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2ème VOLET (en 7 chapitres) : La seconde guerre mondiale, les juifs de bretagne face à l’antisémitisme institutionnalisé.

Le dossier : Juifs en Bretagne

Dans toute la zone occupée, l’année 1941 avait été marquée par des arrestations de Juifs étrangers, massives dans la région parisienne (les 3 700 hommes convoqués par un « billet vert », le 14 mai, pour « examen de situation » et internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande), ou individuelles et visant, en particulier, les « ressortissants d’un pays ennemi » à la suite de l’invasion de l’URSS à partir du mois de juin.

Le 12 décembre, ce sont 743 Juifs français, arrêtés à Paris, qui sont conduits au camp de Royallieu à Compiègne.

D’autres arrestations suivirent pendant les premiers mois de 1942, tandis que de nouvelles mesures de ségrégation étaient prises.

Le 7 février, la 6e ordonnance allemande interdisait aux Juifs de la zone occupée de quitter leur domicile entre 20 heures et 6 heures du matin ; la 8e ordonnance, publiée le 29 mai, prescrivait le port de l’étoile jaune pour tous les Juifs de plus de six ans, en zone occupée, à partir du 7 juin 1942. La 9e et dernière ordonnance avant les grandes rafles, le 8 juillet, leur interdisait de fréquenter certains lieux publics (restaurants, cafés, bibliothèques, salles de spectacles, piscines, etc.).

L’angoisse des familles devant cette aggravation des mesures antisémites avait, dès 1941, amené de nombreux parents à tenter de faire rayer leurs enfants des listes de recensement.

Le moyen qui parut le plus simple, à certains, était de les faire baptiser, mais cette précaution s’avéra souvent inutile. La loi du 2 juin 1941 établissant un second statut des Juifs, avait anticipé la réaction de parents souhaitant mettre leurs enfants à l’abri des persécutions : « Le désaveu ou l’annulation de la reconnaissance d’un enfant considéré comme juif sont sans effet au regard des dispositions précédentes », c’est-à-dire celles qui définissaient la condition de Juif. Restait la possibilité de prouver « la non-appartenance (de l’enfant) à la religion juive ».

Le baptême était une preuve recevable, mais soumise à conditions. La première étant qu’il ait eu lieu « dans les délais normaux et raisonnables », à savoir « dans des conditions telles que l’on ne puisse pas supposer qu’il s’agisse d’une complaisance ou d’une opération permettant d’utiliser les certificats de baptême pour des raisons autres qu’une justification d’origine confessionnelle » (décision rappelée par le directeur du statut des personnes, en mars 1943, mais appliquée dès 1941 par le CGQJ). L’autre condition était que l’enfant n’eût que deux grands-parents juifs.

Trouver un prêtre qui acceptât de donner le baptême ne suffisait donc pas. Encore fallait-il, sauf pour les nouveau-nés, qu’il acceptât d’antidater le certificat et de falsifier le registre paroissial ou, si la cérémonie était supposée s’être déroulée plusieurs années auparavant, qu’il eût l’opportunité de faire falsifier le registre à l’évêché.

Des prêtres coururent ces risques, d’autres refusèrent, non le baptême, mais toute falsification de date, soit parce que cela leur paraissait matériellement impossible à dissimuler, soit par crainte de jeter le discrédit sur des actes réellement établis dans les conditions prescrites.

Il fallait alors tenter autre chose.

Une adolescente née d’une mère juive et d’un père aryen fut baptisée le 17 octobre 1942 par le curé de Guingamp. Baptême, hors des « délais normaux et raisonnables », que le curé tenta de justifier aux yeux des censeurs du Commissariat aux questions juives. Il attesta que cette jeune fille avait suivi une instruction religieuse, dans sa paroisse, « bien avant 1939 ». Le baptême tardif pouvait ainsi être mis au compte, soit des événements, soit d’une longue réflexion tout à l’honneur de la nouvelle convertie, argument fragile. La position sociale du père, plus que l’attestation du prêtre sans doute, décida le directeur du statut des personnes à rendre un jugement digne de Salomon : « Je ne puis vous délivrer un certificat de non-appartenance, mais en raison des éléments favorables qui se trouvent au dossier, j’ai décidé de vous considérer comme non juive jusqu’à nouvel ordre1. »

Prouver leur aryanité devint la hantise d’un nombre croissant de personnes qui adressèrent des demandes de copies de certificats de baptême aux archivistes des évêchés.

L’abbé Jugeau, qui exerçait cette fonction à Nantes pendant la guerre, évoque leur cas dans une longue déposition qu’il fit, le 8 juin 1948, devant le comité d’histoire de l’Occupation et de la Libération, section de Loire-Inférieure2. Il eut à traiter environ 600 dossiers en quatre ans.

Des demandes, adressées par des personnes dont les ascendants avaient séjourné dans l’évêché, lui parvenaient de toute la France. Il était également sollicité par le SD, par le CGQJ et par un service allemand, Le Centre des organisations économiques franco-allemandes, rue de Presbourg à Paris. Les recherches s’avéraient souvent difficiles car les familles en détresse et prises par le temps ne savaient, en général, que peu de choses sur leur généalogie : « Pour les arrière-grands-parents, l’ignorance était totale. » À partir de 1942, la masse du courrier devint impossible à gérer dans les délais requis. L’abbé se souvenait avoir reçu jusqu’à 53 lettres, un même jour, « sur ces malheureuses affaires juives ».

Comme dans le cas des deux Malouins (Aron Halporn et Daniel Zimman), n’ayant jamais adhéré à une confession, tous les correspondants à qui l’abbé ne pouvait apporter une réponse, n’ayant pas trouvé trace de leurs grands-parents dans ses archives, ou n’ayant pu faire les recherches à temps, étaient ipso facto considérés comme juifs par les administrations française et allemande. À moins que, consulté, le professeur Montandon, de Clamart, ne fasse un diagnostic salvateur3. Ultime et fragile espoir.

Le cas de Madame Morioussef, arrivée à Saint-Malo en 1941, illustre à la fois cette quête tragique d’identité et le mécanisme du crime de bureau, succession d’interventions administratives tatillonnes mais d’apparence anodine à l’issue desquelles une nouvelle victime quitta Drancy pour Auschwitz.

Le 2 juin 1942, le sous-préfet de Saint-Malo informa le commissaire de police « que la nommée Morioussef, née Atlan Fortunée le 30 novembre 1905, à Alger, a été portée comme “israélite” sur la déclaration souscrite par son père […] à Paris ». Dès le surlendemain, le commissaire signalait que Madame Morioussef « conteste son appartenance à la race juive […] sa mère et, par là même, ses deux grands-parents maternels, ne sont pas israélites ». Elle affirmait, en outre, avoir été baptisée dans une église d’Alger. Dans ces conditions, le commissaire de police préféra surseoir à la remise des étoiles et chercha, en vain, à savoir si « le mari de l’intéressée » avait des grands-parents juifs. Laissant le doute profiter à cette présumée juive, il l’exempta du port de l’étoile et, le 10 août, en avisa le sous-préfet : « J’ai l’honneur de vous retourner les 3 étoiles juives en vous rendant compte que la dame Morioussef […] prétend ne pas appartenir à la race juive. »

Le chef de la police des questions juives critiqua cette décision et, le 27 août, rappela la procédure à suivre : arbre généalogique, présentation des certificats de baptême, « faute de quoi elle devra être considérée comme juive ». Les choses en restèrent là jusqu’en octobre où la préfecture d’Ille-et-Vilaine s’inquiéta de savoir « auprès de qui et à quelle date l’intéressée a entrepris des démarches en vue de se procurer les pièces qui lui ont été demandées par Monsieur le chef de la police des questions juives à Paris et dans quel délai elle pense obtenir celles-ci ».

En décembre le commissariat de Saint-Malo répondit que « l’intéressée […] nous a déclaré avoir écrit à l’Archevêché d’Alger dès le 20 septembre dernier mais ne pas avoir reçu, à ce jour, les certificats qu’elle avait demandés4 ».

Entre-temps le débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord avait eu lieu et l’espoir de recevoir jamais ces précieux papiers s’était évanoui. Une dernière fiche de renseignements concernant Madame Morioussef mentionne : « Arrêtée le 2 août 1943. Motif de l’arrestation : serait de confession juive. Lieu de détention : inconnu. » Madame Morioussef fut déportée par le convoi n° 60 le 7 octobre 1943.

Un préfet de région démissionne avant de devoir collaborer au crime de masse

Cible fréquente de L’Heure bretonne en tant que représentant du pouvoir central et, surtout, pour son hostilité à l’encontre des milieux nationalistes bretons, le préfet François Ripert avait mauvaise réputation auprès des autorités allemandes qui le jugèrent très tôt « peu sûr ».

Le 21 avril 1941, un rapport de la « Feldkommandantur 581 – État major administratif – Rennes », parvient à « M. le Docteur Kettner, directeur de l’administration militaire auprès du Commandement militaire en France ». Il révèle la profonde méfiance éprouvée par l’occupant à l’encontre du préfet régional de Bretagne :

« Veuillez trouver ci-joint, aux fins d’information personnelle, un rapport que j’ai adressé au chef du district B, à l’attention de Monsieur Médicus5, sur la base d’informations confidentielles. À son sens l’actuel préfet est beaucoup trop malin et trop habile pour se donner la moindre apparence de résistance mais, intérieurement, ses sentiments à notre égard ne sont rien moins qu’amicaux, et il s’ingénie à différer au maximum les décisions qui l’engageraient contre l’Angleterre et de Gaulle.

Je voudrais souligner que mes informations, ou plus exactement mes présomptions, se fondent sur des indications fournies par des personnes de confiance entièrement dignes de foi : un certain Docteur T., ainsi qu’un officier de réserve grièvement blessé l’an dernier à Dunkerque. L’un et l’autre, bien que loin d’avoir été, dans le passé, des amis de l’Allemagne, ont de tout temps rejeté le système régnant en France et veulent faire échec au judaïsme et à la franc-maçonnerie6. »

Que le zèle des informateurs cités dans ce rapport ait été provoqué par leur volonté de lutter contre le judaïsme et la franc-maçonnerie honore le préfet Ripert au-delà, peutêtre, de ses mérites. Il appliqua, en effet, sans état d’âme apparent, les mesures antisémites jusqu’au printemps 1942. Sa décision de démissionner, en avril 1942, fut-elle, au moins en partie, provoquée par ce qu’il savait ou pressentait de l’aggravation des persécutions contre les Juifs ? Y songeait-il lorsque, Pierre Laval revenu au pouvoir en tant que Chef du gouvernement, il invoquait « l’impossibilité morale […] d’appliquer ses nouvelles instructions sur la collaboration étroite prévue des polices françaises et allemandes » ?

Même si le sort des Juifs n’eut aucune part dans cette démission, quel désaveu pour tous les autres hauts fonctionnaires du corps préfectoral qui, après s’être rendus complices du crime de bureau, prétendirent, prétendent parfois encore, qu’il n’était aucun moyen de refuser !

En réalité tous pouvaient démissionner, à condition d’en assumer le prix. Le docteur Léo Weisgerber ironisait justement, à ce propos, dans son rapport sur François Ripert, le 15 avril 1942. S’il s’accroche à son poste de préfet régional, prétendait-il, c’est que celuici lui « rapporte un traitement de 200 000 F par an, outre le logement et le service. Or, comme maître des requêtes ou même conseiller d’État, il toucherait un traitement maximum de 80 000 F7 ». Quelques jours plus tard, le préfet Ripert lui infligeait un démenti en estimant que son honneur valait bien un sacrifice de 120 000 F par an.

Le port de l’étoile jaune

14 mai 1942, 8e ordonnance allemande 29 :

« Il est interdit aux Juifs, dès l’âge de 6 ans révolus, de paraître en public sans porter l’étoile juive.

L’étoile juive est une étoile à 6 pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et des contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte en caractères noirs l’inscription “JUIF”. Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine solidement cousue sur le vêtement.

Les infractions à la présente ordonnance seront punies d’emprisonnement et d’amende ou de l’une de ces deux peines. Des mesures de police telles que l’internement dans un camp de Juifs pourront s’ajouter ou être substituées à ces peines.

La présente ordonnance entrera en vigueur le 7 juin 1942.
Der Militärbefehlshaber in Frankreich. »

Dès le lendemain, De Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, adressait à tous les préfets une circulaire précisant les modalités de distribution. Trois étoiles par personne seraient remises « en échange d’un point de la carte textile […] dans le cas où le Juif serait totalement démuni de points de textile, la remise des insignes devra néanmoins être effectuée et mention du défaut de points de textile devra être portée en regard de la décharge donnée ».

Précision d’une sinistre bouffonnerie que le Père Ubu n’eût pas désavouée. Les préfets s’empressèrent d’approvisionner commissariats de police et sous-préfectures chargés de procéder à la distribution pour le 6 juin au plus tard ; les intéressés recevaient une convocation. Dans les Côtes-du-Nord, 23 reçus furent signés par les derniers Juifs résidant encore dans le département.

L’ordonnance allemande comportait un additif concernant les Juifs étrangers. Seuls étaient soumis au port de l’insigne :

« les ressortissants des pays dans lesquels les mêmes mesures ont été mises en vigueur et notamment : la Hollande, le Gouvernement général de Pologne, les Territoires occupés de l’Est, la Slovaquie, la Roumanie et, en outre, les Juifs belges, les anciens ressortissants yougoslaves ainsi que les Juifs apatrides ».

Les Juifs espagnols ou portugais, les Turcs, ressortissants de pays neutres, en furent dispensés. Ce fut aussi, parmi d’autres, le cas des Juifs italiens.

Depuis 1940, l’Espagne franquiste veillait à ce que ses ressortissants ne soient pas soumis aux persécutions antisémites. Dès novembre 1940, Léon Gessna Benveniste, qui habitait Nantes, opposa à la préfecture, qui lui demandait de s’inscrire sur les listes du recensement, un certificat du Consul général d’Espagne :

« Consulado general de Espana en Francia – n° 1587
Le Consul général d’Espagne en France considère que les ordonnances promulguées par l’administration militaire allemande en France […] ne touchent pas les sujets espagnols d’extraction israélite. En foi de quoi et à toutes fins utiles il délivre le présent à la demande de M. Léon Gessna Benveniste8. »

Pour d’autres étrangers le sursis fut de courte durée, ainsi les Juifs hongrois, d’abord dispensés puis astreints « au port de l’insigne distinctif des Juifs » à partir du 28 juillet 1942.

L’obligation de porter cette marque bien visible de ségrégation fut ressentie douloureusement par les Juifs qui se voyaient ainsi désignés comme parias immédiatement repérables au sein du corps social.

Certains s’en indignèrent et cherchèrent à en être exemptés. David Blum, par exemple, employé dans une crémerie, à Dinan, écrivit au préfet des Côtes-du-Nord, le 13 juin. Il demanda si les anciens combattants et prisonniers de guerre (1914-1918) devaient aussi porter l’étoile. Réaction fréquente chez ces hommes qui ne parvenaient à comprendre ni la logique de cette succession de contraintes qui leur étaient imposées, ni pourquoi le gouvernement français, dirigé par un homme qui avait connu leurs souffrances et leur patriotisme, pouvait ainsi les abandonner.

À Nantes, la municipalité intervint en faveur de « deux vieux Juifs nantais » : Gaston Weill, 74 ans, ancien professeur au lycée et ancien conseiller municipal et Raoul Jacob, 76 ans, ancien « président très modéré du Comité radical ». Tous les deux souhaitaient être dispensés du port de l’étoile jaune. Si le maire se contenta de transmettre à la préfecture la demande du premier, il appuya celle de Raoul Jacob présenté comme un ardent partisan d’Aristide Briant « alors que celui-ci préconisait déjà une politique de rapprochement franco-allemand9 ». Pour tous les deux la réponse de la préfecture fut négative.

L’indifférence du gouvernement de Vichy envers ces Juifs français qui s’obstinaient à lui faire confiance, est illustrée par la circulaire du ministère de l’Intérieur du 13 juillet 1942. Elle enjoignait aux préfets de ne plus transmettre de telles réclamations et de conseiller aux Juifs de s’adresser désormais, directement, à la Feldkommandantur de leur département.

Quelques jours auparavant, le 3 juillet, un dossier avait été transmis par le souspréfet de Morlaix à la préfecture du Finistère. La dispense de porter l’étoile n’y était pas justifiée par les services rendus mais par des qualités morales de l’intéressé supposées ignorées des Juifs. Il concernait un Israélite hongrois, naturalisé français en 1934, Emeric K., « particulièrement recommandé par le vicaire de la paroisse Saint-Mathieu à Morlaix ». Tout l’opposait à ses anciens coreligionnaires : « Jeune marié et père de deux petits enfants, il appartient à une catégorie d’artisans (peintre en bâtiment), dont l’existence humble et droite se passe en dehors de toutes ambitions et combinaisons plus ou moins douteuses. »

La calomnie antisémite séculaire était utilisée, ici, non pour défendre un Juif mais, au contraire, quelqu’un qui avait su, par la conversion, s’imprégner de toutes les valeurs propres aux non juifs : « Il ne mérite aucunement d’être assimilé à des coreligionnaires avec lesquels il a perdu tout contact et dont il n’a jamais pratiqué la religion. »

Le vicaire de la paroisse « certifie avoir instruit de la religion catholique et baptisé Monsieur K. [qui] pratique régulièrement et [dont] l’aîné de ses enfants fréquente l’école chrétienne ».

La conclusion de ce plaidoyer était laissée à l’intéressé qui assurait : « [qu’il] me sera difficile de continuer à suivre les offices porteur de cet insigne10 ».

L’antijudaïsme chrétien, sous-jacent à cette requête, reconnaît à la conversion et à elle seule le pouvoir rédempteur. Le Juif ne se sauve, individuellement, qu’en renonçant à sa foi. Recevable dans un contexte de guerre de religions, ce raisonnement était anachronique, appliqué à l’antisémitisme nazi.

Leur requête fut rejetée.

Comment l’opinion publique réagit-elle à cette mesure ? En Bretagne, il est difficile d’en trouver témoignage.

La plupart des Bretons ne croisèrent jamais dans la rue un passant porteur de l’étoile jaune.

À Saint-Malo ne vivaient plus que 9 Juifs, l’un d’entre eux, Joseph Séfani, de nationalité turque, en étant dispensé, le commissaire de police n’avait donc que 24 étoiles juives à distribuer. Il fit son rapport à la préfecture le 7 juin : « J’ai l’honneur de vous retourner ci-joint, la liste nominative des Juifs résidant à Saint-Malo, après remise à chacun d’eux des étoiles prescrites par l’ordonnance allemande du 28 mai dernier. Ci-joint, sept points retirés des cartes textiles des intéressés, en vous rendant compte que seul, le nommé Halporn Aron en était totalement démuni11. » Alphonse et Marthe Asch, Aron Halporn, Sophie Mosbacher, Anna Page, Gaston Schwob, Léon Sussfeld et Abraham Wolff furent donc les seuls Malouins à porter l’étoile jaune à partir du 7 juin 1942.

Rosa Rubinstein dont la vie de Juive clandestine, à Rennes, a été évoquée, n’en fut témoin qu’une seule fois, dans les premiers jours où l’ordonnance s’appliquait. Elle vit une dame Lévy, ancienne commerçante, spoliée de son magasin, rue Bonne Nouvelle, qui venait d’être abordée spontanément ou ostensiblement ( ?) par une passante qui lui serrait la main. En les croisant, elle entendit Madame Lévy s’inquiéter des possibles ennuis que pouvait attirer sur son interlocutrice une telle manifestation de sympathie. Marque de solidarité exceptionnelle, autant que le fut l’indécente approbation de L’Heure bretonne et de La Bretagne qui se réjouirent sans aucune retenue alors même que la première grande rafle avait eu lieu et qu’ils en étaient parfaitement informés.

Plus révélatrice d’une opinion publique bretonne, rarement confrontée à de telles rencontres fut, sans doute, l’indifférence, réelle ou apparente, de la « zone grise12 ». Apparente seulement, semble-t-il, car, dans le Morbihan, département où la présence juive, en 1942, était particulièrement faible, le préfet s’émut de l’impopularité de cette mesure auprès de ses administrés :

« Sans prendre position en faveur des Israélites, l’opinion est presque unanime à critiquer le port obligatoire de l’étoile jaune à six branches pour les Juifs, surtout pour les enfants, [et] l’interdiction de différents spectacles et magasins. »

Mais ce rapport est daté du 1er août et d’autres informations étaient venues jeter le trouble dans les consciences : « les opérations d’internement au Vélodrome d’Hiver à Paris, dont les péripéties, exagérément grossies, ont pris, dans la bouche de ceux qui les racontent, un caractère dramatique ; toutes ces mesures sont considérées comme attentatoires à la personne, draconiennes et vexatoires, et la masse estime qu’elles ne s’imposaient pas dans notre pays où toute atteinte à la liberté individuelle est difficilement admise ».

Matérialisée par cette tache jaune sur la poitrine, la différence entre Juifs et « aryens » devenait toutefois si tangible qu’elle a pu, au contraire, favoriser chez d’autres le passage à l’acte.

Les délations semblent s’être multipliées, envoyées aux services allemands de l’avenue Foch ces informations étaient transmises au CGQJ (Police des Questions Juives) qui en avisait le préfet régional. Le 3 juillet, il signalait ainsi deux Rennais : « Le Juif L. Raymond, qui tient une agence, Galerie du théâtre à Rennes, ne porterait pas l’étoile jaune. J’ai l’honneur de vous demander de faire procéder à une enquête pour établir le bien fondé de cette information » ; « Le médecin juif R., demeurant à Rennes, ne porterait pas l’étoile jaune13 ».

Dès ces premières semaines d’application de la 8e ordonnance allemande, un Brestois, « Samuel R., dit Sam » fut, lui aussi, dénoncé. Il ne mettait pas l’étoile durant ses voyages à Paris14. Peut-être pensait-il comme Max Jacob « qu’il m’est impossible de voyager avec l’étiquette jaune sans me livrer aux fantaisies inculpatoires de la police15 ».

Malgré la gravité de telles dénonciations, on ne peut s’empêcher d’en souligner, parfois, la bouffonnerie pitoyable ; pitres sinistres mais pitres, incontestablement, tous ces artisans, français ou allemands, de la chasse aux Juifs.

Le 7 septembre 1942, le préfet régional de Bretagne rendit compte des investigations entreprises au sujet du « nommé X. Georges signalé comme Juif ne portant pas l’étoile jaune ». Les services allemands et la police des questions juives en avaient été informés, comme pour les cas précédents, dès le début de juillet, mais « Les enquêtes effectuées par les services de la police concernant le Juif X. Georges, chauffeur […], avenue Janvier à Rennes, n’ont pas permis de définir si l’intéressé devait être, en regard des dispositions légales actuelles, considéré comme juif16 ».

Redoutable conclusion, Georges X. n’aurait-il pu présenter les actes de baptême de ses parents et grands-parents, lacune qui risquait de le faire désigner comme « Juif par défaut » ? En réalité sa situation avait de quoi laisser perplexe un haut fonctionnaire chargé d’appliquer des lois raciales.

« Les enquêtes effectuées » révélaient qu’il avait été confié à l’Assistance publique, en 1908, à l’âge de 8 mois. On ne lui avait appris les noms de ses parents qu’à sa majorité et il ne les avait jamais vus. Sa mère était aryenne et catholique, son père, qui vivait à Marseille, était juif. Ce dernier, convoqué par un juge de paix, admit avoir vécu quelque temps avec cette dame, mais qu’à cette époque il était déjà marié (à Tunis) et n’avait jamais divorcé. Il avait cependant, « sur l’insistance » de son amie, accepté de reconnaître ses six enfants nés avant leur rencontre ; mais, devant le juge de paix, il « repousse la paternité de ces six enfants et […] les désavoue formellement17 ». L

La question à laquelle ne savait donc pas répondre un préfet régional de Bretagne, en 1942, était la suivante : un Juif qui n’est pas père biologique, et ne pouvait, légalement, pas être père adoptif, puisque déjà marié et ne l’ayant pas déclaré, en 1908, à l’état civil, a-t-il transmis sa judéité à ce Rennais de 34 ans ? Le CGQJ à qui le dossier fut transmis semble avoir renoncé à trancher ; incompétence face à un problème aussi subtil ou crainte du ridicule ?

1942 l’année des rafles, en Bretagne aussi

Dans les semaines qui s’écoulèrent, entre l’imposition de l’étoile jaune et la rafle du 16 juillet, les mesures de contrôle domiciliaire s’intensifièrent.

À Nantes, le 26 juin, 32 personnes firent ainsi l’objet de visites nocturnes, entre 20 heures et 6 heures du matin. C’est à Nantes aussi qu’eut lieu l’arrestation de la famille Kravetz, quelques jours avant la première rafle si l’on en croit un témoin, M. René Gouy, élève, en 1942, à l’école de Livet où il assista à l’arrestation de son camarade de classe, Simon Kravetz.

M. et Mme Kravetz, marchands forains, avaient, en 1941, bénéficié de la solidarité d’une collègue, non juive, Mme Charrier, qui avait entreposé leur stock de vêtements dans sa propre réserve, leur évitant ainsi d’être spoliés. Dénoncée ou victime d’un contrôle de routine, Mme Charrier, dans le procès-verbal de police établi après la découverte du délit, le 27 septembre 1943, assuma son acte avec beaucoup de dignité, revendiquant avoir voulu aider un Juif en violant « les lois en vigueur » :

« En novembre 1941, un de mes collègues de marché, M. Kravetz, me demanda si je ne pouvais pas entreposer, dans le caveau que je louais, Place de Bretagne, de la marchandise dont il disposait.

Il me précisa qu’étant juif, il craignait de ne pouvoir disposer de ses stocks de marchandise, attendu que ses coreligionnaires en étaient empêchés par les lois en vigueur.

J’acceptai, pour lui rendre service, d’entreposer dans ma cave ce qu’il voulut bien me confier, en lui faisant la promesse de n’en jamais disposer pour moi-même et, quoiqu’il arrive, d’attendre son retour.

Le 15 juillet 1942, M. Kravetz, sa femme et son fils ont été arrêtés par les autorités allemandes et, de ce jour, je n’ai jamais entendu parler ni revu aucun d’eux18. »

Si aucune trace ne demeure des circonstances et de la date exacte de cette arrestation, la mémoire des élèves de « Livet » la situe fin juin ou début juillet. La classe où se trouvait Simon Kravetz, âgé de 16 ans, suivait un cours de français quand deux Feldgendarmen firent irruption : « Kravetz ! », Simon se leva et quitta la salle :

« Un silence pesant a suivi pendant de longues minutes. Nos visages étaient figés par la peur. Nous n’avions que 15 ans. À cette époque nous ignorions vers quel enfer partait Simon. Nous n’avons jamais oublié ce petit camarade aux grosses lunettes de myope, vêtu d’un pantalon de golf et d’un blouson de suédine, portant sur la poitrine une étoile jaune marquée de l’inscription : Juif19. »

Simon et ses parents furent déportés d’Angers, le 20 juillet 1942, par le convoi n° 8. La promesse de Madame Charrier était devenue vaine.

16 juillet 1942, le « vent printanier » souffla en Bretagne

En Bretagne, le nombre des victimes de la première rafle, qui coïncida avec la rafle parisienne du « Vel d’hiv », est très inégal d’un département à l’autre20.

Ce rapport et la transportliste qui y est jointe sont conservés aux archives du CDJC.

En Ille-et-Vilaine, elle se solda par un demi échec. Les directives de la « police de sûreté (SD)-Kommando de Rennes » au responsable du service départemental du ravitaillement, datées du 15 juillet, prévoyaient la fourniture de vivres de route pour « 40 internés civils juifs […] transportés hors de Rennes le 17 juillet 1942 ». Elles stipulaient, d’autre part, que : « Après le transport, les cartes de ravitaillement des internés civils, lesquels ne dépendront plus du tout du ravitaillement général, seront mises à la disposition de la préfecture. » Or, à l’issue de la rafle, ce même Kommando/SD/Rennes, adressait à Paris « la liste en double exemplaire des Juifs évacués dans la circonscription de ce bureau. L’arrestation est survenue lors de l’action du 16 juillet 1942 et toutes les personnes citées furent envoyées au centre d’accueil d’Angers21 ». Les trois feuillets de la liste qui accompagne ce rapport ne comportent que 18 noms (ill. E). Parmi eux figurent Jean et Joseph Schklarewski incarcérés depuis le 4 juillet. Quinze d’entre eux résidaient en Ille-et-Vilaine (dont 9 à Rennes). Esther Hanen et ses deux filles, Laura, 20 ans et Frida, 17 ans, avaient été arrêtées à Larmor-Plage.

Du centre d’accueil d’Angers, 14 furent aussitôt déportés à Auschwitz, le 20 juillet, par le convoi n° 8, tandis que, transférés à Drancy, Machela Cukiermann, Jean et Joseph Schklarewski partirent dans le convoi n° 12, le 29 juillet. Szajna Blatt connut le même sort, le 24 août, convoi n° 23 ; un de ces convois qui emportèrent durant la seconde quinzaine d’août, mêlés à des adultes, 4 000 enfants de 2 à 12 ans, regroupés à Drancy, venant de Pithiviers et de Beaune la Rolande. Séparés de leurs parents, déjà déportés, ils partaient à la demande de Pierre Laval et à la satisfaction de Robert Brasillach.

Robert Neimann, n° 15 de la liste, était fils de tailleurs (Suclam Neimann et Rachel Matline) installés rue Duhamel à Rennes. Français, né à Paris, il fut l’objet d’un retrait de nationalité française, par décret du 20 mars 1942, et déclaré « apatride d’origine russe ». Âgé de 17 ans, il fréquentait le lycée de Rennes où il était élève de première. Son professeur de Lettres, Charles Foulon, résistant et futur président du Comité Départemental de Libération, lui conseilla, en juin 1942, de quitter Rennes. Il lui avait trouvé un refuge chez un fermier des environs. Robert Neimann refusa de quitter sa mère (son père ayant été arrêté dès 1941). Incarcéré dans les baraquements de l’ancien centre d’accueil des réfugiés, Place de la Gare, il put faire passer un mot d’adieu à Charles Foulon avant son transfert pour Angers22.

1 juifs bretagneAucun document évoquant la participation de la police et de la gendarmerie françaises à ces arrestations de juillet, ne subsiste aux Archives d’Ille-et-Vilaine.

L’hypothèse de leur collaboration est toutefois étayée par cette correspondance immédiatement postérieure :

« Rennes, le 20 juillet 1942-préfecture d’Ille-et-Vilaine, 1re division à police de sûreté (SD)-Kommando – Rennes
J’ai l’honneur de vous informer que les Israélites désignés ci-après :
Lévy Benjamin, né le 21 juin 1879 à Mittelbronn, de nationalité française, domicilié à Rennes, 22 rue Saint-Michel.
Lévy Marie-Marthe […] née le 28 septembre 1904 à Duppigheim, de nationalité française, domiciliée à Rennes, 7 rue Dubois des Sauzaies.
Lévy née Abraham Emilie, née le 26 avril 1876, à Landau, de nationalité allemande, domiciliée à Rennes, 7 rue Dubois des Sauzaies, doivent être internés, conformément à l’additif à l’article 2 de la 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942.
Ils sont actuellement internés au camp des nomades à Rennes, en attendant leur transfert aux camps d’internement de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande lorsque l’accord de Monsieur le préfet du Loiret, que j’ai sollicité, me sera parvenu23. »

Ces trois noms figurent sur l’état mensuel d’août 1942, accompagnés de la mention : « internés par les autorités françaises ». L’additif à l’article 2 de la 8e ordonnance stipulait, qu’en cas d’infraction au port de l’étoile jaune, « des mesures de police, telles que l’internement dans un camp des Juifs, pourront s’ajouter ou être substituées » aux amendes et peines d’emprisonnement prévues. « L’étroite collaboration des polices françaises et allemandes », qui avait motivé la démission du préfet Ripert, était mise en œuvre par son successeur.

En Loire-Inférieure, les victimes de la rafle de juillet furent très nombreuses et l’implication des services de police et de gendarmerie est clairement établie. Tout commença, le 13 juillet, par une communication téléphonique du préfet régional (Angers était le siège de la préfecture de région à laquelle venait d’être rattachée la Loire-Inférieure). Il informait le préfet de Loire-Inférieure que « l’opération » aurait probablement lieu le 15 juillet à 20 heures. Elle consisterait à arrêter tous les apatrides de 16 à 45 ans, sans oublier ceux qui étaient déjà en prison. « La gendarmerie française sera amenée à collaborer à cette opération. » Les personnes arrêtées devraient être dirigées sur Angers « pour être ensuite envoyées vers une destination inconnue24 ».

À aucun moment le mot « Juif » ne figure dans cette transcription. Fut-il également absent des propos échangés entre ces deux préfets ? On peut aussi s’interroger sur le nombre de fonctionnaires qui furent mis, dès ce moment, dans la confidence. Une telle « opération » ne s’improvise pas. Combien partagèrent le secret et se turent, trois jours durant ? Le 16 juillet, le commissaire central de Nantes rendit compte des résultats de la rafle : « Les arrestations ont été faites, dans la soirée du 15 courant, par la police allemande agissant avec l’assistance des gardiens de la paix de mon service. » Il y eut 14 interpellations et une évasion, celle du Polonais Joseph Schupf. Les Juifs nantais furent rassemblés à la caserne Richemond25.

Une semaine plus tard, ce même commissaire signalait trois arrestations supplémentaires : Rose Rosembaum et sa fille Betty Trompetter, de nationalité américaine, Joseph Aptowicz, Roumain. Plusieurs familles de Mauves-sur-Loire échappèrent cependant à la rafle. Le commissaire central constatait, dans son rapport, la fuite de Louis Popper et de Sahawa Rosenfeld, palestinienne, Chejma Gorrecka, Esther Luski, polonaises, chacune mère de trois enfants. « Ils n’ont pas été trouvés à leur domicile […] ayant constaté leur fuite, un gendarme est resté à chacune des maisons où ils habitaient, garder la maison en vue d’opérer leur arrestation en cas de retour. »

L’explication de ce départ est fournie, à la Libération, par le témoignage du gendarme Raoul Richard, de la brigade de Carquefou. De passage à Mauves-sur-Loire, le 15 juillet, il vit arriver des gendarmes qu’il connaissait, accompagnés de Feldgendarmen. Informé du but de l’opération, il avertit plusieurs personnes de la localité qui connaissaient l’adresse des familles juives menacées et coururent les prévenir. En 1945, ce gendarme affirmait que seuls « un pauvre infirme et une adolescente revenue sur place furent pris26 ».

Le bilan des arrestations, dans l’arrondissement de Nantes, s’avéra, en réalité, plus lourd que ne le laissait entendre le premier rapport de police. Des listes récapitulatives des Juifs arrêtés en Loire-Inférieure et déportés, au cours des trois rafles des 15 juillet et 9 octobre 1942 et du 26 janvier 1944, mentionnent, pour cet arrondissement, 28 victimes de la première rafle, dont 25 Nantais, les trois autres résidaient à Mauves-sur-Loire et Ancenis. Cinq étaient de nationalité française27.

C’est à Saint-Nazaire, toutefois, que la rafle de juillet fut la plus meurtrière. La plupart des Juifs qui résidaient encore dans cet arrondissement, décrété zone interdite à la fin de l’année 1941, furent arrêtés : 66 dont 51 Français. Beaucoup résidaient dans les stations balnéaires : La Baule (21 arrestations), Le Pouliguen, Pornichet, Pornic, Sainte-Marie-sur-Mer… Six seulement habitaient Saint-Nazaire (3 Français et 3 Turcs). Huit enfants de moins de 15 ans (les deux plus jeunes, Jacques et Jwan Angel, d’une famille française de Tharon, avaient respectivement 5 et 2 ans) ainsi que neuf adultes de plus de 60 ans figurent sur les listes. Marx Lajeunesse avait 86 ans et figurait déjà sur la liste de L’Indicateur israélite en 1898 ; Sarah Kolp, née en 1853, avait 89 ans, elle mourut à Drancy.

