des griffes de la police allemande ou seulement le témoignage d’une lutte de préséance entre l’administration préfectorale et les autorités locales d’Occupation, la première cherchant à préserver son autorité dans une affaire où était impliqué un ressortissant français ?

Le 9 juillet 1942, le commissariat informa le préfet que « les autorités allemandes sont venues prendre possession de Ryze Aron pour l’emmener dans un camp de Juifs ».

Quelques mois plus tard, le 6 février 1943, le Garde des Sceaux pria le préfet d’informer M. Ryze que la nationalité française lui avait été retirée. Le préfet transmit au commissaire de police afin qu’il en avise l’intéressé, celui-ci devant lui remettre tous ses papiers d’identité française. Le préfet et les membres de son cabinet avaient-ils déjà oublié ? Le commissaire avait meilleure mémoire qui répondit que Aron Ryze avait été emmené par les Allemands et que « depuis lors aucun renseignement sur son compte ne nous est parvenu19 ».

Autre parcours pour un même destin. La famille Lévy : le père, Maurice, la mère, Suzanne et leurs deux fils Raymond et Jean, étaient inscrits sur le registre du recensement d’octobre 1940 de Saint-Brieuc. Ils se soumirent aux directives concernant les papiers d’identité puis, en 1941, Maurice Lévy dut renoncer à sa profession de voyageur de commerce. Son entreprise, une fabrique de savon, le garda comme ouvrier. Ils avaient donc subi, comme des milliers de Juifs de France, cette législation qui faisait d’eux des lépreux. Pourtant, en juillet 1941, aucune fiche du second recensement ne porte leur nom. Étaient-ils « partis sans laisser d’adresse » ? Désormais la famille Lévy ne faisait plus partie des Juifs de Saint-Brieuc.

Ils étaient pourtant restés dans la ville, se bornant à déménager. Ils vécurent deux ans sans que quiconque les importunât. Deux ans pendant lesquels il leur fallut régulièrement faire renouveler leurs cartes d’alimentation, leurs cartes textiles et, chaque fois, présenter une carte d’identité. Suzanne Lévy devait s’en charger car, négligence ou connivence, la municipalité de Plaintel lui avait délivré une carte vierge de tout cachet compromettant. Restait le patronyme.

Toutes ces formalités ennuyeuses mais banales pour les autres, les Aryens, avec quelle appréhension devaient-ils les accomplir, surtout après que l’expulsion fût effective.

Pendant plus d’une année, 14 mois exactement, ils vécurent dans une ville officiellement sans Juif. Maurice Lévy côtoyait chaque jour ses collègues de travail qui ne pouvaient pas ignorer pourquoi cet ancien voyageur de commerce avait dû renoncer à représenter l’entreprise. Voisins et commerçants les connaissaient sous leur véritable nom ; complicité de certains, indifférence des autres, cela suffisait à protéger des vies. Il eût suffi d’un seul antisémite habitant la « rue du 71e RI » où, au n° 4, logeait la famille Lévy, pour briser le charme.

Le 28 juin 1943 un visiteur se présenta « de mise très correcte mais d’allure insolente20 ». Il s’agissait du délégué régional du Commissariat Général aux Questions Juives. Comment avait-il retrouvé la trace de ces fugitifs ? Une indiscrétion, une dénonciation ? C’est le seul point qui reste obscur car le rapport qu’il rédigea, une fois rentré à Rennes, a la froide précision du « crime de bureau » :

« CGQJ – Rapport n° 106-X, délégué régional.
Rennes le 28 juin 1943
Affaire LEVY Maurice
Lieu : 4 rue du 71e RI à Saint-Brieuc.
Origine : Information de la délégation.
Objet : Déterminer le caractère racial des intéressés.
Maurice LEVY né le 6 juin 1890 à Puttelange
LEVY née JACOB Suzanne née le 25 août 1895 à Paris.
2 enfants : Raymond né le 6 août 1925 à Paris
Jean né le 12 novembre 1928 à Paris
Enquête : Nous avons enquêté sur le nommé LEVY. Il travaille dans une fabrique de savon où il était employé avant comme voyageur de commerce.
Sur sa carte d’identité figure la mention « JUIF » mais il ne porte pas l’étoile et n’était pas inscrit sur les livres de police de Saint-Brieuc.
Il nous a déclaré être de religion juive et avoir été circoncis.
Nous avons également interrogé son épouse, laquelle possède une carte d’identité délivrée par la mairie de Plaintel mais où la mention « JUIF » ne figure pas.
Les deux enfants auraient été baptisés il y a environ 10 ans. L’aîné, Raymond, travaille comme apprenti architecte chez Monsieur Rolland à Saint-Brieuc, et le deuxième fils, Jean, se trouve dans une ferme près de Plaintel.
Étant donné qu’il s’agissait de Juifs 100 % nous avons mené le père et la mère au commissariat de police le plus près et signalé à la police de sûreté allemande le lieu de travail des deux enfants.
Au cours de la journée, la Sicherheitspolizei a incarcéré le père LEVY et son épouse ainsi que le fils Raymond. Quant au deuxième fils, Jean, la police de sûreté allemande n’a pas pu le découvrir à Plaintel.
Conclusion :

Maurice LEVY est un Juif déclaré mais ne porte pas l’étoile et n’observe aucune ordonnance allemande relative aux Juifs.

La Juive LEVY née JACOB ne s’est pas déclarée et a reconnu être de race juive.

Les enfants […] ayant quatre grands-parents juifs sont à considérer comme juifs même s’il était établi qu’ils auraient reçu le sacrement du baptême catholique.

En conséquence, nous demandons l’internement de toute la famille LEVY.
Le délégué régional
X…
Destinataires : S.E.C. Paris
Sicherheitspolizei Rennes
Sicherheitspolizei Saint-Brieuc
Préfecture des Côtes-du-Nord
Archives21. »

Après que Jean eût été retrouvé et arrêté, les époux Lévy et leurs deux fils, transférés à Drancy étaient déportés à Auschwitz par le convoi n° 58 du 31 juillet 1943.

Au mois d’octobre, la Feldkommandantur de Saint-Brieuc avisa la préfecture que les scellés apposés sur l’appartement des Lévy étaient définitivement levés et que l’appartement pouvait être loué.

Marginalisation des Juifs et rapine, la confiscation des postes de TSF

Parmi les multiples mesures discriminatoires qui frappèrent les Juifs au cours de l’année 1941, la confiscation des postes de TSF visait-elle à les priver d’une possibilité d’accès aux émissions de la BBC ? Il est vrai que, malgré les systèmes de brouillage qui les rendaient souvent inaudibles, « Les Français parlent aux Français » eurent une audience certaine, dans l’opinion publique urbaine tout au moins, la radio étant encore fort peu répandue dans les campagnes.

Un autre objectif pourrait avoir dicté cette décision : les glorieux officiers du Reich, ravalés au rang de vulgaires pillards impécunieux, venant faire leur choix dans les stocks de postes livrés aux Feldkommandanturen par les préfectures.

L’ordonnance du 13 août 1941, « portant confiscation des postes de TSF appartenant aux Juifs », ne fut pas aussitôt suivie des consignes d’exécution. À Rennes, ce silence semble avoir mis le chef de la 1re division de la préfecture, chargé des questions juives, dans tous ses états. Le 1er septembre, il envoya une employée du bureau des interprètes s’informer auprès de la Feldkommandantur. Il lui fut répondu que « les Allemands ont été avisés que les autorités françaises recevraient directement les instructions du délégué du gouvernement français. Ils ne connaissent pas le délai, la Feldkommandantur n’étant pas chargée de l’exécution22 ».

Les directives enfin arrivées, la collecte put commencer, les Juifs étant invités à apporter leurs récepteurs dans les commissariats.

Cette opération, en Ille-et-Vilaine, s’acheva à l’automne, entrecoupée de mouvements d’impatience de l’administration allemande qui, en septembre puis en octobre 1941, aurait aimé savoir « combien d’appareils de TSF ont été confisqués aux Juifs ». Le 5 novembre, enfin, le préfet pouvait répondre : « Je vous informe que 27 postes récepteurs de TSF appartenant à des Juifs sont actuellement déposés à la préfecture d’Ille-et-Vilaine. D’autre part, quatre de ces postes ont été réquisitionnés directement à Dinard par les autorités allemandes. »

Mieux pourvus que leurs camarades des Côtes-du-Nord qui n’avaient pu « prendre livraison » (c’est l’expression utilisée dans la note de la préfecture de ce département en avril 1942) que de 8 postes, les services allemands rennais firent preuve de magnanimité : « Feldkommandantur de Rennes, 1er avril 1942 – Je vous prie de bien vouloir veiller à ce que tous les appareils de TSF de Juifs, remis à vos services, soient livrés à la Feldkommandantur [Hôtel Duguesclin] à Saint-Brieuc. » C’est alors que commencèrent les tribulations d’un poste de radio aryen que l’on avait cru sémite.