Pour l’ensemble de la Loire-Inférieure, le bilan de la rafle de juillet 1942 s’établit à 98 arrestations, quatre ayant eu lieu à Châteaubriant. Parmi les internés, 57 Français.

Alors que sur « instruction de la préfecture et à la demande du docteur Einfeld, chef des SS » trois agents de police assuraient « la garde des Juifs », le sous-préfet de Saint-Nazaire n’allait pas tarder à exprimer sa désapprobation devant ce qu’il semble considérer comme une violation des accords supposés conclus entre les nazis et le gouvernement de Vichy : « Tous les Juifs de nationalité française de mon arrondissement ont été arrêtés en juillet dernier. […] J’estime que c’est la question de principe de l’arrestation des Juifs français qui serait à poser aux autorités allemandes. »

Confronté à l’ultime étape visible, en France, de la Shoah et pressentant, peut-être, que toutes les formes d’exclusion et de ségrégation, accumulées depuis l’automne 1940, n’étaient que le prélude à un crime plus terrible, il exprimait le vœu dérisoire d’en préserver les Français, abandonnant à leur sort les Juifs étrangers.

En cet été 1942, un « ancien membre militant du PPF », a priori peu enclin à s’effaroucher au spectacle de violences antisémites, sembla en découvrir l’horreur quand elles frappèrent ses proches.

Sa sœur et son beau-frère, Germaine et Jules Weisbach, son neveu, Jean-Claude, âgé de 20 ans avaient été arrêtés à La Baule, le 15 juillet. Dans une première lettre à la préfecture, en septembre, il rappelait qu’il s’agissait de « ressortissants français, nés de parents français » et exprimait son inquiétude : « Mon beau-frère doit être […] au camp de Pithiviers (Loiret), quant à ma sœur et mon neveu, nous n’avons pas eu de nouvelles, espérant toutefois qu’ils sont encore en vie. » Un mois plus tard, le ton était plus véhément :

« À l’entrée de l’hiver, je tiens à ajouter qu’on ne les a même pas laissé emporter un paletot de laine. Ainsi donc ces malheureux […] vont crever de faim et de froid. On n’oserait pas agir de cette façon avec des criminels de droit commun. Monsieur le préfet, je vous en supplie, si cela n’est pas impossible, veuillez tenter quelque chose en leur faveur28. »

Tragique lucidité et supplique inutile, Mme Weisbach et son fils avaient déjà été déportés d’Angers à Auschwitz par le convoi n° 8. Ce convoi emportait 84 Juifs de Loire-Inférieure arrêtés le 15 juillet. Les 86 ans de Marx Lajeunesse ne l’en avaient pas préservé. Des onze membres de la famille Angel de Tharon, six étaient aussi dans ce convoi dont Ivan, le benjamin. Les quatre autres enfants âgés, de 5 à 14 ans, partirent de Drancy le 18 septembre 1942 dans le convoi n° 34. Quel fut le sort de leur père, Salomon Angel, arrêté en même temps que sa femme et ses sept enfants ? Son nom ne figure pas sur les listes de transport. Jules Weisbach, séparé de sa femme et de son fils à Angers, fut déporté de Pithiviers dans le convoi n° 35 le 21 septembre 1942.

Il n’y eut pas que ces deux témoins directs de la rafle de juillet à s’émouvoir et à exprimer assez fortement leur réprobation pour être entendus, ici comme dans le Morbihan, par les Renseignements Généraux. Dans son rapport au ministre de l’Intérieur, du 1er septembre 1942, le préfet, brossant le tableau de l’opinion publique en Loire-Inférieure, signalait que : « Les arrestations qui ont été très nombreuses, particulièrement dans la zone côtière, ont été très commentées et, souvent, les mesures prises contre les Juifs les ont fait prendre pour des martyrs29. » « Les mesures prises contre les Juifs », non contre des personnes aimées, non contre des Français juifs ; la réprobation populaire commençait-elle à prendre conscience de la réalité du crime de masse ?

Ces rapports mensuels des préfets étaient essentiellement consacrés aux difficultés de la vie économique (ravitaillement, marché noir) ou sociale (aide aux réfugiés, aux sinistrés…). Pour le préfet de Loire-Inférieure, la priorité, en 1942, consistait à gérer les conséquences des bombardements de Saint-Nazaire. Il est donc significatif que, dans ce même rapport, à la page suivante, il glisse une seconde remarque sur les réactions à la rafle : « Des arrestations de Juifs ont été effectuées dans l’ensemble du département. 95 Juifs ont été arrêtés dont 60 pour l’arrondissement de Saint-Nazaire, ce qui a produit une certaine émotion, principalement à La Baule où résidaient un certain nombre d’Israélites. »

Dans les autres départements bretons, des arrestations eurent également lieu sans, toutefois, qu’il s’agisse de rafles systématiques comme celles opérées en Ille-et-Vilaine et Loire-Inférieure. Dans les Côtes-du-Nord, les contraintes successives imposées au cours de 1941, internement des Juifs allemands ou britanniques, expulsions vers la Sarthe, obligation de quitter la zone côtière, avaient entraîné une réduction progressive de la population juive.

L’année 1942 connut la même évolution avec, cependant, une recherche plus active des Juifs contrevenant aux directives des diverses ordonnances : Aron Ryse, dit Ryza arrêté à Saint-Brieuc en juin 1942, David Blum, arrêté à Dinan en novembre par les services allemands. La gendarmerie signala, au cours de l’été, une famille de six personnes, les Gourewitch, qui ne s’étaient pas présentés à la mairie de Notre-Dame du Guildo pour signaler leur arrivée. Ils repartirent clandestinement, à l’automne, au moment où, à Plœuc, les gendarmes découvraient la présence d’une jeune fille de 15 ans, Cécile Schmauss, établie dans ce bourg depuis trois ans, avec sa gouvernante. Elle avait été baptisée en novembre 1941, avait ensuite fait sa communion et avait été confirmée. Néanmoins, le préfet ordonna au maire d’avoir à inscrire cette jeune fille sur le registre des Juifs de sa commune et le pria d’obtenir d’elle l’adresse où son père s’était réfugié.

La question était-elle attendue ? Toujours est-il que la jeune fille prétendit n’avoir plus de nouvelles depuis trois mois mais, qu’à cette date, il se trouvait au Mont-Dore. Le préfet du Puy-de-Dôme, consulté, répondit que M. Schmauss ne figurait pas sur ses listes. Cette surveillance renforcée n’apparut pourtant pas suffisante aux services de sécurité allemands (Aussenkommando de Saint-Brieuc) que la fuite des Gourewitch avait mis en fureur :

« Ces temps derniers nous avons remarqué à plusieurs reprises que les services français de la police du département des Côtes-du-Nord exécutent, contrairement à tous les règlements en vigueur, les mesures à prendre contre les Juifs avec une complaisance que je ne tolérerai pas plus longtemps. C’est ainsi que j’ai eu connaissance des divers cas suivants :

Gourewitch Simon, Israélite, né le 9 janvier 1897, domicilié à Notre-Dame-du-Guildo
Gourewitch Bernard, Israélite, né le 15 avril 1923, domicilié à Notre-Dame-du-Guildo
Blum David, Israélite, né le 29 août 1880, domicilié à Dinan
Rosenberg Julien, Israélite, né le 13 février 1901, domicilié à Glomel
30 ADCA, dossier 5 W 193.
Ces quatre Juifs ont toujours dissimulé l’étoile juive ou ne l’ont pas portée du tout sans que la police intervienne. Il a en outre été possible aux personnes énumérées aux chiffres 1 et 2 de quitter le département sans que leur départ ait été signalé à la Sûreté allemande […] Je vous prie de remédier immédiatement à cet état de chose inadmissible à l’encontre des services de police responsables30. »

Daté du 22 décembre 1942, ce bilan très critique de l’activité de l’administration française, au cours de l’année écoulée, provoqua une réponse du préfet qui tenta de justifier ses fonctionnaires et s’attira une réplique cinglante :

« Monsieur le préfet des Côtes-du-Nord […] ce n’est pas pour vérification par la préfecture que je vous ai communiqué les renseignements exposés dans ma lettre du 22 décembre. Par contre je vous ai demandé de prendre des mesures appropriées à l’encontre des services de la police française responsables de la non-exécution des ordonnances juives.
Au surplus les détails de votre rapport […] déforment les faits […]. Ce n’est pas la police française qui a arrêté le Juif Rosenberg de Glomel, c’est mon service (souligné dans le texte).
Veuillez me faire parvenir […] un rapport mentionnant : que la préfecture a pris les mesures nécessaires ; que la préfecture a pris des sanctions disciplinaires à l’encontre des services de police français responsables. »

Intéressant accès de colère des services locaux du SD qui, bien involontairement, rendaient hommage à la police et la gendarmerie des Côtes-du-Nord pour le peu de zèle apporté, dans ces circonstances, à l’application des ordonnances allemandes. Civisme confirmé par le témoignage de Madame Narvi, épouse de Joseph Narvi, vétérinaire à Broons. Alors qu’il se rendait à une convocation du Aussenkommando de Saint-Brieuc, en août 1943, Joseph Narvi rencontra deux gendarmes qu’il informa du but de son déplacement. Ceux-ci le dissuadèrent vivement de poursuivre son voyage et lui conseillèrent de ne pas retourner chez lui. Sans quitter le département, il vécut les derniers mois de l’Occupation dans la clandestinité.

L’état mensuel d’octobre 1943 ne comporte plus que 5 noms, ceux des derniers Juifs des Côtes-du-Nord. Joseph Narvi y est signalé : « disparu en août », les recherches entreprises pour le retrouver sont « demeurées infructueuses ». Julien Rosenberg n’eut pas cette chance. Chapelier à Rostrenen, contraint de cesser son activité en 1940, il se retira à Glomel où ni le maire, ni les gendarmes de la brigade de Rostrenen ne se préoccupèrent de lui faire respecter les directives allemandes. Arrêté par les agents du SD le 18 décembre 1942, il fut déporté dans le convoi n° 47 le 11 mars 1943.

Si, sans aucun doute, des policiers et des gendarmes, dans ce département, firent preuve de solidarité à l’égard des Juifs, il ne faut pas en déduire que cette attitude fut la règle. La crainte des sanctions encourues ou l’obéissance à la loi et à la hiérarchie, si ce n’est l’adhésion aux mesures antisémites, incitèrent des fonctionnaires à se comporter, là aussi, en exécutants indifférents ou zélés. Signaler la présence de Cécile Schmauss, parfaitement intégrée, depuis trois ans, dans sa commune refuge, était-il inévitable ? Que dire de l’attitude du commissaire de police de Saint-Brieuc provoquant l’intervention des autorités allemandes dans l’affaire « Aron Ryza » qui aurait pu être traitée par les services de la préfecture, mieux disposés envers lui ?

Le Finistère n’a pas conservé de traces archivées d’arrestations effectuées le 16 juillet 1942. Par contre, un curieux message chiffré, émanant de la sous-préfecture de Brest, annonce une rafle anticipée :

« État français – Brest, le 8 juillet 1942
J’ai l’honneur de vous informer qu’au cours de la conférence tenue ce matin à mon cabinet, Monsieur G., commissaire de police, chef de la sûreté à Brest, m’a fait connaître qu’il avait été avisé, par la police des autorités d’Occupation, que tous les Juifs de 16 à 45 ans, des deux sexes, seraient arrêtés dès demain31. »

Le destinataire semble avoir été si surpris de cette information qu’il traça, au crayon, un point d’exclamation et un point d’interrogation à la fin du message avant de porter, en marge, la mention « confidentiel ». Cette rafle eut-elle lieu ou l’annonce en était-elle prématurée ? Sur les listes de transport des convois de juillet 1942, figurent quatre personnes, recensées dans le Finistère en octobre 1940, mais qui furent arrêtées dans un autre département. Jeanne Kahn et sa fille Marylise, de Landivisiau partirent pour Saumur le 3 septembre 1941 ; elles quittèrent Angers pour Auschwitz le 20 juillet dans le convoi n° 8. Deux Brestoises, Feigel Bernstein, polonaise, ouvrière dans un magasin de fourrures, déportée de Drancy par le convoi n° 13, le 31 juillet, et sa fille Liliane, âgée de 12 ans, déportée, trois semaines plus tard, dans l’un de ces convois de l’été 1942 qui emmenèrent les enfants de moins de 15 ans. Pour elles on ne trouve trace, ni de la date où elles quittèrent le Finistère, ni du lieu où elles furent arrêtées.

L’arrestation, à Quimper, de Gaston Jacob, frère de Max Jacob, ne procède pas d’une rafle mais de la violation de la 9e ordonnance du 8 juillet, restreignant les espaces publics autorisés aux Juifs. Dans ses lettres à Marcel Béalu, le poète exprime son angoisse, qui est alors celle de tous les Juifs : « Ce n’est pas le moment de bouger. On arrête les Juifs par milliers. Ma sœur n’ose plus bouger de chez elle […]. Mon frère, prisonnier à Quimper, sera jugé cette semaine, c’est-à-dire libéré. » (juillet 1942.) Espoir vite déçu, le 27 il a eu connaissance du verdict : « On a emprisonné mon frère à Quimper parce qu’il se promenait dans le square de sa ville natale32. » Transféré à Drancy, en décembre, Gaston Jacob fut déporté le 11 février 1943 par le convoi n° 47.

Dans le Morbihan, trois membres de la famille Hanen furent arrêtés à Larmor-Plage, amenés à Rennes puis, aussitôt, transférés à Angers avec les quinze prisonniers originaires d’Ille-et-Vilaine ; mais compte tenu des nombreux départs volontaires ou, plus souvent, imposés, qui se succédèrent au cours de l’année 1941, c’est dans leur nouveau département de résidence, essentiellement le Maine-et-Loire, qu’on arrêta treize autres victimes de la rafle de juillet. Deux furent déportées, du camp de Pithiviers, par le convoi n° 6, tandis que le convoi d’Angers, outre la famille Hanen, emmenait onze Juifs recensés en octobre 1940 dans diverses communes du Morbihan. Sarah Weintraub, qui figure sur les listes de Lorient, était, à son tour, déportée de Drancy, le 27 juillet. Salomon Elstein et Naftula Wajl, eux aussi réfugiés dans ce département en 1940, puis internés à Beaunela-Rolande, ayant été déportés dès le 28 juin 1942, c’est donc près du cinquième des Juifs inscrits sur les listes du recensement d’octobre qui se retrouvent, dès juillet 1942, dans les convois roulant vers les camps d’extermination.

Illusoire répit de l’été 1942

Après la vague d’arrestations de la mi-juillet un calme trompeur s’instaura comme pour endormir les craintes des rescapés de la première rafle. Répit illusoire, mis à profit par la préfecture de Loire-Inférieure pour établir un nouvel état des Juifs encore présents à Nantes.

Le 28 juillet, le commissariat central dressa une liste de 110 résidents nantais, liste qu’il reconnaissait incomplète car le temps avait manqué pour mener à bien toutes les investigations. Dans les zones rurales, la gendarmerie procéda aux mêmes recherches. La brigade de Vertou signala la présence d’André Lévy à Clisson et de Maria Meisels, née Hermine ainsi que de son fils Claude, 10 ans, à Gorges. La brigade de Carquefou s’intéressa à Mauves-sur-Loire et y retrouva les fugitifs rescapés de la rafle du 15 juillet.

Croyant le danger passé ou, plus probablement, sans ressources pour choisir la clandestinité, Sahawa Rosenfeld, Esther Luski, Chejma Gorrecka et leurs enfants avaient regagné leurs domiciles. Ce rapport contredit l’autojustification de ces mêmes gendarmes qui, le 18 novembre 1948, devant le comité d’histoire de la Libération de Nantes, affirmaient que, résistants, ils envoyaient chaque fois un état néant quand on leur demandait de signaler les Israélites de leur circonscription.

Si, pour ces familles, l’enquête n’eut pas de conséquence immédiate, il n’en alla pas de même pour tous. La Feldkommandantur de Nantes ayant demandé la liste de toutes les personnes séjournant encore en zone côtière, juives ou non, une famille de trois personnes : Armand, Marie-Marthe et Simone Lévy, de Saint-Nazaire, était arrêtée le 15 août. Le père de Marie-Marthe Lévy, Lucien Bernheim, qui habitait Agen, profita de la présence du préfet de Loire-Inférieure à Vichy pour élever une courageuse protestation : « 80 ans, citoyen français […] mon gendre, ma fille et leur jeune fille âgée de 16 ans ont été arrêtés le 15 août à Saint-Nazaire […] et internés au camp de la Lande (Indre-et-Loire). […] Étant donné qu’à ma connaissance, les femmes et les enfants israélites, Français d’origine, n’ont pas fait l’objet d’une pareille mesure », il demanda au préfet d’intervenir pour, au moins, faire libérer l’adolescente et sa mère33. La lettre fut lue et la phrase concernant les « Français d’origine » soulignée au crayon rouge, mais, si le préfet tenta d’intervenir, ce dont il est permis de douter, ce fut en vain.

À Nantes, une jeune fille de 15 ans, Monique Trompetter, dont la mère et la sœur aînée avaient été arrêtées le 15 juillet et déportées aussitôt par le convoi n° 8, était arrêtée à son tour mais sa nationalité américaine lui valut d’être dirigée sur le camp d’échange de Vittel ; traitement dont n’avait pas bénéficié sa sœur, Betty.

Le renforcement des contrôles, la poursuite des interpellations individuelles, rendaient de plus en plus difficiles les tentatives de fuite. En Ille-et-Vilaine, elles se soldèrent par deux échecs : Lejb Cukiermann, dont l’épouse, Machela, avait été arrêtée puis déportée, est d’abord signalé « parti pour une destination inconnue », sur l’état modificatif de septembre 1942. L’information est ensuite rectifiée, en marge, par la mention « interné », sans autre précision.

Leurs noms figurent sur la liste originale de ce convoi conservée aux archives du CDJC.
69Une famille de cinq personnes, Jeannette, Marcel, Alice, Claude Nerson et Aline Blum, résidant rue de Paris à Rennes, était « partie sans autorisation pour une destination inconnue » selon le même état de septembre. Leur voyage fut vite interrompu. Incarcérés au camp de Pithiviers, ils furent, tous les cinq, de Claude, 15 ans, à Jeannette, 80 ans, déportés par le convoi n° 35, parti du Loiret pour Auschwitz le 21 septembre 194234. Voilà tout ce que les archives de l’époque permettent de connaître du sort qui leur fut réservé.

Vingt ans plus tard, une enquête « concernant Madame Nersum Jeannette née Wolff, le 3 février 1862 à Lingolsheim, décédée en déportation », décrit les circonstances de leur arrestation, mais aussi souligne la lucidité et la détermination d’une famille qui, à aucun moment, ne se résigna à subir la persécution et tenta sa chance jusqu’au bout.

En 1939, une entreprise de Strasbourg-Lingolsheim, Les Tanneries de France, se replia à Rennes avec une partie de ses employés parmi lesquels figuraient plusieurs Juifs, dont Marcel Nersum, chef du personnel. L’un des trois témoins interrogés en 1962, Madame Becher, ancienne comptable, se souvenait que « Madame Nerson », nom sous lequel cette famille se faisait appeler, arriva à Rennes « vers novembre 1939, accompagnant ses deux fils, Marcel et Samuel. […] Madame Jeannette Nerson, son fils Marcel, l’épouse de celui-ci [Alice] et leur fils Claude, ainsi que Monsieur Samuel Nerson, lesquels demeuraient ensemble, en garni, 70 bis rue de Paris, étaient tous de confession israélite ».

Ils décidèrent de se réfugier en zone sud en 1942 et furent mis « en relation avec une chaîne de passeurs ». Elle avait appris, plus tard, que toute la famille, à l’exception de Samuel, avait été interceptée, le 28 août 1942, à Vierzon-sur-Cher, transférée à Drancy, puis déportée35. En faisant état de ce premier témoignage, le commissaire principal de Rennes apportait quelques précisions quant à la composition de cette famille. Monsieur Samuel Nersum était accompagné de son épouse, Blanche, et le couple avait aussi un fils « né vers 1933 », son cousin, Claude, était né en septembre 1927. Il signalait également la présence de Aline Blum, mère d’Alice Nersum, soit huit personnes.

Fort de ces premières informations, le commissaire enquêta aux archives du service régional de la police judiciaire et à celles du service départemental des Renseignements Généraux, à Rennes, mais sa recherche « n’a donné aucun renseignement ou indication, les intéressés étant inconnus des archives de ces services de police ».

La démarche peut paraître surprenante. Pourquoi ce commissaire principal n’a-t-il pas consulté d’abord les archives du commissariat dont dépendait la résidence de la famille Nersum ? Il aurait pu y trouver, au moins, trace des états mensuels de contrôle des Juifs. Cette famille, recensée en octobre 1940, y figure jusqu’en septembre 1942. Un oubli de la part de ce fonctionnaire expérimenté étant improbable, on peut penser qu’en 1962, les commissariats rennais, contrairement à celui de Saint-Malo, avaient, depuis longtemps, appliqué les mesures préconisées par les circulaires ministérielles du 6 décembre 1946 et du 31 janvier 1947 sur la « destruction de documents fondés sur des distinctions d’ordre racial » (ill. F). Dictée par le souci de rétablir, au plus tôt, la légalité républicaine en faisant disparaître tout document établi sur des bases discriminatoires, cette directive eut, du point de vue de l’historien, un effet pervers que révèle la richesse du fonds d’archives du commissariat de Saint-Malo, le seul, en Ille-et-Vilaine, qui ait été conservé.

Les deux autres témoignages oraux recueillis furent particulièrement précieux, non seulement pour répondre à l’objectif de cette enquête administrative, savoir quel statut de déportée il convenait d’attribuer à Jeannette Nersum et à sa famille, mais pour révéler le comportement d’une poignée de Rennais, non juifs, réfractaires à toutes les formes de propagande antisémite véhiculées par les divers organes de presse écrite ou radiophonique.

Une dame Tesson, voisine de palier de la famille Nerson au 70 bis rue de Paris, évoqua « la sympathie générale de la part des habitants de l’immeuble », précisant que « nous savions que [ces personnes] étaient de confession israélite ». Elle avait, personnellement, entretenu des relations suivies avec Jeannette Nersum, Aline Blum et Alice Nersum, mais connaissait moins la famille de Samuel Nersum qui demeurait, dans un immeuble tout proche, rue Richard Lenoir.

En mai ou juin 1942, les Nersum lui annoncèrent leur intention de passer en zone libre « avec pour base de départ Tours […] tentative infructueuse du fait de la rafle opérée le même jour, à Tours, des Israélites polonais ». Effrayés à la vue de ces arrestations, ils renoncèrent à leur projet et revinrent à Rennes. À la fin du mois d’août ils décidèrent de tenter à nouveau leur chance et en avertirent leur amie : « Ce second départ me semble avoir été précipité, et motivé par le fait que le jeune Claude Nerson, élève externe au lycée de Rennes, devait alors atteindre, à date imminente, sa 15e année et, comme tel, devait être recensé à la Kommandantur et être astreint au port de l’étoile jaune. »

Ce disant, le témoin faisait une erreur, le port de l’étoile était obligatoire dès l’âge de six ans. En réalité, le moment de cette seconde tentative avait été choisi par le réseau de passeurs auquel s’était confié Marcel Nersum.

2 juifs en bretagne
Madame Tesson ne devait plus revoir ses voisins : « Mon mari et moi-même avons eu connaissance, courant septembre 1942, par une lettre datée du camp de Pithiviers (Loiret) et expédiée par l’un d’entre eux, du fait selon lequel les cinq membres de cette famille étaient détenus au dit camp. » Cette lettre était destinée collectivement à tous les habitants de l’immeuble qui, spontanément, confectionnèrent un colis à l’intention des internés. Colis qui, probablement, ne leur parvint pas, car « quelques jours plus tard, les habitants de l’immeuble reçurent, de la part de l’une ou de l’autre de ces personnes, une carte (ou correspondance des plus brèves) disant qu’ils partaient pour une destination inconnue. […] J’ai reçu, en 1945 ou début 1946, la visite de Madame Samuel Nerson, laquelle m’a dit que les cinq membres de sa famille avaient été déportés en Allemagne et y étaient décédés en camp de concentration ».

Seul manquait, après cette seconde audition, le récit des circonstances de l’arrestation. Ce fut l’objet du troisième procès-verbal signé de « Madame Guérin, née Herry Anne » qui révéla l’existence d’un groupe de résistants formé au sein même des Tanneries de France où elle travaillait comme chimiste. Sa sœur, Marie-Louise Herry, assistante sociale dans l’entreprise, « a organisé, à destination de la zone sud, plusieurs départs d’Israélites appartenant tant au personnel qu’aux cadres et qu’à la direction des Tanneries de France ; […] accompagnant personnellement ces personnes jusqu’à l’arrivée du groupe à l’intérieur de la zone sud ».

Le voyage jusqu’à Vierzon se déroula sans incident, là un batelier les attendait pour leur faire traverser le Cher. Il décida, semble-t-il, de scinder le groupe en deux et de transporter d’abord Samuel et Blanche Nersum et leur fils Gilbert. C’est au retour, alors que les cinq autres membres de la famille et leur accompagnatrice attendaient l’embarcation, qu’une patrouille allemande surgit. Tandis que Madame Blum et la famille de Marcel Nersum étaient emmenées à Pithiviers, Marie-Louise Herry et le batelier étaient incarcérés à Vierzon. Quelques semaines plus tard, Mademoiselle Herry fut libérée. Sa sœur, en 1962, mettait cette « indulgence » sur le compte de sa profession et le fait qu’elle était aryenne.

Le personnel des Tanneries de France continua à payer un lourd tribut à la Shoah : la famille Bloch, arrêtée le 19 février 1943, victime du délégué régional du CGQJ, puis Roger Hoffman, déporté le 3 février 1944.

9 octobre 1942 : la deuxième grande rafle en Bretagne

La richesse documentaire relative à cette seconde rafle des Juifs en Bretagne permet d’analyser au plus près ce que signifiait la collaboration étroite entre les administrations française et allemande et, ainsi, d’en comprendre la redoutable efficacité.

La préfecture d’Ille-et-Vilaine étant le siège de la préfecture régionale, c’est à Rennes que débutait la procédure et c’est de Rennes que les instructions étaient transmises pour exécution dans les quatre départements de la nouvelle région.

La correspondance qui annonçait la rafle et en fixait la date et les modalités, révèle un mécanisme très simple. L’ordre initial était donné par l’autorité allemande, les listes des Juifs à arrêter, fournies par elle, avaient été établies à partir des fichiers des préfectures mis à jour au fil des états modificatifs mensuels.

Le bon déroulement des opérations (transmission des consignes, respect du secret, rapidité des interpellations, grâce à une connaissance du terrain que ne pouvaient avoir les donneurs d’ordre) dépendait exclusivement de la loyauté des fonctionnaires français. Hors la Loire-Inférieure, la présence de Feldgendarmen n’est jamais mentionnée dans les procès-verbaux de police ou de gendarmerie établis au moment des faits ; lorsqu’elle est évoquée ce n’est qu’a posteriori, après la Libération, à l’occasion d’enquêtes, exigées par des proches, cherchant à déterminer les circonstances précises d’une interpellation. Ces cas sont très rares et l’affirmation tardive de la présence de soldats ou gendarmes allemands a davantage valeur d’alibi que de témoignage.

Les instructions

Le 7 octobre, Le SS Sturmbannführer und Kommandeur, Dr. Heerdt, adressa les consignes générales à l’intendant de police, à la préfecture régionale :

« Le 9 octobre 1942, les Juifs mentionnés sur les listes ci-jointes devront être arrêtés par les services de police placés sous vos ordres et livrés avant le 10 octobre au plus tard dans le camp situé sur le Champ de Mars.
Outre les personnes indiquées sur les listes jointes, il y a lieu d’arrêter tous les membres de la famille sans égard quant à leur âge et à leur sexe (donc aussi les enfants) et de les livrer au même camp.

Chaque personne arrêtée devra apporter les effets suivants :

2 couvertures
2 paires de chaussures
Les objets de toilette nécessaires
Des provisions pour plusieurs jours.

Vous êtes prié de bien vouloir établir sur le Champ de Mars des cantonnements dans la forme appropriée pour y loger pendant quelques jours les personnes arrêtées. En ce qui concerne le transport qui sera effectué ultérieurement au sujet des Juifs arrêtés à la suite de cette mesure, des instructions vous parviendront.
J’attire votre attention sur le fait que l’opération prévue ci-dessus devra être tenue strictement secrète et je vous prie de bien vouloir donner également des instructions en ce sens et sous la forme appropriée aux organes de la police placés sous vos ordres. Lorsque cette opération aura été effectuée, je vous prierai de bien vouloir m’en adresser, sans délai, un compte rendu36. »

Les listes de Juifs à arrêter concernaient les quatre départements bretons. Sur celle d’Ille-et-Vilaine figuraient 40 noms :

Adjoubel Nissim, 23/4/1884, Bulgare, Saint-Servan 12 rue Dauphine
Azar née Lévy Eugénie, 26/8/1917, Roumaine, Rennes 2 rue Bonne Nouvelle
Bassèches Oscar, 29/12/1864, Polonais, Rennes 229 rue de Paris
Blatt Szalma, 11/9/1898, Polonais, Sainte-Marie, arrondissement de Redon
Bursztynski Maurice, 20/11/1933, Polonais, Rennes 2 rue Keralio
Eliakim-Behar Jacques, 22/9/1895, Tchèque, Liffré hôtel du Lion d’Or
Eliakim-Behar Alice, 21/11/1904, Tchèque, ”
Eliakim-Behar Davy, 22/8/1934, Tchèque, ”
Eliakim-Behar Natho, 28/11/1931, Tchèque, ”
Grinberg Sophie, 15/10/1868, Russe, Redon 10 quai Surcouf
Konstantinowski Simon, 21/3/1888, Russe, Dinard 9 rue de la gare
Leibel Claire, 29/7/1936, Roumaine, Sens de Bretagne, Le Poncet
Leibel Itzic, 2/9/1905, Roumain, ”
Leibel Nelly, 1/10/1938, Roumaine, ”
Leibel Pauline, 12/10/1910, Roumaine, ”
Levy Gabriel, 3/5/1882, Roumain, Rennes 2 rue Bonne Nouvelle
Levy née Weil, Rosalie, 28/8/1878, Roumaine, Rennes 2 rue Bonne Nouvelle
Oppenheim Joseph, 23/3/1879, Hollandais, La Bouexière, arrondissement de Rennes
Przybysz Chana, 22/6/1906, Polonaise, La Guerche rue Neuve
Salomons Elias, 10/7/1884, Hollandais, Rennes 17 rue Richard Lenoir
Schklarewski Armand, 11/10/1900, Russe, Rennes 26 boulevard de la Liberté
Schklarewski Sarah, 29/6/1907, Russe, ”
Schklarewski Irmi, 27/5/1872, Russe, Rennes avenue Janvier
Schklarewski Perla, 20/9/1873, Russe, ”
Schklarewski Michel, 20/9/1903, Russe, ”
Sigal née Leibel Claire, 21/10/1894, Roumaine, Aubigné, arrondissement de Rennes
Sigal Charles, 5/7/1887, Roumain, Aubigné
Sigal Renée, 27/4/1926, Roumaine, Aubigné
Spitzer Joseph, 21/1/1909, Roumain, Port de Guipry, arrondissement de Redon
Stairmann Miloh, 8/1/1908, Roumain, Saint-Pierre de Plesguen
Szwarcmann Martha, 5/1/1896, Polonaise, Rennes 3 place du Colombier
Tcharny Anna, 13/5/1927, Lituanienne, Rennes 26 boulevard de la Liberté
Toper Rachel, 1/5/1895, Russe, Fougères 4 rue Kléber
Walzer Léon, 12/12/1894, Polonais, Rennes 1 rue de la Chalotais
Walzer Rosa, 10/6/1906, Polonaise,
Zalc Majloch, 29/12/1893, Polonais, Rennes 1 boulevard de la T.A.
Zalc Perla, 1895, Polonaise,
Zilbermann Mahama, 3/1/1907, Roumain, Rennes, hospitalisé
Zinmann Dita, 29/4/1888, Russe, Rennes, hospitalisée
Tecucianu Strul, 1/5/1913, Roumain, Rennes 11 rue Saint-Malo.

Le 8 octobre, le préfet de région transmit cet ordre au préfet délégué d’Ille-et-Vilaine et aux préfets des trois autres départements bretons.

Chacun reçut sa liste de Juifs à arrêter et quelques consignes supplémentaires :

« Il m’a été précisé verbalement que les intéressés étaient autorisés à emporter chacun une valise de grandeur moyenne dans laquelle ils pourront emporter, outre les objets spécifiés dans la lettre sus-indiquée, du linge et des effets de rechange.
La garde des intéressés devra être assurée à votre diligence dans les locaux du centre d’accueil mis à leur disposition.
Les malades alités seront exemptés de cette mesure, provisoirement, et devront fournir un certificat médical attestant qu’il leur est impossible de se déplacer.
J’insiste sur le caractère urgent et secret de ces opérations. »

Chaque préfet répercuta aussitôt l’information aux sous-préfets, aux commandants de gendarmerie et aux commissaires de police. Procédure efficace, puisque vingt-quatre heures suffirent pour transmettre les directives jusqu’aux responsables de leur exécution. Aucune réticence, à quelque niveau que ce soit, à répéter et à exécuter l’ordre d’arrêter des enfants. Quant au secret recommandé, il ne fut que très exceptionnellement violé.

Les arrestations en Ille-et-Vilaine

À Rennes, la rafle fut l’œuvre de la police urbaine. Le commissaire principal rédigea son rapport le jour même :

« Ville de Rennes – Service de la sûreté – n° 4594 – 9 octobre 1942
Le commissaire principal de police à Monsieur le commissaire central.
J’ai l’honneur de vous rendre compte que conformément aux instructions de Monsieur le préfet d’Ille-et-Vilaine en date du 8 octobre, les nommés :
Azar née Lévy Eugénie
Lévy née Weil Rosalie
Salomons Elias
Schklarewski Irmi
Schklarewski Perla
Tcharny Anna
ont été conduits ce jour au centre d’accueil de Rennes.
En outre, le jeune Cukierman Jean Henri, âgé de 11 ans, israélite, de nationalité polonaise, qui avait été confié à la famille Schklarewski, a été provisoirement arrêté pour être gardé au centre d’accueil. Ce jeune israélite ne possède aucune famille à Rennes, ses parents étant tous deux internés.
Les nommés : Bassèches Oscar, Schklarewski Michel, Szwarcmann Martha, Zalc Perla, Zilbermann Mahama, Ziman Dita, malades alités, incapables de se déplacer, ont fourni les certificats ci-joints.
Schklarewski Armand, Schklarewski Sarah, Walzer Léon, Walzer Rosa sont détenus à la maison d’arrêt par les autorités allemandes.
Lévy Gabriel est décédé.
Tecucianu Strul a quitté Rennes depuis mars 1942 et réside actuellement à Paris. Zalc Majloc […] n’a pu être découvert jusqu’ici. Sa femme prétend qu’il a quitté son domicile ce matin de bonne heure, sans indiquer où il se rendait37. »

Sur les 20 Juifs rennais figurant sur la liste du 7 octobre, un seul, Majloc Zalc, qui fut défendu par ses amis, lorsque son atelier de maroquinerie avait été indûment fermé, deux ans plus tôt, bénéficia d’une indiscrétion et put s’enfuir. Parmi les six malades alités, seule, semble-t-il, son épouse présenta un certificat de complaisance puisque, le lendemain, la police constatait qu’elle « a quitté son domicile dans l’après-midi et n’a pas été revue depuis ».

Deux enfants avaient été épargnés lors de la rafle du 16 juillet, à Rennes, et confiés à des familles juives après l’arrestation et la déportation de leurs parents. Jean-Henri Cukierman, absent de la liste des personnes à arrêter le 9 octobre, fut cependant appréhendé en même temps que la famille qui l’avait recueilli. « Provisoirement arrêté » précise le rapport de police, mais les policiers rennais n’ignoraient pas que, depuis l’été, on déportait désormais tous les enfants ; et personne ne les contraignait, ce 9 octobre 1942, à outrepasser les ordres en s’emparant de cet enfant de 11 ans que le SS Sturmbannführer Heerdt avait oublié. Transféré à Drancy, avec les autres prisonniers, Jean-Henri fut déporté, le 3 novembre 1942, par le convoi n° 40.

Maurice Bursztynski n’avait pas encore 10 ans quand il assista à l’arrestation de ses parents et de sa sœur aînée, Suzanne, 17 ans, le 16 juillet 1942. Resté seul, il vivait, depuis lors, chez Eugénie Azar, 2 rue Bonne Nouvelle, à Rennes. Il figurait parmi les 40 Juifs à arrêter en octobre, en même temps que ses deux protectrices, Eugénie Azar et sa mère, Rosalie-Reine Lévy ; mais les services allemands le signalaient à l’ancienne adresse de ses parents (2 rue Keralio). Que se passa-t-il ce jour-là ? Les deux dames, Azar et Lévy, furent arrêtées, mais le nom de l’enfant ne figure pas sur le compte rendu du commissariat.

Rosalie Lévy, malade, fut rapidement relâchée et regagna son domicile. Un « état des modifications apportées à la liste des Israélites de nationalité étrangère », pour le mois de novembre 1942, mentionne que Maurice Bursztynski a été « confié par Madame Lévy, qui l’avait recueilli, à l’Union Générale des Israélites de France […] nouvelle résidence : Paris38 ».

On retrouve, en effet, trace de l’enfant au centre 28 de l’UGIF, à Paris, « provenance : nourrice », mais il figure aux entrées du 7 mai 1943, plus de six mois après son départ supposé de Rennes. Son nom réapparaît aux sorties du 16 juillet, la même année avec, comme mention de destination, « S. 42 », pour « Service 42 », service d’action sociale de l’UGIF, 29 rue de la Bienfaisance à Paris, qui assurait la dispersion des enfants isolés dans des familles d’accueil39. Personne, ni à la préfecture de Rennes, ni dans les commissariats concernés, ne se préoccupa de retrouver cet orphelin de 10 ans qu’il aurait pourtant fallu arrêter. Négligence, mauvaise coordination entre les différents services ou, cette fois, volonté délibérée de laisser sa chance à un enfant ?

Le rapport du commissaire principal de Rennes met en évidence d’autres dysfonctionnements de l’appareil répressif. Le Sicherheitsdienst (SD)40 ordonnait l’arrestation de quatre personnes déjà incarcérées par ses soins depuis plusieurs mois ; la mort, au mois de juin, de Gabriel Lévy (époux de Rosalie Lévy), et le départ, autorisé par la Feldkommandantur, de Tecucianu Strul, avaient été signalés sur les états modificatifs mensuels adressés par la préfecture sans, apparemment, avoir été enregistrés par le SD. Ces défaillances purent sans doute, parfois, offrir à des persécutés la protection d’une clandestinité involontaire.

Ayant ainsi, deux fois en quelques mois, échappé à la mort, Maurice Bursztynski, à partir de juillet 1943, devint un de ces enfants cachés que l’UGIF contribua à sauver. En 1951, une enquête administrative fut diligentée, par la préfecture d’Ille-et-Vilaine, à la demande de son oncle qui résidait alors à Belfort. Il s’agissait d’informer le ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre chargé d’établir les « dossiers de disparition » de la famille Bursztynski. Le rapport établi par les enquêteurs ne fait état que de l’arrestation de ses parents et de sa sœur :

« C’est dans le courant de l’été 1942 (probablement au cours de la première quinzaine de juillet) qu’ils ont été arrêtés, ainsi que leur fille Suzanne, à leur domicile 2 rue Keralio à Rennes, par la gendarmerie allemande. Le jeune Maurice, emmené avec ses parents et sa sœur, aurait ensuite été relaxé.
La famille Bursztynski étant de confession juive, c’est la seule raison qui semble avoir déterminé leur incarcération par les autorités d’occupation.
Il n’a pas été possible d’obtenir, au sujet de ces faits qui remontent à neuf ans, davantage de précisions41. »

Au début des années cinquante, pour l’administration préfectorale, la Shoah était de ces souvenirs anciens qui commençaient à s’effacer.

Hors de Rennes, la rafle fut confiée à la gendarmerie, y compris dans les chefs-lieux d’arrondissement qui disposaient aussi de commissariats de police. En témoigne ce rapport du commissaire de police de Fougères au chef des Services des Renseignements Généraux à Rennes :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que la réfugiée russe Riss Rachel femme Toper, juive, demeurant à Fougères, rue Pinterie, a été arrêtée aujourd’hui par les gendarmes de Fougères, suivant ordre des autorités occupantes.
L’arrestation a été effectuée à 13 h 30 à son domicile.
L’intéressée a été transférée immédiatement au centre d’accueil de Rennes où les Juifs de sa catégorie sont groupés en attendant d’être dirigés sur un camp de concentration. Deux autres Juifs et leur enfant âgé de six ans, les époux Lévy, de nationalité française, n’ont pas été inquiétés42. »

Ce commissaire semble avoir ignoré les modalités de l’opération et la qualité (ou catégorie) des Juifs concernés (Juifs étrangers). Le secret, une fois de plus, avait été observé, même à l’égard du service de police voisin.

Quatorze procès-verbaux d’interventions, effectuées par la gendarmerie, sont conservés aux archives départementales. Onze concernent l’Ille-et-Vilaine.

L’analyse de quelques-uns d’entre eux, les plus complets ou ceux qui comportent la relation d’incidents, peut permettre de mieux comprendre, d’une part ce que fut le drame vécu par ces familles juives, d’autre part ce que put être l’ampleur de la collaboration de l’administration française à cette phase ultime avant la Shoah. Autre intérêt de ces procès-verbaux, ils révèlent l’état d’esprit, non plus des hauts fonctionnaires pour qui les Juifs n’étaient que des noms sur des feuilles de papier, mais des exécutants qui voyaient l’angoisse dans les yeux des mères et des enfants, ces gendarmes « revêtus de leurs uniformes » pour arrêter, non des délinquants, mais des familles entières, « sans tenir compte ni de l’âge ni du sexe ». Première étape où l’encre et le papier ne suffisent plus pour perpétrer le crime43.

L’arrestation de Simon Konstantinowski à Dinard

« Ce jourd’hui, neuf octobre mil neuf cent quarante deux, à quinze heures, Nous soussignés […] gendarmes à la résidence de Dinard, revêtus de notre uniforme et conformément aux ordres de nos chefs : en service à la résidence et agissant en vertu d’une note de Monsieur le préfet d’Ille-et-Vilaine, en date du 8 octobre 1942, à l’effet de procéder à l’arrestation du nommé Konstantinowski Simon, sans profession, né à Odessa (Russie) le 21 février 1888, de race juive, nous nous sommes présentés à son domicile à Dinard, 9 rue de la Gare, où nous l’avons découvert.

Cet homme étant atteint de paralysie générale a perdu l’usage de la parole et, n’ayant plus la plénitude de toutes ses facultés mentales, nous avons mis sa femme au courant de la note dont nous étions porteurs. Après lui en avoir donné lecture, celle-ci nous a déclaré que la note contenant l’état civil s’appliquait bien à son mari.

En conséquence, nous avons déclaré à Konstantinowski Simon que nous l’arrêtions au nom de la loi pour être conduit au bureau de notre brigade en attendant son transfèrement au centre d’accueil de Rennes.

Fouillé minutieusement au moment de son arrestation il a été trouvé porteur d’un portefeuille en cuir noir contenant la somme de 500 Francs, des papiers personnels et une carte d’alimentation avec tickets.

Ces pièces et somme ont été laissées en la possession de l’intéressé.
Konstantinowski n’était pas en état d’ivresse au moment de son arrestation et ne figure pas sur les divers bulletins de recherche en dépôt à la brigade44. »

Texte administratif aux formules stéréotypées adaptées à la délinquance : « Nous l’avons découvert […] Il n’était pas en état d’ivresse », pour arrêter un grand malade dont le seul délit était d’être juif. Énoncé rassurant puisqu’il s’inscrit dans la légalité : celle de gendarmes qui obéissent « aux ordres de nos chefs » pour agir « au nom de la loi ». La procédure est respectée, les paroles et les gestes sont de routine.

Aucune brutalité, ni parole déplacée, pourquoi ces gendarmes auraient-ils dû éprouver la moindre réticence à mener à bien cette mission ? Peut-être pouvaient-ils appliquer à ce paralytique qui n’avait plus « la plénitude de toutes ses faculté mentales » l’exemption prévue pour les malades alités. Ils n’y songèrent pas.

La judéité de Simon Konstantinowski aurait-elle favorisé cette absence d’initiative ? Un incident où fut impliquée la gendarmerie du Finistère, quelques mois après la Libération, autorise à poser la question45.

Arrêter les Juifs, une mission comme une autre

Même jour, mêmes formules, ce sont, cette fois les gendarmes de Liffré qui frappent à la porte d’une chambre de l’Hôtel du Lion d’or :

« à l’effet de procéder à l’arrestation des époux Eliakim Béhar, Juifs étrangers, résidant en ce lieu.
Interpellé, le chef de famille nous a déclaré que sa femme était malade et qu’il nous remettrait un certificat médical de son médecin traitant. Nous avons déclaré à Eliakim Béhar Jacques que nous l’arrêtions ainsi que ses enfants, Davy et Natho, pour être transférés à Rennes, au centre d’accueil, place de la Gare. »

Même application froide et rigoureuse des directives, à Dinard on arrêtait un vieillard impotent, à Liffré, deux enfants. Certes on agissait sur ordre des autorités allemandes, mais hors de leur présence. Moins d’un mois plus tard, le père et ses enfants étaient déportés par le convoi n° 40 qui partit de Drancy le 4 novembre. Il emportait 468 hommes, 514 femmes et environ 200 enfants, parmi lesquels Davy Béhar, 7 ans, son frère Natho, 11 ans et Jean-Henri Cukiermann. Arrivés à Auschwitz, le 6 novembre, 639 personnes dont les 200 enfants furent immédiatement gazés. Bien sûr cela n’était plus l’affaire du préfet, ni des gendarmes qui avaient apposé leurs signatures au bas du procèsverbal, sous la formule « Fait et clos à Liffré ».

1Ignorance de l’assassinat programmé de la part des gendarmes, de la part aussi des victimes, sinon comment comprendre le calme avec lequel beaucoup accueillaient l’annonce de leur arrestation : « Après nous être assurés de sa personne, nous lui avons fait part de notre mission. Sur le champ, cet étranger s’est mis à notre disposition. » (PV de l’arrestation de Nissim Adjoubel, Saint-Servan) ; « Cette femme nous a déclaré : ‘‘ Je consens à obéir à l’arrêté que vous me notifiez et je ne demande qu’à vous suivre’’. » (PV de l’arrestation de Rachel Toper à Fougères). « Je consens à obéir », c’était aussi le choix qu’avaient fait ces gendarmes et tous les préfets qui restèrent à leur poste mais, pour eux, l’alternative existait, sans risque vital, tout juste matériel.

Obéir aux ordres de leurs chefs ne fut, pour certains gendarmes, que le principe de base auquel ils ajoutèrent, spontanément, une dose plus ou moins forte de zèle.

La famille Sigal, réfugiée à Aubigné, fut ainsi victime de gendarmes dont le discernement n’égalait certes pas la conscience professionnelle :

« Sigal Charles, Leibel Claire épouse du précédent et leur fille Sigal Renée, demeurant à Aubigné, nous nous sommes rendus à cette localité, mais la famille Sigal l’avait quittée et était partie dans la direction de Saint-Médard-sur-Ille. Nous nous sommes aussitôt mis à leur recherche et avons découvert Sigal Renée et sa mère […] dans le bourg de Saint-Médard. Nous les avons aussitôt mises en état d’arrestation et les avons conduites à notre caserne.
Nous nous sommes ensuite mis à la recherche de Sigal Charles, mais n’avons pu le découvrir. Au cours de nos recherches, nous avons appris qu’il avait été aperçu en dernier lieu sur les bords du canal d’Ille-et-Rance, entre le bourg de Saint-Médard et l’écluse du Dialay.
Nous avons diffusé son signalement aux brigades voisines, nos recherches continuent en vue de le découvrir. »

Malgré les contraintes stylistiques d’un rapport de gendarmerie, on sent frémir l’instinct du chasseur. Que la « proie » soit une jeune fille de 16 ans et sa mère n’ôte rien à l’enthousiasme de leurs poursuivants qui, sans perdre un instant, repartent à la recherche du père de famille. Il ne s’agit plus là du simple réflexe militaire d’obéissance, mais d’une adhésion, d’une collaboration à la « chasse aux Juifs ». Autre enseignement troublant de cette arrestation mouvementée, l’attitude du voisinage. Cette famille a été prévenue, au dernier moment, de l’approche des gendarmes mais, d’autres voisins coopèrent à la poursuite en orientant les recherches : « Elles sont parties vers Saint-Médard », « Je l’ai vu sur le bord du canal ». Terrible solitude de ces trois malheureux fugitifs parmi des villageois qui les rejettent ; comme étrangers ou comme Juifs ? 4 novembre, convoi n° 40, 514 femmes dont Renée Sigal et sa mère.

Parmi les différents degrés d’implication observés chez ces gendarmes chargés d’exécuter les ordres allemands, le paroxysme semble atteint lors de l’intervention au Poncet, près de Sens-de-Bretagne, au domicile de la famille Leibel.

La cruauté de la scène s’exprime à travers la froideur du récit officiel :

« Ce jourd’hui 9 octobre 1942 à 11 heures […] agissant en vertu d’un ordre des autorités allemandes et des prescriptions de monsieur le Préfet d’Ille-et-Vilaine en date du 8 octobre 1942, nous enjoignant de procéder aux arrestations des Juifs dénommés ci après :
Leibel Itzic né le 2 septembre 1905
Salzberg Pauline femme Leibel née le 12 octobre 1910
Leibel Claire née le 29 juillet 1936
Leibel Nelly née le 1er novembre 1938
tous en résidence au lieu-dit “Le Poncet”, commune de Sens-de-Bretagne, nous nous sommes présentés au domicile des intéressés. Nous y avons découvert les époux Leibel, mais leurs deux enfants étaient absents. Nous avons demandé aux époux de nous indiquer le lieu de leur refuge, mais ils s’y sont refusés. Nous avons effectué des recherches pour les retrouver, mais elles sont restées vaines.

Pendant notre présence au domicile des époux Leibel, Madame Leibel, Itzic, née Salzberg Pauline, est tombée subitement malade et a perdu connaissance. Nous avons immédiatement mandé le docteur Baron de Sens-de-Bretagne qui est venu visiter la malade. Il nous a remis un certificat médical rédigé comme suit :

“Je soussigné […] certifie avoir été appelé près de Mme Leibel […] ce jour à 14 heures 30 (heure de l’Europe centrale), pour troubles nerveux prononcés avec agitation et mouvements désordonnés. J’ai dû lui faire une piqûre de Sédol pour la calmer et je fais des réserves sur l’état actuel de cette malade ayant peur qu’elle fasse de l’aliénation mentale.”

Cette pièce a été remise au gendarme chef d’escorte de la gendarmerie de Rennes qui, avec la camionnette automobile de la section est arrivé à 15 heures 30 à Sens-de-Bretagne pour opérer le transfèrement des Juifs arrêtés.
Le Juif Leibel Itzic lui a également été remis, mais en raison de son état de santé, Madame Leibel a été laissée à son domicile étant toujours sans connaissance.
[…] Fait et clos à Sens-de-Bretagne le 9 octobre 1942. »

La chronologie souligne la barbarie du comportement.

Pendant plus de trois heures, ces gendarmes tentèrent de faire avouer à des parents où leurs enfants étaient cachés.

Interrogatoire et recherches ne cessèrent que lorsque Pauline Leibel perdit conscience.

Par quelle aberration des gendarmes français, non des nazis, pouvaient-ils s’acharner à vouloir découvrir et arrêter deux fillettes de 6 et 4 ans?

Auxiliaires efficaces de la police allemande, qui eût été incapable, sans eux, de mener à bien de telles rafles contre des familles dispersées dans des villages et des écarts, ces hommes étaient-ils contraints d’agir ainsi?

Un témoignage postérieur permet de répondre à cette question en suscitant, d’ailleurs, une nouvelle interrogation. Peu après la Libération, le 11 novembre 1944, à Morlaix, un incident opposa des gendarmes à des soldats sénégalais. Des coups de feu furent tirés, quelques soldats légèrement blessés. La section locale du Parti Communiste rejeta la responsabilité de ces violences sur la gendarmerie et, dans son journal L’Aurore, les 18 et 25 novembre, présenta les gendarmes locaux comme « fidèles agents de la Gestapo ». L’adjudant-chef, commandant la section de Morlaix, s’insurgea contre cette accusation et exprima son indignation dans le rapport qu’il transmit à ses supérieurs hiérarchiques :

« L’indignation de nos gendarmes est grande. Ils sont présentés comme des fidèles agents de la Gestapo et on les accuse d’avoir fait la chasse aux réfractaires et aux patriotes. Certes, ils ont dû, pour obéir aux ordres de Vichy, rechercher les défaillants du STO et les jeunes gens que les boches désignaient sous le nom de terroristes, mais ils se glorifient d’être toujours rentrés bredouilles de cette chasse.
Les centaines de procès-verbaux de recherches infructueuses établis à cet effet, dans chaque brigade, sont une preuve irréfutable que les gendarmes […] ont souvent risqué leur liberté pour soustraire nos jeunes gens à la déportation46. »

Face aux directives allemandes transmises par les préfets, un autre choix que l’obéissance aveugle, était donc possible.

Ce que les gendarmes firent pour « soustraire nos jeunes gens à la déportation », pourquoi ne le firent-ils pas, sauf rares exceptions, face à des Juifs étrangers ? Pour qui refusèrent-ils de risquer leur liberté ? Pour ces étrangers ou pour ces Juifs ?

1En Ille-et-Vilaine, les brigades de gendarmerie eurent la charge d’appréhender 20 personnes. Elles en arrêtèrent effectivement 11, mais le Docteur Stairman, de Saint-Pierre-de-Plesguen, s’évada du centre d’accueil de Rennes le lendemain. Les gendarmes de la brigade de Messac prévinrent le docteur Spitzer de Guipry et rédigèrent un procès-verbal de « recherches infructueuses ». Si huit autres Juifs échappèrent à la rafle, cinq ne le durent qu’à l’application stricte des directives : épargner provisoirement les malades alités ; Charles Sigal échappa à ses poursuivants et, seul, le silence obstiné de leurs parents sauva, ce jour-là, les enfants Leibel.

L’année 1942 ne s’acheva pas sans une dernière arrestation, celle de Nahoum Vidal, Juif de nationalité grecque. L’ordre fut transmis par l’intendant de police au préfet délégué d’Ille-et-Vilaine, le 6 novembre à 17 heures :

« Les Juifs de nationalité grecque fixés dans la circonscription relevant de votre compétence devront être internés et conduits directement, sous escorte correspondante, au camp de Drancy près de Paris.
D’après le fichier des Juifs ici présents, il s’agit de la personne suivante : Vidal Nahoum né le 17 juin 1890 à Salonique, domicilié à Cesson-Sévigné, arrondissement de Rennes47. »
L’arrestation eut lieu trois jours plus tard comme en témoigne le procès-verbal de gendarmerie :
« Ce jourd’hui 9 novembre à 7 heures, […] nous nous sommes rendus au domicile du Juif Nahoum Vidal et l’avons mis en état d’arrestation.
Ce Juif a été transféré ce jour au camp de Drancy où il a été interné à 21 h 15 par les gendarmes chargés de l’escorte. »

Procédure efficace, aux rouages bien huilés, le caractère secret des opérations fut, une fois de plus, bien gardé. Nahoum Vidal, qui avait épousé une Française non juive et avait un fils, Michel, né en 1937, ne fit qu’un bref séjour à Drancy. Le 11 novembre il partait pour Auschwitz dans le convoi n° 45. En 1953, la préfecture d’Ille-et-Vilaine s’inquiéta de « la situation actuelle, au regard de la réglementation concernant les conditions de séjour des étrangers en France, du ressortissant grec Nahoum Vidal. […] L’intéressé était doté en dernier lieu d’une carte de séjour, valable jusqu’au 22 mars 1945, dont le renouvellement n’a pas été sollicité48 ».

Étrange hiatus de la part de l’administration qui ignore, ou feint d’ignorer, que la carte de séjour dont il disposait, en dernier lieu lui avait été renouvelée cinq mois (30 juin 1942) avant que le préfet de l’époque n’ordonne son arrestation. Ce document et le rapport de gendarmerie avaient pourtant été conservés et figuraient, continuité administrative oblige, dans les archives du cabinet.

La réponse du maire de Cesson révèle la même amnésie :

« Le ressortissant grec Nahoum Vidal, domicilié à Cesson-Sévigné depuis 1939, a quitté la commune vers 1943 pour une destination inconnue. L’intéressé a dû être inquiété par l’armée allemande et n’a pas fait viser son titre de séjour au départ. »

Histoire soigneusement édulcorée de tous les acteurs embarrassants ; si la préfecture avait perdu toute mémoire, il eût été malséant qu’une municipalité se montrât moins oublieuse. Aucune mention n’est faite de la judéité du disparu et l’allusion hésitante à l’armée allemande semble là pour n’avoir pas à lui tenir rigueur de son départ précipité.

L’année 1942 connut donc, au moins, 45 arrestations de Juifs d’Ille-et-Vilaine, ou plutôt 46 si l’on inclut Chila Rosembaum dit Achille.

De nationalité polonaise, il était commerçant à Rennes, 59 Boulevard de la Liberté. Inscrit sur les listes des recensements en octobre 1940 et juillet 1941, son nom ne figure sur aucun ordre d’arrestation. Pourtant, en juin 1953, une enquête était ordonnée, par la préfecture, à la demande de sa veuve qui signalait que Rozen Mayer, commerçant en nouveautés, rue Saint-Hélier, connaissait les circonstances de l’arrestation de son mari. Son récit témoigne, comme ceux concernant la famille Nersum, des fréquents échecs subis par les candidats au passage de la ligne de démarcation.

« En 1940, j’ai fait, à Rennes, la connaissance de M. Rosembaum Chila […]. Ensemble nous avons quitté Rennes, le 9 juillet 1942, pour nous rendre en zone libre […] à Limoges. » Arrivés à Tours, sans contact avec d’éventuels passeurs, ils décidèrent, le 11 juillet, de tenter leur chance en prenant l’autobus. À 300 mètres de la ligne de démarcation « les occupants de l’autobus ont été l’objet d’un contrôle sévère des agents de la Gestapo […]. Cinq voyageurs furent mis en état d’arrestation dont M. Rosembaum et moi-même49 ».

Incarcéré à la Maison d’arrêt de Tours, Monsieur Mayer, qui n’était pas juif, fut libéré le 15 août ; dès le 28 juillet, par contre, son compagnon et les autres voyageurs juifs étaient « dirigés sur un camp spécial sis à 17 km de Tours, sans être en mesure d’en préciser le lieu ». Là s’arrête le récit recueilli en 1953.

Ce « camp spécial » était, probablement le « camp de La Lande ». Le 11 septembre 1942, le convoi n° 31 quittait la gare du Bourget-Drancy. Parmi le millier de déportés, 157 hommes, femmes, enfants du « camp de La Lande », dont « Rosembaum Achil, 13.04.1905, né à Presbourg, Polonais ». En 1945, il ne restait que 13 hommes survivants50.

La rafle dans les autres départements bretons

Un seul ordre d’arrestation adressé, le 8 octobre, à la préfecture des Côtes-du-Nord, concerne « Baitman Aron, 13.1.1898, Russe, domicilié à Plédran ». Encore s’agit-il d’un nouvel exemple de dysfonctionnement entre services allemands. Expulsé à destination du Mans, le 7 avril 1942, Aron Baitman avait été arrêté lors de la rafle du 15 juillet et déporté d’Angers dans le convoi n° 8.

Dans le Morbihan, il fallut « faire arrêter d’extrême urgence » :

Goldgouber Clara née Rivin, 12.11.1887, Roumaine, Vannes, 12 rue des Vierges
Revin Dina née Schlim, 14.1.1858, Roumaine, Vannes, 20 rue des Chanoines
Rosenzweig Nicolas, 27.1.1910, Roumain, Lorient, 10 rue Fénel
Wechsler Saly, 1.1.1906, Roumain, Lorient, 2 rue de la Gale Ory
Zelikowitz Wolff, 20.5.1868, Russe, Lorient, 4 rue du Puits

Le 10 octobre, le commissaire principal de Lorient rendit compte, pour ce qui le concernait, du succès de l’opération : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que ces trois étrangers (N. Rosenzweig, S. Wechsler, W. Zelikowitz) ont été appréhendés ce matin à 6 h 30, à leurs domiciles respectifs et conduits, conformément à vos instructions, à la caserne de gendarmerie de Lorient51. »

Après un passage par Rennes et un séjour de quelques semaines à Drancy, ils furent, tous les trois, déportés à Auschwitz, le 3 novembre 1942.

La liste adressée au préfet du Finistère comportait 11 noms :

Apolojg Ita, 13.9.1912, Polonaise, Brest, 37 rue Jean Jaurès
Krouto Eugénie, 1.12.1886, Russe réfugiée, Douarnenez, 12 rue Laennec
Krouto Jacob, 19.9.1882, Russe réfugié, Douarnenez, 12 rue Laennec
Le Bris Blima née Menner, 25.9.1920, Polonaise, Brest, 41 rue Jean Macé
Menner Adolphe, 3.2.1894, Polonais, Brest, 41 rue Jean Macé
Menner Rosa née Bremberger, 1.1.1892, Polonaise, Brest 41 rue Jean Macé
Perper Ihil, 28.12.1908, Roumain, Pleyben, au bourg
Segaller Benjamin, 22.1.1882, Roumain, Plouenan, Kerlevenien Vian
Selinger David, 28.10.1893, Polonais, Morlaix, 4 rue Gambetta
Sternlicht Rebecca née Mazliah, 14.4.1897, Polonaise, Huelgoat au bourg
Fried Ella née Hirschfeld, 1.1.1889, Allemande, Beuzec-Conq

Quatre procès-verbaux de gendarmes et la réaction du maire de Plouenan témoignent des conditions dans lesquelles cette rafle se déroula.

Dès le lendemain de l’arrestation de deux de ses administrés, il en informa le préfet ; démarche inhabituelle, peut-être dictée par l’indignation. Il souligne la santé « médiocre » de Benjamin Segaller et celle, « très mauvaise », de son épouse, Ella Sylber Szlager. Décrivant l’arrestation des deux époux, il use d’un terme dont la trivialité, surprenante compte tenu du destinataire de la lettre, semble le signe d’une vive émotion : « [Ils] ont été cueillis à leur domicile, à Kerlevenien en Plouenan, le 9 octobre 1942 au soir, par la gendarmerie de Saint Pol de Léon, pour être dirigés sur Rennes52. »

À Douarnenez, lorsque les gendarmes se présentèrent, à 19 heures, 12 rue Laennec, Madame Krouto leur apprit que son mari, Jacob, arrêté par les autorités allemandes, en août, et condamné à 3 mois de prison, se trouvait déjà incarcéré à la Maison centrale de Rennes.

La brigade de gendarmerie de Landerneau fut avisée, par téléphone, le 9 octobre, à 18 heures, qu’il lui incombait de procéder à l’arrestation de la famille Menner. Les parents et leur fille, Blima Le Bris, avaient quitté leur domicile brestois pour se réfugier à La Roche Maurice. Les gendarmes exécutèrent cet ordre, le lendemain à 5 h 25. La soirée et la nuit pour prévenir leurs victimes, aucun n’y songea ou ne le voulut. La mission s’avéra plus mouvementée que prévu :

« Après nous être assurés que l’ordre dont nous étions porteurs s’appliquait bien à elle [Madame Blima Le Bris], nous l’avons invitée à préparer ses bagages […]. Nous nous sommes en outre présentés au domicile des parents de Mme Le Bris qui logent dans une chambre voisine.

Mme Le Bris a profité de ce laps de temps pour prendre la fuite, avec son mari, dans le bois du Pontois […]. En raison de l’obscurité nous n’avons pu la rejoindre.
Nous conduisons M. et Mme Menner à notre caserne à Landerneau. À 8 heures, continuant nos recherches au bois de Pontois, nous découvrons M. Le Bris dissimulé sous des branches d’arbres […] Cet homme nous déclare que sa femme avait pris le train de 7h34 à la gare de La Roche Maurice pour se rendre à Brest chez ses beaux-parents, au 41 rue Jean Macé. » Bien entendu le renseignement était faux, permettant à la fugitive de gagner une retraite sûre : « Le Bris Blima, née Menner (1920) n’a pas été découverte à Brest, elle est recherchée. »

À Paris, où il s’était finalement réfugié, le couple Le Bris échappa, en 1943, à une seconde tentative d’arrestation. Cette information est mentionnée, en décembre 1944, dans un rapport des RG au sous-préfet de Brest appelé à émettre son avis quant à la demande de naturalisation présentée par Blima Le Bris. La conclusion de l’enquête de police est tout à fait favorable, mais la raison invoquée, quelques mois après la Libération, pour lui reconnaître la citoyenneté française, est assez troublante : « Rien ne s’oppose à ce qu’elle puisse acquérir la nationalité française. Elle a d’ailleurs renoncé à la religion juive et s’est faite catholique53. »

À l’obéissance aux consignes du secret et à la claire volonté d’appréhender toutes les personnes désignées par l’occupant, sans que celui-ci ait à intervenir, s’ajoute parfois, autre forme de collaboration zélée, une célérité exemplaire dans l’exécution des ordres. Un cas parmi d’autres : l’intervention des gendarmes de Pleyber-Christ. Prévenus à 19 h 30, le 9 octobre, d’avoir à arrêter le docteur Perper et sa famille, ils décidèrent de se rendre, sans attendre, à Plouneour Menez :

« Le 9 octobre 1942, à 21 h 15, nous nous présentons au domicile du docteur Perper […] nous déclarons à ce dernier que nous le mettons en état d’arrestation ainsi que toute sa famille.

Après s’être munis de couvertures et de quelques objets, Perper, sa femme et ses trois enfants ont pris place dans la voiture de la section de gendarmerie de Morlaix et ont été conduits à la caserne de cette résidence, le 10 octobre à 1 heure ».

Après avoir « mis en état d’arrestation » trois enfants (Rose 10 ans, Odette 5 ans et Paul 4 mois) et leurs parents, nos deux gendarmes de Pleyber-Christ, le devoir accompli, purent signer leur PV, « Fait et clos à », puis aller se coucher, un peu tard cependant, cette nuit-là. Le reste ne les concernait pas. Ils ignorèrent que la famille Perper resta à Drancy jusqu’en mars 1943.

Le 25 de ce mois partit le convoi n° 53 emmenant les parents et les trois enfants, qui avaient grandi, Paul venait d’avoir 9 mois. Arrivé à Sobibor, sa destination finale, à l’exception de 15 hommes dont 2 survécurent, tous les autres déportés furent immédiatement gazés, parmi eux, 49 enfants de moins de douze ans, dont les trois enfants Perper54.

À quel niveau hiérarchique local fut prise cette décision d’intervenir, le soir même, pour « cueillir » la famille d’un médecin de campagne, sans laisser la moindre chance à quiconque aurait eu le courage de la mettre en garde ? Il semblerait que son arrivée, au milieu de la nuit, à la caserne de Morlaix, provoqua l’indignation des femmes des gendarmes, mais, seule, et plus tôt, celle de leurs époux aurait pu être salvatrice.

Sur l’état mensuel des Juifs résidant dans l’arrondissement de Morlaix en mars 1944, il ne reste plus que le couple Lévy, Jacques était paralysé et son épouse, Mazalto, demeurait près de lui. Mais le sous-préfet a rédigé un récapitulatif concernant les autres qui, depuis 1941, avaient déménagé ou été arrêtés. Il attribue toutes les arrestations aux troupes allemandes. Les noms des cinq membres de la famille Perper sont suivis de la mention « arrêtés par les troupes allemandes en octobre 1942 55 ».

Mars 1944, le crépuscule des nazis favorisait déjà les manipulations de l’Histoire.

Les gendarmes de Morlaix avaient fait preuve, ce 9 octobre, de la même diligence pour arrêter David Sélinger. Prévenus à 17 h 30, ils signaient le procès-verbal de bonne exécution de leur mission deux heures plus tard.

Le chef d’escadron, commandant la compagnie de gendarmerie du Finistère, pouvait être fier de l’efficacité de ses hommes lorsqu’il transmit son rapport à la préfecture.

Quinze Juifs avaient été arrêtés, ils allaient être transférés vers Rennes, les uns à partir de Brest et Morlaix (10 personnes), les cinq autres à partir de Quimper (Eugénie Krouto, Ella Fried et la famille de Rebecca Sternlicht qui avait été arrêtée avec Szyniorn et Hakin Mazliah).

Très contrariante, toutefois, la fuite de cette jeune femme de La Roche Maurice, Blima Le Bris. Sans elle, compte tenu que Jacob Krouto était déjà détenu et que Ita Apolojg avait quitté Brest, avec ses deux filles, depuis le mois de juillet, le succès de l’opération eût été total, illustrant à merveille le souhait de Pierre Laval, d’une collaboration étroite entre les polices française et allemande.

À Rennes, le moment était venu de dresser le bilan de la rafle dans les quatre départements de la préfecture régionale : en Ille-et-Vilaine, 17 Juifs avaient été arrêtés, auxquels il convenait d’ajouter les quatre prisonniers déjà détenus à la Maison d’arrêt avant le 9 octobre.

Outre ceux qui avaient fourni un certificat médical les déclarant intransportables, sept avaient échappé à la rafle, dont les deux enfants Leibel. D’autre part, venaient d’arriver au centre d’accueil, 15 Juifs du Finistère et 4 du Morbihan, soit 36 personnes qu’il allait falloir diriger sur Drancy.

L’acheminement vers Drancy

L’ordre vint du SS Sturmbannführer und Kommandeur, adressé à l’Intendant de police :

« Le transport des Juifs internés est fixé au 14 octobre 1942 : départ à 13 h 36 de la gare de Rennes.
Je vous prierai d’assurer l’embarquement des internés par vos services de police et de faire surveiller par une force de police suffisante le transport en chemin de fer de Rennes au camp d’internement de Drancy. Après le dépôt des internés dans le camp de Drancy, je vous prierai de m’en rendre compte56. »

Arrestation, internement à Rennes, transfert à Drancy, à aucun moment les Juifs arrêtés n’eurent de contact avec la police ou l’armée allemande.

À chaque étape, le service de sûreté SS de la Feldkommandantur se contentait de donner l’impulsion, l’administration française faisait le reste, en toute autonomie dans les quatre départements évoqués.

Deux prisonniers, malades, Simon Konstantinowsky et Rosalie Lévy, furent libérés. Par contre, Sophie Grinberg, âgée de 74 ans, « impotente », avait noté le gendarme chargé de rédiger la liste des Juifs détenus au centre d’accueil, ne bénéficia pas d’une telle « mansuétude ». Elle quitta Drancy pour Auschwitz le 11 novembre 1942.