Le sous-préfet de Saint-Malo posa un problème délicat au préfet d’Ille-et-Vilaine :

« Madame A. possède un appareil de TSF de marque “Ondia”. Cet appareil a été enlevé par les soins du commissaire de police de Paramé du domicile des époux A. et déposé à ce commissariat. Monsieur A. a fait savoir qu’en raison de sa situation très spéciale d’Aryen marié à une Juive, il aurait obtenu l’autorisation de la Kommandantur de Saint-Malo de garder cet appareil. Mais il n’a pas pu présenter une autorisation écrite. »

L’affaire était grave et la préfecture de Rennes n’entendait pas endosser la responsabilité d’une décision erronée. C’était au Feldkommandant de dire le Droit : « En raison de la race aryenne du mari, la Kreiskommandantur de Saint-Malo aurait accordé à l’intéressé l’autorisation de conserver son appareil récepteur de TSF ; je vous serais obligé de bien vouloir me faire connaître votre décision. »

Entre temps l’autorisation écrite de la Kreiskommandantur de Saint-Malo parvint au préfet qui consentit à faire restituer le précieux poste à Monsieur A. (mais pas à Madame). Il fut tout à fait rassuré, quelques jours plus tard, lorsqu’un courrier du Sicherheitsdienst approuva cette restitution.

Autour de ce poste, afin de décider s’il tombait ou non sous le coup de l’ordonnance du 13 août 1941, il avait fallu qu’interviennent pas moins de quatre échelons administratifs français et allemands. On ne saura jamais si Monsieur et Madame A. profitèrent de cette indulgence pour écouter plus volontiers la BBC que Radio Paris.

Ces fonctionnaires français et leurs homologues allemands débattirent ainsi du sort de ce poste de radio entre le 15 juillet et le 3 août 1942. Les mêmes avaient fixé, un mois plus tôt, les modalités de distribution des étoiles jaunes dans le département et veillaient au bon déroulement de la première rafle qui, elle aussi, nécessitait une parfaite collaboration des services. Madame A., juive française, mariée à un aryen, n’était pas encore menacée.

Les ultimes mesures d’exclusion et de surveillance avant la Shoah

Déposséder les Juifs de leurs moyens d’existence

C’était bien de cela qu’il s’agissait lorsque, le 26 avril 1941, la « 3e ordonnance du commandement militaire allemand en France relative aux mesures contre les Juifs » publia la liste des nouveaux interdits professionnels.

Les Juifs furent alors exclus du commerce de gros et de détail, de la restauration et de l’hôtellerie, des assurances, des entreprises immobilières. Il leur fut interdit d’exercer les fonctions de courtiers, de représentants ou voyageurs de commerce.

Le titre II de cette ordonnance précisait que : « Dans aucune entreprise les Juifs ne devront plus être occupés comme employés supérieurs ou comme employés en contact avec le public. ».

La loi de Vichy, du 2 juin 1941, reprit, dans ses articles 4 et 5, tous ces interdits et en peaufina la liste et les modalités d’application :

« Art. 4 – Les Juifs ne peuvent exercer une profession libérale, une profession commerciale, industrielle ou artisanale, ou une profession libre, être titulaires d’une charge d’officier public ou ministériel, ou être investis de fonctions dévolues à des auxiliaires de justice, que dans les limites et les conditions qui seront fixées par décrets en conseil d’État. »

Ces décrets ne tardèrent pas à toucher les avocats, les notaires, les médecins, les pharmaciens, les dentistes…

La condition des médecins juifs d’Ille-et-Vilaine est connue grâce aux archives des syndicats médicaux auxquels succède, fin 1940, le conseil de l’Ordre des médecins. Leur très petit nombre ne les avait pas mis à l’abri, davantage comme étrangers que comme Juifs, de la vindicte de leurs confrères, au cours des années trente. Au début de l’année 1941, quatre d’entre eux firent l’objet d’enquêtes de la préfecture (inspection départementale de l’hygiène) qui envoya leurs dossiers, pour avis, au président du conseil départemental de l’Ordre. Il s’agissait de décider de leur admission dans l’Ordre des médecins français.

Pour deux d’entre eux, l’avis du conseil fut favorable. L’un était ce médecin de Romillé dont l’attitude particulièrement courageuse, en tant que médecin militaire, lors des combats de Montbéliard, en 1940, lui avait valu une citation. L’autre, médaillé militaire et croix de guerre de la Première guerre mondiale, était établi à Gévezé depuis 1914. Tous les deux étaient naturalisés français. Le conseil départemental de l’Ordre donna, par contre, un avis défavorable concernant deux médecins roumains, l’un de Dol, l’autre de Guipry. Seul le premier fut frappé d’interdit dès février 1941.

Le sort de ces médecins autorisés à exercer, ne semble pas avoir été affecté par les nouvelles dispositions contenues dans la loi du 2 juin 1941. Ce n’est qu’en mars 1942 que le médecin de Romillé et son confrère de Guipry reçurent de la préfecture la directive suivante : « Il vous appartient de faire une déclaration écrite au conseil de l’Ordre certifiant que vous vous trouvez au nombre des personnes définies à l’article 1er de la loi du 2 juin 1941 portant statut des Juifs. » Déclaration qu’ils étaient invités à faire « de toute urgence ». Le docteur A., de Romillé, semble avoir hésité quant à la réalité de sa judéité, au point de demander l’avis du président de l’Ordre départemental qui lui répondit le 17 mars :

« Mon cher confrère,
J’ai l’honneur de vous accuser réception de la lettre que vous m’avez adressée, aux termes de laquelle et d’après la conversation que j’ai eue avec le docteur J., vous êtes juif, au sens légal du mot, comme ayant deux grands-parents juifs et que vous êtes veuf d’une dame également juive.
Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués23. »

En mars 1943, le médecin inspecteur de la santé d’Ille-et-Vilaine estima « définitivement réglée » l’admission, dans l’Ordre des médecins, des deux praticiens juifs naturalisés français à qui « a été reconnue la qualité de combattant ».

Le médecin de Guipry, par contre, autorisé à titre provisoire, devait refaire un dossier. Il n’en eut guère le loisir car, lorsque ce courrier parvint au président de l’Ordre, il n’exerçait plus à Guipry. Le 9 octobre 1942, grâce, semble-t-il, à la complicité des gendarmes locaux chargés de venir l’arrêter, il avait disparu de son domicile, parti « pour une destination inconnue ». L’autre médecin roumain de Dol, arrêté le même jour et transféré à Rennes, réussit à s’enfuir avant qu’on ne l’emmène à Drancy.

1D’autres médecins juifs continuèrent à exercer après le 2 juin 1941. En Loire-Inférieure, à Rezé, le docteur Zeiler, naturalisé en 1937, écrivit au préfet, le 14 février 1942. Il demandait l’autorisation de circuler entre 20 heures et 6 heures du matin, période où il était interdit aux Juifs de quitter leur domicile, pour pouvoir répondre, éventuellement, aux appels de ses patients. Le préfet transmit sa requête à la Feldkommandantur de Nantes. Dans la nuit du 23 au 24 février, Henri Zeiler fut arrêté par les gendarmes de la brigade de Mauves-sur-Loire, ainsi qu’un autre Juif de la commune, Adrien Monteux. Si l’arrestation de ce dernier se déroula sans incident, celle du docteur Zeiler provoqua un mouvement de protestation.

Une pétition circula, demandant sa libération et son retour à Rezé. Elle recueillit 344 signatures avant d’être remise au maire, le 4 mars, qui la transmit au préfet. Solidarité populaire envers un Juif ou manifestation d’estime envers le médecin ? Son beau-père, Paul Foulon, exprima son incompréhension : « Aucune raison, aucun motif […] Il est inhumain de retenir en prison un docteur auquel on ne peut rien reprocher », écrivait-il au préfet, le 10 avril.

1Pourquoi, en février, cinq mois avant que ne se déchaîne la Shoah, ce médecin, Français marié à une non juive, autorisé à exercer, fut-il arrêté, maintenu en détention au camp de Compiègne avant d’être finalement déporté ?

L’irrationnel côtoie l’organisation la plus méthodique dès les prémices du crime de masse.

À la Libération, Paul Foulon chercha à faire la lumière sur les conditions d’arrestation de son gendre. Il souleva alors un problème que l’on retrouve maintes fois, à la lecture de procès verbaux d’arrestations dans différents départements. Mettant en cause la coopération de la gendarmerie française à cette arrestation, il soulignait « [qu’il] serait intéressant de savoir à quelle heure elle a été informée et par qui cet ordre a été donné […] car si un certain temps avait existé entre la connaissance de l’ordre d’arrestation et l’accompagnement de l’Allemand, les gendarmes auraient pu prévenir mon gendre24 ».