Le préfet délégué d’Ille-et-Vilaine adressa au commandant de gendarmerie une réquisition « au nom du peuple français », pour « assurer l’escorte des Juifs, du centre d’accueil de Rennes au camp de Drancy (S-et-O). Un effectif de un adjudant-chef et 20 gendarmes nous paraît suffisant ». L’escorte était, en effet, suffisante pour 36 Juifs, hommes, femmes et cinq enfants de 4 mois à 16 ans. Le nombre des prisonniers avait été maintenu à 36, Léon et Rosa Walzer, deux des détenus de la Maison d’arrêt, remplaçant les malades provisoirement libérés.

Le rapport rédigé par le chef d’escorte est le dernier témoignage d’un acteur français de cette rafle :

« […] le transfèrement des internés juifs, du 14 courant, sur le camp de Drancy, s’est effectué sans incident. Au départ de Rennes, les internés désignés étaient au nombre de 36 (hommes, femmes et enfants). Ils ont été embarqués dans un wagon de 3e classe attelé à un train de messageries. L’escorte se composait de : 1 adjudant-chef, 2 maréchaux des logis et 17 gendarmes.

Le train a quitté Rennes à 14 heures et est arrivé à Versailles à 24 heures. Notre wagon, différé à ce moment sur les Batignolles, y est arrivé à 2 heures le 15 octobre 1942. À 4 heures, il a été dirigé sur le Bourget en effectuant des arrêts dans les gares de ceinture, pour être enfin mis à quai à la gare de “Le Bourget-Drancy” […]. À 13 heures, les services de la Préfecture de police de Paris ont pris en charge le transport des internés, de la gare de “Le Bourget-Drancy” au camp de Drancy. À 15 heures tout était terminé. […]

L’escorte a pu rentrer par le train partant de la gare de Montparnasse à 17 heures, arrivant à Rennes à 22 heures. À noter la gentillesse de Monsieur le commissaire principal de la Préfecture de police à Paris qui, à 15 heures, a mis un car pour le transport de l’escorte de Drancy à la gare Montparnasse, ce qui a permis son retour à 22 heures à Rennes. »

La rédaction d’un rapport administratif ne se prête pas à l’expression de sentiments humanitaires mais, à l’évidence, ce fonctionnaire a parfaite bonne conscience et sa mission ne lui a pas pesé. Pour lui, « à 15 heures tout était terminé », fait et clos une fois de plus, et le souvenir qu’il en garda, sans doute, fut la gentillesse de son collègue parisien, bien réconfortante après un voyage de 24 heures entre Rennes et Drancy.

Il n’était, comme les autres gendarmes de l’escorte, ni pro-nazi ni, probablement, antisémite. Il n’était qu’un homme ordinaire à qui fut confiée une parcelle, une courte étape d’un génocide qui, toutefois, n’aurait pu être réalisé sans sa participation ajoutée à celle de tous ses semblables. Il en ignorait la finalité, bien sûr. Tout au plus aurait-il pu s’interroger sur la légitimité d’une mission consistant à mobiliser 20 gendarmes pour escorter 36 prisonniers dont un bébé de 4 mois et une vieille dame impotente de 74 ans.

Il restait à s’emparer des dépouilles, l’administration préfectorale, après les avoir recensées, informa les autorités allemandes :

« Comme suite à votre demande téléphonique du 19 octobre, j’ai l’honneur de vous adresser la liste des appartements rendus vacants par l’arrestation des Juifs à laquelle il a été procédé le 9 octobre 1942.

Les autres appartements, dans lesquels résidaient des Juifs figurant sur la liste des individus à arrêter continuant à être occupés, soit par des membres de la famille des intéressés, soit par les intéressés eux-mêmes qui ont fourni des certificats médicaux attestant leur impossibilité à se déplacer. »

Le destin des Juifs de Bretagne victimes de la rafle du 9 octobre

Sur les 36 Juifs arrêtés en Bretagne le 9 octobre 1942, 33 furent déportés et assassinés, à Auschwitz, pour la plupart, et à Sobibor (la famille Perper). Seule semble avoir échappé à la déportation, la famille Mazliah. La nationalité brésilienne de Rebecca Sternlicht-Mazlia en fut-elle la raison ? Le sursis accordé à Simon Konstantinowski ne dura guère ; en février 1943 il était à nouveau arrêté, à l’initiative, cette fois, du délégué régional du commissariat aux questions juives. La Feldgendarmerie l’interpella à Dinard. Le séjour à Drancy, imposé à ce grand malade, nécessita finalement son transfert à l’hôpital de Villejuif où il mourut le 4 novembre 1943. Reine Rosalie Lévy, restée à Rennes, rue Bonne Nouvelle, fut déportée à la fin de la même année.

En Loire-Inférieure, où la rafle de juillet vit les polices française et allemande procéder ensemble aux arrestations, celle d’octobre semble avoir été menée exclusivement par les effectifs de la police allemande de sûreté. Plus surprenant, la préfecture ne paraît pas en avoir été informée si l’on en croit cette lettre, adressée le 9 octobre, par le préfet de Loire-Inférieure, au « préfet, délégué du ministère de l’Intérieur, secrétariat général pour la police » :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que je viens d’apprendre que la police allemande de sûreté a procédé, aujourd’hui, à l’arrestation de 38 Israélites.
D’après les indications que j’ai pu recueillir, des opérations analogues se poursuivraient dans les jours suivants.

Je dois ajouter qu’il ne reste en ce moment aucun Juif, tant d’origine française qu’é-trangère, dans toute la zone côtière de Loire-Inférieure57. »

Griffonné au verso d’une carte du Groupe collaboration, invitant à une conférence de Jacques Sarrazin sur « La France sera européenne et socialiste », le bilan de cette rafle : 18 arrestations à Nantes, 11 à Mauves, 5 à Châteaubriant, les dernières ayant eu lieu à Gorges et à La Haie Fouessière. Cette fois, on ne laissa aucune chance aux familles Rosenfeld, Luski et Gorecka revenues à Mauves après avoir échappé à la rafle du 15 juillet.

À Châteaubriant, les Feldgendarmen arrêtèrent deux familles : un couple de Juifs allemands, M. et Mme Kohn, et une famille polonaise, Mme Rimmer (ou Riemmer) et ses deux enfants de 6 et 1 an.

De ces 38 Juifs arrêtés le 9 octobre, 28 étaient déportés, dès le 3 novembre. Parmi eux, sept enfants et adolescents âgés de 6 ans (Arlette Aptovici) à 16 ans (Fajga Gorecka) ; toutefois, Robert et Beila Riemmer ne figurent ni sur le récapitulatif des arrestations dressé à Nantes, ni sur la liste de transport du convoi n° 40.

Comme après chaque arrestation, les biens des déportés furent pillés s’ils présentaient quelque intérêt. Une note du préfet au maire de Mauves lui signale que la police allemande de sûreté remet l’appartement, occupé par la famille Rosenfeld, à la disposition de la propriétaire. Les autorités allemandes se désintéressent du mobilier, « à l’exception toutefois du piano qui devra rester à leur disposition ».

En ces temps de pénurie de logements certains responsables administratifs exprimaient cependant leur gêne d’avoir à profiter des malheurs des Juifs pour résoudre leurs problèmes. Le 29 octobre 1942, le maire de Saint-Nazaire, Toscer, nommé par le gouvernement de Vichy, le 22 juin 1941, lorsque fut révoqué le socialiste Blanchot, écrivit au préfet :

« Pour loger le personnel de notre internat scolaire de Mauves, en raison du transport de notre cantine à l’école de Mauves, nous avons demandé à la mairie de cette commune de nous indiquer des locaux disponibles.

Il m’a été signalé deux appartements de deux pièces, meublés, actuellement sous scellés comme ayant été occupés par les familles Luski et Gorecka, israélites allemandes.

Envisagez-vous comme possible la libération de ces appartements que le propriétaire consent à nous louer ?

Je vous signale, cependant, que je ne souhaiterais pas que ma démarche puisse avoir des suites fâcheuses quelconques pour les familles Luski et Gorecka qui me paraissent déjà fort éprouvées d’après les indications que j’ai recueillies sur place58. »

Compassion à l’égard des victimes, expression voilée d’une désapprobation, de la part d’un notable du régime, attitude partagée, sans doute, par beaucoup de Français, tandis que d’autres s’engageaient plus à fond.

Lors de la rafle du 15 juillet 1942, Alexandre Galek, 27 ans et sa sœur, Salomée, 21 ans, étaient arrêtés à Nantes, transférés à Angers puis déportés par le convoi n° 8. Leur mère, hospitalisée pour tuberculose, et leur père échappèrent à la rafle. Recherché, ce dernier bénéficia, durant l’été 1942, de l’aide du directeur de l’entreprise Fradet qui continua à l’employer comme traducteur, le faisant travailler « caché dans une petite chambre de sa maison », selon le témoignage de sa belle-sœur recueilli en 1949.

Ce chef d’entreprise n’hésita pas à certifier que Joseph Galek ne faisait plus partie de son personnel quand des policiers enquêtèrent à son sujet. Finalement arrêté à la fin du mois d’octobre 1942, il fut déporté le 3 novembre. Son nom figure, avec ceux des autres Nantais, sur la liste du convoi n° 40. Enta Galek, hospitalisée à la clinique Saint-Michel, place Catinat, à Nantes, bénéficia de la protection du Docteur Poumier qui, en certifiant qu’elle était intransportable, tint longtemps tête à la police allemande de sûreté. En janvier 1944, elle était « emmenée de force » puis déportée le 10 février59.

1943-1944, nouveaux acteurs et dernières victimes de la Shoah

Après les grandes rafles de l’été et de l’automne 1942, les Juifs de Bretagne ne connurent pas de répit.

La volonté de détruire, jusqu’au dernier, tous ceux qui avaient échappé aux arrestations antérieures restait intacte, non seulement parmi les agents de la police allemande de sûreté, mais aussi chez leur collaborateur désormais à pied d’œuvre en Bretagne, le délégué régional du Commissariat Général aux Questions Juives.

Les revers militaires de la Wehrmacht, cependant, et le revirement sensible de l’opinion publique, de plus en plus hostile à la politique suivie par Pierre Laval, commençaient à réfréner les réflexes légalistes de certains fonctionnaires. On en trouve trace dans ce courrier envoyé le 5 mars 1943, au préfet régional de Bretagne, par « Le Commandant de la police et du service de sûreté pour la circonscription du Militärbefehlshaber en France – Sicherheitspolitzei-Kommando de Rennes.

Objet : Surveillance des Juifs.
D’après les prescriptions de l’ordonnance relative aux mesures contre les Juifs, tant françaises qu’allemandes, la police française est chargée de la surveillance des Juifs en ce qui concerne l’observation des restrictions et des obligations imposées aux Juifs.

Ainsi qu’il m’a été signalé, la gendarmerie française s’est refusée à assurer la surveillance des Juifs, en déclarant qu’elle n’était pas compétente pour l’exécution de ces missions […] D’après la loi fondamentale concernant la police française, la gendarmerie se charge de toutes les missions policières en rase campagne ; elle doit donc effectuer également la surveillance des Juifs.
Je vous prie de bien vouloir m’informer des mesures que vous aurez prises à cet effet60. »

Si les autorités allemandes pensaient, ou feignaient de penser, qu’il ne s’agissait là que d’une querelle de partage des missions entre police et gendarmerie, le responsable de la SEC (Section d’Enquête et de Contrôle) du CGQJ, délégation régionale d’Angers, énonçait clairement le problème.

Dans son rapport du 28 septembre 1943, après s’être plaint des difficultés rencontrées en Loire-Inférieure pour contrôler la population des « Juifs étrangers et naturalisés français », à la suite des bombardements de Nantes et de l’exode massif qui avait suivi, il dénonçait « l’attentisme » croissant chez les fonctionnaires qui « font traîner » les affaires en cours « lorsque celles-ci présentent un caractère de sanction contre les personnes ou les biens juifs. […] La question juive devient compromettante (pour certains bureaux) si on envisage une fin prochaine des hostilités61 ».

Lucidité, défaitisme, mais antisémitisme intact chez ce responsable du « Commissariat » qui, deux mois plus tard, regrettait que « les services de la police mobile sont loin d’être acquis à nos convictions raciales ». Lorsque celles-ci tournaient à l’obsession et allaient de pair avec une dévote admiration pour Hitler et le nazisme, on obtenait un antisémite redoutable, le délégué régional du CGQJ pour la Bretagne qui s’installa à Rennes à la fin de l’année 1942.

Le rôle de la délégation régionale du Commissariat Général aux Questions Juives

« Rennes le 3 décembre 1942.
Le préfet régional de Bretagne aux préfets des quatre départements bretons – Cabinet. J’ai l’honneur de vous faire connaître que Monsieur Ratton, Chef des délégués régionaux à la Police des Questions Juives, m’a présenté récemment Monsieur D., délégué régional des Sections d’Enquête et de Contrôle du Commissariat Général des Questions Juives (ancienne police juive).
Monsieur D. a installé son service 7 rue de Nemours à Rennes62. »

C’est ainsi que les services préfectoraux furent avisés de la création d’une antenne régionale, à Rennes, de cette administration parallèle qu’était le CGQJ. Très vite la personnalité et les agissements du délégué régional, suscitèrent critiques et protestations au point d’amener le préfet d’Ille-et-Vilaine à diligenter une enquête de police dont il rendit compte, le 6 février 1943, au commissaire général aux questions juives.

Établi à Dinard au début des années trente, D. « tenait un atelier de relieur, mais y travaillait rarement. La majeure partie de son temps était employée à prospecter la région malouine en vue d’y recruter des adeptes pour divers partis politiques de droite. […] Les renseignements recueillis sur Monsieur D. sont défavorables : il est réputé paresseux, peu intelligent, ne vivant que d’expédients, et peu digne de confiance63 ».

Ou bien le CGQJ n’était guère exigeant quant aux qualités morales des hommes qu’il recrutait, ou bien, ce qui serait, au fond, réconfortant, les missions qui étaient les siennes n’attiraient que des voyous car, au même moment, le commissaire général décidait de révoquer le délégué régional d’Angers convaincu d’escroqueries et de vols. Or, à qui songeait-il pour le remplacer ? À Monsieur D.64.

Le préfet d’Ille-et-Vilaine brossait un tableau accablant des activités du délégué régional, moins de deux mois après son entrée en fonction :

« […] D’autre part, son action, en tant qu’agent du Commissariat Général aux Questions Juives a, d’ores et déjà, été la cause de réels désordres, à tel point que le maire de Dinard et le sous-préfet de Saint-Malo, soucieux de garantir l’ordre public, doivent faire exercer autour de lui une surveillance constante.

En effet, Monsieur D. enquête, perquisitionne, fait procéder par la police allemande à des arrestations de personnes qu’il considère, à tort ou à raison, comme non aryennes, mais en tout cas dans des conditions absolument incompatibles avec l’attitude que l’on est en droit d’attendre de l’agent d’une administration publique.

Les autorités allemandes elles-mêmes ont dû, en effet, intervenir, en particulier, pour obliger Monsieur D. à restituer à leurs légitimes propriétaires des fourrures qu’il avait indûment saisies chez un fourreur qu’il considérait comme appartenant à la race juive. Fourrures déposées chez l’intéressé par des clients, aryens, aux fins de réparations.

L’unanimité de la population dinardaise considère Monsieur D. comme poursuivant des fins de vindicte personnelle. Son activité suscite dans la région une émotion considérable. […] Elle ne peut être que très préjudiciable à l’action même du gouvernement auquel la population est naturellement portée à imputer les fautes, même personnelles, de ses agents d’exécution.

C’est pourquoi, je considère que la présence à Dinard de Monsieur D., en tant qu’employé du Commissariat Général aux Questions Juives, est absolument indésirable, et je vous demande, avec une extrême insistance, de le relever dès que possible de ses fonctions. »

Cette injonction avait peu de chance d’être entendue quand on connaît le vivier d’employés honnêtes dont disposait le Commissariat. Monsieur D. resta en fonction jusqu’en avril 1944, date à laquelle, tout en restant à Rennes, il démissionna du Commissariat aux questions juives pour devenir chef départemental de la milice.

La délégation régionale avait besoin d’un bureau, D. choisit de s’installer, au 7 de la rue de Nemours, dans l’appartement qui avait servi de cabinet dentaire à Monsieur Jean Schklarewski, déporté six mois auparavant. Une annonce dans L’Ouest-Éclair lui permit de recruter une secrétaire. Appelée à témoigner lors du procès intenté au délégué régional, à la Libération, elle dut préciser la nature de ses fonctions :

« Mon travail consistait à m’occuper du courrier, à taper des rapports, à dresser un fichier des biens meubles et immeubles juifs, à établir des listes de commissaires gérants. […] C’est moi qui tapais les enquêtes auxquelles avait procédé D. Ces enquêtes comportaient toujours une conclusion consistant le plus souvent en une demande d’arrestation. […] Les arrestations suivaient de très près l’expédition de l’enquête, souvent même la précédaient.

Un Allemand du SD, nommé Ernser, faisait la liaison entre ses services et D.
D. était très dur avec les Juifs, plus dur même que Ernser qui, plusieurs fois, est intervenu en faveur de Juifs en danger d’être arrêtés et cela à l’insu de D.

À mon arrivée rue de Nemours, il existait un fichier juif comportant environ 300 noms. À mon départ il ne restait qu’une vingtaine de noms, les autres Juifs avaient été arrêtés ou avaient pris la fuite65. »

À l’évocation de ce banal travail de secrétariat, on en oublierait la finalité si les archives n’avaient pas conservé quelques-uns de ces rapports d’enquêtes, celui de la famille Lévy de Saint-Brieuc, par exemple. La comparaison établie entre les attitudes respectives du délégué régional et du sous-officier allemand de la police de sûreté, Ernser, est à relativiser.

Certes, celui-ci favorisa la fuite de M. Sloutchansky, Juif caché par des amis à Tinténiac et retrouvé par D., mais c’était le 4 juillet 1944. Il n’en reste pas moins que les résultats obtenus par la délégation régionale du CGQJ, au moins 40 arrestations suivies de déportations, ne furent pas dus à un personnel important ; sous les ordres de D. il n’y avait que sa secrétaire et un ou deux inspecteurs pour quatre départements. C’est la violence de ses convictions antisémites et son adhésion, sans réserve, à l’idéologie nazie qui firent du délégué régional de la SEC un acteur très efficace du crime de masse.

Un parcours exemplaire

Écrivant, le 22 juin 1943, à une de ses nombreuses relations allemandes, D. soulignait sa collaboration aux différents volets de « l’ordre nouveau » :

« Cher Monsieur, […] On m’a dit que vous étiez en ce moment sur le front de l’Est. Pour moi je me suis engagé il y a deux ans dans la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme où j’ai combattu sur le front de l’Est pendant l’hiver 1941-1942. Je suis maintenant à la tête de la section d’enquête sur les questions juives pour la Bretagne et je continue de combattre comme par le passé contre cette race maudite66. »

Cette dernière mission lui avait valu, six mois plus tôt, les félicitations d’un des responsables du « Service Mondial : Institut international pour éclairer sur la question juive », de Francfort :

« Votre nomination en qualité de délégué régional pour la Bretagne aux affaires juives, est un fait réjouissant dont j’ai pris connaissance avec une réelle satisfaction. Vous êtes l’homme qui convient, grâce à votre activité antérieure, pour occuper un tel poste. »

Quel contraste avec la piètre opinion que l’administration préfectorale avait de lui ! Quel encouragement, aussi, à parfaire sa culture et à afficher son allégeance envers un régime qui savait si bien reconnaître ses mérites !

Le 26 février 1943 il s’informait auprès de la Propaganda Staffel, 120 Avenue des Champs Élysées :

« Je m’adresse à vous pour vous demander où il me serait possible de me procurer les ouvrages d’auteurs allemands (traduits en français) traitant de la question juive (Lois de Nuremberg, race juive, race aryenne, œuvres de MM. Rozenberg et Schreisser, etc.). Pour mes bureaux, il me serait très agréable d’avoir une photographie du Chancelier Hitler et du chef de la SS Himmler, ainsi que des documents photographiques de Juifs. »

Déjà, en 1942, il avait cherché « le dernier discours du Führer en français » et une biographie du Reichmarschall Gœring auprès du « Service Mondial » qui, à son vif regret, n’avait pu lui donner satisfaction.

Portrait d’un activiste antisémite et pro-nazi et non d’un homme ordinaire que l’occasion métamorphose en bourreau ; son action, indépendante de l’autorité préfectorale, s’exerça avec le soutien logistique des autorités allemandes, essentiellement la police de sûreté (SD).

Une activité meurtrière

L’implantation des SEC en Bretagne fut observée avec méfiance par les différents échelons administratifs traditionnels : services préfectoraux, municipalités, police et gendarmerie.

La personnalité du délégué régional, aussi sulfureuse fût-elle, n’en était pas la seule cause.

Plus importante, sans doute, était la question de préséance entre l’administration de la IIIe République dont la plupart des fonctionnaires, à quelque niveau hiérarchique que ce soit, étaient restés en poste, et cette administration parallèle du commissariat aux questions juives, dont le personnel des SEC, à la réputation douteuse, ternissait l’image du service public, et entretenait, avec les autorités occupantes, des relations compromettantes, même aux yeux des fonctionnaires du gouvernement de Vichy.

Plusieurs différends, entre le délégué régional et des services officiels, illustrent cette rivalité. Le premier, en août 1943, concerne une fourniture de carburant. L’ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, de Rennes, fut mis en demeure d’attribuer 150 litres d’essence à la SEC :

« Cette quantité est absolument indispensable car il me faut circuler sur toute la côte et visiter de petites localités dépourvues de moyens de transport.
Pour ces déplacements j’utilise les voitures de la Sicherheitspolizei (SD) du Kommando de Rennes et des services de Saint-Malo, Saint-Brieuc, Brest, Quimper et Vannes. Mais je suis obligé de fournir l’essence à ces services de la police allemande. »

Devant ce rappel complaisant de la collaboration privilégiée avec les autorités d’occupation, qui ressemblait fort à une tentative d’intimidation, l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées transmit la demande au préfet délégué d’Ille-et-Vilaine qui, arguant du fait que l’activité de la SEC concernait les quatre départements, demanda au préfet régional de traiter le dossier.

Une tentative d’attentat visant le délégué régional de la SEC, un colis piégé envoyé à son bureau, rue de Nemours, fut à l’origine d’un second conflit qui étala l’hostilité entre ce service et l’administration préfectorale jusque sous les yeux des responsables de la police allemande de sûreté à qui D. demanda d’intervenir en sa faveur.

Peu après cet attentat, perpétré à la fin de mai 1943, D. reçut deux lettres de menace au nom de l’Organisation Secrète de la Résistance en France. Très inquiet, il demanda protection, le 6 octobre, à « Monsieur le Kommandeur de la police de sûreté et SD – Rennes. […] Depuis dix ans que je combats pour mon idéal national-socialiste, je suis habitué à ces inconvénients et ces menaces me laissent complètement indifférent. »

Ayant ainsi affirmé son courage face à des ennemis que, dans une autre lettre, il désignait « Juifs, communistes, gaullistes, l’union totale des forces du mal », il réclamait une surveillance policière pour rassurer sa secrétaire, sinon « aucune employée ne consentirait à rester […] et je n’aurais plus qu’à fermer notre délégation ».

Afin d’éviter cette issue regrettable il souhaitait qu’un agent de police se tienne à l’intérieur de ses bureaux et, pour justifier sa démarche auprès des services allemands, il exposa ses griefs à l’encontre de l’administration préfectorale :

« Je m’adresse à vous car mon service travaille presque uniquement à faire respecter les ordonnances allemandes contre les Juifs et, en conséquence, les autorités dites “françaises” me sont hostiles et, si je faisais cette demande auprès des autorités françaises, je ne pourrais avoir qu’un refus. Elles seraient en effet trop contentes de voir cesser l’activité de mon service en Bretagne.
Je vous prie donc, Monsieur le Kommandeur, de bien vouloir donner l’ordre “à qui de droit” pour qu’un agent de police soit placé dans une pièce de la délégation afin de la garder contre tous les actes terroristes. »

L’administration de Vichy accusée de vouloir épargner aux Juifs les rigueurs des ordonnances allemandes, cet argument ne dut guère émouvoir le responsable du SD qui, pourtant, semble être intervenu en faveur du délégué de la SEC. Un agent de police fut détaché à la garde de ses bureaux mais la préfecture en limita les compétences :

« Monsieur le commissaire central de Rennes vient de me communiquer le texte des “instructions” que vous avez cru devoir établir en ce qui concerne la surveillance de l’immeuble qui abrite vos services.
J’ai l’honneur de vous faire connaître que le gardien de la paix préposé au dit service remplit une mission d’ordre public (souligné dans le texte).
En conséquence son rôle doit se borner à la vérification de l’identité des visiteurs et à la fouille éventuelle des colis ou paquets qu’ils peuvent apporter.
Il ne lui appartient en aucun cas de jouer le rôle d’un huissier. »

Ce n’était pas la première fois qu’il fallait rappeler à D. que les agents du CGQJ n’avaient aucune autorité sur les services de police. À peine entré en charge, le 22 janvier 1943, il priait l’intendant de police de Rennes « de bien vouloir faire les recherches en vue de savoir si un nommé R. Samuel dit Sam est actuellement à Carantec (Finistère) ». Cette demande lui avait déjà valu un rappel des circulaires qu’il aurait dû connaître et un refus de toute collaboration, entre son service et la police nationale, hors les situations explicitement prévues par les directives officielles :

« Les enquêtes de cette nature sont du ressort du Commissariat Général aux Questions Juives, les services de la police nationale n’ayant à intervenir, le cas échéant, que pour les opérations judiciaires et notamment les perquisitions nécessitées par l’application de la législation sur les Israélites67. »

Ses démêlés avec l’administration préfectorale ne freinèrent en rien son activité antisémite. Lors d’un interrogatoire, le 7 novembre 1945, il décrivit la façon dont il menait ses investigations :

« Je procédais généralement de la façon suivante pour les particuliers. Je me présentais au domicile de l’individu soupçonné d’être juif, ou bien je le convoquais. Je l’interrogeais sur son origine raciale en le priant de me fournir toutes justifications nécessaires […]. Un rapport était ensuite dressé en plusieurs exemplaires dont l’un était envoyé à la SD. Si l’individu était juif, il était procédé à son arrestation.

En général le Juif était arrêté par les Allemands. Il m’est arrivé d’être présent lors de ces arrestations, j’étais alors accompagné d’Allemands.

Je savais que les Juifs arrêtés étaient envoyés au camp de Drancy et de là en Pologne ou en Allemagne, dans des ghettos […]. J’ai eu à opérer à Rennes, Brest, Morlaix, Vannes, Saint-Brieuc, Quimper […]. Je me suis occupé aussi de plusieurs affaires à Dinard. […] Ces déplacements étaient souvent provoqués par des dénonciations que je recevais directement ou par la SD ; dénonciations toujours anonymes.

[…] J’ai occupé cette fonction car au point de vue racial je considérais les Juifs comme des étrangers.

Je tiens à déclarer que j’ai rendu de très nombreux services à des Juifs en évitant leur arrestation. »

Exacte en ce qui concerne la procédure et l’étroite collaboration avec les agents du SD, sa déclaration s’achève sur une affirmation de circonstance qui fut démentie par de nombreux témoins et par ses rares victimes rentrées d’Auschwitz. Démentie également par ce passage du rapport de la 13e brigade régionale de la police judiciaire de Rennes, daté du 30 mars 1945 :

« D. était un collaborateur notoire et surtout antijuif. Il excellait, et dépassait même les limites du droit, dans la recherche et l’arrestation des personnes soi-disant juives. Il lui est arrivé de regarder lui-même la verge de certains hommes qu’il soupçonnait d’être juifs pour se rendre compte si celle-ci était circoncise. »

Au cours de son procès, D. adopta un système de défense susceptible, pensait-il, d’atténuer, sinon d’effacer le souvenir de la brutalité de ses interventions : « J’étais un fonctionnaire qui remplissait les fonctions dont il était chargé. Je n’ai jamais fait qu’établir des rapports […]. J’ai voulu être consciencieux. »

Un homme ordinaire pour un crime de bureau dont, affirma-t-il, il n’avait même pas conscience : « Je ne pouvais imaginer que les Allemands se montreraient aussi cruels. J’avais confiance en eux et je pensais que les Juifs étaient simplement internés à Drancy. »

À trop vouloir nier sa responsabilité, il oubliait ses précédentes déclarations faites au cours de l’instruction.

Il oubliait aussi cette note qu’il avait adressée au préfet régional, moins de trois mois après son entrée en fonction, où il présentait, avec une évidente satisfaction, les premiers résultats de ses recherches :

« 27 février 1943.
Le délégué régional des SEC à M. le préfet régional, Rennes.
Objet : Juifs arrêtés.
J’ai l’honneur de vous faire parvenir, ci-joint, la liste des Juifs arrêtés par les autorités allemandes, pendant les mois de janvier et février 1943, à la suite des enquêtes effectuées par notre délégation68 :

Cytermann, Place du Colombier, Rennes, 1/1/43
Katz Jacques, rue des Dames, Rennes, 5/1/43
Guelfand Samuel, rue de la Paix, Dinard, 26/1/43
Boussin née Hagendorf Charlotte, 19 rue Georges Sand, Rennes, 10/2/43

Bloch Jacques*}
Bloch née Netter } Juifs arrêtés le 19/2/43 à la suite des rapports de la délégation
Bloch Paul*}
Bloch Julien}
Asch Alphonse} 13 Avenue de Marville, Saint Malo,
Asch née Mosbacher Marthen } 19/2/43
Konstantinowski, 9 rue de la Gare, Dinard. »

Konstantinowski, 9 rue de la Gare, Dinard. »

* Deux des membres de cette famille : Jacques et Paul Bloch étaient employés aux Tanneries de France, cette entreprise délocalisée d’Alsace à Rennes au début de la guerre.
Des 11 Juifs de cette liste, il n’y avait que 2 survivants à la Libération : Mme Boussin qui ne fut pas déportée et Jacques Katz qui revint d’Auschwitz et de Maidanek.
M. Konstantinowski, déjà évoqué, mourut à l’hôpital de Villejuif.

Ouest-France, ayant succédé à L’Ouest-Éclair à la Libération, rendait compte, en juillet 1946, des principales journées du procès qui réunit S., secrétaire départemental de la LVF (Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme) pour l’Ille-et-Vilaine, et « chef de centaine » à la Milice à partir d’avril 1944, et D. qui, après avoir démissionné du commissariat aux questions juives, en avril 1944, devint chef régional de la milice française à Rennes.

Parmi les chefs d’accusation retenus contre ce dernier, avoir « porté les armes contre la France ou ses alliés », avoir exercé les fonctions de chef régional de la milice, un troisième occupa la plus grande partie des débats : avoir « en temps de guerre, entretenu des intelligences avec l’Allemagne, puissance étrangère, ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France, en dénonçant aux autorités allemandes, en arrêtant ou en faisant arrêter comme étant d’origine israélite les personnes ci-après désignées », suivait une liste de 36 noms, liste incomplète qui ignorait deux familles Lévy, l’une à Saint-Brieuc, l’autre à Fougères, elles aussi victimes du délégué régional aux questions juives. Vingt-trois de ces personnes résidaient en Ille-et-Vilaine, terrain de prédilection de D.

Plus surprenante est l’absence de référence à 7 des victimes des enquêtes du délégué régional, revendiquées par lui dans la note, présentée ci-dessus, du 27 février 1943. Il s’agit de Samuel Cytermann, de la famille Bloch et des époux Asch. La Cour de Justice devait pourtant en avoir communication car elle faisait partie de 13 dossiers réunis par le Service de recherche des crimes de guerre ennemis – Région Bretagne (Quartier Foch, Boulevard de la Tour d’Auvergne à Rennes). Ce service avait demandé, en novembre 1945 « copie des documents principaux sur les sévices, les arrestations et les déportations dont les Israélites ont été victimes durant l’Occupation allemande ». Le 30 novembre, soit huit mois avant le début du procès, le commissaire régional de la République avait envoyé ces dossiers « extraits des archives du commissariat régional aux questions juives ». Un second courrier, quelques jours plus tard, précisait que « M. le juge d’instruction poursuit ses investigations ».

Le 9 juillet, Ouest-France titrait : « Les affaires juives – La lecture de l’acte d’accusation nous permet de connaître aussi la longue liste des victimes de D. et le bilan tragique de sa chasse acharnée contre les Israélites69. »

La liste dressée par le journaliste diffère quelque peu de celle qui figure dans les minutes du procès et, dans deux cas au moins, attribue à l’accusé des crimes qu’il n’a pas commis.

« Mademoiselle Suzanne (Sarah) Schklarewski et ses trois frères, dentistes, rue de Nemours à Rennes, arrêtés (les trois frères sont morts en déportation). » Or, les frères Schklarewsky, Armand, Jean et Joseph, avaient été arrêtés dès 1941 ; Jean et Joseph déportés par le convoi n° 12 du 29 juillet 1942. Sarah était déjà détenue à la Maison d’arrêt de Rennes où était encore son frère Armand, lors de la rafle d’octobre 1942, bien avant que D. n’entre en fonction. Plus tard, en 1957, le témoignage d’une autre victime rennaise de la rafle du 9 octobre, M. Elias Salomons, précisait les conditions dans lesquelles furent arrêtés les membres de cette famille :

« Avant de quitter Rennes, le fils Armand Schklarewski, détenu vraisemblablement à la prison du Boulevard Jacques Cartier, est arrivé au départ du train et, ensemble, nous avons été emmenés à Drancy. […] Je suis resté avec Armand et sa sœur Suzanne mais les parents ont été immédiatement dirigés sur une destination inconnue ; en fait cette destination était le camp d’extermination d’Auschwitz d’où ils ne sont jamais revenus […] deux autres fils Schklarewski sont aussi morts en déportation70. »

Armand, finalement déporté à Aurigny, y resta jusqu’au 7 mai 1944. Transféré dans un camp du Pas-de-Calais, il s’évada du train qui l’emmenait en Allemagne, le 31 août 1944, et revint à Rennes après la Libération71. Le délégué régional du CGQJ ne fut donc nullement impliqué dans le destin tragique de cette famille.

Deuxième arrestation attribuée à tort, semble-t-il, au délégué de la SEC, celle des « époux Veil et leur fille, de Combourg, morts tous en déportation ». Ces anciens commerçants de Dinard avaient été arrêtés par deux Feldgendarmen lors de la rafle de janvier 1944 et rien, dans l’état actuel de connaissance des archives, ne permet de l’incriminer.

On s’en tiendra donc à la liste de l’acte d’accusation, conservée dans le dossier du procès, en précisant, chaque fois que cela est possible, les dates et circonstances des arrestations et des déportations :

Herman Avran, sa femme et son fils de 18 mois : arrêtés le 16 décembre 1942, ils furent déportés le 13 février 1943. Seul, Herman Avran, rédacteur à L’Ouest-Éclair, survécut et put témoigner.

« Dans les premiers jours de décembre 1942, D. est venu chez moi […] il m’a reproché de ne pas porter l’étoile. Je lui ai exhibé mon certificat de baptême datant de 1928 ainsi que celui de mes trois enfants. Il refusa d’admettre mes explications […]. J’avais supplié D. de fermer les yeux à cause de mon enfant […]. Nous fûmes déportés au camp d’Auschwitz, là, ma femme et son bébé de 18 mois furent certainement emmenés à la chambre à gaz car ils partirent en camion, “c’était l’usage”. » (Déposition faite le 13 novembre 1945.) L’arrestation de la famille Avran, à son domicile, 5 quai de la Prévalaye à Rennes, par la police française (un commissaire et deux agents), survint quelques jours après la visite du délégué régional. À son retour, M. Avran apprit « que deux ou trois jours après mon arrestation, D. s’était installé dans mon appartement où il resta jusqu’au débarquement. […] J’ai retrouvé mon appartement entièrement vide de meubles et d’objets mobiliers ».

Une autre pièce du dossier de justice vient corroborer cette accusation de vol aux dépens de ses victimes. Le 10 janvier 1946, Monsieur Jacques Douegnas, secrétaire de la Fédération des Sociétés Juives de France, fit une déposition dans laquelle il déclara avoir reçu « de nombreuses plaintes de familles juives qui ont été spoliées à l’occasion des persécutions qui eurent lieu à Rennes et en Bretagne à la diligence du commissariat aux questions juives qui avait à sa tête D. ».

Rachel Benzon, épouse Pelven, à Quiberon le 4 janvier 1944 : comme dans le cas de la famille Veil, de Combourg, il n’existe pas de preuve impliquant avec certitude le délégué régional du CGQJ dans cette arrestation « par les Allemands ». Incarcérée à la prison de Vannes, où elle resta un mois, Rachel Benzon y retrouva sa tante, Mme Cohen née Morhain, arrêtée « en qualité de juive », à Vannes où elle habitait rue du Mené. Cette dame était l’épouse de Joseph Cohen, arrêté avec elle mais libéré, quelques jours plus tard, parce que Caraïte. Transférées à Drancy, elles furent déportées à Auschwitz où « j’ai été séparée de ma tante et mise à l’écart ainsi qu’une trentaine de mes compagnes et une trentaine d’hommes. […] Je n’ai pas revu ma tante par la suite, ni aucune des personnes séparées de nous à notre arrivée dans ce camp ».

Joseph Berdah de Vannes, lors de son arrestation, le 19 mars 1943, cinq jours après que D. lui eût reproché de ne pas porter réglementairement l’étoile jaune, entendit les « Allemands en uniforme » évoquer l’enquête du délégué de la SEC ; déporté à l’île d’Aurigny, puis transféré dans le Nord, avant d’être libéré, le 4 septembre 1944, en Belgique, à Dixmude, par l’avance des alliés.

Marthe Braunschweig, évacuée de Strasbourg en septembre 1939, s’était réfugiée à Dinard. Les mesures d’expulsion de la zone côtière la contraignirent, en septembre 1943, à venir à Rennes chez M. et Mme Leray, Boulevard Volney. « Je me croyais à l’abri de tout danger, ayant obtempéré aux ordonnances édictées par les Allemands : je m’étais déclarée comme étant israélite et je portais l’étoile jaune. » Le 25 novembre 1943, alors qu’elle s’était rendue au commissariat de la rue Paul Bert pour signer le registre de contrôle hebdomadaire, Mme Leray vint l’avertir que D. était venu enquêter à son sujet et lui conseilla de s’enfuir. Elle se réfugia chez M. Eckenschwiller, instituteur à Saint-Jean-sur-Couesnon, qui avait assisté à la visite de D. ; elle put, quelques jours plus tard, gagner Paris où des amis lui procurèrent de faux papiers.

Isidore Cohen ; à l’Île-aux-Moines, en mars 1943. Arrêté le 20 mars puis déporté à Aurigny.

Béatrice Dombes, épouse Engelstein, et son beau-père, arrêtés le 4 novembre 1943, 7 rue Saint-Louis à Rennes. M. Engelstein fut assassiné à Auschwitz mais sa belle-fille, déportée vers Bergen-Belsen avec d’autres épouses de prisonniers de guerre, en 1944, par le convoi n° 80, témoigna au procès. Les agents du SD les emmenèrent non sans avoir invité sa belle-mère à se tenir prête, le lendemain, avec ses deux petits-enfants (Catherine, 3 ans et Raymond, 4 ans). Cette dame ne parlait couramment que l’allemand et le polonais. Des voisins prévinrent une assistante sociale, Mlle Charpentier, qui alerta Monseigneur Roques. Germaniste, il eut un entretien avec Mme Engelstein qui lui révéla l’existence d’une parente, habitant l’Aveyron, qui pouvait les héberger.

Cette intervention leur sauva la vie car, le 13 décembre, le SD recevait une note du délégué régional du CGQJ – Sections d’enquête et de contrôle ZO :

« Rapport – Vérifier le domicile des intéressés.
Engelstein née Bandler Malca, le 14.5.1882 […] 7 rue Saint-Louis à Rennes.
Engelstein Catherine, née le 1er octobre 1940 à Dinan
Engelstein Raymond, né le 12 mai 1939 à Metz.
Enquête : Nous avons été au domicile des Juifs Engelstein et nous y avons appris qu’ils étaient en fuite.
Conclusion : Les Juifs Engelstein sont en fuite et sont à rechercher.
P. -S. Le docteur Daussy, médecin de l’hôpital psychiatrique et Mlle Charpentier, adjointe sociale-chef du service de l’armée, 17 rue des Dames, sont certainement au courant de l’endroit où ces Juifs se sont réfugiés.
Destinataire : SD. »

Délateur zélé, et consciencieux, D. était bien informé, non seulement sur les Juifs qu’il pourchassait, mais aussi sur ceux susceptibles de leur venir en aide.

Les circonstances de l’intervention de l’archevêque de Rennes sont relatées dans un rapport de police établi en septembre 1945, et joint aux pièces du dossier de procédure. Près d’un demi-siècle plus tard, au début des années 1990, Marie Louise Charpentier, à qui la médaille des Justes venait d’être attribuée, accordait un entretien à Ouest-France. Dans le récit de ce grand témoin, Monseigneur Roques n’est pas évoqué mais l’accent est mis sur la nécessité du cloisonnement à l’intérieur des réseaux de résistance. « Nous avons caché pendant quelques jours la grand-mère, Catherine et Raymond, chez nous, rue des Dames à Rennes. » Les trois fugitifs furent ensuite emmenés à la campagne. « Je n’ai jamais su où, c’était la règle entre résistants d’en dire le moins possible. Mais ma famille leur portait des vivres. »

M. L. Charpentier se souvenait que le voyage jusqu’en Corrèze n’eut lieu qu’un mois plus tard. Au moment, mais elle l’ignorait, où le délégué régional la désignait au SD comme une des personnes susceptibles d’être interrogées avec profit.

Isaac Franck, ancien commerçant de Dinard, arrêté à Rouen par des agents du SD, interné à la prison Jacques Cartier à Rennes, y fut interrogé par D. avant d’être transféré à Drancy puis à Aurigny. Marcel Glasman, et Désiré Faludi, arrêtés par la milice à Bourgdes-Comptes, le 28 mai 1944, pour leurs liens présumés avec la Résistance. Samuel Guelfand, arrêté à Dinard le 26 janvier 1943. Fourreur, installé à Dinard depuis 1924, arrêté par D. accompagné de deux agents du SD. Bien que possédant un appartement, il avait cherché une illusoire protection en louant un autre logement, vite découvert par le délégué de la SEC qui, au cours de l’arrestation, en profita pour faire main basse sur des manteaux de fourrures mais aussi sur de l’argenterie et de la laine appartenant à sa propriétaire. Quinze jours plus tard, le 11 février 1943, M. Guelfand était déporté par le convoi n° 47.

L’ancien maire de Dinard, de 1940 à 1944, témoigna lors du procès. Sa déposition révèle l’extrême confusion qui continue à régner dans les esprits autour de la notion de judéité, deux ans après la Libération : « D. l’avait arrêté […] comme étant de race juive. J’ai protesté auprès des autorités françaises car je considérais Guelfand comme un brave homme et, ayant connaissance de sa demande de naturalisation, j’estimais qu’il n’était

Jacques Hervé, son épouse née Jeanne Geismar et leur fils, Jean-Michel, né en 1932, arrêtés à Tréboul (Finistère), en décembre 1943, déportés par le convoi n° 67 le 3 février 1944. Jacques Katz, directeur de l’école Pigier à Rennes, arrêté le 5 janvier 1943 le lendemain de la visite de D. accompagné d’un Allemand. Le délégué régional lui reprocha de ne pas porter l’étoile jaune et l’accusa d’avoir des activités pro-gaullistes. Déporté à Auschwitz, il venait d’être rapatrié et témoigna au procès.

Sa déposition fut très précise. Il évoqua les différentes étapes de sa déportation : son incarcération, non à Drancy mais à Compiègne, après une dizaine de jours à la Maison d’arrêt de Rennes ; son transfert à Auschwitz-Birkenau, le 11 février 1943, où il fut tatoué du matricule 102 195, enfin sa libération du camp de Mauthausen, le 5 mai 1945.

Moins de six ans après ce procès dont les Rennais avaient été largement informés par la presse régionale, une enquête fut réalisée à la demande du ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Il s’agissait de déterminer si Jacques Katz avait droit au titre de « déporté » ou « d’interné résistant ou politique ». Après avoir rappelé que son arrestation « aurait reposé sur le double motif : origine israélite et propagande anti-allemande », le rapport de police, rédigé en 1952, privilégie l’action résistante : « Compiègne était la destination des internés politiques », mais occulte la déportation à Auschwitz. Il aurait, ainsi, été incarcéré à Buchenwald puis libéré du camp de Mauthausen72. La nécessité de choisir entre les deux motifs d’arrestation justifiait-elle d’effacer l’histoire personnelle de Jacques Katz de celle de la Shoah ?

Simon Konstantinowski à Dinard, en janvier 1943. Dirigée, cette fois, par D., il s’agissait de la seconde arrestation de cet homme, paralysé, qui avait été libéré après la rafle d’octobre 1942. Violette Kwass, née Héranger et sa belle-mère, arrêtées à l’Île-aux-Moines en avril 1943. Le scénario est celui déjà souvent évoqué par les précédents témoins ; quelques jours plus tôt, le 14 mars, D. s’était présenté pour un contrôle des papiers et du port de l’étoile, les agents du SD se chargeant ensuite de l’interpellation. La fille de Violette Kwass, Irène, 8 ans, avait été cachée chez des voisins. Son mari, à Vannes ce jour-là, échappa à l’arrestation et elle-même s’évada avant le transfert à Drancy. Sa belle-mère fut déportée. Ce même jour étaient arrêtés à l’Île-aux-Moines, Isidore Cohen et Henri Marx.

Aristide Leclerc et son épouse, née Tillesse, de Saint-Malo : présenter ce couple comme victime des agissements du délégué régional aux questions juives, ce qui fut fait lors du procès, est partiellement exact mais réducteur. « L’information » selon laquelle Mme Leclerc-Tillesse « serait de race juive » avait été donnée par l’administrateur provisoire chargé du dossier de leur débit de boisson. Nanti de ce renseignement, D. avait alors mené son enquête qui aboutit à l’arrestation de cette dame, en décembre 1942, et à son transfert à Drancy. Libérée en mars 1943 elle fut assignée à résidence à Paris où son mari la rejoignit.

Affaire mineure mais où la dénonciation initiale n’incombait pas au délégué régional. La justice, en 1946, ne s’embarrassa pas de ces nuances. La responsabilité de l’accusé était, certes, écrasante. Sa participation au crime de génocide était évidente, si évidente, si révoltante qu’elle permettait d’occulter la responsabilité collective de l’administration et de nombre de ses supplétifs. Le procès exemplaire d’un « traître, voleur et assassin » (titre de l’article de Ouest-France du 6 juillet 1946) niait implicitement la réalité, autrement complexe, qui avait permis la Shoah en Bretagne.

Marcel Lévy, replié de Dinard, résidait à Saint-Pern, dans le pays malouin, avec son épouse, non juive. Le 23 décembre 1943, D. accompagné du sous-officier allemand Ernser fit irruption chez ce couple et donna à Marcel Lévy « dix minutes pour se changer et prendre ce qui lui était nécessaire ».

Selon le témoignage de sa femme, celui-ci, âgé de 59 ans, souffrait de la maladie de Parkinson, « pouvait à peine marcher » et parlait avec difficulté. Il fut « chargé brutalement » dans une voiture, en partie découverte, « sous une pluie battante et glaciale ». Mme Lévy conclut sa déposition :

« J’ai appris que mon mari avait passé la nuit à la gendarmerie de Hédé. Le lendemain il a été conduit à Rennes, à l’hospice de Pontchaillou, où il est resté jusqu’au 27 janvier 1944, date de son départ pour une destination inconnue. Depuis je n’ai reçu aucune nouvelle de lui.
Je considère D. comme responsable de l’arrestation de mon mari, ainsi que de sa mort, car je n’ai plus aucun espoir de le revoir73. »

Plusieurs témoignages viennent confirmer les révélations de Boruch Sloutchansky, arrêté à Tinténiac, qui avait montré le délégué du CGQJ plus acharné à la poursuite et à l’incarcération de ses victimes que, parfois, les agents du SD.

Ce sont tout d’abord trois Rennais : Azriel Mazur, chef de service à la Caisse départementale d’assurances sociales, bien que s’étant conformé en tous points aux diverses ordonnances, fut interrogé à la délégation régionale du commissariat aux questions juives et accusé de dissimuler son étoile. Quelques jours plus tard, en mars 1943, convoqué « à la Gestapo de Rennes », il apprit qu’une demande d’arrestation émanait de la SEC, mais on le laissa, ce jour-là, ressortir libre. L’ayant appris, D. revint à la charge et le fit appréhender ; transféré à Drancy, il resta en France dans différents camps de travail.

Fanny Bogner, née Metzger, juive convertie à la religion catholique, était mariée à un non juif. Arrêtée à l’issue d’une visite de D., interrogée par les agents du SD, elle les trouva « plus conciliants ». Elle fut finalement libérée.

Max Rosenfeld, arrêté par D., « sur dénonciation certaine », le 9 novembre 1943, puis emmené dans les bureaux de la rue de Nemours, entendit l’inspecteur adjoint de la SEC téléphoner au SD pour annoncer triomphalement « qu’ils avaient un Juif ».

Interné à Drancy, il y resta jusqu’à l’arrivée des troupes alliées. L’enquête administrative, diligentée en 1962, pour lui faire attribuer le titre de déporté, confirma la participation du délégué régional du CGQJ et précisa les conditions dans lesquelles se déroulaient les arrestations et les transferts en 1944. L’enquêteur ayant consulté le registre d’écrou, au greffe de la Maison d’arrêt de Rennes, y trouva le nom de Max Rosenfeld, incarcéré le 9 novembre 1943, et constata que la gendarmerie allemande était venue l’en extraire, en même temps que la famille Lévy, de Fougères, le 11 janvier 1944, pour les transférer à Drancy.

Soucieux du détail, l’inspecteur de police note dans son rapport que Gaby et Nelly Lévy « en leur titre et qualité de jeunes personnes n’ont pas été affectées, par les autorités allemandes, d’un n° d’ordre d’écrou74 ». Malheureusement, ces « titre et qualité » ne devaient pas protéger de la chambre à gaz les deux fillettes, quelques jours plus tard, à leur arrivée à Auschwitz.

Quant à la « dénonciation certaine » évoquée devant le tribunal, en 1946, par Max Rosenfeld, l’enquêteur de 1962 en découvrit l’origine. Il cite « la copie dactylographiée d’un document particulièrement important ». Il s’agit d’un « rapport de la délégation régionale du CGQJ, 7 rue de Nemours à Rennes », concernant « la détermination du caractère racial de l’intéressé [Max Rosenfeld] : l’intéressé est d’ascendance juive, […] en sa qualité de Juif son internement est demandé ».

Similaire est le cas de Joseph Oppenheim, de La Bouexière ; il raconte la première tentative de D. venu l’arrêter, en mars 1943, au château de la Bonnerie. Il lui échappa en sautant par une fenêtre. Furieux de cet échec, D. menaça de l’abattre dès qu’il le retrouverait. Joseph Oppenheim, ayant pu se procurer ce qu’il appelle un « certificat de non juif », revint à La Bouexière où les agents du SD l’appréhendèrent. Il dut sa libération, trois semaines plus tard, « à l’Allemand Ernser qui accompagnait habituellement D. » et qui accepta de reconnaître la validité de son certificat.

Un cinquième témoignage accabla le délégué régional. Celui de Rissia Forthomme, née Polonsky, de Fougères. Lors d’une visite domiciliaire, le 21 mars 1944, D. voulait qu’elle se reconnût juive, alors qu’elle était chrétienne orthodoxe, sans aucune ascendance juive. Argument sans valeur aux yeux de son inquisiteur pour qui sa judéité était évidente puisque son père se prénommait Abraham. Arrêtée le soir même par des Feldgendarmen, les services du SD la libérèrent, après un mois d’incarcération à Rennes, ne la tenant pas pour juive.

Dans la campagne fougeraise, à L’Épine près de Lecousse, D. fut encore victime de son obsession antisémite. À ses yeux, Jean Rosemberg, d’origine roumaine, naturalisé français, blessé de guerre 14-18, ne pouvait qu’être juif, bien qu’il s’en défendît. Le 1er décembre 1943, il fut donc « arrêté comme juif par la Feldgendarmerie et le délégué aux affaires juives », note le commissaire de police de Fougères dans son rapport au préfet75. Il put, plus facilement, convaincre la police allemande de sûreté et recouvra la liberté quelques jours plus tard.

Marthe Bader, née Weil, de Dinard, n’eut pas cette chance. M. Bader, non juif, raconta la démarche de D. Venu une première fois accompagné d’un agent de police, il revint, une heure plus tard, seul.

« J’ai l’impression qu’il est venu la seconde fois dans le but de se faire verser une certaine somme […]. Le jour de cette arrestation D. emmena ma femme au commissariat de police où elle passa la nuit. Le lendemain, à 7 heures, il la fit prendre par la Gestapo qui la conduisit à Saint-Malo [puis Rennes et Drancy]. Sur les fiches retrouvées à Drancy depuis la Libération, j’ai pu constater qu’elle avait été déportée huit jours après son arrivée à Drancy, c’est-à-dire le 3 février 1944. »

Témoignage intéressant, Marthe Bader fut, en effet, déportée par le convoi n° 67, et c’est la seule déposition, au cours du procès, qui fasse état d’une recherche immédiate dans les archives de Drancy. Sans l’acharnement de D., elle aurait échappé à la mort ; quelques semaines après son arrestation, un ami du couple s’inquiéta du lieu de son internement auprès du préfet car, écrivait-il, « j’ai obtenu, vu l’origine suisse de Mme Bader, l’autorisation pour elle d’entrer en Suisse ». Le préfet régional pria alors « M. le délégué régional aux affaires juives » de lui fournir « des éléments de réponse pour cette affaire ».

Le délégué répliqua, avec désinvolture, que « Mme Bader née Weil […], quoique étant de race juive, ne s’était pas déclarée conformément à la loi française du 2 juin 1941. De plus elle était en infraction aux ordonnances allemandes en vigueur contre les Juifs. En conséquence Mme Bader a été arrêtée et internée par les autorités allemandes et elle doit se trouver actuellement au camp de Drancy76 ».

Le 34e nom qui figure sur la liste des victimes présumées du délégué régional du CGQJ, est celui de « La dame Vve Sée Lucie » arrêtée à Rennes, 3 rue du Bois Rondel, le 1er octobre 1943. Dès le début octobre 1945, le magistrat de la Cour de Justice de Rennes, chargé d’instruire le procès, reçut deux lettres adressées par des amis de Lucie Sée qui avaient tenté, en vain, d’obtenir sa libération en 1943. Grâce à ces documents et au témoignage de M. Morice, professeur d’Allemand au lycée de Rennes et interprète auprès de la Kommandantur, les circonstances de l’arrestation de Lucie Sée sont bien connues.

Armand Rébillon, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Rennes, dénonçait D. comme « responsable de la déportation et de la mort, au camp de Birkenau, en Silésie, de Madame Veuve Henri Sée, née Lucie Picard ». La notoriété de la famille Sée suscita, dès la nouvelle de l’arrestation connue, l’intervention, non seulement d’universitaires mais également de représentants de l’administration préfectorale qui se heurtèrent à la haine antisémite et à l’arrogance brutale d’un médiocre à qui les circonstances avaient dévolu un pouvoir redoutable. Ami plus proche de Lucie Sée, Armand Rébillon fut le témoin principal du drame :

« […] M. et Mme Sée appartenaient à de vieilles familles juives. Cependant Mme Sée ne voulut pas quitter Rennes pour se réfugier dans la zone non occupée […]. Elle avait d’ailleurs 68 ans et sa santé était mauvaise. […] Le jeudi 30 septembre 1943, comme nous rentrions, vers huit heures du soir, d’un séjour à la campagne, la bonne de Mme Sée vint me demander de passer chez elle sans tarder […]. Je trouvai Mme Sée dans un état d’assez vive inquiétude. Elle me raconta qu’elle avait reçu, dans l’aprèsmidi, la visite d’un individu de mise très correcte mais d’allure insolente, venu pour enquêter sur son compte. […] À la description de cet individu je compris qu’il s’agissait de D. malheureusement je ne me doutais pas, à ce moment, de ce qu’avaient de redoutables de pareilles visites pour les Juifs authentiques. Je crus que Mme Sée n’était pas immédiatement menacée, son visiteur ayant tout trouvé en règle chez elle ; ellemême le croyait également.

Or, le lendemain, vendredi 1er octobre, j’appris à la fin de la matinée que Mme Sée avait été arrêtée, vers 9 heures, par les Allemands. »

Scénario habituel de la visite préalable à l’arrestation, mais, cette fois, le temps qui s’écoula entre les deux séquences fut très court. Sachant que Lucie Sée avait été incarcérée à la prison Jacques Cartier, Armand Rébillon tenta, le jour même, une première démarche auprès du préfet délégué d’Ille-et-Vilaine, « mais je dus me rendre compte que je n’avais aucun secours à attendre de lui ».

De son côté, M. Morice, usant de ses relations avec les services allemands, « put apprendre que la Gestapo ne paraissait pas s’intéresser beaucoup à l’affaire de Mme Sée et prétendait avoir laissé le soin de s’en occuper à D. ».

Consulté, le sous-officier Joseph Ernser affirma que l’initiative de l’arrestation n’avait pas été prise par le Kommando SD de Rennes, mais bien par la délégation régionale du CGQJ. Contrairement au préfet d’Illeet-Vilaine, le préfet de région, s’il n’intervint pas personnellement, délégua ce soin à son chef de cabinet, M. Baudet-Germain. Celui-ci se rendit auprès du Kommandeur des SS Kruger, accompagné de M. Morice en qualité d’interprète.

Le chef de cabinet informa l’officier allemand « qu’un livre de l’historien Henri Sée avait été autorisé à paraître en allemand, à Leipzig, en 1936 », ce qui « influa beaucoup sur sa décision d’être bienveillant pour Mme Sée », affirme M. Morice dans sa déposition en 1945. Encouragé par l’attitude de son interlocuteur allemand, M. Baudet-Germain s’adressa alors au délégué régional. Relatant son entretien, lors du procès, il cita les propos de D. « Comment, vous osez intervenir en faveur d’une Juive et plus même, en faveur d’une intellectuelle ! ». Il quitta son bureau en assurant « qu’il ne ferait rien en faveur de Mme Sée et, qu’au contraire, il insisterait pour qu’elle soit déportée ».

Quelques jours plus tard, le commissaire de police du quartier de la rue de Fougères, vint demander à D. qu’il restitue la carte d’alimentation de la bonne de Lucie Sée. Ayant attiré son attention « sur l’état de santé précaire de Mme Sée, il me répondit : “Ah, vous savez, les Juifs ont la vie dure” ».

Si les autorités allemandes avaient semblé prêtes à céder aux arguments des amis de Mme Sée, elles se ravisèrent, peut-être devant l’insistance du représentant du CGQJ, ce fut la thèse de l’accusation.

Lucie Sée quitta la prison Jacques Cartier pour Drancy le 11 octobre. De là, écrit Armand Rébillon, « au bout de quelques semaines, elle fut déportée en Allemagne, au camp de Birkenau, près d’Auschwitz. Un de ses parents, détenu comme elle à Drancy, Salvador Cohen, réussit à faire parvenir, plus tard, quelques nouvelles à son fils et à lui faire savoir que Mme Sée avait été embarquée dans un wagon sanitaire. On sait aujourd’hui quel était le sort habituel des voyageurs des wagons sanitaires ». C’est en effet le 28 octobre 1943, par le convoi n° 61, que Lucie Sée fut déportée.

D. n’en avait pas fini, pour autant, avec la famille Sée. Le 15 janvier 1944, il signait une demande d’enquête du CGQJ – délégation régionale de Rennes :

« Nom du demandeur : SD
Nom de l’affaire : SEE Daniel, né le 21 mai 1905
Adresse : Locmaria près du Huelgoat (Finistère)
Objet : Chercher le domicile exact du Juif SEE, l’arrêter s’il est présent. Vérifier le caractère racial de son épouse et de son enfant. Arrêter la femme et l’enfant s’ils sont juifs. Nom de l’enquêteur : M. C. »

À sa grande déception, sans doute, le « Juif SEE » et sa famille ne furent pas découverts. En 1945, Daniel Sée porta plainte, contre D., auprès de la Cour de Justice de Rennes, pour l’arrestation et la déportation de sa mère.

L’acte d’accusation de 1946 imputait la responsabilité de 36 arrestations au délégué régional pour la Bretagne du CGQJ. On ignorait alors son implication dans la déportation de deux autres familles, soit 4 adultes et 4 enfants et adolescents. Ces familles avaient le même patronyme, Lévy. L’une habitait Saint-Brieuc et les circonstances de son arrestation, le 28 juin 1943, ont été relatées77 ; l’autre tenait une bonneterie à Fougères.

Léon et Selma Lévy, « sans fortune, ex-petits commerçants en confection, Juifs dont le magasin a été fermé et la marchandise confisquée78 », furent arrêtés le 9 novembre 1943, 12, Boulevard Jean Jaurès à Fougères et « transférés à Rennes en attendant de l’être dans un camp de concentration, […] ordre venu de Rennes et transmis à la Feldgendarmerie, aucune intervention possible sur le plan local ».

Cette dernière remarque du commissaire de police de Fougères, exprimant son regret de n’avoir pu sauver de la déportation une famille juive, est d’autant plus intéressante qu’il est très rare de découvrir de telles prises de position dans des rapports officiels, en 1943. Écœurement, colère impuissante d’un fonctionnaire de Vichy, confronté à l’application des lois et ordonnances antisémites à l’encontre d’une famille qu’il connaît et qu’il estime :

« Léon Lévy est juif mais, à Fougères, il était considéré comme un petit commerçant honnête, travailleur. Il était même estimé de ceux qui le connaissaient, vivait du produit de son travail et élevait ainsi sa famille. » Quant à son épouse, « Mme Lévy était bien considérée à Fougères, mais est juive. Elle ne s’occupait que de ses enfants et des soins de son ménage. En dehors de sa religion, rien à lui reprocher ».

Ce commissaire (encore un homme ordinaire) partage les a priori séculaires, propres à l’antijudaïsme chrétien comme à l’antisémitisme moderne : M. Lévy est juif mais honnête, Mme Lévy est bien considérée mais est juive. Vision banale, abstraite, du Juif, qui n’a pas résisté au spectacle, brutalement étalé, de la barbarie : « La jeune Gaby Lévy est âgée de 7 ans seulement », sa sœur, Nelly, n’en avait que cinq. Tous les quatre quittèrent Drancy pour Auschwitz le 20 janvier 1944 dans le convoi n° 66.

Quelques jours avant leur arrestation, le délégué du CGQJ était venu s’assurer de leur présence, mais ils étaient des gens si paisibles et respectaient si bien la législation, pourquoi se seraient-ils méfiés ? Pourtant, à Vitré, une autre dame Lévy, leur belle-sœur, restée seule avec ses trois filles, son mari étant prisonnier de guerre, réagit autrement. Aussitôt après la visite de D., arrogant, comme toujours, elle décida de fuir. Elle gagna Limoges, avec ses enfants dont la plus jeune avait deux ans et demi, puis Montluçon d’où elle eut la chance d’échapper, une seconde fois, à une rafle79.

L’activité du délégué régional du CGQJ en Bretagne, ne fut jugée que sur la foi des 36 arrestations mentionnées sur l’acte d’accusation. Deux témoignages réduisirent ce nombre à 34 : Marthe Brauswschweig ayant pu s’échapper grâce au dévouement et à la présence d’esprit de ses amis, tandis qu’une autre de ses victimes désignées, Lucien Manuel, réfugié à Dinard depuis juin 1940, déclara aux magistrats avoir été averti « par la police locale », en janvier 1943, que D. enquêtait à son sujet, ce qui lui permit de fuir.

Pour diverses raisons, dont aucune n’est à mettre au compte de ce furieux antisémite, sept prisonniers furent, plus ou moins rapidement, libérés par les autorités allemandes : trois supposés Juifs qui purent convaincre le SD, un Juif mais… Caraïte (Joseph Cohen), M. et Mme Leclerc-Tillesse, de Saint-Malo, enfin Boruch Sloutchansky, libéré in extremis par l’Allemand Ernser. Violette Kwass s’évada de la prison de Vannes avant son transfert à Drancy, Marcel Glasman et Désiré Faludi, arrêtés par la milice, furent incarcérés, en tant que politiques, le premier en Allemagne, près de Hambourg, le second à Rennes.

Restaient 24 personnes transférées à Drancy : 2 restèrent en France, dans différents camps de travail ; 3 furent déportées dans le camp de concentration de l’île anglonormande d’Aurigny. Ces cinq hommes survécurent et purent témoigner ; Simon Konstantinovski mourut à l’hôpital de Villejuif ; 17 furent déportées à Auschwitz et Béatrice Engelstein à Bergen-Belsen. Il y eut 4 survivants.

En rendant leur arrêt de mort au vu des témoignages dont ils disposaient, les magistrats de la Cour de Justice de Rennes ignoraient qu’ils n’avaient jugé qu’un peu plus de la moitié des « affaires » traitées, en dix-huit mois, par la délégation régionale du CGQJ. Outre les deux familles Lévy, de Saint-Brieuc et de Fougères (soit huit personnes), il faut, en effet, ajouter les sept arrestations de janvier et février 1943 dont D. tenait tant à ce qu’on lui en attribue le mérite. Quinze Juifs, tous déportés à Auschwitz dont aucun ne revint. 28 déportés dont 6 enfants et adolescents : Christian Avran (18 mois), Nelly Lévy (5 ans) et sa sœur Gaby (7 ans), Jean-Michel Hervé (12 ans), Jean et Raymond Lévy de Saint-Brieuc, 15 et 18 ans. Tous assassinés à Auschwitz « à la suite des enquêtes effectuées par notre délégation ». Tel fut le bilan de ce délégué régional aux questions juives pour la Bretagne qui, devant ses juges, ne reconnut qu’avoir établi des rapports et voulu être consciencieux.

Encore ce bilan ne concerne-t-il que les arrestations effectuées dans les quatre départements de Bretagne ; or les inspecteurs des Renseignements Généraux, chargés, en 1945, d’exploiter les archives de la délégation régionale, vont y trouver un rapport adressé par D., le 2 février 1944, au CGQJ, 1 Place des Petits Pères, à Paris. Son objet : l’affaire Waynapel-Fournier, dans lequel il décrit le parcours d’une jeune femme juive qui, grâce à sa connaissance de l’allemand, se fait embaucher dans différents services de l’armée d’occupation. Sans être unique, cette situation était, en soi, assez périlleuse ; elle exigeait, en outre, un courage et un sang-froid peu communs lorsque, comme cela semble avoir été le cas de Malca Waynapel, elle servait de paravent à des activités d’espionnage. Chargé de l’enquête par le SD, le délégué régional du CGQJ, s’en acquitta, comme toujours, très consciencieusement. Il n’eut aucune peine à reconstituer l’état civil de « Malca Waynapel, née le 29 juin 1909 à Wengov (Pologne), naturalisée française en novembre 1930, épouse divorcée de Lucien Fenkel, de race et de religion juives80 ».

Sa famille avait émigré en France en 1911. Son père exerça à Paris le métier de coiffeur et, en 1928, époque où elle se maria, Malca était vendeuse aux Grands magasins du Louvre. Lors de son divorce elle obtint la garde de son fils « circoncis, non baptisé », précise le rapport. Paul Fenkel avait 13 ans lorsque, avec sa mère, il arriva à Brest en février 1941. Jusqu’en avril 1943, Malca Waynapel travailla dans divers services allemands : à l’École de marine, au mess des sous-officiers de l’École navale puis à l’Organisation Todt : « à ce moment et d’après les renseignements que j’ai recueillis à la Kreiskommandantur de Brest, cette femme était sur le point d’être arrêtée pour espionnage. C’est la raison pour laquelle elle part brusquement ».

On reste incrédule devant cette accusation. Comment, juive et seule avec son fils, cette femme aurait-elle osé prendre un tel risque supplémentaire ? Toutefois la façon dont elle réagit et la rapidité avec laquelle elle se forge une nouvelle identité supposent qu’elle s’était préparée à cette éventualité et qu’elle disposait de soutiens :

« À Poullaouen, elle obtient sans aucune difficulté et sans aucun papier, une fausse carte d’identité par le secrétaire de mairie de cette commune. Cette carte était établie au nom de Fournier Danielle née le 15 août 1905 à Dakar et portait le n° 58. »

Il pourrait s’agir de l’aide apportée à une fugitive, d’autres secrétaires de mairie en Bretagne ont ainsi permis à des familles juives de « disparaître » ; mais elle ne s’accorde que quelques semaines de retraite :

« En possession de cette pièce elle s’engage au camp d’aviation de Plugufan près de Quimper comme comptable-interprète le 10 mai 1943. En juin elle est interprète à la Feldkommandantur de Quimper jusqu’en juillet. À la suite de mes enquêtes, elle se sent découverte et elle part le 14 juillet 1943 pour Poitiers où elle cherche du travail. Elle reste six semaines dans cette ville, à l’hôtel du Plat d’étain. Elle est accompagnée de son fils. De Poitiers elle va à Angoulême, le 4 septembre, et elle se dirige ensuite sur Cognac où elle trouve un emploi au casino des officiers d’aviation. Avec la formation elle quitte cette ville pour la destination de Châteauroux où, le 20 novembre, elle est arrêtée avec son fils. »

Redoutable efficacité de cette police des SEC ; il faut toutefois reconnaître que, dans ce cas, le flair des limiers fut aidé par les choix « professionnels » de leur proie. Pendant près de 3 ans, de février 1941 à novembre 1943, de Brest à Châteauroux, une jeune mère juive a donc réussi à s’infiltrer dans des services allemands. Appartenait-elle réellement à un réseau de résistance ? Le 20 mai 1944, Malca Waynapel et son fils, Paul Fenkel qui aurait dû, ce jour-là, fêter ses 16 ans, étaient déportés vers Auschwitz.

Le 4 novembre 1946, l’ex-délégué régional du Commissariat Général aux Questions Juives pour la Bretagne fut exécuté à Rennes, au stand de tir de Coëtlogon. Ouest-France, en rendant compte de l’exécution, passait sous silence son rôle à la tête de la milice, à partir d’avril 1944, pour ne retenir que sa participation au Génocide : il « fit arrêter par les Allemands et déporter vers les bagnes nazis et leurs chambres à gaz de nombreux Israélites dont beaucoup ne sont pas revenus ».

Ultimes rafles et arrestations individuelles

Si meurtrière qu’ait pu être l’action du délégué du CGQJ, elle ne doit pas faire oublier que bien des arrestations de Juifs, durant les deux dernières années de l’Occupation, furent encore le résultat de la collaboration des services préfectoraux et de la police allemande de sûreté (SD), agissant parfois à la suite de dénonciations.

Arrestations inopinées, au hasard d’un contrôle de la Feldgendarmerie, comme celle de Salmon Dikansky, ingénieur chimiste, résidant à Antrain. Il dirigeait, en 1940, les distilleries de Redon et d’Antrain, pour le compte de la Société des alcools du Vexin. Une note de la préfecture d’Ille-et-Vilaine informe le SD, afin qu’il mette à jour son fichier des Israélites, que Salmon Dikansky a été arrêté, le 1er mars 1943 « sur le territoire de la commune de Montanel (Manche) parce qu’il n’était pas porteur de l’insigne juif ».