Si l’exclusion professionnelle frappa très diversement les médecins, provoquant des articles vengeurs dans L’Heure bretonne25, l’application de la loi semble avoir été beaucoup plus rigoureuse à l’encontre des autres professions concernées. Les voyageurs de commerce, du fait de leurs déplacements et de leurs contacts avec une clientèle aryenne, furent l’objet de contrôles précoces. Le 11 juillet 1941, le préfet des Côtes-du-Nord répondit au Service de Contrôle des Administrateurs Provisoires, qui lui avait demandé de faire le point sur l’application des mesures d’aryanisation dans son département ; les ex-commerçants juifs n’exerçaient désormais aucune profession,

« à l’exception toutefois du nommé Fenster Léo, demeurant à Saint-Brieuc, 6 rue Cardenoual, que Monsieur le commissaire de police m’a signalé comme représentant de commerce pour le compte de la Société nouvelle d’entreprises électriques, à Saint-Brieuc.
Par lettre du 9 juillet […] j’ai prié Monsieur le commissaire de police de rappeler au directeur de cette firme qu’aux termes de l’ordonnance allemande du 26 avril 1941, il est interdit aux Juifs d’exercer, depuis le 20 mai dernier, les activités économiques suivantes : intermédiaires pour transactions sur marchandises et prestations industrielles [agents, courtiers, représentants…]26 ».

À la même époque et dans la même ville, Maurice Lévy, lui aussi représentant de commerce à Saint-Brieuc, n’avait pu rester dans son entreprise de savonnerie qu’à condition d’être muté à un poste de production, sans relation avec les clients ni les fournisseurs. Un sort identique était réservé, à Rennes, à Raymond B. qui, privé d’emploi et chassé de son appartement de l’avenue Louis Barthou, réquisitionné, en novembre 1941, sur ordre de la Kreiskommandantur, partit avec sa famille, le mois suivant, pour Montluçon.

Trouver un emploi de substitution semble avoir été particulièrement difficile pour les petits commerçants spoliés. Certains, peu nombreux, tentèrent de poursuivre une activité devenue illicite, courant le risque d’être découverts lors d’un contrôle de police ou d’être dénoncés. Plusieurs cas se présentèrent en Loire-Inférieure, en mai 1941.

La Feldkommandantur ayant demandé à la préfecture de vérifier « l’exécution de l’interdiction d’exercer une profession », la gendarmerie signala, dans un premier temps, deux cas découverts à la suite de dénonciations : une dame Lendmilla S. qui avait essayé de survivre en louant des chambres meublées ; un horloger de Pornichet qui avait continué à exercer son métier en dépit de la loi. Chaque fois la Feldkommandantur exigea les noms des « témoins » que lui transmit le préfet. « Monsieur X., agent de police à Saint-Marc, peut certifier que Lendmilla S. a exercé le métier de logeuse après le 20 mai 1941 ». Deux « témoins », une employée de commerce et un commerçant, accusèrent l’horloger de Pornichet.

La police municipale de Nantes menant de son côté une enquête fructueuse, découvrait quatre Juifs qui continuaient à pratiquer, soit un petit commerce de bonneterie, pour trois d’entre eux, soit une activité de transport pour le quatrième. Celle-ci fut à l’origine d’une polémique entre la Feldkommandantur et la préfecture. En effet, Léon B., fut arrêté pour infraction à « l’ordonnance qui interdit aux Juifs de travailler ».

Prouvant que le formalisme et l’arbitraire peuvent aller de pair, la Feldkommandantur demanda, selon son habitude, des témoins. Exigence regrettable car, les témoins signalèrent, ce qui avait échappé aux policiers, que le transporteur n’était pas Léon B. mais son fils, Lionel. Cela changeait tout, car Léon B., juif, eût été en infraction, tandis que Lionel, dont la mère était aryenne, n’avait que ses deux grands-parents paternels juifs. Il n’était donc pas juif « aux yeux de la loi » et avait le droit de conduire la camionnette familiale. C’était tout au moins le point de vue de la préfecture qui suggéra que Léon B. fût libéré27.

1Réduits aux rares emplois autorisés par les rigoureux critères des ordonnances allemandes et des lois de Vichy, menacés de la maison d’arrêt, ou d’un camp d’internement administratif, s’ils s’aventuraient à exercer un emploi prohibé, beaucoup de Juifs connurent une existence difficile.

Un rapport du commissariat de police de Paimpol, en septembre 1941, rendait compte de la situation précaire de « Myriam Mizrahi, née Cohen ». Cette jeune femme, née en 1905, était turque, immigrée en France, avec son mari, en 1924. Le couple tenait un petit commerce de chaussures à Paimpol. À la déclaration de guerre, son mari s’engagea et, à l’issue de l’armistice, demeura bloqué en zone sud, à Avignon, avec son unité. Seule avec ses trois enfants, Myriam Mizrahi dut cesser son activité en novembre 1940. La liquidation de son magasin lui permit de disposer des 1 200 F que rapporta la vente d’un stock de sandales. Une fois ce capital épuisé, il ne lui resta que 615 F mensuels d’allocations militaires, un peu plus du tiers du salaire d’un agent de police débutant. Des fournisseurs, rendant sans doute cette commerçante personnellement responsable de la spoliation de son entreprise, réclamèrent en vain, à la préfecture, qu’elle prélevât sur ses maigres revenus pour rembourser leur créance. Elle sollicita, en septembre 1941, l’autorisation de rejoindre son mari à Avignon. Le préfet, « considérant cette affaire comme réglée », lui fit parvenir les formulaires de demande de départ en zone libre.

Certains purent atténuer l’effet des mesures d’exclusion. Tel fut le cas d’Isaac Nisenhauz, né à Lodz en 1903, qui arriva à Vannes en 1929. Agronome-chimiste, il travailla à la direction des services agricoles du Morbihan jusqu’au 1er septembre 1939, puis au syndicat départemental des agriculteurs. Il fut évidemment chassé de ces postes d’encadrement en novembre 1940 et se retira à Quistinic, commune rurale entre Pontivy et Lorient.

Un rapport du sous-préfet de Lorient évoque sa nouvelle vie. Hébergé chez un agriculteur, il chercha à se rendre utile : « Il gardait les vaches et donnait des conseils pour les bien soigner. » « Très poli, éduqué, instruit » et parlant couramment l’allemand, il aidait le maire de Quistinic en écrivant et traduisant tous les documents relatifs aux prisonniers de guerre de la commune, sans omettre « de faire contrôler sa présence à la mairie ».

Lassé, sans doute, de garder les vaches, il quitta la campagne morbihannaise en novembre 1941 pour exercer les fonctions de contrôleur laitier à la Laiterie de l’Hermitage, près de Rennes. Les compétences professionnelles de cet ingénieur agronome, dans une province où les activités agricoles étaient prépondérantes, lui étaient favorables. T

ous les exclus n’eurent pas les mêmes opportunités pour assurer leur subsistance. Un décompte des Juifs résidant en Loire-Inférieure en juin 1942 et portant sur 304 personnes, réserve une colonne pour la « profession ». Le tableau indique : « 36 actifs seulement28 ».

Comptes bancaires bloqués et « subsides d’absolue nécessité »

Tout au long de l’année 1941 se développa un combat inégal entre, d’une part, le double appareil législatif et réglementaire représenté par les lois de Vichy et les ordonnances allemandes et, d’autre part, les Juifs conscients, désormais, qu’ils ne devaient attendre aucune protection de l’État français.

Lois et ordonnances les enserraient progressivement dans un filet d’interdits économiques et de contrôles dont la seule échappatoire restait encore le changement de résidence, fuite vers la zone libre pour les plus audacieux ou les plus inquiets, départs autorisés vers une destination officielle, qu’on ne rejoindrait pas, pour d’autres.

L’ampleur de ces mouvements, parmi les Juifs de Bretagne, et les difficultés rencontrées par les services officiels chargés d’en tenir la comptabilité, ont été évoquées. Départs clandestins, départs autorisés, arrivées signalées, parfois avec retard, par les maires ou les brigades de gendarmerie, semblent leur avoir donné le tournis.

Cette forme de résistance à la persécution, la seule qui fût possible sans trop exposer les enfants, supposait qu’on disposât de quelques moyens financiers. Les autorités s’employèrent à fermer cette dernière grille. Les étapes successives du processus de blocage des comptes bancaires illustrent tout autant la volonté de renforcer la surveillance des personnes que celle d’achever la spoliation des biens.

En janvier 1941, le général Stülpnagel stipulait, dans une directive concernant l’aryanisation des entreprises, que « le prix de vente n’est pas confisqué et est à la disposition du vendeur israélite ».

Cette garantie, rappelée dans L’Ouest-Éclair, permettait d’affirmer qu’aryaniser n’était pas spolier. D’ailleurs, l’arrêté préfectoral que reçut, à Rennes, le propriétaire du Très bon marché, le 3 janvier, confirmait qu’il pourrait « disposer du montant » de la vente de son magasin.