Arrestations selon la procédure la plus fréquente : « choix » effectué par la police de sûreté, à partir des fichiers de recensement, puis intervention de la gendarmerie française ordonnée par le préfet ; c’est ainsi que la famille Zylbermine est arrêtée à Vitré, 3 Boulevard de Sévigné, le 29 juillet 1943, « pour nécessité urgente », précisait la note du SD. Cette famille polonaise avait été expulsée de Perros-Guirec en février 1942. Un de ses fils, Maurice, qui purgeait une peine de 5 ans de prison infligée par un tribunal militaire, échappa, seul, à l’arrestation. L’ordre du SD spécifiait qu’à l’exception des objets de toilette et des bagages à mains autorisés « pour ces Juifs, […] tous les objets restants peuvent être mis à la disposition du ‘‘ Secours national’’. Les logements sont à la disposition des propriétaires81 ».

Les parents, Szmul et Sura, et leurs trois autres enfants, Chaja (23 ans), Malha (21 ans) et Jacques (14 ans) furent internés à Drancy puis déportés à Auschwitz le 7 octobre 1943. En 1945, seul survivait Jacques, le benjamin.

Outre la famille Zylbermine et les Lévy de Fougères, plusieurs autres familles d’Illeet-Vilaine furent anéanties en 1943. Itzic Leibel, du Poncet, arrêté, seul, le 9 octobre 1942 puis déporté trois semaines plus tard, crut, peut-être, jusqu’au bout, avoir sauvé son épouse et ses deux enfants, en tenant tête aux gendarmes de Sens. En réalité, dans des circonstances que nous ignorons, Pauline Leibel, Claire et Nelly furent, à leur tour, internées puis déportées, le 11 février 1943.

À La Guerche, où vivaient les Przybysz, le père, David, avait été arrêté lors de la rafle du 16 juillet 1942, puis déporté par le convoi n° 8. Sa femme, enceinte, et ses deux enfants, Hélène (10 ans) et Charles (13 ans), furent épargnés. Même décision, le 9 octobre, Chana Przybysz venant d’accoucher. Cela leur valut un an de sursis. Si aucune trace archivée ne subsiste de leur arrestation, par contre leurs trois noms figurent parmi ceux des déportés du convoi n° 60 (7 octobre 1943) (voir cahier photos, ill. 8). Seule l’enfant (Dolly), née un an plus tôt, avait été laissée à une famille de La Guerche et fait l’objet de directives adressées par le Commissariat Général aux Questions Juives à « Monsieur le président général de l’Union Générale des Israélites de France, 19 rue de Téhéran, Paris », le 29 février 1944 :

« Comme suite à ma lettre […] relative à la jeune Dolly Przysbysz résidant actuellement à La Guerche de Bretagne, j’ai l’honneur de vous faire savoir que cette enfant doit, d’après les renseignements fournis par M. le préfet d’Ille-et-Vilaine, être considérée comme juive au regard de la loi du 2 juin 1941. […] En conséquence, veuillez faire le nécessaire, d’accord avec les services de la Préfecture régionale d’Ille-et-Vilaine, pour assurer la prise en charge de cette enfant par l’UGIF dans le plus bref délai possible. » Dès le 2 mars l’UGIF répondait en indiquant les modalités de cette « prise en charge » : « Considérant que l’enfant est actuellement placée chez des aryens et qu’il ne reste plus d’Israélites autorisés à résider dans le département d’Ille-et-Vilaine, nous avons prié Monsieur le préfet régional de bien vouloir faire accompagner l’enfant à Paris par une assistante sociale, afin qu’elle soit hébergée dans un centre de l’UGIF.
Nous l’avons informé, en outre, que l’Union générale prendrait en charge les frais nécessités par ce retour82. »

Le sort réservé à cette enfant souligne une des tâches qui incombaient à cette organisation, encore aujourd’hui controversée, que fut l’Union Générale des Israélites de France83. Dès janvier 1941, Théodore Danneker, responsable des affaires juives (Judenreferat), avait tenté de mettre en place, à Paris, un Judenrat, à l’image de ce qui avait été fait en Allemagne et dans les pays occupés d’Europe centrale. Conseil administré par des Juifs et représentant l’ensemble de la communauté juive, le Judenrat était l’interlocuteur unique des autorités nazies. Il dut renoncer face aux objections des responsables du Consistoire et de l’administration française qui lui opposèrent la loi de 1905, sur la séparation des Églises et de l’État.

C’est finalement la loi du 29 novembre 1941 qui établit l’UGIF afin « d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics ». Elle englobait toutes les associations d’entraide et d’œuvres sociales : OSE (Organisation de Secours aux Enfants), ORT (Organisation Reconstruction Travail) qui administrait des centres de formation professionnelle, EIF (Éclaireurs Israélites de France), etc. Le conseil d’administration était composé de 18 membres, tous Juifs français, nommés par le commissaire général aux questions juives.

Dès lors, les responsables de l’UGIF furent contraints d’appliquer les lois et ordonnances de persécution tout en espérant pouvoir en atténuer les effets, espoir vain le plus souvent. Leur rôle social fut cependant important : aide aux indigents dont le nombre ne cessait de croître au fil des spoliations et des exclusions professionnelles, accueil de milliers d’enfants et d’adolescents dans les foyers de la région parisienne et de la zone sud. Seule organisation à pouvoir conserver des contacts avec les Juifs internés à Drancy, l’UGIF était, pour leurs familles ou leurs amis, l’ultime espoir d’obtenir des nouvelles, mais ses réponses à leurs angoisses témoignent de son impuissance.

Pris au piège d’une collaboration imposée, ses dirigeants eurent-ils suffisamment conscience du danger qui menaçait les enfants regroupés dans ses structures officielles, donc connues des nazis ? Autorisèrent-ils assez tôt et avec l’ampleur nécessaire, leur dispersion par les réseaux de l’OSE ou des EIF ? Ne crurent-ils pas trop longtemps à la nécessité de ne pas compromettre leur institution dans l’espoir de sauvegarder un illusoire rôle protecteur ? Il semble que les hésitations et les revirements du président de l’UGIF, lors des dernières rafles de juillet 1944, permirent à Aloïs Brunner de déporter des centaines d’enfants restés dans les foyers de la région parisienne.

Sans qu’on en connaisse la raison, les ordres du CGQJ concernant Dolly ne furent pas exécutés. Par contre le témoignage qu’elle nous livre, soixante ans plus tard, éclaire les circonstances qui lui évitèrent d’être déportée avec sa mère et ses frère et sœur :

« À ma naissance, mon père avait déjà été déporté […]. Restaient donc ma mère, mon frère et ma sœur qui avaient 13 et 10 ans. Ils ont été arrêtés en septembre 1943. Lors de leur arrestation leur voisine, Mme Ubeda m’a prise dans ses bras en disant à l’officier de police “Regardez, c’est un bébé, vous ne pouvez pas l’emmener.” L’officier aurait répondu : “Eh bien, gardez-le !” Cette voisine, qui est devenue ma mère adoptive, était une amie de mes parents. Je pense qu’ils avaient fui Paris ensemble au moment de l’Exode84. »

Durant les mois qui suivirent Dolly n’était donc pas une enfant cachée ; « l’officier », policier, gendarme français ou Feldgendarme, avait rendu compte à ses supérieurs, les services administratifs traitant « les affaires juives » connaissaient sa situation et il ne pouvait y avoir de doute quant à sa judéité. Même si l’époque n’était plus favorable aux excès de zèle dans l’application des lois et ordonnances antisémites, cette absence de réaction peut surprendre.

Le destin des deux familles juives réfugiées à Sainte-Marie de Redon est mieux connu. La première grande rafle de 1942 vit l’arrestation de Szajna Blatt et du couple Abraham et Sarah Ossja dont l’enfant, Elie, né en 1934, resta avec Szalma Blatt, provisoirement épargné car invalide (amputé d’une jambe). Les noms de Szalma Blatt, de ses enfants, Sarah (18 ans) et Claire (5 ans) et de Elie Ossja figurent sur le registre d’écrou de la prison de Redon à la date du 3 novembre 1943, « ordre d’arrestation du SD de Rennes ». Dès le lendemain, 4 novembre, ils étaient « transférés à Rennes par la Feldgendarmerie85 ». Aucun des sept Juifs de Sainte-Marie de Redon ne survécut à la Shoah, la famille Blatt et Elie Ossja furent déportés le 7 décembre 1943. De ce convoi n° 64, 661 personnes furent gazées dès leur arrivée, parmi elles tous les enfants dont Claire et Elie. Rosalie Lévy, née Weil, cette ancienne commerçante rennaise, rue Bonne Nouvelle, déjà arrêtée puis relâchée le 16 juillet 1942, était à nouveau interpellée en décembre 1943 et déportée le 17 décembre dans le convoi n° 6386.

Autre famille rennaise, Elise Mizrahi, de nationalité turque, et son fils Sami, recensés en octobre 1940, habitaient 39 ter Boulevard de la Liberté. Âgé de 15 ans en 1943, Sami fréquentait le lycée de Rennes lorsque, à la suite des bombardements meurtriers du 8 mars et du 29 mai, la municipalité décida de replier à la campagne les deux lycées, garçons et filles.

À la rentrée d’octobre, Elise Mizrahi sollicita l’autorisation, pour son fils, de résider à Tresbœuf afin de rejoindre son établissement. La préfecture transmit la demande au « Kommandeur de la police de sûreté et du SD » qui répondit le 28 octobre : « La demande de changement de domicile présentée par le Juif turc Sami Mizrahi est rejetée87. »

La mère et son fils, arrêtés lors de la rafle du 4 janvier 1944 et internés à la prison Jacques Cartier de Rennes, en furent extraits trois semaines plus tard et « transférés par les autorités allemandes pour une destination inconnue », Drancy en l’occurrence. Déportés tous les deux, le 3 février, par le convoi n° 67, Elise Mizrahi fut gazée le 8 février ; son fils survécut et fit l’objet d’une enquête administrative, en avril 1955, afin de déterminer le statut, « interné résistant » ou « déporté », auquel il avait droit. Le procès-verbal de police conclut « qu’aucune activité résistante ne peut lui être attribuée ». Cela eût été surprenant de la part d’un lycéen de 15 ans. Son arrestation ne pouvait donc être que « liée à l’origine israélite de M. Mizrahi88 ».

Pour l’ensemble de la Bretagne, c’est en Ille-et-Vilaine que les arrestations et les déportations, en 1943, semblent avoir été les plus nombreuses ; au moins 43 Juifs arrêtés dont 38 aussitôt déportés vers Auschwitz, parmi eux 8 enfants.

Peu de Juifs demeuraient dans les trois autres départements de la région Bretagne après les mesures d’expulsion des zones côtières et les rafles de 1942. Toutefois, outre les arrestations provoquées par le délégué du CGQJ, il y eut encore quelques interpellations à mettre au compte de la gendarmerie et de la police. La brigade de Landerneau intervint ainsi, le 20 février 1943, à 7 heures du matin, après en avoir reçu l’ordre la veille, pour arrêter Moses Selinger, de nationalité polonaise, ancien fourreur à Brest, réfugié à Kerjane en La Roche Maurice. Après une fouille au corps pour s’assurer qu’il n’avait pas d’arme, « cet individu a été dirigé sur le camp de Drancy », précise une note du préfet89.

Deux états mensuels des Juifs de l’arrondissement de Morlaix évoquent les situations contradictoires faites aux Juifs de nationalité turque. Dispensés du port de l’étoile jaune, certains furent requis comme travailleurs pour l’armée allemande. C’est ainsi que l’état du 2 septembre 1943 signale : « Les juifs de nationalité turque Hatem Avram et Hatem Jacques, domiciliés à Morlaix, ont quitté cette ville le 27 août, désignés par le STO pour l’Organisation Todt à Lorient90. » Celui du 3 novembre rend compte du sort très différent réservé à une autre ressortissante turque : « Mlle Lévy Esther, de race juive, née en février 1911 à Constantinople, sans profession, demeurant à Morlaix, rue Gambetta, a été arrêtée le 11 octobre 1943 par la sûreté allemande de Brest. »

Cette arrestation semble avoir, soudainement, fait prendre conscience du danger à son entourage car, le 11 novembre, le commissaire de police informe le sous-préfet « que les Juifs de nationalité turque dont les noms suivent ont quitté leur domicile, vraisemblablement à la suite de l’arrestation de Mlle Lévy Esther, par les troupes d’Occupation : Lévy Bohor et Lévy Bohora, son épouse, Hatem née Lévy Berthe, Lévy Mazalto […] et il nous a été impossible d’obtenir aucun renseignement concernant leur nouvelle résidence ». Mazalto Lévy, âgée de 17 ans en 1943, était la petite-fille de Jacques et Mazalto Lévy, que le sous-préfet de Morlaix présenta, en mars 1944, comme les deux derniers Juifs de son arrondissement. À cette date, aucun des fugitifs n’avait été retrouvé. Par contre Esther Lévy avait quitté Drancy pour Auschwitz le 20 janvier 1944 dans le convoi n° 66.

Dans le Morbihan, les arrestations survenues en 1943, suivies, pour trois d’entre elles, au moins, de déportations à Auschwitz, résultèrent de l’intérêt tout particulier que le délégué régional du CGQJ portait à ce département. Il faut cependant y ajouter deux noms : Max Wajsberg, né en 1899 et Maurice Zaide, né en 1905. Tous les deux étaient polonais et avaient résidé à Vannes. Ils figurent sur la transportliste du convoi n° 47, parti de Drancy le 11 février. Toutefois, les listes de l’UGIF (Ressortissants d’origine israélite ayant fait leur déclaration dans le Morbihan et État nominatif des Juifs résidant dans le Morbihan à la date du 31 août 1942) ne les mentionnent pas. Où furent-ils arrêtés ? Par quel service ? Quand et combien de temps séjournèrent-ils dans le Morbihan ?

1943 fut une année noire pour les quelques Juifs qui vivaient encore dans les Côtesdu-Nord.

Les violentes critiques de la police allemande de sûreté à l’encontre du laxisme des services français départementaux, semblent avoir été suivies d’interventions plus fréquentes d’hommes sûrs : le délégué du CGQJ, qui retrouve en juin 1943 et fait arrêter la famille Lévy, restée à Saint-Brieuc malgré les interdictions ; les agents du Kommando SD de Saint-Brieuc qui interpellent eux-mêmes, à la fin de l’année 1942, l’ancien chapelier de Rostrenen, Julien Rosenberg et David Blum, à Dinan. L’arrestation de ce dernier, le 13 novembre, « pour n’avoir pas porté de façon suffisamment ostensible l’insigne de sa confession », suscita un élan de solidarité assez exceptionnel pour assombrir encore davantage l’humeur du chef de la sûreté allemande. Le 12 janvier 1943, le préfet des Côtes-du-Nord doit s’en expliquer :

« Affaire Blum : Je reconnais le caractère regrettable de la pétition qui a circulé à Dinan au sujet de ce Juif. […] Il est certain que Blum, en raison de son long séjour à Dinan a, dans la ville, des relations et des sympathies qui expliquent ce fait.
J’ai convoqué le commissaire de police afin de lui adresser un blâme motivé pour la non-exécution d’instructions précises du gouvernement français91. »

Ainsi, alors que depuis deux ans la propagande antisémite se déchaînait, des citoyens de Dinan avaient su garder intacte leur faculté d’indignation et trouver le courage de signer une protestation contre l’arrestation d’un homme, leur concitoyen, pour la seule raison qu’il était juif. Quant au commissaire de police, « la non-exécution des instructions du gouvernement français », peut difficilement être attribuée à une négligence de sa part. Dans une aussi petite ville que Dinan, il avait certainement eu connaissance de cette initiative « regrettable ». Il est des blâmes qui honorent ceux qui en sont l’objet.

De février à septembre 1943, 12 Juifs des Côtes-du-Nord furent déportés : le 11 février, Henri Marcus92 de Guingamp, Julien Rosenberg de Rostrenen et Aron Ryze de Saint-Brieuc ; le 13 février, Rachel et Ruben Hirchenson de Saint-Brieuc, expulsés des Côtes-du-Nord, probablement vers la Sarthe, en avril 1942 ; le 31 juillet, Maurice, Suzanne, Raymond et Jean Lévy de Saint-Brieuc, Marcelle Lipman, née Swob et Françoise Rey née Lipman de Saint-Quay-Portrieux, ces dernières avaient été expulsées en avril 1942 et avaient reçu l’ordre de se rendre au Mans. C’est donc dans la Sarthe qu’elles furent

On se heurte, une fois encore, à la difficulté d’établir le tragique bilan des déportés Juifs ayant résidé et ayant été recensés dans un département soumis, à partir de la fin de l’année 1941, aux directives d’expulsion des zones côtières interdites.

Aux cas avérés, grâce à un état civil précis (nom, prénom, date et lieu de naissance) et identique sur les listes de transport des convois de déportation ainsi que sur les listes de recensement d’octobre 1940 ou de juillet 1941, s’ajoutent quelques ombres : Max Wajsberg, Maurice Zaide, Henri Marcus… aussitôt disparues dans « la nuit et le brouillard ».

L’année 1943 ne s’acheva pas sans une dernière arrestation, en décembre, à Guingamp.

Elle concernait cette famille fort connue dont le père, non juif, négociant de renom, avait aussi joué un rôle non négligeable, au cours des années trente, dans les rangs du mouvement fédéraliste européen. Cette situation sociale particulière, sans doute aussi l’existence de liens d’amitié vont susciter la réaction de deux notables. M. de Kerouartz, ancien député des Côtes-du-Nord, rédige un plaidoyer où transparaissent émotion et réprobation :

« Le 22 décembre 1943, en l’absence de Monsieur M., sa femme, ses deux enfants et sa belle-mère […] ont été arrêtés à leur domicile à Guingamp par la Gestapo, et emprisonnés à Guingamp d’abord, puis à Saint-Brieuc.
Cette arrestation n’a d’autre motif que la question raciale. Toute cette famille, qui ne faisait aucune politique, jouit de l’estime et de la considération unanimes93. »

Si la brutalité de l’arrestation, « en l’absence de Monsieur M. », n’avait rien de surprenant, par contre l’incarcération des deux adolescents était plus contestable, au regard même des définitions du Juif selon les ordonnances allemandes et les lois de Vichy d’octobre 1940 et de juin 1941. Ils n’avaient, en effet, que deux grands-parents juifs ; encore fallait-il qu’ils n’eussent pas adopté la religion juive. M. de Kerouartz s’attache d’abord à le prouver :

« Par un souci de respect mutuel de leurs croyances, Monsieur et Madame M. avaient décidé, dès avant leur mariage, de laisser leurs enfants choisir eux-mêmes, entre 15 et 20 ans, la religion à laquelle ils voudraient appartenir.
Ces enfants ayant toujours vécu dans une ambiance catholique […] avaient reçu un commencement d’instruction religieuse catholique dès avant la guerre. Cette instruction a ensuite été complétée par M. l’abbé Le Floch, vicaire à Guingamp, et ils ont reçu le baptême le 28 octobre 1942. »

Ce baptême tardif n’avait déjà qu’à moitié convaincu le directeur du statut des personnes du CGQJ94, aussi M. de Kerouartz cherche à prévenir toute suspicion : « On peut affirmer de la façon la plus formelle qu’il ne s’agit pas d’une conversion de circonstance. » Restait à plaider la cause des deux dames. Comme pour tant d’autres familles juives, le patriotisme et le courage militaire sont mis en avant :

Le père de Madame M., « ayant repris du service comme Capitaine de réserve, le 1er août 1914, bien qu’âgé de 55 ans, a été tué au front, le 10 octobre 1914.
Décoré de la Croix de Guerre et de la Légion d’Honneur à titre militaire, il a fait l’objet de la citation suivante : “a été mortellement blessé en entraînant sa compagnie à l’assaut, à la baïonnette, de tranchées allemandes à Monchy-au-Bois, le 10 octobre 1914”. Il serait donc hautement désirable à tous les points de vue que cette famille soit rendue à la liberté. »

Cette lettre, était accompagnée des états de service de Monsieur M., lui-même blessé au combat en juillet 1918 dans des circonstances qui lui valurent la Croix de Guerre avec palme et une citation « délivrée par le Maréchal commandant les armées de l’Est, Pétain ».

M. de Kerouartz envoya ce dossier à Yann Fouéré, Directeur de La Bretagne, dont il estimait, probablement, l’influence plus grande auprès des pouvoirs publics. Le 3 janvier 1944, celui-ci transmit le tout au préfet régional, à Rennes, accompagné d’une lettre à l’entête de La Bretagne – Grand quotidien d’information :

« Je me permets d’attirer tout spécialement votre attention sur la situation de Monsieur M., négociant à Guingamp, dont la femme et les enfants viennent d’être arrêtés par les autorités allemandes et transférés à la prison de Saint-Brieuc.

Cette arrestation est motivée par l’appartenance à la race juive de Mme M. Vous trouverez, ci-joint, la copie d’une note qui a été rédigée par M. de Kerouartz, ancien député de Guingamp, ainsi que quelques documents annexes qui pourraient vous faciliter les démarches que je serais heureux que vous puissiez tenter en faveur de la famille M. Je serais heureux que vous vouliez bien me tenir au courant de la suite qui sera réservée à cette affaire95. »

Entre-temps Madame M., sa mère et ses enfants étaient transférés à la prison de Rennes, puis à Drancy.

La personnalité de Yann Fouéré et la ligne politique de son journal, prônant la fidélité au gouvernement du Maréchal Pétain et la collaboration avec l’Occupant, ne suffirent pas à faire fléchir les services allemands du SD. Le 10 février 1944, la réponse du préfet régional laissait peu d’espoir :

« Monsieur le Directeur, […] j’ai l’honneur de vous faire connaître que la police de sûreté allemande qui a procédé à ces arrestations a précisé que cette mesure était motivée par les infractions commises par les intéressés à la législation concernant les Juifs. En effet, Mme W. ainsi que Mme M. et ses enfants sont juifs à l’égard de la loi française ; les enfants ne peuvent justifier que de deux grands-parents aryens.
Les services de sûreté allemande m’ont fait savoir, par ailleurs, que toute intervention en faveur de ces personnes était inutile pour le moment96. »

On peut noter, dans cette réponse, l’interprétation erronée qui est faite de la loi française concernant les enfants. Celle-ci ne reconnaissait comme juif que l’individu ayant plus de deux grands-parents juifs ou deux seulement si son conjoint était lui-même juif. Il semble que le cabinet du préfet de région n’ait pas relevé cette erreur ou ait choisi de l’ignorer pour n’avoir pas à plaider la cause des deux adolescents. Ce furent finalement les démarches de Monsieur M. auprès d’anciennes relations, au sein de la mouvance fédéraliste européenne de l’entre-deux-guerres, qui évitèrent à sa famille la déportation à Auschwitz.

En Loire-Inférieure, les rafles de 1942 avaient décimé la population juive. Lorsque, en février 1943, arriva l’ordre de communiquer à la Feldkommandantur les noms des Juifs ressortissants des pays ennemis de l’Allemagne ou occupés par elle et ceux des apatrides, la préfecture répondit qu’il n’y avait plus, dans le département, de Juifs appartenant à ces groupes.

À la même époque était décidée une vérification du cachet « JUIF » sur tous les documents d’identité. Une liste existe, concernant 72 Nantais. Seulement 54 se présentèrent, 14 lettres de convocation furent retournées à la préfecture et leurs destinataires rayés des listes de contrôle sur ordre du chef de cabinet. Les autorités allemandes étaientelles, momentanément, satisfaites de cette situation ou faut-il mettre le répit, relatif, que connaissent, en 1943, les Juifs résidant encore en Loire-Inférieure, sur le compte des fréquentes et violentes attaques aériennes qui affectent Nantes et Saint-Nazaire et désorganisent les services administratifs ?

Ce calme temporaire fut rompu par l’ultime rafle de janvier 1944. Elle se déploya sur toute la Bretagne mais s’avéra particulièrement meurtrière en Loire-Inférieure. Le 26 janvier, 17 Juifs, dont 16 Français et 1 Polonais, étaient arrêtés à Nantes. Parmi eux, Lucie Rosenbaum, âgée de 70 ans, grand-mère de Monique et Betty Trompeter ainsi que Jacqueline Hackmann dont l’employeur, le directeur de la coopérative agricole de Nantes, réclama en vain la libération. D’abord internées au Quartier Richemont, ces 17 personnes furent conduites, le 30 janvier, « vers une destination inconnue ». De Drancy, huit d’entre elles étaient aussitôt déportées, le 10 février 1944. Mme Rosenbaum et Mlle Hackmann faisaient partie de ce convoi n° 68.

À Châteaubriant, il y eut 13 arrestations. Elles concernaient la famille Israël, composée de quatre personnes, et les neuf membres de la famille Sinenberg. Parmi ces derniers, Mme Germaine Sinenberg n’était pas juive et avait refusé les étoiles destinées à ses enfants, en juin 1942. Elle n’en fut pas moins internée à Drancy jusqu’à ce que, son aryanité reconnue, on la libéra avec ses trois enfants de 3, 11 et 12 ans. Son mari, Alfred Sinenberg, resta à Drancy jusqu’à la libération du camp mais ses deux beaux-frères, sa belle-sœur et son neveu (Jean, 20 ans) furent assassinés à Auschwitz. Même destin pour Charles et Juliette Israël, alors que les deux autres membres de cette famille (Lirtil et Jacques) étaient libérés l’une le 9 février, l’autre le 8 août 1944.

La situation de l’arrondissement de Châteaubriant est assez représentative de celle du département. Lors des deux rafles de 1942, neuf Juifs avaient été arrêtés. Le 15 juillet : Fischel Rimmer et Jean Pach de Châteaubriant, Ryfka Bickel de La Chapelle-Blain et Jacob Ravitsky de Guenrouet ; Le 9 octobre : Biena Rimmer et ses deux enfants de 6 et 1 an, le couple Rudolph et Martha Kohn, tous de Châteaubriant. Les premiers furent déportés d’Angers le 20 juillet ; Biena Rimmer et les époux Kohn, le 3 novembre. Que devinrent les enfants Rimmer, Robert (6 ans) et Beila (1 an), dont les noms ne figurent pas sur la liste de transport du convoi n° 40 qui emportait leurs parents ?

Au soir du 26 janvier 1944, 22 Juifs (ou supposés tels) avaient été arrêtés sur une population initiale de 33 personnes recensées en octobre 1940. Compte tenu des départs autorisés ou clandestins, on peut supposer qu’il n’y avait plus de Juifs dans l’arrondissement de Châteaubriant. Or, dans tout le département, la rafle se déroulait, minutieuse. Dans son rapport mensuel, de mars 1944, au ministère de l’Intérieur, le préfet évoque l’arrestation, le 26 janvier, du jeune Claude Meisels, pendant la classe, dans son école de Gorges. Âgé de 13 ans, cet enfant était pupille de l’assistance publique depuis l’arrestation de sa mère en octobre 194297.

Après avoir relaté l’émotion soulevée, dans l’opinion publique, par les rafles de 1942, le préfet n’avait plus fait allusion à la question juive dans ses rapports mensuels.

Encore, cette fois-là, s’était-il contenté de rendre compte de l’état d’esprit de la population. Consacrer quelques lignes à l’arrestation d’un enfant, au milieu de ses camarades, par la Feldgendarmerie, souligner la barbarie de cet acte en décrivant la situation de détresse où se trouvait déjà ce garçon, sort du cadre d’un rapport de routine et exprime un sentiment personnel, sinon d’indignation, tout au moins de désapprobation. Ce haut fonctionnaire s’en tint là, ce qui est peu, mais il n’avait pas réagi, dix-huit mois plus tôt, quand Simon Kravetz avait été emmené dans les mêmes circonstances.

Réaction dérisoire, cependant, devant l’anéantissement progressif d’une famille ; un rapport de la brigade de gendarmerie de Vertou, du 28 juillet 1942, nous apprend que vivait à Gorges, « Meizels Maria, née Heinrich, épouse de Meizels Juda interné au camp de Beaune-la-Rolande (Loiret) ». Elle avait un fils, Claude, né le 12 mars 1931, « arrêtée le 15 juillet par les autorités allemandes, elle a été relaxée le 16 juillet 194298 ». Ce qu’ignoraient les gendarmes de Vertou, c’est que depuis un mois déjà, le 26 juin, Juda Meizels avait quitté Beaune-la-Rolande, dans le convoi n° 5 qui l’emmena directement à Auschwitz en compagnie de 1 037 autres Juifs. En 1945, il ne figurait pas parmi les 35 survivants.

Pourquoi Maria Meisels fut-elle relaxée en juillet pour être à nouveau arrêtée le 9 octobre, transférée à Drancy puis déportée le 3 novembre ? Claude Meisels restait seul, à 11 ans, et c’est seul au milieu de 1 500 déportés qu’il partit, le 10 février 1944, dans le convoi n° 68. Il n’avait pas encore 13 ans et, à l’arrivée à Auschwitz, il n’y eut que 210 hommes et 61 femmes sélectionnés pour le travail99.

Le préfet, dans son rapport du 4 mars, constatait que « les quelques Juifs qui restaient encore en Loire-Inférieure ont été appréhendés et acheminés vers une destination inconnue ».

Il confirma cette information dans une réponse adressée à l’UGIF le 17 mai : « Tous les Israélites, sans exception, qui résidaient en Loire-Inférieure, ont été arrêtés par les autorités allemandes depuis un certain temps déjà et emmenés sur des destinations inconnues100. » Sans doute certains avaient disparu, sans quitter le département, et échappé aux contrôles grâce à des complicités locales. Ils furent peu nombreux si l’on en croit les résultats de l’enquête réclamée, la Libération venue, par le SER (Service d’Évacuation et de Regroupement) qui cherchait à retrouver les survivants des familles dispersées. Le 26 décembre 1944, la préfecture répondit que 17 Israélites seulement habitaient encore en Loire-Inférieure.

La rafle de janvier 1944 toucha les quatre départements bretons de façon inégale en fonction du nombre de victimes potentielles qui y demeuraient. Elle se déroula, généralement, le 4 janvier, soit trois semaines plus tôt qu’en Loire-Inférieure.

En Ille-et-Vilaine il y eut huit arrestations : M. et Mme Veil et leur fille Hélène, dinardais réfugiés à Combourg ; Sarah Garzuel de Vitré, ainsi que ses deux enfants, Philippe (3 ans) et Albert (9 mois) qui allait être la plus jeune victime d’Ille-et-Vilaine assassinée à Auschwitz ; Elise Mizrahi et son fils, arrêtés à Rennes dans des conditions déjà évoquées. Tous, ainsi que Marthe Bader de Dinard, appréhendée le 9 janvier par le délégué du CGQJ, furent déportés le 3 février 1944.

À ces neuf Juifs arrêtés en Ille-et-Vilaine, il faut ajouter la famille Lehman, famille rennaise réfugiée en zone sud, à Valence, qui allait être victime d’une dénonciation et déportée le 20 janvier 1944. À la libération le procès de la délatrice révéla cet autre facteur de persécution que fut la dénonciation individuelle, procédé peu usité où l’antisémitisme, d’ailleurs, ne semble pas avoir toujours été le facteur déclenchant.

L’abondance et la précision des archives autorisent, pour l’Ille-et-Vilaine, l’élaboration de deux cartes qui témoignent de l’ampleur du crime perpétré contre les quelques centaines de Juifs dispersés dans le département et de l’exécution méthodique de l’ordre selon lequel il fallait « outre les personnes indiquées sur les listes jointes […] arrêter tous les membres de la famille sans égard quant à leur âge et à leur sexe (donc aussi les enfants) ».

Dans les Côtes-du-Nord, en janvier 1944, il ne restait plus de Juifs connus des autorités.

Les rares résidents, comme Joseph Narvy, le vétérinaire de Broons, avaient choisi la clandestinité. De fait la rafle toucha des familles qui, au moment de leur arrestation, n’habitaient plus le département. C’était le cas des familles Bassan, anciens commerçants à Saint-Brieuc, expulsés de la zone côtière, en avril 1942, et assignés à résidence dans la Sarthe, à Ecommoy. Si Marie Bassan et son fils Michel (13 ans) échappèrent assez miraculeusement, il n’en alla pas de même pour Robert et Claire Bassan qui, avec leurs deux enfants, Michel (homonyme de son cousin mais âgé seulement de 7 ans) et Henri (6 ans), furent déportés de Drancy, le 10 février 1944. Ce même convoi emportait une autre famille de six personnes, les Davy, présents sur les états mensuels de Saint-Brieuc jusqu’en juillet 1941. Davy Israël et son épouse Rosa, de nationalité turque, avaient quatre enfants. L’aîné, Maurice, 13 ans en 1944, était né à Paris, les trois autres naquirent à Saint-Brieuc : des jumeaux, Joseph et Léon, nés en 1937, et le benjamin qui venait d’avoir 3 ans.

Dans le Finistère, peu d’informations subsistent sur l’activité des services de police allemands et français à l’encontre des derniers Juifs.

L’état mensuel de mars 1944, très incomplet, ne signale qu’une arrestation « par la troupe allemande, le 4 janvier ». Il s’agit de Joseph Hertzmann : « Dirigé sur Quimper […] le 8 janvier 1944, le susnommé aurait, quelques jours après, été transféré au camp de Drancy. Depuis son arrestation aucune nouvelle n’est parvenue de M. Hertzmann et sa famille ignore le lieu de sa captivité. » Sur la liste du recensement d’octobre 1940, il était pourtant signalé comme n’ayant que deux grands-parents juifs. C’est cette situation qui lui permit, sans doute, d’échapper à la déportation ; il resta, interné à Drancy, jusqu’à la libération de Paris101.

Une autre famille était arrêtée, le 3 janvier, à Quimper, où elle habitait déjà en 1940, et déportée le 10 février 1944 : Laura Gabai, femme de prisonnier de guerre, et ses deux enfants, Jacques né en 1936 et Joseph-Gérard, né en 1938. Au moins trois autres personnes allaient être victimes de cette vague d’interpellations de janvier : Judith et Jacques Sigoura qui tenaient, en 1940, un commerce forain de bonneterie à Ergue-Armel, et Marie Rosenbaum, recensée à Brest ; leurs noms figurent sur la liste de transport du convoi n° 67 qui emportait aussi Mme Gabai et ses enfants. Seule, semble-t-il, Judith Sigoura survivait en 1945.

Les autres déportés du Finistère de janvier et février (la famille Hervé de Tréboul, Esther Lévy de Morlaix, la jeune Rosette Goldfarb, 16 ans lors de son arrestation à Beuzec Conq, déportée le 20 janvier 1944) étaient déjà à Drancy depuis les dernières semaines de 1943.

Le bilan des arrestations des 3 et 4 janvier 1944, dans le Morbihan, était établi par les Renseignements Généraux de Vannes, dès le 6 janvier :

« Le commissaire principal, chef du service des Renseignements Généraux à Vannes à M. le directeur des Renseignements Généraux à Vichy.
Objet : Arrestation des Juifs du département par les autorités allemandes.
J’ai l’honneur de vous faire connaître que les autorités d’Occupation ont procédé hier à l’arrestation des Juifs résidant dans le département.
Ils ont arrêté :
ADATO Joseph, de nationalité turque, né le 28 octobre 1920 à Constantinople, célibataire, demeurant à Guilliers. Interné le 4 janvier à la Maison d’arrêt de Vannes, transféré le 2 février.
COHEN Joseph, né le 10 décembre 1882 à Constantinople, de nationalité turque, ancien commerçant en bonneterie, 40 rue du Méné à Vannes. Interné le 3 janvier à la Maison d’arrêt de Vannes, libéré le lendemain.
COHEN Léa, née en 1889 à Constantinople, nationalité turque, demeurant à Vannes, 40 rue du Méné.
BENZON Rachel, née le 3 décembre 1913, à Constantinople, nationalité turque, ex-commerçante, domiciliée à Port-Maria en Quiberon.
FLEUR Anthony, né le 3 octobre 1876 à Besançon, marié, professeur honoraire au
lycée de Lorient, réfugié de Lorient où il habitait 48 rue Ratier. Interné le 4 janvier à la Maison d’arrêt de Vannes, transféré le 2 février.
MARKOWICZ Abram, né le 18 juillet 1887 à Piotzkow, nationalité polonaise, marié, marchand forain, réfugié de Lorient où il habitait 45 rue Camille Pelletan.
SEGAL Lucienne, née le 1er septembre 1906 à Cracovie, nationalité polonaise, mariée, ex-commerçante, réfugiée de Lorient où elle habitait, 21 rue des colonies.
SEGAL Liliane, née le 1er août 1934 à Paris, fille de la précédente102. »

À part Joseph Cohen, libéré dès le 4 janvier, parce que caraïte, toutes ces personnes furent rapidement transférées à Drancy pour être déportées par le convoi n° 68 et non pas, comme le supposait le fonctionnaire des Renseignements Généraux, auteur de ce rapport, « prochainement dirigées sur les villes bombardées d’Allemagne ».