Dans le contexte général de durcissement des mesures antisémites, la 4e ordonnance allemande concernant les Juifs (mai 1941) leur ôta ce droit : « Les Juifs et les entreprises juives pour lesquelles un commissaire gérant n’a pas été nommé, ne peuvent disposer des moyens de paiement, des créances et titres ou les transférer en un autre lieu sans l’autorisation du Service du Contrôle des Administrateurs Provisoires. »

Le contrôle de ces comptes était confié au nouveau CGQJ (Direction de l’Aryanisation Économique).

Collaboration d’État, mais pas seulement ; les banques françaises firent preuve d’un tel empressement à se plier aux nouvelles directives, qu’elles bloquèrent les avoirs de leurs clients juifs sans attendre la publication de l’ordonnance.

Le 23 mai, L’Union Syndicale des Banquiers adressait cette circulaire à ses mandants :

« Par lettre en date du 21 mai, le chef de l’office de surveillance des banques me fait connaître que, suivant une information que lui communique l’administration militaire allemande, une ordonnance sera prochainement promulguée par cette administration, aux termes de laquelle les prélèvements des Juifs ou d’entreprises juives sur des comptes de banques ou dépôts de titres chez des banquiers seront sensiblement limités. Il est projeté de n’autoriser à l’avenir les dispositions sur ces comptes que jusqu’à concurrence des montants nécessaires pour assurer les frais indispensables de subsistance.
L’office de surveillance des banques me prie de vous faire immédiatement communiquer ce qui précède et de vous informer que vous aurez à agir en conséquence dès réception de la présente circulaire, même si l’ordonnance attendue n’est pas encore promulguée29. »

Ce fut le cas, la 4e ordonnance n’est datée que du 28 mai. Les banquiers français eurent, en plus, le privilège d’être les premiers à employer l’expression « frais indispensables de subsistance » qui deviendra très vite, dans le langage administratif : « subsides d’absolue nécessité ».

Une fois de plus, le gouvernement du Maréchal Pétain, sous le prétexte d’affirmer son autonomie législative dans le cadre de la collaboration, reprenait, précisait et, au besoin étendait les directives allemandes.

La loi du 22 juillet 1941, « relative aux entreprises, biens et valeurs appartenant aux Juifs », afin d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale, confiait au commissaire général aux questions juives le droit de nommer un administrateur provisoire à « tout bien meuble, valeur mobilière ou droit mobilier quelconque ». Ces dispositions, toutefois, ne s’appliquaient pas aux valeurs émises par l’État français ni aux obligations émises par les sociétés ou collectivités publiques françaises. À cette seule exception près, tout devait être saisi ou bloqué

Lors de la promulgation de cette loi, le mécanisme était déjà bien rodé et les Juifs réduits à la portion congrue par des banquiers plus enclins à précéder qu’à suivre les mesures de spoliation.

Ils étaient d’ailleurs confortés dans cette attitude par le CGQJ qui, chaque fois qu’un doute subsistait quant à l’interprétation des ordonnances allemandes, choisissait la solution la plus rigoureuse.

C’est ainsi qu’en décembre 1941, les préfets reçurent, de cette administration, des précisions sur la conduite à tenir face à deux situations non prévues par les textes :

« Plusieurs banques ont demandé s’il convenait de considérer comme avoirs juifs les fonds déposés par des femmes aryennes mariées à des Juifs lorsqu’elles sont séparées de biens ou qu’elles invoquent l’absence de leurs maris prisonniers.
Les autorités allemandes n’ayant pris aucune décision concernant les mariages mixtes, il convient d’appliquer les décisions de l’instruction du 25 août 1941 : désigner un compte de prélèvement unique et la possibilité de recevoir seulement les subsides nécessaires pour les dépenses de la vie courante30. »

Le cas des épouses ainsi réglé, restait celui des « mutilés et invalides » qui semble avoir troublé certains préfets. Le commissaire général aux questions juives les libéra de tout scrupule. Les pensions, y compris de mutilés et invalides, devaient être versées « en compte bloqué ». Seuls les Juifs mutilés de guerre pourraient en percevoir les arrérages en plus « des sommes qui leur sont allouées à titre de subsides mensuels ».

Si l’initiative de bloquer les comptes en banques détenus par des Juifs revenait à l’autorité allemande, le gouvernement de Vichy, une fois de plus, se révélait moins soumis à la volonté nazie qu’en accord avec elle, utilisant sa marge d’initiative pour en aggraver les effets.

L’enquête auprès des banques, pour « recenser l’état des comptes bancaires appartenant à des personnes juives », donna lieu à des réponses étalées tout au long du second semestre 1941 et, pour les plus tardives, jusque février 1942.

Les archives des préfectures d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord en ont conservé les données. Celles-ci figurent, sans doute incomplètes, concernant la Loire-Inférieure, dans les archives de l’UGIF (Union Générale des Israélites de France) sous la forme d’un tableau : « Relevé des biens israélites déclarés en Loire-Inférieure. » La source, dans ce cas, serait sans doute, le second recensement de juillet 1941 qui imposait, à chaque déclarant, de mentionner son patrimoine. Quant au Morbihan et au Finistère, en l’état actuel des recherches, les informations collectées sont trop parcellaires pour être exploitables.

En Ille-et-Vilaine les banques déclarèrent 122 comptes bloqués dont 58 à Dinard et 42 à Rennes, les autres se répartissant entre Saint-Malo, Fougères, Vitré et Redon. Il faut y ajouter deux résidents d’Ille-et-Vilaine, l’un de Vitré, l’autre de Dinard, dont les portefeuilles d’actions étaient déposés dans des banques parisiennes. Les différentes agences du Crédit Lyonnais en gérèrent 56, la Société Générale, 45 dont 32 dans son agence de Dinard31.

Les formulaires à « faire remplir par l’Israélite » furent adressés aux banques, par la préfecture des Côtes-du-Nord, en septembre 1941. Chaque client, « titulaire de la carte de Juif n°… », devait indiquer les numéros des coffres et des comptes qu’il détenait ; en outre il lui était demandé de noter les « éléments d’appréciation et de justification des prélèvements mensuels demandés au titre “entretien personnel”32 ».

Une autre fiche sur laquelle l’intéressé devait mentionner le montant de son loyer et son imposition au titre de l’impôt sur le revenu, portait une dernière rubrique « à remplir par l’organisme qui tient le compte : prélèvement mensuel consenti par l’administrateur provisoire ».

L’Israélite était ainsi mis sous tutelle, ses besoins « alimentaires et vitaux » soumis à l’arbitraire d’un administrateur qui n’accorderait pas mais « consentirait » des subsides. Encore fallait-il que le compte fût suffisamment approvisionné, ce qui était loin d’être le cas pour tous.

Le 24 janvier 1942, le préfet d’Ille-et-Vilaine répondit à une demande d’information de la Feldkommandantur concernant « la circulation des capitaux juifs ».

Il dressa une liste de 13 clients de différentes banques du département, dont la Banque de Bretagne ; 5 étaient domiciliés à Dinard et 8 à Rennes. Trois comptes, seulement, disposaient encore d’un crédit supérieur à 30 000 F, mais sept avaient moins de 500 F. Bien qu’étant parmi les plus aisés, les titulaires à qui on avait consenti des prélèvements mensuels importants (l’un d’entre eux touchait 4 000 F, trois autres 5 000 F), avaient déjà largement écorné leur avoir.

N’était-il pas permis, dès ce moment, aux préfets, aux fonctionnaires chargés des affaires juives à la 1re division des préfectures, aux administrateurs provisoires, de se poser une question : quel sort attendait ces Juifs, à qui on avait ôté la plupart des sources de revenus, lorsqu’ils auraient épuisé leur capital ? Ce qui, pour un bon nombre, ne prendrait plus que quelques mois.

Dans les Côtes-du-Nord, 15 comptes étaient bloqués. La succursale de la Banque de France, à Dinan, en signalait trois « dont les titulaires sont présumés israélites ». L’un « serait prisonnier », un autre, marchand forain, « parti sans laisser d’adresse », la troisième tenait une bijouterie à Paris, avant d’en être spoliée. Les autres comptes étaient tenus par des banques de Saint-Brieuc : la Banque de Bretagne avait un client « que nous présumons juif, actuellement en zone libre » dont le solde de 134 F était bloqué. La Société Générale en signalait d’abord deux, en novembre 1941 : Madame L. « qui réside à Marseille » y avait un dépôt de 19 971 F, mais Monsieur M. « qui réside à Reims », n’avait que 251 F. Le 22 janvier 1942, quatre comptes supplémentaires étaient découverts : sur l’un étaient bloqués 539,10 F et 45 actions des Magasins Modernes. Sur les trois autres étaient déposés 717,30 F, 2 846 F et 7 080,80 F.