Madame Segal, spoliée de son magasin puis chassée de son appartement de Lorient, réquisitionné, s’était réfugiée à Plouay où elle vivait, avec sa fille à l’Hôtel des voyageurs d’où, précise le commissaire de police de Lorient « elles continuent néanmoins à se présenter à mon commissariat, dans la mesure du possible, pour le pointage hebdomadaire103 ».

Le 21 novembre 1941, ce même commissaire avait dû répondre à une enquête urgente concernant « les enfants de race israélite, âgés de moins de 15 ans » domiciliés dans le ressort de son commissariat. Il y en avait quatre, dont « Segal Liliane, Dorothée, née le 1er août 1934 à Paris XVIIe104 ».

Les délateurs, auxiliaires de la Shoah et, à la libération, paravents du crime d’État

La Libération venue, peut-être fallait-il pouvoir comparer le génocide à des catégories connues pour commencer à en saisir l’horreur.

Un crime suppose un criminel, identifié, à qui la justice demandera des comptes. En novembre 1945, à Rennes, la demande de « renseignements complets […] sur les sévices, les arrestations et les déportations dont les Israélites ont été victimes durant l’Occupation » en Bretagne, émane du service de recherche des crimes de guerre ennemis ; les enquêteurs concentrèrent leurs recherches sur les activités de la délégation régionale du CGQG qui ne travaillait qu’avec la Sicherheitspolizei/SD.

Travail utile, certes, qui permit de révéler comment furent traqués, arrêtés, déportés et assassinés 28 Juifs des quatre départements bretons105. Mais ils furent 250 déportés à Auschwitz, dont 8 seulement survécurent, et pour tous les autres il eût fallu mettre en cause toute la chaîne administrative officielle, depuis les services des préfectures jusqu’aux commissariats de police et aux brigades de gendarmerie. On préféra s’en tenir aux crimes de guerre ennemis.

La personnalité du délégué régional du commissariat aux questions juives et les preuves accablantes recueillies dans les archives de la délégation allaient permettre un procès exemplaire et, en quelque sorte, rassurant comme un exorcisme.

La presse fit largement écho, également, à ceux qui furent intentés à quelques délateurs.

Que les Juifs aient été arrêtés parce qu’ils avaient été dénoncés était facile à imaginer ; certains, parmi les rares déportés revenus d’Auschwitz exprimaient les mêmes soupçons. Autre chose est de concevoir un crime d’État, un crime de papier, de femmes et d’hommes ordinaires, un crime d’obéissance à des directives iniques.

Un crime dont les victimes étaient inscrites sur de banales listes de recensement, actualisées par des états mensuels ou des pointages hebdomadaires, pendant des mois ou des années avant qu’on ne les arrête pour les emmener, à travers l’Europe, jusqu’aux centres de mise à mort.

La confusion fut confortée par la représentation de la déportation telle qu’elle apparaît à travers les articles publiés par Ouest-France en 1945. Ils concernent essentiellement, les politiques : Buchenwald, Dachau, Ravensbruck… La spécificité de la Shoah est ignorée.

Dans ce contexte, les Juifs n’ont pu être victimes que de la barbarie nazie aidée, dans certains cas, par la perversité de Français qu’il convient de condamner.

Les quelques procès qui suivirent furent, chaque fois, pleinement justifiés, mais dans quelle mesure ne contribuèrent-ils pas à faire l’économie d’une réflexion plus profonde sur la nature du crime d’État ?

L’exemple le plus grave d’arrestation consécutive à une dénonciation fut révélé, en octobre 1946, par Ouest-France, quand débuta le procès de la délatrice. Le tribunal ayant décidé un supplément d’information, l’accusée ne fut jugée qu’en mars 1947. La gravité des conséquences, quatre personnes assassinées à Auschwitz, le fait qu’elles appartenaient à une famille rennaise connue, incitèrent la presse à rendre compte des audiences avec une particulière attention :

« Les faits : Le 26 décembre 1943, Madame Lehmann, épouse de Monsieur Jean Lehmann, commerçant en cuirs et peaux, qui fut longtemps notre concitoyen, était arrêtée à Valence, où elle résidait chez sa sœur, Madame Galvier, par la police allemande. En même temps qu’elle, les gendarmes hitlériens avaient arrêté sa sœur et ses deux fils, Pierre et Robert, alors âgés de 18 et 17 ans.

Un mois plus tard, ces quatre personnes étaient déportées au camp d’Auschwitz et aucune d’elles n’en est revenue.

Il résulte du témoignage d’une dame Warsmann, docteur en médecine à Paris, déportée au camp d’Auschwitz en même temps que la famille Lehmann, que Madame Lehmann et sa sœur durent, dès leur arrivée, être dirigées sur les chambres à gaz, et il est à craindre que les deux fils Lehmann soient également morts en déportation. […] Deux lettres de dénonciation anonymes, postées à Rennes, furent interceptées, à Valence, par le propriétaire de l’hôtel où étaient installés les bureaux de la feldgendarmerie.

Ces lettres dénonçaient Madame Lehmann comme israélite (ce qui était exact), ne portant pas l’étoile jaune, tenant des propos anti-allemands et faisant de l’espionnage. Elles précisaient que Madame Lehmann, qui se faisait appeler de son nom de jeune fille, résidait à Valence chez sa sœur […] qu’elle avait l’intention de revenir prochainement à Rennes et qu’il fallait se dépêcher de procéder à son arrestation106. »

Interrogée, à l’issue de la déposition de cet hôtelier de Valence, l’accusée reconnut avoir écrit ces deux lettres, en décembre 1943, puis, n’obtenant aucune réponse, en avoir envoyé une troisième mais, cette fois, à la Feldgendarmerie de Lyon. Lorsque le président lui demanda le motif de cet acharnement, l’inculpée prétendit avoir surpris une conversation téléphonique de son employeur promettant à une correspondante de lui trouver du travail si elle revenait à Rennes. Elle en avait déduit que cette correspondante était Madame Lehmann et qu’on envisageait de la licencier pour donner son poste à celle-ci.

Le magistrat « lui fait remarquer l’invraisemblance d’une telle version. En décembre 1943, les Israélites étaient pourchassés à Rennes et c’eût été une folie que d’y faire revenir Madame Lehmann qui, déjà, avait dû quitter notre ville pour échapper à la Gestapo ».

L’accusée maintint cependant sa version jusqu’à la fin du procès et, à une remarque qui lui fut faite sur la gravité d’une telle dénonciation, elle répondit : « Je pensais que seule Madame Lehmann aurait été arrêtée et qu’elle aurait été placée dans un camp. Je ne pouvais pas savoir que mon acte aurait des conséquences aussi tragiques ».

Ces propos suscitèrent une réaction indignée du Président qui pose le problème du degré de connaissance. Qui savait quoi, à quel moment ? « Mais non, vous ne pouviez pas ignorer, en décembre 1943, le sort qui était fait aux Israélites par les Allemands. Vous saviez ! Les murs étaient couverts d’affiches qui l’annonçaient, que les Juifs étaient pourchassés et que les nazis avaient décidé leur extermination107 ! »

Si, en effet, avant 1942, on doit se souvenir que « alors que nous voyons inévitablement se profiler, derrière les mesures anti-juives, Auschwitz, les contemporains voyaient ce qu’ils appelaient “le problème juif” à travers le prisme de la décennie qu’ils venaient de vivre : crise, afflux de réfugiés, guerre non voulue, défaite humiliante108 ».

Il n’en va plus de même après l’été 1942.

En effet, le 1er juillet 1942, à la BBC, Jean Marin signale le massacre de 700 000 Juifs de Pologne.

Le 8 juillet 1943, de Londres, Paul Bouchon déclare :

« Si nous croyons devoir vous faire connaître ces atrocités sans exemple, ce n’est pas seulement parce qu’elles constituent l’un des plus terribles chefs d’accusation qui puissent, après la guerre, être portés contre ceux qui les ont organisées ou accomplies. Mais c’est aussi parce que nous espérons que leur publicité rendra plus conscients encore de leur responsabilité les fonctionnaires chargés du recensement des Juifs en France et ailleurs.

On leur demande, en somme, de participer à un crime. Il faut qu’ils sachent exactement quel est ce crime109. »

Toutefois, être informé ne suffisait pas pour admettre la réalité de « ces atrocités sans exemple ». Combien de Juifs eux-mêmes réagirent comme M. et Mme Hervé de Tréboul qui, à la veille d’être arrêtés, sont entourés par leurs voisins et connaissances qui les conjurent de se cacher. M. Trellu, bijoutier, leur propose un lieu sûr. Mme Jolivet, leur propriétaire, cite la BBC : « Pour la convaincre (Mme Hervé) je lui ai raconté les sévices exercés contre les Juifs déportés, d’après les auditions de la radio de Londres, en particulier que les enfants étaient séparés de leurs mères110. » Prières inutiles, vaines informations, le couple ne croit pas à la réalité des faits rapportés. C’était le 1er décembre 1943, les parents et leur enfant furent arrêtés le lendemain. À ce moment, la délatrice rennaise songeait à écrire sa première lettre, que savait-elle vraiment quand elle dénonçait « cette espionne, cette gaulliste enragée, cette Juive » ?

Ses quatre victimes furent déportées le 20 janvier 1944 par le convoi n° 67. Le suivant, parti de Drancy le 3 février, emmenait la famille Hervé.

Pour avoir provoqué l’arrestation et la mort de la famille Lehmann, l’accusée fut condamnée à 20 ans de travaux forcés et c’était justice. Mais le magistrat qui lui dénia l’excuse d’ignorance n’eut pas l’occasion de faire le même reproche à tous les préfets et intendants de police qui, sourds aux voix qui voulaient les mettre en garde sur la nature du crime dont ils se faisaient complices, continuèrent, jusqu’au dernier moment, à informer l’autorité allemande des modifications survenues dans la population juive de leur ressort et à exécuter les ordres d’arrestation. Précieuse collaboration qui accrut, de façon indéniable, l’efficacité de la persécution.

Pour le département d’Ille-et-Vilaine, deux cartes (cartes n° 6 et 7) permettent d’établir un premier bilan de cette persécution.

La première ne tient compte que des arrestations effectuées dans le département : 117 adultes et enfants. Il faut y ajouter celles qui survinrent hors de Bretagne, 25 au moins, dont 6 en tentant de franchir la ligne de démarcation. Pour la plupart de ces 142 victimes, Auschwitz fut le terme. Seules une dizaine de personnes furent, soit déportées à Aurigny, soit internées dans un camp en France. La seconde carte établit l’atroce bilan des enfants juifs d’Ille-et-Vilaine déportés vers les camps d’extermination : ils furent 23, deux survécurent.

Le Finistère aussi connut la délation, deux Brestois en furent victimes. Maurice Michali, architecte, et son fils, prénommé également Maurice, né en 1924, figurent sur les listes du recensement d’octobre 1940, à Brest. M. Michali, contestant sa judéité, établit la liste de ses ascendants et l’envoya à la préfecture. Le 16 mai 1941, la Feldkommandantur refusa d’en tenir compte et exigea les actes de baptême des parents et grands-parents. Rien n’ayant été présenté, en juillet, les services de la 1re division de la préfecture tentèrent de calmer l’impatience des autorités allemandes : « Il n’est pas douteux que les circonstances actuelles ne facilitent guère, pour les gens résidant en zone occupée, les recherches de pièces en Algérie, pays où habitaient les grands-parents de M. Michali. C’est ce qui explique le retard apporté par ce dernier à produire les documents réclamés111. »

Ceux-ci arrivèrent peu après car, au mois d’août, la Feldkommandantur de Quimper admettait que M. Michali « […] ne devait pas être considéré comme juif au sens des trois ordonnances concernant les mesures contre les Juifs du 26 avril 1941112 ». Rayé du registre des recensements, par la préfecture, le 26 novembre 1941, les mesures contre les Juifs ne s’appliquaient donc plus à lui, ni à son fils. Le commissariat ne les convoqua pas pour retirer les étoiles jaunes et les rafles ne les menacèrent pas. Leurs noms ne figurent pas dans les carnets du délégué régional du CGQJ.

Pourtant, le 14 ou le 16 avril 1943, quatre gendarmes français, porteurs d’un ordre d’arrestation « de la Sicherheitspolitzei – Kommando de Rennes, Aussenkommando de Brest », se présentèrent à la villa Les Roses en Kerlouan. À la Libération, le rapport rédigé, à la demande du tribunal qui eut à juger le délateur, par un des gendarmes qui participa à l’arrestation, diffère sensiblement du récit qu’en fit Mme Michali, le 18 mars 1945, dans une lettre à Victor Le Gorgeu, Commissaire de la République. Le premier, qui date l’événement du 16 avril, prétend que, lorsqu’ils arrivèrent, « la maison Michali était encadrée de soldats allemands en armes » et qu’ils ne purent, dans ces conditions, accéder à la demande de Maurice Michali qui souhaitait qu’on le déclarât absent. Mme Michali, quant à elle, évoque ces « moments inoubliables où je n’hésitais pas à reprocher à l’adjudant de la maréchaussée, si fidèle à Pétain, sa brutalité et sa traîtrise, en venant arrêter et voulant mettre les menottes à mon mari et mon enfant, si connus pour leurs idées républicaines et patriotiques ».

3 juifs bretagneLes arrestations de juifs en Ille-et-Vilaine de 1941 à 1944

4 juifs bretagneEnfants et adolescents juifs d’Ille-et-Vilaine déportés de 1942 à 1944

Transférés à la prison de Rennes, M. Michali et son fils, libérés « vers le 10 mai », revinrent à Kerlouan. Les autorités allemandes doutaient encore de leur judéité. Ils tentèrent alors de passer en Espagne mais, arrêtés à Dax et enfermés quatre mois au fort du Hâ, à Bordeaux, ils furent finalement déportés à Auschwitz le 7 décembre 1943. Le 25 mai 1945, le commandant de la brigade de gendarmerie de Lesneven signalait au juge d’instruction de Quimper qui instruisait le dossier : « […] que Mme Michali, demeurant à Kerlouan, a quitté son domicile depuis le début du mois de mai pour aller à Paris […]. D’après sa mère, elle restera dans la capitale attendre son mari et son fils qui sont déportés en Allemagne ».

L’origine de la dénonciation qui provoqua, fût-ce indirectement, la déportation et la mort de ces deux hommes, devait être découverte fortuitement.

Le 4 septembre 1943, Yann Bricler, membre du PNB, et soupçonné d’être un indicateur du SD, était assassiné dans les locaux de sa crêperie à Quimper. Parmi des documents trouvés dans son coffrefort et tombés entre les mains de résistants figuraient des lettres dénonçant Maurice Michali en tant que « Juif non déclaré ». Alphonse Moysan, agent administratif de la marine, et l’instituteur de Kerlouan, Bothuon, les confièrent aussitôt à Mme Michali qui les enterra dans son jardin jusqu’à la Libération. Ce dossier permit l’inculpation et la condamnation du délateur. Sympathisant du PNB, en relations commerciales avec Yann Bricler, cet ancien voyageur de commerce, ou épicier, semble surtout avoir trafiqué, au marché noir, pour le compte des Allemands. Se défendant d’avoir dénoncé des Juifs il commença par admettre, seulement, avoir fourni, « par hasard », des renseignements sur le « Juif Michali qui n’était pas déclaré. Bricler m’a dit que cela pourrait être intéressant ».

La pièce maîtresse de l’accusation était une lettre datée du 7 janvier 1943. L’accusé déclara ne pas l’avoir rédigée lui-même mais reconnut qu’elle avait eu « comme source les documents que j’avais fournis ». C’était aussi l’opinion de Mme Michali qui faisait écrire au procureur, en octobre 1944, que, dans cette lettre « les termes employés ne lui étaient pas habituels ». L’argumentation en était consternante d’absurdité mais, en l’état, assez convaincante, pour susciter l’intérêt des services allemands :

« Je vous signale le cas d’un Juif non déclaré, à Brest, qui est assez habile pour se défendre : Michali, 47 ans, né à Oran.
El Michali a changé de nom depuis quelques années et se fait appeler Michali pour qu’on oublie son origine.
Il a eu l’idée de se faire baptiser catholique, de se marier à l’Église et de faire baptiser son fils. Tout cela a été fait le même jour, le 21 septembre, selon copie de certificats ci-joints.
On remarque sur son certificat de baptême :

Qu’il a choisi comme prénom Maurice, il s’appelait sans doute Moïse.
Qu’il ne donne pas le nom de son père. Il indique seulement le prénom, Maclaf, pour ne pas dire que son père ne s’appelait pas Michali. D’ailleurs à l’église on n’est pas trop exigeant sur les papiers d’identité.
[…] Il est très fort à acheter les gens avec de l’argent […]. Nous nous en occupons parce que Michali est vraiment un Juif typique : subtil, habile parleur, menteur, homme d’argent, immoral et pourrisseur autour de lui…
L’immeuble qu’il possède est très important, il comporte deux maisons dont l’une contient 40 chambres meublées environ, valeur 2 millions environ. »

Bricler tarda-t-il ou renonça-t-il à transmettre cette information ? Le délateur s’impatienta et, le 8 mars, lui écrivit une seconde lettre pour s’étonner que Michali n’eût pas encore été arrêté et qu’il « se promène toujours à Brest comme avant ».

Entre le procès par contumace, à Quimper, et le jugement de la Cour d’appel de Rennes, le temps avait commencé à faire son œuvre. La condamnation à 20 ans de travaux forcés, prononcée par la Cour de Justice du Finistère, fut ramenée, en 1946, à 8 ans de la même peine dont 6 années furent effectivement accomplies.

Les détenues juives du centre pénitentiaire de Rennes

Toutes les arrestations et déportations mentionnées jusqu’ici concernaient des Juifs ayant des attaches en Bretagne ; familles implantées depuis des décennies, voire plusieurs générations, résidents ayant fait le choix de cette province, depuis les années vingt ou trente, pour des raisons professionnelles, ou réfugiés d’Europe centrale fuyant les exactions nazies. Les femmes dont l’histoire va suivre ne connurent de la Bretagne que les hauts murs de la prison de Rennes.

La Maison centrale de Rennes hébergeait, alors comme aujourd’hui, des détenues condamnées par les juridictions de diverses régions françaises, dont la région parisienne. Condamnées de droit commun et « politiques » y purgeaient leur peine et, parmi ces dernières, un grand nombre de militantes communistes. Le répertoire des registres d’écrou et l’étude des dossiers individuels ne permettent pas de déterminer à coup sûr qui de ces prisonnières étaient juives ; en effet l’administration pénitentiaire ne se référait pas à des critères « raciaux » et ne mentionnait que la confession, or beaucoup de détenues politiques se déclaraient « sans religion ».

Seize dossiers ont été retenus113. Dans dix cas est revendiquée l’appartenance au judaïsme ; une jeune fille de 19 ans, Risea Ghertzmann, n’avait pas répondu à la question relative à sa religion, mais une dame Mothet, qui souhaitait pouvoir correspondre avec elle, signalait dans une lettre au directeur de la centrale que « ses parents ont été déportés dans un lieu inconnu et que cette petite est donc restée seule, dans un dénuement complet ». Même absence de référence religieuse pour Eva Geller, née Spodik, mais son dossier fait état de son ancienne activité à Orléans : « [Elle] tenait un commerce de confection et bonneterie […] jusqu’au moment où on a pris les commerces des Juifs en 1941. »

Dans les quatre derniers cas, la judéité est supposée à partir du patronyme, méthode plus critiquable et aléatoire : Rachel Gluzmann, née en Pologne, fille de Joseph Gluzmann et Géna Finkelstein ; Marguerite Katz, pour qui un autre indice existe, elle était « diplômée HEC » et n’exerçait, lors de son arrestation, qu’un emploi de « sténodactylo », emploi subalterne, sans relation avec le public et ne correspondant pas à sa qualification ; Mme Huck, née Schnomuik, fille de Jacob Schnomuik et de Rosa Liebmann ; Marie Goldfarb, née à Varsovie en 1922.

Treize de ces femmes avaient été condamnées pour « activité communiste » ou « propagande communiste ». Mme Huck est désignée comme « cheville ouvrière de l’organisation communiste des ex-Autrichiens dans le Midi de la France ». Beila Weinraub appartenait à un groupement communiste et « en était la principale organisatrice » ; la section spéciale de la Cour d’appel de Paris avait jugé Marguerite Katz pour détention « d’une machine à ronéotyper » et possession de tracts gaullistes découverts dans son appartement ; le registre de la Centrale de Rennes stipule que Marie Goldfarb, arrivée le 6 octobre 1943, avait été condamnée à un an de prison. Elle « assurait la diffusion de tracts émanant des Jeunesses communistes ». Une enquête de police la concernant figure aux Archives d’Ille-et-Vilaine114, elle ne confirme pas seulement ses activités communistes, mais précise qu’elle fut condamnée « pour avoir été trouvée porteuse de tracts en faveur des Juifs ».

Les peines, infligées par des tribunaux français, la Cour d’appel de Paris le plus souvent, vont de un an de prison à dix ans de travaux forcés (cas de Mme Huck). Les condamnées parisiennes étant transférées, dès le verdict prononcé, de la prison de La Roquette à la centrale de Rennes.

Le sort de ces résistantes juives fut identique à celui des autres prisonnières communistes ou gaullistes. Leur peine accomplie, elles étaient, non pas libérées, mais « remises aux autorités allemandes ».

Dès le 2 mai 1944, celles-ci commencèrent à transférer les « politiques » qui avaient encore un temps de prison plus ou moins long à effectuer en vertu de la sentence prononcée par la justice française. Ce jour-là, Mmes Huck et Chana Perelman furent emmenées, bien qu’il restât encore huit ans de travaux forcés à effectuer pour la première et que la seconde venait de commencer à purger deux années de prison pour « menées communistes ». Le 16 mai la prison de Rennes fut vidée de ses condamnées pour fait de résistance, juives ou non juives. Or, parmi les premières, aucune ne figure sur les listes de déportation de Drancy. Tout porte à croire qu’elles furent déportées, en tant que communistes ou gaullistes, et non en tant que juives, vers des camps de concentration en Allemagne.

Une seule internée, Eva Geller, avait été condamnée à 18 mois de prison pour avoir « omis de souscrire, dans le délai légal, sa déclaration obligatoire sur le recensement des Juifs ». Il lui était aussi reproché « l’usage d’une fausse carte d’identité en infraction à la loi sur les Juifs ». Aucune action militante, aucun acte de résistance. Elle en eut été bien incapable car, comme l’atteste un important courrier échangé entre l’administration pénitentiaire et le service d’ophtalmologie de l’Hôtel Dieu de Rennes, elle devenait progressivement aveugle. Le 16 mai 1944, « prise en charge par la gendarmerie, à minuit » et, aussitôt, emmenée à Drancy, elle était déportée à Auschwitz, le 30 mai, par le convoi n° 75.

Il ne faudrait cependant pas conclure à une attitude systématique des autorités nazies privilégiant la condition de résistante sur celle de juive. Marie Goldfarb, qui semble n’être arrivée à Rennes qu’en fin de peine, aurait dû être libérée en novembre 1943 ; elle fut maintenue en détention avant d’être « prise en charge par les autorités allemandes » le 27 janvier 1944. Quatorze jours plus tard elle figurait sur la liste de transport du convoi n° 68. Le fait qu’elle avait été condamnée pour action « en faveur des Juifs » entraîna-t-il une enquête qui révéla sa judéité ?

Les Justes en Bretagne

Au terme de cette histoire des persécutions antisémites en Bretagne, il reste à découvrir si, au-delà des rumeurs hostiles rapportées par les préfets et des quelques interventions en faveur de Juifs menacés déjà citées, d’autres formes de solidarité se manifestèrent.

Tâche difficile, car les traces archivées sont rares et les témoignages recueillis aujourd’hui, pour précieux qu’ils soient, doivent être analysés avec prudence ; la mémoire est fragile et sujette à confusions de lieu, de date ; il faudrait pouvoir comparer, recouper les informations des témoins avec d’autres sources. C’est parfois impossible.

Là n’est pas, toutefois, la difficulté majeure ; celle-ci réside le plus souvent dans la discrétion, le silence des acteurs. La plupart de ceux qui portèrent secours à des Juifs en péril ou exprimèrent leur soutien, de la plus modeste des façons (la signature d’une des rares pétitions qui circulèrent, l’envoi d’une lettre à la préfecture ou à l’UGIF pour s’inquiéter du sort d’un voisin ou d’un employé) jusqu’à l’engagement aux conséquences éventuelles dramatiques, aider une famille à fuir ou à se cacher, héberger un enfant, pendant des mois ou des années ; ceux-là, dont certains ont mérité ces titres émouvants de « Gardiens de la vie » ou de « Justes entre les nations », gardèrent, et leurs enfants parfois gardent encore le silence sur ces actes, pour eux si normaux, et qui, pourtant, évitèrent que le crime contre l’humanité ne devienne vraiment le crime de l’humanité.

Si les premières mesures de spoliation provoquèrent parfois, rarement, des réactions de solidarité envers un confrère ou un employeur (mise à l’abri d’un stock de marchandises ou acquisition fictive d’une entreprise, restituée à son légitime propriétaire la Libération venue), ce furent les arrestations, ou plutôt les disparitions de voisins, de familles amies ou de collègues de travail qui suscitèrent émotion et quête de renseignements.

Les archives de l’UGIF conservent un grand nombre de ces lettres115.

Dans le Morbihan, à Guéméné-sur-Scorff, Mme Eon, qui dirigeait l’hôtel où s’étaient réfugiées Lucienne Ségal et sa fille, écrivit, aussitôt après leur arrestation, le 4 janvier 1944, pour demander comment elle pourrait faire parvenir un colis de vêtements à cette dame et à sa « fillette Liliane, âgée de 9 ans ». Même sollicitude, cette fois de la part d’un chef d’entreprise, le directeur des Tanneries de France, à Rennes :

« Un de mes anciens et fidèles collaborateurs, Monsieur Roger Hoffmann, a été, il y a quelques semaines, arrêté et incarcéré à la maison d’arrêt de Rennes, avec sa mère. Il y a quinze jours, ils ont quitté Rennes pour une destination qui, bien entendu, m’est inconnue.

Je vous prierais donc de vouloir bien faire des recherches et de me faire connaître, le cas échéant, où ils se trouvent actuellement, afin que je puisse, si cela est toléré, correspondre avec eux et leur faire parvenir des colis. » Écrite le 10 février 1944, cette lettre porte, en marge, une annotation griffonnée au moment de l’expédier : « J’apprends à l’instant qu’ils sont partis de Drancy pour une destination inconnue. »

Quelques semaines auparavant c’était une assistante sociale rennaise, Mademoiselle Poupart, 20 rue Claude Bernard, qui tentait de retrouver la trace d’un enfant et d’une adolescente arrêtés à Sainte-Marie-de-Redon, le 3 novembre 1943. Efforts dérisoires pour soulager les souffrances des Juifs internés, la réponse de l’UGIF est datée du 1er décembre, Sarah Blatt et Elie Ossja étaient déportés six jours plus tard.

Pour Max Jacob, la démarche fut inverse, ce fut l’UGIF qui tenta, après la mort du poète, de retrouver la trace d’éventuels parents :

« 1er mai 1944.
Madame la concierge de l’immeuble 55, rue Nollet, Paris.
Madame, je vous serais obligé de bien vouloir me faire connaître si Monsieur Max Jacob, qui nous a été signalé comme ayant habité votre immeuble, aurait, à votre connaissance, de la famille. Le camp de Drancy nous ayant fait parvenir quelques papiers lui ayant appartenu, nous serions désireux de les lui remettre. »

S’enquérir du sort de proches ou d’inconnus auxquels on souhaitait apporter une aide matérielle ou un réconfort moral, premier degré dans la condamnation des persécutions antisémites de la part d’hommes et de femmes qui en ignoraient, n’en imaginaient pas la finalité. Monsieur Le Rolland, professeur à la Faculté des Sciences de Rennes et directeur de l’Institut polytechnique de l’Ouest, à Nantes, demande à l’UGIF quelle serait « la façon la plus efficace d’apporter une aide quelconque à Mme Engelstein », dont a été évoquée l’arrestation à Rennes en novembre 1943. Il voulait lui envoyer des « vêtements chauds » mais aussi : « Peut-elle recevoir des nouvelles de ses amis de Rennes et savoir que nous pensons tous bien à elle ? »

Il y eut aussi, en Bretagne, des Justes, qui recueillirent et cachèrent des enfants, qui protégèrent des familles ou les aidèrent à fuir et disparaître comme le firent Marie-Louise Charpentier et l’archevêque de Rennes, Clément Roques, en novembre 1943, pour Mme Engelstein et ses petits-enfants, ou Marie-Louise Herry au sein du personnel des Tanneries de France.

Justes aujourd’hui reconnus ou non car, en 2003, le Comité français pour Yad Vashem116, qui instruit les dossiers de reconnaissance, n’avait attribué ce titre qu’à douze Bretons (habitant la Bretagne dans ses limites antérieures à la réforme régionale de 1941) : Charles et Yvonne Mesnier, libraires à Saint-Brieuc ; Anne Beaumanoir et ses parents (Marthe et Jean) de Dinan ; Marie-Louise Charpentier, assistante sociale à Rennes ; Charles et Charlotte Fuller de Nantes ; Auguste et Marie Mousson de Châteaubriant ; Jean et Yvonne Dorso de Belle-Île-en-Mer ; cette liste n’est pas complète et les procédures de nomination ne sont pas closes, mais chaque cas signalé donne lieu à une enquête minutieuse et les témoignages directs, incontestables, le temps passant, sont de plus en plus difficiles à réunir.

Une association morbihannaise, Mémoire et Reconnaissance, animée par M. et Mme Goldenberg, de Saint-Gildas de Rhuys, s’y emploie. C’est ainsi qu’elle a pu reconstituer les circonstances de l’accueil et du séjour de deux familles juives polonaises, sur l’Île-aux-Moines, dans le Golfe du Morbihan, à partir de 1940.

Au début de l’année 1940, M. et Mme Arbuz et leur fils Georges, âgé de 3 ans, accompagnés de leur belle-sœur, Renée Rubinstein, de son fils Daniel, 5 ans, et d’une nièce, Ilona Blumberg, purent quitter la Pologne occupée par les Allemands et gagner la France. Après un séjour à Paris, ils furent recommandés à une famille, non juive, d’origine polonaise, M. et Mme Dobrowolski propriétaires d’une maison à l’Île-aux-Moines. Selon le témoignage de Georges Arbuz, « Monsieur Créquer, maire de l’Île-aux-Moines, [en accord avec le conseil municipal] connaissant notre identité de Juifs, a pris la décision de nous accueillir, au même titre que d’autres réfugiés, de cacher notre identité aux autorités allemandes, de nous donner des tickets d’alimentation, de nous inscrire à l’école. […] En plus du maire, du conseil municipal, du médecin, tout le monde sur l’île était au courant de notre identité117. » Constatation que nous ferons, également, dans un autre contexte géographique, à Dinard ; les relations de voisinage, dans une île aux dimensions modestes et à la population peu nombreuse, ou dans l’espace urbain de la rue, voire du quartier, d’une station balnéaire réduite à sa population sédentaire, supposaient la connivence d’un grand nombre de personnes pour garantir la sécurité de fugitifs.

Le curé Pierre Dréan baptisa Georges Arbuz et sa cousine Ilona Blumberg en 1941. La fillette, âgée de 10 ans, fréquenta d’abord l’école, tenue par des religieuses de la communauté des filles du Saint-Esprit, avant de poursuivre sa scolarité à Vannes. Les deux garçons, allèrent à l’école publique tout en suivant les cours de catéchisme et Georges Arbuz a le souvenir d’avoir « mené une double vie » : « Nous n’étions pas cachés physiquement […] Nous étions au contraire bien en évidence, à la vue de tous, parmi les autres, à l’école comme élèves et à l’église comme enfants de chœur. » Mais à la maison ils ressentaient l’angoisse de leurs mères. Il n’y avait pas de soldats allemands sur l’île, par contre, de temps à autre, il en venait qui perquisitionnaient les maisons, « à la recherche de radios et de postes émetteurs ». Ces jours-là : « L’alerte était toujours donnée par notre voisine d’en face, Madame Le Gatte. Renée Rubinstein, saisissant alors le bras de son fils, se précipitait se cacher dans les champs. Ma mère attendait les soldats qui venaient, par deux, inspecter les greniers et les caves. »

Interrogé sur les motivations des Iliens, Georges Arbuz écrit : « Les habitants de l’île ont décidé collectivement de mettre les familles juives présentes à l’abri de l’ennemi. Je pense que c’était pour eux un choix moral, une question d’honneur. » Il est difficile, et, somme toute assez vain, de savoir qui avait pleinement conscience de la judéité de ces familles, et qui ne voyait en eux que des réfugiés étrangers. Le témoignage de Sœur Marie-Louise Mérien, une des religieuses de la communauté des filles du Saint-Esprit, confirme l’existence de ces divers degrés de connaissance. Évoquant son élève, Ilona Blumberg, et ses deux jeunes cousins, elle précise : « J’ignorais qu’ils étaient juifs. La sœur directrice sans doute le savait quand leurs parents les avaient inscrits : le secret avait été bien gardé ce qui a sauvé ces deux familles118. »

Le danger couru était d’ailleurs plus grand que ne pouvaient le supposer ces témoins et plus précieux encore le secret gardé.

Le 14 mars 1943, le redoutable délégué régional du Commissariat Général aux Questions Juives vint à l’Île-aux-Moines, mais il n’y connaissait que deux familles juives, françaises, inscrites régulièrement sur les listes des divers recensements. Chez M. et Mme Cohen, il exigea de cette dernière, qui n’était pas juive, qu’elle se procurât au plus tôt une attestation « d’aryanité ».

Isidore Cohen, lors de sa déposition au procès de D., en novembre 1945, se souvenait de la brutalité du personnage : « Comme il me reprochait de ne pas porter ostensiblement l’étoile, je lui ai fait remarquer que j’étais en pull-over et que cette étoile était cousue à ma veste déposée sur une chaise dans la cuisine. Il me dit qu’il fallait porter l’insigne constamment119. » Sa seconde visite fut pour Violette Kwass, épouse d’un prisonnier de guerre, qui vivait à l’Île-aux-Moines avec sa belle-mère, Lise Kwass. Il contrôla papiers et port de l’étoile jaune.

Selon le scénario à peu près immuable, une semaine plus tard des agents allemands du SD vinrent arrêter Isidore Cohen et les deux dames Kwass. Si le premier, déporté sur l’île d’Aurigny, et Violette Kwass, qui put s’évader avant d’être déportée, survécurent, Lise Kwass mourut assassinée à Auschwitz. Une fois de plus, cependant, la solidarité des iliens sauva une vie ; la fille de Violette Kwass, Irène, âgée alors de 9 ans, avait été confiée à Mme Paboul peu de temps avant l’arrestation de sa mère et de sa grand-mère. Le 14 mars 1943, la moindre malveillance ou une involontaire indiscrétion éveillant les soupçons de ce fanatique antisémite et pro-nazi qu’était le délégué régional du CGQJ, aurait eu, pour les familles juives dont il ignorait la présence toute proche, des conséquences fatales. Consciemment ou non, ce jour-là, les habitants de l’île furent collectivement « gardiens de vie ».