Ce n’est qu’en février 1942 que l’agence de Saint-Brieuc de la Banque de France mentionne « Un titulaire de compte juif, Monsieur…, commerçant en nouveautés à Saint-Brieuc ». L’emploi du présent gommant une réalité, on feint d’ignorer que ce commerçant était dépossédé de son entreprise depuis plus d’un an. Sur ce compte, il avait « des titres pour 86 500 F », somme importante mais inutilisable, comme le rappelait le directeur des domaines de la Seine, quelques mois plus tard, le 17 juin 1942, en réponse à une question du président de l’UGIF :

« Vous avez bien voulu attirer mon attention sur la situation précaire dans laquelle se trouvent placés nombre de vos coreligionnaires depuis qu’une partie de leurs biens (actions et parts dans les sociétés) a été placée sous mon administration provisoire. Cette situation ne m’a personnellement pas échappé, et, à plusieurs reprises […] j’ai signalé, au Commissariat Général aux Questions Juives, l’urgence extrême qu’il y aurait, à mon avis, à autoriser la Caisse des dépôts à verser des subsides aux intéressés sur le produit net de la cession de leurs titres.
Toutefois, les services du Commissariat, ne paraissent pas avoir terminé l’étude de cette importante question et je n’ai d’autre alternative, pour le moment, que de continuer à assurer l’exécution des instructions impératives que j’ai reçues du Commissariat général, lesquelles m’interdisent formellement de distraire, pour satisfaire à des besoins de subsides alimentaires, une fraction quelconque du produit des cessions de titres qui doit être intégralement versé, par mes soins, à la Caisse des Dépôts et Consignations. Je vous en exprime mes regrets. »

La compréhension du directeur des domaines, apparemment navré de devoir appliquer des mesures qu’il réprouvait, ne changeait rien à la situation de tous ceux qui voyaient leur épargne en espèces diminuer, puis disparaître, et, avec elle, les dernières ressources qui leur avaient permis de subsister depuis la spoliation de leur entreprise ou la perte de leur emploi. Combien de temps encore la banque de ce commerçant de Saint-Brieuc consentirait-elle à lui avancer l’argent des subsides mensuels alors qu’elle constatait un « solde débiteur sur compte d’avance de 49 560 F » ?

Outre ce cas, l’agence de la Banque de France faisait état de « quatre titulaires de comptes présumés juifs » : un représentant de commerce, domicilié à Binic, qui possédait des titres pour 69 468,50 F mais un solde débiteur de 44 877 F, un industriel des Sables d’Or (460,19 F en espèces et 1 210 F de titres), deux marchands de bestiaux du Val André aux « avoirs néants33 ».

Le capitalisme juif dans les Côtes-du-Nord se résumait donc à l’existence de quinze comptes juifs, ou présumés tels, dont sept avec des dépôts très modestes, voire nuls, et quatre portefeuilles de valeurs mobilières dont deux seulement de quelque importance.

La très grande diversité des avoirs bancaires était aussi la règle en Loire-Inférieure. Les listes conservées dans les archives de l’UGIF, fournissent des informations parfois imprécises. Tel compte bloqué a 93 actions, sans autre indication ; tel autre en a « 45 de différentes catégories », d’autre part les noms des banques ne figurent pas, sauf en ce qui concerne un très important portefeuille dont « tous les titres sont en dépôt à la Banque de France à Paris ».

Quarante-cinq comptes figurent sur ces listes, 11 concernent des habitants de La Baule, Le Pouliguen, Pornichet, Saint-Nazaire, 34 appartiennent à des Nantais. Si neuf de ces comptes étaient très largement pourvus, en espèces pour deux d’entre eux, en valeurs mobilières (essentiellement des actions) pour les sept autres, par contre une vingtaine n’avaient que de très petits portefeuilles, parfois inférieurs à 10 000 F où, à côté de lignes composées de trois ou quatre actions, figuraient des obligations (emprunts d’État ou Ville de Paris).

Les capitalistes juifs, là aussi, ressemblaient davantage à de petits épargnants soucieux de se constituer une modeste rente pour leurs vieux jours.

Espoir déçu, leurs valeurs mobilières furent vendues et le produit, amputé de prélèvements divers, dont 20 % au profit du Commissariat Général aux Questions Juives, resta bloqué.

Le courrier du directeur des domaines de la Seine évoquait l’interdiction, imposée par le CGQJ, de prélever les subsides mensuels sur le produit de la vente des titres ; le préfet de Loire-Inférieure, en juillet 1942, rappelait, à un administrateur provisoire, jugé trop laxiste ou trop généreux, que ces subsides devaient « revêtir un caractère exceptionnel et de nécessité absolue » et qu’ils ne pouvaient être accordés qu’après examen par la « sous-direction de l’aryanisation économique à Vichy » qui avisait le CGQJ de sa décision. Enfin, si les Juifs s’étaient réfugiés en zone libre après le début des versements « vous voudrez bien cesser immédiatement d’effectuer tout paiement à leur profit34 ».

Toutes ces conditions restrictives soulignent que le blocage des comptes répondait bien à deux objectifs : achever d’ôter tout moyen d’existence aux Juifs nantis d’une épargne qui aurait pu leur permettre de retarder l’échéance, et exercer un chantage dissuasif à l’encontre de ceux que tentait une fuite au-delà de la ligne de démarcation. Conscientes de l’efficacité de toutes ces mesures cumulées de spoliation et d’exclusion de la vie active, les autorités de l’époque furent bientôt intriguées par la vitalité de leurs victimes, au point de diligenter des enquêtes à ce sujet.

Le 15 décembre 1941, la Feldkommandantur de Nantes demanda au préfet de procéder « à des contrôles, par la gendarmerie, à des intervalles irréguliers, afin de savoir à quelles occupations se livrent les Israélites, anciens propriétaires de ces affaires [aryanisées] et comment ils paient leurs frais d’entretien35 ».

Quel fonctionnaire griffonna en marge du dossier d’enquête : « Rapport de la gendarmerie sur la manière dont les Juifs gagnent leur vie après avoir été dépossédés de leurs moyens d’existence »? Avait-il conscience, alors, du rôle qu’il jouait dans le processus d’écrasement dont il lui restait encore à voir le plus horrible.

Les réponses des sous-préfets arrivèrent en février 1942 : M. S., à Châteaubriant, « marié, deux enfants, n’exerce aucune profession, possédant des revenus suffisants pour lui permettre de faire vivre sa famille ». Son frère, père de trois enfants, « travaille toutes les semaines, un jour à l’abattoir et un jour chez M. B. comme aide boucher ». Un excommerçant, spolié de son magasin de fourrures, Lina, à La Baule, « autorisé à toucher 2 500 F par mois sur le produit de la vente des marchandises lui ayant appartenu ». Ces subsides s’avérant insuffisants, il travaille « comme ouvrier fourreur chez Madame… nouvelle propriétaire de la Maison Lina » ; employé, sans contact avec la clientèle, dans son propre magasin aryanisé. Deux autres ont été embauchés par les autorités allemandes, l’un comme chauffeur, l’autre comme « manœuvre, à Saint-Nazaire, sur un chantier allemand ». Un dernier rapport concerne un ancien industriel en cuirs et peaux qui « ne se livre à aucun travail et vit sur son capital36 ».

Des situations diverses mais précaires, y compris, parfois, pour les plus fortunés, le dénuement pour beaucoup qui, même avant les multiples mesures d’exclusion, n’avaient jamais eu l’occasion d’ouvrir un compte en banque.

Tout cela n’affaiblit en rien les fantasmes séculaires du Juif accapareur, trafiquant, nanti quand les autres sont démunis ; s’il en était besoin, la lettre adressée au préfet de Loire-Inférieure par le chef départemental de « la section nantaise du Rassemblement National Populaire », le 10 août 1941, en apporterait la preuve :

« J’ai l’honneur d’attirer votre intention sur les effets déplorables que cause la continuité du commerce effectué par les Juifs dans la ville de Nantes. Dans toutes salles de vente, ces derniers achètent aux yeux de tous, l’or, l’argent, les objets de locomotion. Tout matériel, enfin, susceptible d’être conservé en vue de ventes ultérieures productives [lapsus pour “lucratives”, sans doute !]. Quand ils se sentent surveiller [sic] ils agissent par personnes interposées. Il m’apparaît d’après les renseignements qui me parviennent chaque jour qu’il serait facile de mettre fin à un trafic contraire aux lois en vigueur.
Je me permets, Monsieur le préfet, de vous faire connaître qu’en ceci, comme pour toute action conforme aux décrets de Monsieur le Maréchal Pétain, les hommes du RNP sont à votre disposition37. »

Si le préfet ne donna pas suite aux offres de collaboration des partisans de Doriot, il ordonna cependant au commissaire central de police de Nantes « une enquête minutieuse ».

Février 1942 : le piège se referme

Il est fort à parier qu’en février 1942, les « hommes du RNP » et bien d’autres continuaient à imaginer des Juifs spéculant en toute impunité, au moment où l’étau achevait de se resserrer et où, aux difficultés matérielles quotidiennes, s’ajoutait, même chez les plus optimistes, l’angoisse d’une menace latente.