À Dinard, Moïse et Klara G., après avoir dû vendre leur magasin de bonneterie, quittèrent la ville, avec leur fille Micheline âgée de 1 an, sur « ordre de la Kreiskommandantur de Saint-Malo du 15 janvier 1942120 ». Ils s’établirent à Paris où naquit un second enfant, Jean-Pierre, en mai 1942. L’arrestation du père survint avant la rafle du Vel d’Hiv, semble-t-il, car un certificat, délivré par le ministère des prisonniers, déportés et réfugiés, « direction de l’absent », en 1945, précise qu’il fut « interné à Drancy du 12 juillet 1942 au 21 août 1942 date de sa déportation ».

Restée seule, à Clichy, Klara G. vécut dans la crainte d’être arrêtée avec ses enfants. En novembre 1942, elle demanda à la famille Nicoule de prendre Micheline qui n’avait pas encore 2 ans et son frère âgé de 6 mois. M. Nicoule, ancien conseiller municipal de Dinard, son épouse, institutrice, et leurs trois jeunes filles (adolescentes ou majeures) acceptèrent aussitôt. L’aînée des trois sœurs, alors de passage à Paris, alla chercher les enfants à Clichy. Arrivés à la gare de Saint-Malo, il leur restait à traverser l’estuaire de la Rance pour être accueillis, au débarcadère de la vedette, par la famille au grand complet.

L’arrivée de ces deux enfants ne pouvait passer inaperçue. Les Nicoule les élevèrent comme ils avaient élevé leurs filles, Micheline et Jean-Pierre eurent droit à leur promenade quotidienne. Toute la rue était au courant. M. Nicoule fit établir les cartes d’alimentation au nom des enfants, avec la complicité de la municipalité.

En avril 1944, les menaces d’un débarquement allié se précisant, de nouvelles mesures d’évacuation des zones littorales contraignirent toute la famille à se réfugier en Mayenne, chez une parente informée, au préalable, de la présence des deux petits Juifs. Klara G., à son tour arrêtée, puis déportée le 23 juin 1943, avait demandé à ses amis de ne jamais confier les enfants à quiconque, jusqu’au retour de leur père. Elle pensait ne pas survivre à la déportation mais que son mari serait assez fort et reviendrait. Tous les deux moururent à Auschwitz. Les deux enfants restèrent dans leur famille « d’adoption121 ».

À Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine, un couple d’enseignants fut accusé, à la Libération, d’avoir adhéré au RNP. L’affaire, rapidement et à juste titre classée sans suite, reste un dossier de procédure qui révèle une attitude bien différente122. Lors d’un interrogatoire, en septembre 1944, M. L. déclara : « J’ai abrité pendant trois ans, et sous ma seule responsabilité, le jeune Juif Henri Rosenberg, domicilié à Paris. »

Information confirmée par une lettre de la directrice de l’école publique de Montfort qui reconnaissait implicitement avoir été au courant de l’identité de cet enfant : « Il a conservé comme interne, pendant trois ans, le jeune Juif Rosenberg, le traitant avec une bienveillance marquée et lui manifestant sa sollicitude pendant les courtes vacances, lorsque l’enfant ne rejoignait pas sa famille. »

L’avocat du couple ayant alerté les parents de ce garçon, transmit à « la commission de vérification d’Ille-et-Vilaine » la réponse obtenue : « Je soussigné, Mme Rosenberg […] déclare avoir confié, pendant les années 1941, 1942, 1943, 1944, notre fils Henry, à Monsieur L., à la suite des difficultés que mon mari a rencontrées dans l’application des décrets et ordonnances frappant les Juifs. Monsieur L. a toujours traité notre fils sans différence des autres. »

Certes, cet enfant d’un couple mixte n’avait probablement que deux grands-parents juifs, mais un cas semblable, observé à Guingamp, a prouvé que cette situation n’était pas une totale sauvegarde.

L’aide apportée à la famille Rosenberg n’avait pas été leur seule intervention en faveur de Juifs. Une dame Lefebvre, de Paris, ignorant les accusations portées contre eux, leur écrivait le 10 avril 1945 : « Je voulais vous ramener mes gosses dans votre école où je n’ai plus de nouvelles. Que devenez-vous ? Je n’oublie pas les bontés que vous aviez eues pour moi et pour mes gosses poursuivis par la Gestapo […] Moi d’origine juive algérienne […] vous m’aviez prise chez vous avec mes cinq petits, un fort sérieux dépannage puisque, grâce à vous, je suis en vie avec ma petite famille et vous en remercie de grand cœur. »

L’Île-aux-Moines, Dinard, Montfort-sur-Meu, ajoutés aux résidences des Justes distingués par Yad Vashem, autant de lieux où des Juifs, adultes et enfants, furent accueillis et cachés. Autant d’actions qui restèrent ignorées pendant des décennies. Combien le sont encore ? L’existence d’un refuge d’enfants juifs à Amanlis, en Ille-et-Vilaine, est cependant révélé, dès le 7 août 1945, par Ouest-France : « Dans la chaumière des deux orphelines ces enfants de déportés juifs oublièrent la peur et la faim. » Sous ce titre mélodramatique est racontée l’action de deux jeunes filles, pupilles de l’Assistance publique qui, en 1943, décidèrent de fonder un foyer d’accueil pour enfants abandonnés. Elles louèrent une maison aux Aulnaies près de Janzé, et attendaient leurs premiers pensionnaires quand une assistante sociale leur amena six enfants de la région parisienne, que lui avait confiés l’ouvre des religieuses de Notre-Dame de Sion123. Elle les informa qu’il s’agissait d’enfants juifs dont les parents avaient été déportés, qu’ils n’avaient pas de cartes d’alimentation et « qu’il faudra les nourrir et les entretenir sans l’appoint de tickets ».

Le refuge transféré dans une plus vaste demeure, à La Belle Motte en Amanlis, accueillit jusqu’à 17 enfants dès l’hiver 1943. Parmi eux deux garçons étaient accompagnés de leur mère. « Officiellement il s’agissait de petits Parisiens sous-alimentés, enfants de prisonniers venus se refaire à la campagne. » La survie d’un groupe aussi important dépendait de l’existence d’un réseau local de solidarité. Des agriculteurs, un boulanger de Janzé, une entreprise de Rennes, Les Docks du Ménage, assuraient le ravitaillement.

« Le voisinage se montre secourable, sans être trop curieux », note l’auteur de l’article. En août 1945, dix enfants avaient retrouvé leurs familles, pour quatre fillettes le père seul était de retour, les derniers « trois filles et leur benjamin de cinq ans, n’ont, jusqu’ici, retrouvé qu’une grande sœur ».

Action exemplaire, à la fois par le nombre d’enfants cachés et par la discrétion et la solidarité de l’entourage. Cependant, soixante ans plus tard, les hommes et les femmes que sont devenus les jeunes pensionnaires de La Belle Motte, en conservent un souvenir douloureux. Un comportement sans concessions à l’égard des enfants désemparés qu’ils étaient alors et, vis-à-vis des plus grands, des pressions traumatisantes à la conversion les ont découragés de chercher à renouer, les années passant, quelque lien que ce soit avec leurs protectrices.

Surprenantes cohabitations

Recensés, spoliés, marqués de l’étoile jaune, traqués par les services allemands et français, la majorité des Juifs de France, et ceux de Bretagne ne firent pas exception, réussit néanmoins à échapper à l’arrestation et à la déportation.

Ils le durent, le plus souvent, à ces « départs sans autorisation, pour une destination inconnue » si fréquemment notés sur les états mensuels des préfectures. Choix lucide d’une clandestinité périlleuse qui, bien souvent, ne fut préservée que grâce à la complicité de Français non juifs. Complicité tantôt passive, fruit de l’indifférence, tantôt consciente et inspirée par la volonté de préserver des vies.

De la masse des archives surgissent aussi quelques situations atypiques où la fiction, cependant, n’a aucune part comme le montrent ces deux exemples de Juifs dans la gueule du loup. Seul point commun entre ces hommes, leur aptitude à l’emploi d’interprète. Tout diffère par ailleurs : les circonstances de leur recrutement, la connaissance ou non de leur judéité par leur employeur, leur comportement dans une situation aussi périlleuse et inattendue.

Wilhem Staude, né d’une mère juive, à Vienne en 1904, poursuivit des études d’Histoire de l’art dans diverses universités européennes, à Vienne, Londres, Paris, où il fréquenta les cours de l’École du Louvre et de l’École des langues orientales ; à Munich enfin, où il soutint sa thèse de doctorat en 1932. Il s’établit définitivement en France où il se maria en 1934.

Après l’Anschluss, sa mère, restée à Vienne, fut emprisonnée « comme juive124 », avant d’être expulsée, en décembre 1938. Il la fit venir en France où tous deux militèrent, Mme Staude au sein de « L’association pour la libération de l’Autriche », tandis que son fils, après « un stage aux Voyages Lubin, pour m’occuper de l’acheminement des réfugiés juifs vers l’étranger », était « chef de service au comité central des réfugiés à Paris », du 15 avril au 30 septembre 1939.

En juin 1940, il rejoignit sa femme venue se réfugier au domicile d’une parente, à Saint-Servan. À l’approche des troupes allemandes, les religieuses de l’hôpital du Rosais, où sa femme venait d’accoucher, l’hébergèrent comme jardinier. Il ne profita pas longtemps de cet asile. La région malouine occupée, des affiches rappelèrent à la population l’interdiction de cacher des étrangers.

Il décida alors d’aller se présenter à la Kreiskommandantur pour éviter de compromettre ses protectrices. Ce n’était peut-être pas là l’unique motif de sa démarche. Dans sa déposition faite en février 1945, Sœur Marie, religieuse à la maternité de l’hôpital, se souvient « qu’à cette époque, Staude a déclaré en ma présence : “Je ne fais pas mon devoir, je devrais être à combattre avec les Allemands puisque je suis autrichien, je vais me livrer à eux, on fera de moi ce que l’on voudra” ».

Alors qu’il s’attendait à être arrêté, il s’entendit proposer, « proposition formulée suivant l’esprit autoritaire propre aux Allemands », un poste d’interprète auprès d’un service de récupération de matériel maritime. Fonction qu’il n’occupa que quinze jours : « mon insuffisance technique et, peut-être aussi, mon origine juive, me firent renvoyer ».

Il trouva un emploi à la mairie de Saint-Malo où il resta jusqu’en février 1941. Mais les services allemands ne l’avaient pas oublié et, durant cette période, songèrent à lui, par trois fois, pour des missions d’espionnage. Un passeport français lui serait remis pour aller en Irlande ; deuxième suggestion : sa parfaite connaissance du français lui faciliterait la recherche des détenteurs de postes émetteurs ; enfin, il pourrait se contenter de fréquenter assidûment le Bar de l’Univers, à Saint-Malo, « tous frais payés », de s’y lier d’amitié avec des habitués et de rendre compte, à la Kreiskommandantur, des conversations entendues.

Ces propositions émanaient-elles d’un fonctionnaire mal informé de la personnalité et des options politiques passées de son interlocuteur ? Les arguments embarrassés de Wilhem Staude, pour refuser sans trop se compromettre, finirent-ils par décourager les services allemands ? Toujours est-il que ces dangereuses sollicitations n’eurent pas de suite. La situation d’interprète à la mairie de Dol lui convenait mieux, il l’exerça jusqu’à la Libération.

L’attitude des autorités allemandes à son égard se précisa à partir d’octobre 1941. À cette époque il lui fut intimé l’ordre de demander un passeport allemand et « de saluer les officiers à la manière hitlérienne […] Cependant à aucun moment je ne fus mobilisé dans l’armée allemande, ma mère étant juive ». Son statut était donc bien celui de « demijuif ». Il devait être, toutefois, convoqué par le SD de Rennes, en mai 1942, et interrogé sur ses activités en France et ses séjours en Allemagne pendant l’entre-deux-guerres, avant d’être autorisé à conserver ses fonctions dans un service français.

C’est à cette époque, semble-t-il, qu’il dut se rendre à Houilles où résidait sa mère, pour la sauver de la déportation. Celle-ci le lui rappela en janvier 1945 : « Lorsque j’ai couru le danger que la Gestapo vienne me chercher, tu es accouru aussitôt pour chercher à écarter le danger. » La suite de son témoignage fait allusion à une aide extérieure : « Je ne puis pas te dire le nom de l’agent qui est venu me prévenir de ne pas rentrer et je pense qu’il n’est plus à Houilles. »

La situation d’interprète était délicate. Les constantes relations avec l’Occupant faisaient aisément naître des soupçons (même injustifiés) de collaboration. Lorsque le titulaire était lui-même allemand, ou, en l’occurrence autrichien, les accusations pouvaient venir des deux camps, Wilhem Staude en fit l’expérience. À la suite d’une altercation avec le commandant de la place de Dol, celui-ci le traita de « valet des Français, capable de faire de l’espionnage », avant que, à la Libération, deux lettres accusatrices d’un notable ne provoquent l’ouverture d’une information judiciaire à son encontre, et son incarcération à la prison Jacques Cartier, à Rennes, puis au camp Margueritte.

L’accusation portée contre lui, le 14 septembre 1944, était grave : « Il y a des dépositions écrites accusant formellement Staude d’avoir été l’indicateur de la Gestapo. »

La gendarmerie de Dol enquêta, neuf procès-verbaux figurent au dossier de procédure. Un seul est défavorable à Wilhem Staude, encore s’agit-il de la déposition de l’accusateur qui évoque une perquisition, dans l’armurerie de son frère, au cours de laquelle la menace « des pires sanctions » aurait été proférée par l’interprète. Ces propos sont mis en doute par le second armurier de Dol soumis à la même « visite de routine » de militaires allemands, visant à s’assurer que toutes les armes de ces magasins avaient bien été remises aux autorités. Dans ce procès-verbal, le rôle de Staude apparaît comme celui d’un conciliateur autant que d’un interprète.

Toutes les autres personnes interrogées témoignèrent en sa faveur. M. Gasnier Duparc, maire de Saint-Malo, se souvient d’un « Autrichien, anti-hitlerien, susceptible de rendre, le cas échéant, des services à des Français ». À Dol, ces services furent nombreux : interventions pour limiter les effets des réquisitions allemandes, pour éviter des sanctions envers des Dolois « qui avaient jeté des “V” en papier » sur la voie publique. Un gendarme dénoncé, pour propos hostiles à l’Occupant, par un restaurateur qu’il avait verbalisé à la suite d’un trafic de marché noir, vit son affaire classée sans suite grâce à la médiation de Staude. Des interventions en faveur de jeunes gens susceptibles d’être recrutés pour le STO et des « conseils », de prudence ou de fuite, donnés à des personnes soupçonnées d’appartenir à la Résistance, furent également portés à son actif.

Devant la concordance de ces dépositions, la Cour de Justice d’Ille-et-Vilaine prononça un non-lieu, le 9 mars 1945. Il restait, toutefois, à attendre l’avis de la « commission de vérification » qui statuait sur d’éventuelles mesures d’éloignement ou d’assignation à résidence. C’est seulement le 3 mai, qu’après avoir reconnu que « aucun grief ne peut être retenu à l’encontre de Wilhem Staude, dont la qualité d’Autrichien a seule pu éveiller les soupçons de son entourage », la commission ordonnait sa libération immédiate, assortie d’une interdiction de séjour à Dol. Conscients, sans doute, de l’illogisme de cette restriction, les magistrats précisaient qu’il ne s’agissait là que d’une « mesure de surveillance habituelle en matière de police des étrangers ». Mesure peu contraignante, en l’occurrence, Staude ayant fait connaître son intention de retourner à Paris.

En janvier 1949, son dossier de demande de naturalisation parvenait à la préfecture d’Ille-et-Vilaine qui demanda au procureur général ce qui avait été reproché à M. S. à la Libération. Rassuré, le préfet renvoya le dossier avec « avis favorable ».

Rennes à peine libérée, le camp Margueritte comptait, parmi ses internés, un jeune homme de 20 ans arrêté le 2 août 1944 pour « intelligence avec l’ennemi ». Cette inculpation était, à vrai dire, le lot de la plupart des « pensionnaires » de ce centre et n’attirerait guère l’attention si ne figurait dans son dossier la lettre qu’il adressait aux autorités judiciaires au mois de septembre. Il y revendiquait sa qualité « d’Israélite », évoquait les « mesures qui depuis quatre ans frappent mes coreligionnaires », et sollicitait un entretien, avec sa fiancée, afin de lui demander d’entamer la procédure de restitution du magasin de confection que sa mère possédait à Paris avant qu’il ne fût aryanisé. Il précisait que son père avait été déporté en 1942 et que sa mère « se trouvait il y a 3 mois au camp de Compiègne ».

À cette lecture, on partage le scepticisme de l’inspecteur de police qui concluait son rapport, en novembre 1944, par un avis favorable à la libération du prévenu, car il lui semblait « difficile d’admettre, étant juif et sa famille déportée, qu’il ait pu collaborer ». Même perplexité au Comité Départemental de Libération qui tantôt penche pour le maintien en détention, tantôt émet le vœu « qu’il soit mis en liberté provisoire ». Pourtant, le dossier de procédure révèle, au fil des interrogatoires, l’enchaînement des événements et des choix qui avait amené cet adolescent juif à devenir l’employé de la Feldgendarmerie de Rennes.

J. R., il s’agit là des initiales de la fausse identité sous laquelle il vécut à partir de 1942, était né à Francfort-sur-le-Main en 1925. Ses parents, Juifs allemands aisés, se réfugièrent en France en 1933. Établis à Paris, son père y exerça les fonctions de directeur de société et sa mère acquit un magasin de confection, tandis que leur fils poursuivait ses études au lycée Jeanson de Sailly.

En 1942, J. R. restait seul à Paris, ses parents ayant gagné la zone sud. Il échappa à l’arrestation, en juin, grâce à « un inspecteur de police du commissariat d’Auteuil » qui le prévint et lui établit une carte d’identité. Passé, à son tour, en zone sud, au lieu de chercher à rejoindre sa famille il s’en inventa une autre dans laquelle ses parents, non juifs et français, étaient divorcés. Sa parfaite connaissance de l’allemand s’expliquait par son enfance passée à Francfort où son père, fictif, avait été directeur commercial dans une grande entreprise. Fort de cette nouvelle identité, la zone sud étant désormais occupée par les Allemands, il se présenta à l’État-major de Brives où il devint interprète. En avril 1943, il fut muté à Rennes et affecté dans les bureaux de la Feldgendarmerie, rue de Fougères.

Parcours étonnant d’un garçon de 18 ans sur lequel pesait une menace mortelle. La découverte de sa véritable origine familiale, par ses « employeurs », l’aurait désigné comme juif à part entière et en contravention avec toutes les ordonnances et lois antisémites. Il répondit à ses accusateurs, en septembre 1944, qu’il n’avait pas trouvé d’autres solutions « pour échapper aux polices allemande et française ». Cet argument fut d’ailleurs jugé recevable, et le non-lieu eût été prononcé s’il s’en était tenu à sa fonction d’interprète.

Que se passa-t-il à Rennes qui l’amena à commettre des actes délictueux ? Fut-il soumis à des pressions dans son nouveau service ? Se laissa-t-il griser par la parcelle de pouvoir que lui octroyait sa fonction, au point d’oublier qu’il jouait un rôle ? Il était seul, à 18 ans, sa survie reposait sur une fiction qui n’aurait guère résisté à une enquête policière. Il ne possédait pas les facultés de discernement, fortifiées par l’engagement politique, de l’interprète de Dol.

Il lui arriva « d’outrepasser son rôle d’interprète pour jouer exactement celui d’un policier allemand en civil125 ». Ceci lui fut reproché, principalement, lors de deux affaires qui n’eurent pas de suite tragique. La première concernait un couple de libraires rennais dont l’épouse s’était rendue coupable de vendre, à un officier allemand, une boîte de crayons de couleurs à un prix supérieur à celui réservé à sa clientèle française. J. R. qui accompagnait, seul, le couple vers la Feldgendarmerie, aurait menacé de tirer en cas de tentative de fuite. Stupide bravade ? Portait-il vraiment une arme ? Condamnée à 2 mois de prison, l’épouse fut libérée au bout d’un mois grâce à l’intervention de l’interprète de la préfecture, professeur d’allemand au lycée de Rennes qui, dans sa déposition, souligne que J. R. aurait pu « faire avorter l’inculpation s’il avait été plus compréhensif ».

La seconde accusation avait trait à la perquisition de Feldgendarmen au domicile d’un artificier de l’arsenal de Rennes soupçonné d’avoir détourné de la poudre et des armes. Celui-ci reconnut en J. R. « le civil » qui avait mené l’interrogatoire pendant les 36 heures de détention à la Feldgendarmerie. Jugé coupable d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État, J. R. fut condamné à 5 ans de travaux forcés, peine qu’il accomplit à Fontevrault puis au centre pénitentiaire du Struthof.

Rendant compte du verdict, le 20 avril 1945, Ouest-France semble le trouver sévère. Après avoir rappelé les chefs d’accusation, l’article souligne que, cependant « R. a rendu de réels services à la cause française en arrêtant des dénonciations, en évitant la fusillade à 20 patriotes, souvent aux risques les plus graves pour lui-même ». À quels patriotes faisait allusion le journaliste ? Les archives n’ont pas gardé trace de cette information.

Les besoins en interprètes des services allemands poussaient donc, parfois, les officiers recruteurs à ne pas se montrer trop sourcilleux quant à leurs origines, dans d’étroites limites cependant : Wilhem Staude s’était présenté spontanément à la Kreiskommandantur de Saint-Malo et n’avait pas cherché à dissimuler qu’il était « demi-juif » et exilé autrichien, tandis que les fabulations du jeune J. R. avaient su rendre crédibles les parents français et aryens dont il s’était doté.

Autre destin en marge de l’Histoire, celui de cet « asilé espagnol », qui arriva à Saint-Malo le 17 octobre 1942. Il ne dissimulait nullement sa qualité de Juif, ce qui eût été d’ailleurs difficile, son patronyme étant composé de deux noms prestigieux de la tradition biblique, mais présentait un certificat de nationalité délivré par le Consulat d’Espagne à Paris. Le fonctionnaire de police qui l’enregistra comme nouveau résident malouin se contenta d’observer que sa carte d’identité d’étranger « ne porte pas le cachet juif ».

La protection accordée par le régime franquiste aux Juifs espagnols, voire aux Séfarades descendants des familles expulsées d’Espagne, a déjà été signalée mais, cette fois, la situation était plus originale. L’année suivante, en octobre 1943, L. -C. fit proroger sa carte de travailleur étranger, il fournit alors un certificat de travail de la firme allemande Jakob Kunster & Sohn Koeln, qui l’employait comme « mécanicien chef […] pour le compte de l’armée d’occupation » à Dinard où il allait désormais habiter.

En mars 1944, sans se plier aux contraintes imposées aux étrangers, en général, et aux Juifs, en particulier, il quitta Dinard « sans visa de départ », pour regagner Paris d’où, la paix revenue, en 1951, il présenta une demande de naturalisation française126.

NOTES
  • 1 Archives privées.
  • 2 AM de Nantes, 1 J-3 à 10, 6e dossier.
  • 3 Cf. supra, 1re partie, chap. 7.
  • 4 ADIV, 1368 W 2, archives du commissariat de police de Saint-Malo.
  • 5 Le Docteur Médicus était chef de l’administration militaire à Angers. Il estimait, pour sa part, que le préfet Ripert « à tout le moins […] ne témoigne pas à notre égard d’une attitude positive ».
  • 6 ADIV, 52 J-179 – fonds Fréville (dossier François Ripert).
  • 7 AN, AJ-40/544, Archives du Majestic document aux ADIV, « fonds Fréville ». Cf. supra, 1re partie, chap. 7.
  • 8 ADLA, 1694 W 21/24/25.
  • 9 AM de Nantes, série H4 – 3e dossier.
  • 10 ADF, 209 W 51.
  • 11 ADIV, 1368 W 2, archives du commissariat de Saint-Malo (Contrôle des Juifs – 1940-1944).
  • 12 La « zone grise », Primo Lévy, dans Naufragés et Rescapés, qualifiait ainsi, chez les déportés, l’hésitation entre la résignation et la lutte pour la vie : « une zone grise aux contours mal définis qui sépare et relie à la fois les deux camps et des maîtres et des esclaves ». Ici, par extension, la « zone grise » désigne la masse des non Juifs, informés des persécutions sans en être, le plus souvent, témoins qui, par crainte ou sentiment d’impuissance plus que par indifférence sans doute, se résignent et attendent.
  • 13 Archives du CDJC, documents XX-46 et 40.
  • 14 ADIV, 213 W 69.
  • 15 Lettres à Marcel Béalu, 17 juillet 1942.
  • 16 Archives du CDJC, document XX-44.
  • 17 ADIV, dossier 1045 W 50 – Rapports et enquêtes périodiques.
  • 18 ADLA, dossier 1694 W 25/26.
  • 19 Témoignage de Monsieur René Gouy, recueilli le 2 février 1994, et évoqué dans Être juif à Nantes sous Vichy, Éd. Siloë, p. 53 à 56.
  • 20 Pour chaque département la liste détaillée des déportés juifs vers les camps d’extermination figure en annexe.
  • 21 Ce rapport et la transportliste qui y est jointe sont conservés aux archives du CDJC.
  • 22 Témoignage du professeur Charles Foulon, recueilli en 1987.
  • 23 ADIV, dossier 31 W 32-247.
  • 24 ADLA, dossier 1694 W 25, note relatant la communication téléphonique.
  • 25 ADLA, idem.
  • 26 AM de Nantes, série H4, 4e dossier.
  • 27 ADLA, dossier 1694 W 25. Les différents bilans d’arrestations indiqués dans ce chapitre, pour la Loire-Inférieure, se réfèrent à ces récapitulatifs.
  • 28 ADLA, dossier 1694 W 25.
  • 29 AN F1-C III-L. Inf. -1162.
  • 30 ADCA, dossier 5 W 193.
  • 31 ADF, 200 W 58.
  • 32 Marcel Béalu, Dernier visage de Max Jacob suivi de lettres à Marcel Béalu, Lyon, Éd. Emmanuel Vitte, 1959.
  • 33 ADLA, dossier 1694 W 25.
  • 34 Leurs noms figurent sur la liste originale de ce convoi conservée aux archives du CDJC.
  • 35 ADIV, 514 W 12 – Cabinet du préfet – Enquêtes administratives.
  • 36 ADIV, dossier 134 W 19.
  • 37 ADIV, dossier 134 W 19.
  • 38 ADIV, 31 W 32, archives du Cabinet du Préfet (1940-1944).
  • 39 Archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine.
  • 40 Sicherheitsdienst (SD), service de sûreté, cf. la liste des abréviations.
  • 41 ADIV, 514 W – « Cabinet du préfet – enquêtes administratives » – dossier 514 W 4.
  • 42 ADIV, dossier 134 W 19.
  • 43 Marcel Cortiades, « Le camp de concentration c’est d’abord du papier et de l’encre », Études Tziganes, 1995.
  • 44 ADIV, ce procès-verbal et les suivants, cités dans ce chapitre, sont conservés dans le dossier 134 W 19.
  • 45 Cf. infra p. 326.
  • 46 ADIV, dossier 43 W 155, sous dossier « Commissariat de la République ».
  • 47 ADIV, dossier 134 W 19.
  • 48 ADIV, 239 W 518 – dossiers « étrangers ».
  • 49 ADIV, 514 W 13.
  • 50 Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France.
  • 51 Archives de la sous-préfecture de Lorient.
  • 52 ADF, 200 W 58, ce dossier conserve également le PV de l’arrestation du docteur Perper et de sa famille, infra.
  • 53 ADIV, 1439 W 58, enquêtes des RG, dossier 4630 A.
  • 54 Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France.
  • 55 ADF, 200 W 58, sous-préfecture de Morlaix.
  • 56 ADIV, dossier 134 W 19, tous les documents cités concernant le transfert à Drancy des Juifs arrêtés lors de la rafle du 9 octobre 1942 dans les 4 départements dépendant de la préfecture régionale de Bretagne, sont conservés dans ce dossier.
  • 57 ADLA, 1694 W 25.
  • 58 ADLA, 1694 W 25.
  • 59 AM de Nantes, Série H4, dossier n° 10 et, pour les dates des convois de déportation, Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France.
  • 60 Archives du CDJC, document XX-39.
  • 61 AD du Maine-et-Loire, dossier 37 W 6, Rapports mensuels et spéciaux de la DR de la SEC du CGQJ (1943-1944) – rapport n° 9.
  • 62 ADIV, dossier 43 W 33.
  • 63 Ibid.
  • 64 AD du Maine-et-Loire, dossier 18 W 84.
  • 65 ADIV, dossiers 213 W 71 et 72.
  • 66 ADIV – Tous les documents transmis à la Cour en 1945-1946, concernant la personnalité et l’action du délégué régional du CGQJ pour la Bretagne, sont conservés sous les cotes 213 W 69-70-71-72, Cour de Justice de Rennes, procès intenté en 1945.
  • 67 ADIV, dossier 213 W 71, archives de la Cour de Justice d’Ille-et-Vilaine.
  • 68 ADIV, 1045 W 50 – dossier Recherches des criminels de guerre, affaires juives, documents français retrouvés (1945-1950).
  • 69 ADIV, service des microfilms.
  • 70 ADIV, 514 W – Cabinet du préfet – Enquêtes administratives, dossier 514 W 13.
  • 71 Selon une autre source (ADIV, dossier 239 W 666), Armand Schklarewski, après son arrestation, aurait été « obligé de travailler à l’OT (Organisation Todt chargée de la construction du Mur de l’Atlantique) à Jersey. Il a pu s’évader alors que les Allemands le dirigeaient sur l’Allemagne au moment du débarquement de juin 1944 ».
  • 72 ADIV, 514 W 9.
  • 73 ADIV, dossier 1339 W 4 – archives de la sous-préfecture de Saint-Malo.
  • 74 ADIV, 514 W 13 – Cabinet du préfet – Enquêtes administratives.
  • 75 ADIV, dossier 516 W-385 – Cabinet du préfet, surveillance des personnes, arrestations, perquisitions, emprisonnement pendant la guerre.
  • 76 ADIV, dossier 1045 W 50 – Recherche des criminels de guerre…
  • 77 Cf. supra, 2e partie, chap. 2.
  • 78 ADIV, dossier 516 W – Cabinet du préfet : surveillance des personnes, enquêtes individuelles. Les documents 516 W 278/279/281, qui concernent respectivement Gaby, Léon et Selma Lévy, sont des rapports du commissaire de police de Fougères.
  • 79 Témoignage recueilli auprès de M. et Mme Robert Lévy, à Vitré, en 1989.
  • 80 ADIV, 1045 W 50.
  • 81 ADIV, dossier 31 W 32, chemise 247.
  • 82 Archives du CDJC, fonds d’archives de l’UGIF – CbXXIII-29.
  • 83 Michel Laffitte, Un engrenage fatal, l’UGIF face aux réalités de la Shoah, 1941-1944, Paris, Éd. Liana Lévy, 2003.
  • 84 Témoignage de Mme Dolly Hamery, née Przybysz, Après Auschwitz, bulletin de l’Union des Déportés d’Auschwitz, n° 293, mars 2005.
  • 85 ADIV, dossier 1182 W 19, registre d’écrou de la prison de Redon, Personnes détenues par les autorités allemandes.
  • 86 Le convoi n° 64, par suite d’une interversion de dossier avec le convoi du 17 décembre qui porte le n° 63, partit, en réalité, dix jours avant celui-ci (S. Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France).
  • 87 ADIV, 239 W 489 – dossiers « étrangers ».
  • 88 ADIV, 514 W – cabinet du préfet, enquêtes administratives – dossier 514 W 11.
  • 89 ADF, 200 W 58 – « Arrestation des juifs étrangers ».
  • 90 ADF, 209 W 51 – Archives de la sous-préfecture de Morlaix.
  • 91 ADCA, dossier 5 W 193.
  • 92 Seule trace conservée d’Henri Marcus, son nom qui figure sur la transportliste établie à Drancy.
  • 93 ADIV, dossier 1045 W 50 – Rapports et enquêtes périodiques, dossier des affaires juives (1945-1950).
  • 94 Cf. supra, p. 300.
  • 95 ADIV, dossier 1045 W 50.
  • 96 Archives du CDJC, cote XX-43.
  • 97 AN, rapports des préfets – Loire-Inférieure – Chapitre Éducation nationale – mars 1944.
  • 98 ADLA, 1694 W 25.
  • 99 Mémorial de la déportation des Juifs de France.
  • 100 ADLA, 1694 W 25/29.
  • 101 ADF, 200 W 58.
  • 102 ADMO, dossier 15 W-15914 : « Arrestations année 1944 ».
  • 103 Information transmise à « Monsieur le Kreiskommandant, Abteilung Ic — Lorient, le 26 octobre 1942 » – (archives privées).
  • 104 Courrier à « Monsieur le préfet du Morbihan à Vannes – 1re division – 3e bureau » – (archives privées).
  • 105 Il s’agit des quatre départements de la région Bretagne, à l’exclusion de la Loire-Inférieure qui, depuis juillet 1941, dépendait de la préfecture régionale d’Angers.
  • 106 Ouest-France, 25 octobre 1946.
  • 107 Idem.
  • 108 Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981.
  • 109 La France et la question juive, actes du colloque du CDJC, 10/12 mars 1979, p. 338.
  • 110 ADIV, dossier 213 W 69, archives judiciaires.
  • 111 ADF, dossier 200 W 4 – courrier de la préfecture à la Feldkommandantur.
  • 112 ADIV, ce document, ainsi que les suivants, figurent à la cote 215 W 173 – Dossiers de procédure, Cour de Justice du Finistère (dossiers traités en appel à Rennes).
  • 113 ADIV, archives du centre pénitentiaire de Rennes – prison des femmes. (1405 W 3 : répertoire des registres d’écrou et 278 W : dossiers individuels des détenues).
  • 114 ADIV, 239 W 290 – dossiers « étrangers ».
  • 115 Les extraits de lettres cités dans ce chapitre sont consultables aux archives du YIVO Institute de New York, sous les cotes MK 484-5, folios 4.13 à 4.19.
  • 116 Yad Vashem, en hébreu, « la main et le nom », référence à un passage des prophéties d’Isaïe : « Je leur donnerai, dans ma maison et dans mes murs, la main et le nom […] je leur donnerai un nom éternel qui ne sera jamais détruit. » (Isaïe, 56-5.) Le mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, recueille toutes les données sur l’histoire de la Shoah.
  • 117 Extraits du témoignage que Georges Arbuz rédigea, à l’intention du comité français pour Yad Vashem, lors de l’élaboration du dossier qui aboutit, en octobre 2002, à reconnaître « Gardiens de la vie », sept habitants de l’Île-aux-Moines.
  • 118 Témoignage recueilli par l’association « Mémoire et Reconnaissance ».
  • 119 ADIV, dossier 213 W 69.
  • 120 ADIV, dossier 31 W 32 – « État des modifications apportées à la liste des Israélites de nationalités étrangères » – Ille-et-Vilaine, janvier 1942.
  • 121 Témoignages directs et archives privées.
  • 122 ADIV, dossier 213 W 181.
  • 123 L’œuvre de Notre Dame de Sion était un des réseaux clandestins utilisés par l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), organisation juive rattachée, en 1941, à l’UGIF ; les religieuses confiaient généralement le soin de cacher ces enfants, en province, au Père Devaux.
  • 124 ADIV, 213 W – « Dossiers de procédure ». Les informations concernant ces cas individuels ont été puisées dans les dossiers 213 W 153 et 213 W 30.
  • 125 Déposition de l’interprète de la préfecture d’Ille-et-Vilaine, le 16 mars 1945 (dossier 213 W 30).
  • 126 ADIV, 239 W 413, dossiers « étrangers ».

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