En quelques semaines, deux nouvelles décisions achevèrent de mettre les Juifs en résidence surveillée et rendirent beaucoup plus difficile toute tentative de fuite pour ceux qui en avaient encore les moyens.

1C’est, tout d’abord, le 7 février 1942, la 6e ordonnance allemande :

« Limitation des heures de sortie : Il est interdit aux Juifs d’être hors de leurs logements entre 20 heures et 6 heures.
Interdiction du changement de résidence : Il est interdit aux Juifs de changer le lieu de leur résidence actuelle.
[…] La présente ordonnance entre en vigueur dès sa publication. »

Désormais tout Juif, quelle que soit sa nationalité, française ou étrangère, ne pouvait plus changer de domicile qu’avec l’autorisation de l’administration locale allemande (Feldkommandantur ou Kreiskommandantur).

Ces brutales restrictions des déplacements, en particulier le confinement au domicile dès le début de la soirée, étaient en soi passablement inquiétantes, elles le seraient apparues encore beaucoup plus si avait été connue la seconde exigence allemande réclamant aux préfectures, pour la quatrième fois depuis mars 1941, mais avec des précisions inédites, un fichier des Juifs :

« Feldkommandantur (V) 748 – Rennes, le 25 février 1942
Objet : Fichier concernant les Juifs.
Je vous prie de bien vouloir établir un fichier concernant la totalité des Juifs habitant dans votre département et de m’envoyer une copie de ce fichier, en deux exemplaires, avant le 12 mars 1942.
Ce fichier devra contenir : 1) Nom exact 2) Date de naissance et lieu 3) Lieu de résidence avec indication exacte de la rue et du n° de la maison 4) Nationalité 5) Profession 6) Domicilié depuis quelle date dans le département.
On devra établir une fiche spéciale pour chaque membre d’une famille.
Je vous prie de me faire connaître les changements survenus dans le fichier en me transmettant les fiches en deux exemplaires38. »

L’exactitude dans le libellé de l’adresse, jointe à la limitation des heures de sortie supposaient, dès ce moment, des projets de rafles. Un mois plus tôt, le 20 janvier, avait eu lieu, à Berlin, la conférence de Wannsee où Heydrich avait présenté officiellement, devant un aréopage nazi, la décision prise durant l’été 1941 et appliquée dès l’automne dans les territoires polonais, d’assassiner le peuple juif.

Si peu nombreux qu’ils aient été alors en Bretagne, habitant les villes ou dispersés dans les villages, les Juifs y étaient désormais, comme tous les Juifs de la zone occupée, astreints à résidence, contraints de demeurer en leurs domiciles souricières, de 20 heures à 6 heures, soumis à une surveillance administrative accrue.

Pourtant, malgré les risques encourus, dont l’internement administratif, 21 Juifs d’Ille-et-Vilaine tentèrent encore de disparaître.

Avec 15 jours de retard sur la date exigée, la préfecture, le 25 mars, adressa à la Feldkommandantur « les fiches, en double exemplaire, établies au nom des Israélites résidant actuellement dans le département ».

L’état mensuel des modifications pour la période du 1er au 25 mars y est joint. Il signale 52 départs parmi lesquels figurent quelques oublis des mois précédents. À Rennes, par exemple, le départ « pour une destination inconnue », en novembre 1941, de la famille Reiner (un couple et son fils), ne fut découvert qu’en mars 1942, à l’occasion des derniers contrôles. Il en alla de même pour Claire Waks, 16 ans, partie « sans autorisation » pour Garches en août 1941. Restaient 48 départs ou changements de domicile en Ille-et-Vilaine dont 27 seulement avec l’accord des autorités.

Quatre Juifs de l’arrondissement de Saint-Malo et 17 de l’arrondissement de Rennes étaient signalés partis, soit « pour une destination inconnue », soit « sans autorisation », comme cette famille rennaise, la famille Simon Lévy qu’on soupçonna être passée en zone libre, à destination de l’Aude. Exemple d’une fuite réussie, si les époux Lévy et leurs enfants avaient bien gagné clandestinement la zone libre, c’est en Savoie, à Pont-de-Beauvoisin, qu’ils se réfugièrent.

Plus troublant est le destin de la famille Worms, rennaise depuis 1934, composée de sept personnes dont trois enfants, le plus jeune avait 10 ans. Le rapport de la préfecture constate leur disparition survenue au cours du mois de mars 1942. Plus aucun document, à partir de cette date, ne les mentionne. Où se réfugièrent-ils ?

Comment vécurent-ils durant ces deux années qui s’écoulèrent entre leur départ clandestin de Rennes et le 27 mars 1944 ? Ce jour-là, le convoi n° 70 quittait la gare du Bourget-Drancy, emportant 1 025 déportés dont 109 enfants et adolescents de moins de 18 ans. Gérard et Suzanne Worms, leurs trois enfants (Lucie, qui n’avait pas encore 20 ans, Jean-Henri, 15 ans et François, 10 ans) étaient parmi eux sans que l’on sache dans quelles circonstances ils furent arrêtés ni ce qu’il était advenu des grands-parents, Delphine qui aurait eu 82 ans et Salomon, 80 ans.

Dans le Morbihan, ce sont les Renseignements Généraux qui, à Lorient, collectèrent les informations concernant les Juifs résidant dans cette ville. Un rapport daté du 31 mars 1942, révèle des hésitations assez surprenantes. À l’issue de l’enquête de police, dans un port situé en zone côtière interdite aux Juifs depuis décembre 1941, le conditionnel est systématiquement employé pour déterminer l’adresse des intéressés : « Pauline Alexandre, née Loeb, demeurerait toujours 70 rue du Port à Lorient, son état-civil n’a pu être découvert dans les archives. » Manque de zèle ou difficulté à enquêter dans une ville soumise à des bombardements répétés ? L’inspecteur des RG chargé de dresser cette liste, pas plus que son commissaire, qui eut à la transmettre, ne vérifia si Pauline Loeb demeurait bien à l’adresse supposée. Même imprécision à l’égard de quinze autres familles qui « demeureraient » ou « seraient toujours » à Lorient.

Concernant deux chefs de familles dont les femmes et les enfants étaient partis clandestinement : « Léon Lascar […] demeurerait toujours 22 avenue de la Marne à Lorient, alors que le reste de sa famille a quitté la région sans laisser d’adresse, […] André Marx […] demeurerait 70 rue du Port. Aucune trace n’a été trouvée de Marx née Alexandre [son épouse], ni de Robert Marx. » Le troisième feuillet de ce rapport comporte 14 noms de personnes qui « auraient d’après M… quitté Lorient sans laisser d’adresse ».

Au total, sur 33 familles juives dont il fallait relever avec exactitude l’état civil et le lieu de résidence, ce rapport, digne d’être cité en exemple, fournit 29 réponses évasives rédigées sur papier officiel à l’entête « République Française » ! Les conditions locales jouèrent certainement un rôle, mais ne peut-on y voir aussi, une certaine réticence à l’égard du gouvernement de Vichy dont ni la Francisque, ni la mention « État français » ne sont apposées, à défaut d’avoir caviardé le symbole du régime aboli.

Cet apparent laxisme dans l’application des ordonnances allemandes et des lois de Vichy ne suffit pas, cependant, à protéger toutes ces familles. Parmi elles figuraient Lucienne Ségal et sa fille Liliane, âgée d’à peine 8 ans en mars 1942 ; deux ans plus tard elles furent arrêtées et déportées.

Arrestations et internement de Juifs en Bretagne avant les rafles

De 1941 à mars 1942, des arrestations de Juifs avaient déjà eu lieu en Bretagne dont onze, fin 1941, pour le seul département d’Ille-et-Vilaine.

Dans les Côtes-du-Nord, l’expulsion des Juifs étrangers s’était accompagnée, à l’encontre de huit d’entre eux, d’une mesure d’internement administratif au camp de la Ferté-Bernard dans la Sarthe. Les trois premiers internés furent arrêtés dès la fin de l’année 1940, dans l’arrondissement de Dinan. Il s’agissait d’un ressortissant allemand, Bing Benno, ancien directeur de théâtre, qui s’était réfugié en France en 1935 et habitait Plouër-sur-Rance, et de deux citoyens britanniques, Charles Salomons et Louise Haden-Guest. Cette dernière fut arrêtée avec son enfant, Anthony, âgé de quatre ans. Les rapports de la sous-préfecture de Dinan portent la mention « internés par les Allemands », sans préciser si ces Juifs britanniques furent également transférés dans la Sarthe ou dans un autre camp en France. Bing Benno resta à la Ferté-Bernard jusqu’en octobre 1942. Il fut alors conduit à Drancy et déporté le 6 novembre par le convoi n° 42. Trop âgé (68 ans) pour être sélectionné pour le travail, il fut gazé, dès l’arrivée à Auschwitz, avec 771 membres du convoi, dont 221 enfants.

1941 vit également l’arrestation d’un jeune Juif de 23 ans, d’origine polonaise, naturalisé français en 1939, Maurice Zylbermine, condamné, pour un motif inconnu, à une lourde peine (5 ans de réclusion), par un tribunal militaire allemand. Sa famille, ses parents et ses trois frères et sœurs, qui habitaient Perros-Guirec, furent expulsés vers Vitré en février 1942.

En Loire-Inférieure, l’arrestation du docteur Henri Zeiler et d’Adrien Monteux à Rezé, en février 1942, avait été précédée de plusieurs autres au cours de l’année 1941, toutes effectuées par la police française, agissant seule. Le 26 juin furent ainsi « arrêtés comme Juifs par notre service », et aussitôt livrés aux autorités allemandes par les hommes du commissariat de Nantes, Monoschef Grushke et sa fille Eliemielch ; « depuis ils n’ont pas été revus à Nantes » précise un rapport de police en avril 1942 -39.

Deux jours plus tôt, le 23 ou le 24 juin 1941, Samuel Koutchouk avait été interpellé en même temps que Schliome Tcharny, mais, cette fois, en tant que « ressortissants russes ». Bien que cette double arrestation eût été l’œuvre des services français, agissant sur ordre de la Feldkommandantur, la sûreté de Nantes feint l’avoir oublié lorsque, dans une note ultérieure, elle indique que Samuel Koutchouk avait quitté son appartement le 8 juillet et que, depuis, il ne figurait plus « au fichier de la population ni aux cartes d’alimentation de la ville ». Le malheureux avait pourtant été « recherché infructueusement dans tous les lieux utiles40 ».

À ces quatre arrestations faillit s’en ajouter une cinquième. Jean Klein, industriel, né en 1909 à Strasbourg, juif et accusé de se « livrer à la propagande gaulliste », avait quitté son domicile nantais avant que le préfet régional d’Angers n’eût le temps de faire appliquer l’ordre d’arrestation que le chef de la police aux questions juives venait de lui transmettre.

Ici, comme en Ille-et-Vilaine, ces premières arrestations répondent à des motifs politiques (actes de résistance, « ressortissants d’un pays ennemi ») ou, déjà, raciaux.

Une page tragique de l’histoire de Nantes illustre cette situation vécue par des Juifs de France bien des mois avant que ne se déchaîne la Shoah.

Dès leur entrée dans la ville, le 19 juin 1940, les autorités militaires allemandes exigèrent que 20 otages (ce nombre fut ensuite réduit à 10) fussent, chaque jour, garants de l’ordre dans la cité. Le maire avait la redoutable tâche d’en établir la liste.

Parmi ces otages, certains étaient volontaires, d’autres désignés ; il y eut des Juifs, retenus en fonction de leur seule qualité de citoyens nantais, comme André Sexer, opticien, qui, en 1939, avait fait partie du comité d’aide aux réfugiés du Flandre refoulés de Cuba.

Dans une lettre du 18 juin 1941, Gaston Diedisheim, rue des Trois Croissants à Nantes, souligne l’impudence dont fait preuve l’administration française qui, tout en collaborant à l’exclusion sociale des Juifs, n’hésite pas à en désigner comme otages, donc représentants de la société :

« Monsieur le maire,
J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 17 courant qui me désignait, éventuellement pour le 22 juin, comme garant du maintien de l’ordre de la cité. Jusqu’ici j’ai toujours accepté cette mission que je considérais comme un devoir.
Il en est autrement aujourd’hui.
Puisque du fait de ma religion, bien que Français de toujours, fils de combattant, combattant moi-même, père de combattants prisonniers, je n’ai plus les mêmes droits que tous mes concitoyens, je ne crois pas non plus avoir les mêmes devoirs.
Avec tous mes regrets, je vous prie de bien vouloir agréer, Monsieur le Maire, l’assurance de ma considération la plus distinguée41. »

C’était la seconde fois qu’il élevait une telle protestation officielle contre les persécutions dont, en tant que Juif, il était victime. Le 6 janvier 1941, déjà désigné comme otage, il avait dénoncé le fait de courir des risques « pour une collectivité dont la carence des représentants me prive de la justice qui m’est due ». Les risques s’avérèrent très vite mortels.

Outre les exécutions d’octobre 1941 qui suivirent l’attentat contre le lieutenantcolonel Hotz, d’autres otages furent fusillés en représailles contre des actions de la Résistance. Trois Juifs en furent victimes : Simon Bronstein, le 24 avril 1942, Georges Tompuski et Marin Gabart, le 1er mai 1942. Une note du cabinet du préfet de Loire-Inférieure précise qu’ils étaient déjà internés « comme communistes […] au camp de Choiseul ».

Les otages nantais, juifs ou non, partagèrent ainsi les mêmes risques, mais pour les premiers s’en ajoutait un autre. David Eiferman, médecin d’origine roumaine, naturalisé français depuis 1933, au lieu d’être libéré avec ses concitoyens, fut appréhendé par la police allemande à l’issue d’une de ses périodes de garde à vue. Son épouse, restée seule avec quatre enfants de 20 mois à 5 ans, sollicita une aide auprès du comité de bienfaisance israélite de Paris42 ; quant à lui, incarcéré à Compiègne, il fut déporté, le 5 juin 1942, par le convoi n° 2. Ce même convoi qui emportait deux autres Juifs nantais Simon Glukstein, 19 ans, et Jonas Silbert.

En Ille-et-Vilaine, les arrestations de 1941 s’échelonnèrent de février à novembre, touchant Rennes, Fougères, Saint-Malo. Lipa Wolf Goldenberg, de nationalité roumaine, premier Juif arrêté dans le département, dès le 8 février 1941 était, sans attendre, transféré à Paris sur ordre des autorités allemandes. Un rapport de police révèle pourquoi les polices françaises, puis allemandes, s’intéressèrent si tôt à cet étudiant en médecine rennais. Pêle-mêle, on lui reproche sa « mauvaise réputation », des « propos défaitistes et communistes » qu’on l’accuse avoir tenus en avril 1940 ; on le dépeint « imbu de théories communistes », ce qui le rend « suspect au point de vue national43 ». La préfecture s’apprêtait à lui infliger une mesure d’internement administratif, au « camp de concentration du Croizic », quand la Feldkommandantur ordonna son expulsion immédiate vers Paris pour y être « présenté aux autorités allemandes ».

Après le déclenchement de l’opération Barbarossa contre l’URSS, en juin 1941, tous les Juifs russes ou originaires d’une des républiques soviétiques furent considérés comme « ressortissants d’une puissance ennemie ».

Elias Kaganas, après avoir été spolié de son magasin de confection, Les Nouveautés parisiennes, à Rennes, était arrêté parce que Lituanien ; Jean Schklarewsky, dentiste, 7 rue de Nemours, et ses deux frères Armand et Joseph, ainsi que Sularu Neimann étaient russes. On arrêta Isaac Toper, à Fougères, pour cette même raison ; quant à Léon Kirszenstein sa qualité d’apatride suffisait à « justifier » son internement. Tous furent internés, les uns à Rennes, les autres au camp de Compiègne. C’est aussi au cours de l’été, le 6 août, qu’un réfugié allemand, Hans Falk, fut incarcéré à la prison Jacques Cartier de Rennes. Ajoutons les arrestations des deux Malouins, Richard Lévy et Gaston Atlan, le premier condamné à 6 mois de prison, qui semblent avoir été les derniers des 11 Juifs internés du département en 1941.

Avant que ne vienne le temps des rafles, 27 Juifs, dans les trois départements où les archives sont suffisamment précises sur ce sujet, avaient déjà été internés, et 3 fusillés comme otages. Si, pour la plupart d’entre eux, seules subsistent de brèves annotations sur des compte rendu d’activités des commissariats de police ou sur des états modificatifs mensuels de la population juive, par contre, un dossier complet concerne, aux Archives d’Ille-et-Vilaine, le transfert à Paris du Juif allemand Hans Falk. Il permet d’observer, précocement, l’administration préfectorale dans son rôle de bras séculier de l’autorité allemande.

La correspondance mérite d’être citée in extenso car elle prélude à toutes les autres pièces du crime de bureau qui, perpétré à partir de juin 1942, eut pour terme la déportation et la mort de plus de 450 Juifs de Bretagne.

« Feldkommandantur (V) 748 – Sect. 1c – Rennes, le 9 janvier 1942
A Monsieur le préfet d’Ille-et-Vilaine.
Objet : Transport d’un Juif à Paris.
Nous vous prions de bien vouloir faire mener le Juif Falk, actuellement à la maison d’arrêt, le lundi 12 janvier 1942, à Paris, 72 avenue Foch, bureau du remplaçant du chef de la police de sûreté pour les régions occupées de France et de Belgique.
Le transfert, exécuté par des gendarmes français, et la remise du prisonnier au service indiqué (SS Obersturmführer Danneker) devront être rapportés à la Feldkommandantur (V) 748. »

La préfecture informa aussitôt les services de la police de sûreté, avenue Foch, que le transfert serait assuré, le 12 janvier, à 19 h 30 par deux gendarmes français. Ayant accompli leur mission, ceux-ci en rendirent compte au commandant de la compagnie d’Ille-et-Vilaine :

« Objet : transfèrement.
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le Juif Falk, détenu à la maison d’arrêt de Rennes, a été transféré à Paris le 12 janvier 1942 et remis au service désigné par la Feldkommandantur d’Ille-et-Vilaine. […] Décharge a été donnée par ce service aux gendarmes français d’escorte44. »

Le préfet put alors confirmer, à « Monsieur le général commandant la Feldkommandantur de Rennes », l’harmonieuse collaboration de leurs services réciproques. Livré à Danneker par l’administration française qui joua ainsi le rôle de geôlier et de convoyeur, Hans Falk devait être le premier Juif d’Ille-et-Vilaine déporté. Il partit dans le convoi n° 1 du 27 mars 1942. Celui-ci quitta « la gare du Bourget-Drancy avec 1 112 hommes plus un groupe à part de 34 Juifs yougoslaves45 ».

Qui était ce premier de la longue liste des Juifs déportés de Bretagne ?

Avocat allemand, il avait cherché refuge en France dès mai 1933. Sur le dossier de renouvellement de sa carte d’identité d’étranger, établi à la mairie de Mordelles en août 1940, à la rubrique « attitude au point de vue national » figure la mention : « Très sympathisant46 ».

Dans le Morbihan, un singulier exemple d’arrestation précoce est décrit dans un rapport au commissaire de police, chef du service des Renseignements Généraux de Vannes, le 8 mai 1943. Parmi toutes les formes de résistance juive à l’occupant nazi, celleci n’est pas la moins originale :

« Lors de l’exode de juin 1940, vint se réfugier à La Trinité sur Mer, une dame X Simone, de confession israélite, exerçant la profession de cartomancienne, habituellement domiciliée à Paris-8°, rue de… […] Elle reçut la visite de quelques jeunes gens de Saint-Philibert […]. Elle leur tira les cartes et dit voir dans leur jeu qu’une belle carrière militaire les attendait, s’ils allaient servir de l’autre côté […]. Ces jeunes gens retournèrent la voir à plusieurs reprises et finalement crurent de bonne foi que leur destinée exigeait leur engagement dans les forces du Général De Gaulle.
Il est notoire que la dame X. faisait une active propagande en vue de recruter des jeunes gens pour le compte de celui-ci. Arrêtée en février 1942, par les services de la police allemande de Paris, elle fut transférée en Allemagne au mois de mai suivant47. »

Ces « jeunes gens de Saint-Philibert », au nombre de trois, furent arrêtés en tentant de passer la ligne de démarcation en août 1941 et condamnés à 2 ans de prison. Deux d’entre eux moururent, fusillés comme otages, à Bordeaux, à la suite d’un attentat perpétré contre un officier allemand. Si l’épilogue n’était aussi tragique pour Madame X. et deux de ses recrues, ce scénario improbable prêterait à sourire, faisant oublier les risques insensés pris par ses acteurs.

NOTES
  • 1 AM de Nantes, série H4.
  • 2 ADIV, 1368 W 2, archives du commissariat de Saint-Malo.
  • 3 ADIV, 1346 W, archives du rectorat.
  • 4 Emmanuel Lévinas, dont le nom figure sur la liste du rectorat, mobilisé en 1939, avait été fait prisonnier, avec son unité, en juin 1940, lors de l’arrivée des troupes allemandes à Rennes. Nous ignorons quand et dans quelles conditions il avait décidé de préparer une licence dans sa ville de garnison. Il est douteux qu’il ait pu mener à bien son projet. Seuls les prisonniers de guerre des troupes coloniales furent laissés en France. Emmanuel Lévinas fut transféré, vraisemblablement dès 1940, dans un stalag près de Hanovre.
  • 5 ADIV, 1 346 W, télégramme du 23 février 1942, du recteur d’Académie au secrétaire d’État à l’Éducation Nationale.
  • 6 ADIV, dossier 31 W 32.
  • 7 Deux mois plus tard, le 7 juin 1941, l’amiral Darlan, Vice-Président du Conseil, fit, dans d’autres circonstances, la même analyse. Dans une circulaire à « Mrs les ministres et secrétaires d’État », il signala que, dans la zone occupée, des fonctionnaires français « se voient imposer, par les autorités locales d’occupation, des exigences abusives qui ne sont compatibles ni avec la législation française, ni avec les textes des traités en vigueur […] En conséquence, je vous demande de vouloir bien rappeler à vos représentants dans les territoires occupés, que les droits de la puissance occupante ont des limites, que l’occupation ne détruit pas les prérogatives de l’État français souverain […] Vous prescrirez à ces fonctionnaires de ne pas donner suite aux ordres des autorités d’occupation s’ils les jugent incompatibles avec les textes des traités en vigueur, sans en référer au préalable à leur département ministériel et, s’il y a lieu, au gouvernement » (ADIV, dossier 1346 W 14, Rectorat : relations avec les autorités allemandes).
    Qu’aurait pu être le destin des Juifs de France si le Maréchal Pétain, ses ministres et ses préfets avaient estimé, à partir de 1942, que le fait d’arrêter, d’interner, de déporter des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants pour la seule raison qu’ils étaient juifs, était « incompatible avec les textes des traités en vigueur » ou, plus simplement, avec les exigences de leur conscience ?
  • 8 Cette comptabilité est, cependant, sujette à caution dans la mesure où elle ne corrige pas les effets de la liste du recensement d’octobre 1940, dans l’arrondissement de Saint-Nazaire ; liste qui, contrairement à celle de l’arrondissement de Nantes, ne comportait que les noms des déclarants.
  • 9 ADIV, dossier 31 W 32.
  • 10 ADMO, dossier M 9534, « Recensement des Juifs et apatrides, sous-préfecture de Lorient ».
  • 11 ADIV, 1368 W, archives du commissariat de Saint-Malo.
  • 12 Ibid.
  • 13 Ibid.
  • 14 ADLA, dossier 1694 W 25/26.
  • 15 ADIV, dossier 3 W 1 – Application de la loi du 16 novembre 1940 sur les transactions immobilières. Cette liste servit à vérifier si des Juifs n’avaient pas, malgré l’interdiction, participé à de telles transactions.
  • 16 ADF, 209 W 51 (archives de la sous-préfecture de Morlaix).
  • 17 ADLA, dossier 1694 W 21/24/25.
  • 18 ADCA, dossier 5 W 195.
  • 19 ADCA, tous les documents concernant ce dossier sont sous la cote 5 W 194.
  • 20 C’est ainsi que Lucie Sée, le 30 septembre 1943, décrivit, à Armand Rébillon, professeur à la Faculté des Lettres de Rennes, le visiteur qui, quelques heures auparavant, était venu l’interroger dans sa maison de la « rue du Bois Rondel », à Rennes. Le lendemain elle était arrêtée et transférée à Drancy.
  • 21 ADCA, dossier 5 W 194.
  • 22 ADIV, dossier 31 W 33.
  • 23 ADIV, fonds 99 J – archives des syndicats médicaux et du conseil de l’Ordre des médecins d’Ille-et-Vilaine.
  • 24 ADLA, dossier 1694 W 21/24/25.
  • 25 Cf. supra, 1re partie, chapitre 7.
  • 26 AN, cote AJ 38-957 (département des Côtes-du-Nord).
  • 27 ADLA, série W, dossier 1694 W 25/26.
  • 28 ADLA, dossier 1694 W 21/24/25, « Statistiques des Israélites ».
  • 29 Les Juifs sous l’occupation. Recueil des textes officiels français et allemands 1940/1944, Paris, CDJC, p. 47.
  • 30 ADLA, dossier 1694 W 23.
  • 31 ADIV, dossier 31 W 32 : « Capitaux juifs ».
  • 32 ADCA, dossier 5 W 196.
  • 33 ADCA, dossier 5 W 197.
  • 34 ADLA, dossier 1694 W 23.
  • 35 ADLA, dossier 1694 W 26.
  • 36 Ibid.
  • 37 Ibid.
  • 38 ADIV, 31 W 32.
  • 39 AM de Nantes, série H4, 2e dossier.
  • 40 ADLA, 1694 W 25/26.
  • 41 AM de Nantes, série H4.
  • 42 Ibid.
  • 43 ADIV, 239 W 290 – « Dossiers étrangers ».
  • 44 ADIV, dossier 134 W 19.
  • 45 Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France.
  • 46 ADIV, 239 W213, « Dossiers étrangers ».
  • 47 ADMO, dossier 2 W-15913.

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