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Mort dans la solitude et à demi aveugle en 1917, en pleine Union sacrée et alors que Maurice Barrès, dans Les Diverses Familles spirituelles de la France, célèbre les Juifs tombés au champ d’honneur, Édouard Drumont était depuis longtemps « rentré dans la pénombre, par la porte du pessimisme intérieur, qui conduit au délaissement et à l’oubli[1]».

Édouard Drumont

Les retombées de l’affaire Dreyfus, à l’orée du siècle, avaient isolé le vieux journaliste et démontré son incapacité à peser sur le jeu politique.

« Personnage déjà historique », « écrivain d’une époque antérieure », pouvait écrire le chroniqueur Jules Bertaut au sujet de Drumont dix ans avant sa mort [2.

Ses best-sellers des années 1880, La France juive, La Fin d’un monde, La Dernière Bataille, les furieuses campagnes menées par son journal, La Libre Parole, qui fit vaciller la République sur ses bases au temps du scandale de Panama, les duels, les procès, les polémiques à faire trembler le boulevard, tout cela semblait appartenir à un monde disparu.

Ils sont moins d’une centaine à assister à ses obsèques le 6 février 1917.

Fidèle entre les fidèles, Albert Monniot, entré à La Libre Parole au début de l’affaire Dreyfus, note en revenant de la cérémonie : « J’avais un crève-cœur en considérant le cortège, certes émouvant et recueilli, mais insuffisamment nombreux à mon gré. Où étaient-elles donc les foules enthousiastes et reconnaissantes ? Mais on ne doit rien aux morts, n’est-ce pas ? Quelle triste humanité [3]»

Vingt ans plus tard, à l’initiative d’Arthur Bodard, ancien de la Ligue antisémitique [4], un modeste buste en bronze est inauguré sur la tombe de Drumont au cimetière du Père-Lachaise.

Conseiller municipal du quartier des Ternes et fondateur du Rassemblement antijuif de France, Louis Darquier de Pellepoix annonce son intention de demander aux édiles parisiens l’apposition du nom d’Édouard Drumont à une voie de la capitale [5].

Également présent lors de la cérémonie, Roger Gaudy célèbre dans L’Action française le « temps où fut lancé le cri que répètent aujourd’hui les foules tyrannisées : “La France aux Français” [6]»

Tirée de l’oubli au début des années 1930, à mesure que se réactive, dans l’opinion, le sentiment d’hostilité aux Juifs, la figure de Drumont est remise à l’honneur par les différentes tendances de l’antisémitisme militant.

Cette réappropriation symbolique ne laisse pas de surprendre : de son vivant, l’auteur de La France juive n’avait-il pas démontré son incapacité à définir un programme d’action cohérent, son manque de clairvoyance politique, son impuissance ? Mais le retour à Drumont masque des motivations souvent contradictoires qui, si elles nous renseignent sur les tensions et les paradoxes propres aux milieux antisémites des années 1930, dévoilent aussi leur grande misère doctrinale.

La relation à l’Allemagne agit également comme un révélateur. Face à l’essor et aux réussites de l’antisémitisme nazi, la pieuse invocation d’Édouard Drumont s’impose comme un exercice obligé, qu’il s’agisse d’affirmer la compatibilité de doctrines de La France juive avec la Weltanschauung hitlérienne, ou au contraire de la réfuter.

Deux grandes tendances peuvent être distinguées : celle des drumontistes « orthodoxes », très tôt séduits par l’Allemagne nazie, et celle de l’Action française, qui revendique l’héritage de Drumont sous bénéfice d’inventaire.

De Drumont à Hitler

« Le monde entier baigne, sans s’en douter, dans l’antisémitisme qui stagne, en apparence amorphe, comme sans force mais qui monte insensiblement, telle une crue que rien n’arrêtera.

Les imbéciles ne voient pas cela. Ils disent : “Tant que Drumont sera mort, l’antisémitisme aura été un accident sans lendemain.” »

Datées de 1919, ces lignes de Jean Drault illustrent les attentes des survivants des « temps héroïques », pour reprendre une expression utilisée par le même auteur à propos des grandes campagnes antijuives des années 1880-1890 [7].

Entré à la rédaction de La Libre Parole dès sa fondation en 1892, spécialiste de l’Algérie où il prépara la candidature triomphale du père de La France juive en 1898, Drault est l’un des principaux artisans, dans les années 1930, du « phénomène Drumont », œuvrant sans relâche à la réhabilitation de son mentor.

Il reçoit le renfort des « chevaux de retour » toujours actifs à cette époque, nés comme lui dans les années 1860 : Albert Monniot, ancien secrétaire de rédaction à La Libre Parole et auteur du Crime rituel chez les Juifs (1914) ; Lucien Pemjean, passé par l’anarchisme avant de devenir antisémite et de fonder Le Grand Occident en 1934 ; Urbain Gohier, qui fut dreyfusard avant d’être drumontiste et se vit ouvrir les colonnes de La Libre Parole à la fin des années 1900.

Remis en selle par le réveil de l’antisémitisme au tournant des années 1930, ces « fossiles » – comme ils se surnomment ironiquement entre eux [8] sont épaulés par des activistes qui ont l’âge d’être leurs petits-enfants.

Tous les quatre collaborent ainsi à la La Libre Parole ressuscitée par le jeune Henry Coston en octobre 1930 [9].

Né en 1910, Coston aurait découvert l’antisémitisme à l’adolescence en lisant La Fin d’un monde de Drumont, auquel il vouera un culte quasi fétichiste jusqu’à sa mort en 2001.

Coston,_Henri_Georges
Henri Coston, antisémite et antimaçon. Collaborationniste durant l’occupation allemande, il est condamné à la Libération

De périodicité très variable, d’abord mensuelle puis hebdomadaire à partir d’octobre 1936, sa Libre Parole sera interdite en avril 1939.

Pour les drumontistes de ces années, le véritable brassage des générations s’effectue à la rédaction de ce journal, qui accueille également les signatures de Jacques Ploncard d’Assac, René-Louis Jolivet ou Henri-Robert Petit.

La feuille se distingue par une extrême trivialité de langage, affirmant par exemple, en avril 1935, vouloir « épurer Paris de la youpinaille et des bandes métèques qui l’infestent ».

Le 17 janvier 1937, La Libre Parole arbore en première page un portrait de Drumont avec le sous-titre : « Notre maître ». Le Parti français national communiste, groupuscule dirigé par Coston et Pierre Clémenti, participe aux activités du Cercle Drumont, dont l’existence est attestée en 1935 mais au sujet duquel les informations ne sont pas légion – ce petit cénacle semble également avoir été en liaison avec Darquier de Pellepoix [10].

Parmi les plus actifs artisans du « phénomène Drumont » figure également Jean Boissel, ancien architecte, grand mutilé de la Première Guerre, personnage instable et mégalomane, féru de spiritisme et fasciné par Adolf Hitler.

Animateur du Front franc, groupuscule fondé en 1936 et attirant dans ses rangs quelques déçus de la Solidarité française, Boissel dirige Le Réveil du peuple, bimensuel auquel collaborent Jean Drault et Urbain Gohier.

En juillet 1937, il tente de réunir plusieurs figures de l’antisémitisme sous la bannière d’une Ligue antijuive universelle, placée sous la présidence de la veuve d’Édouard Drumont et animée par Jean Drault, Lucien Pemjean, Jacques Ditte et lui-même. L’initiative tourne court.

Jean Boissel
Julius Streicher et Jean Boissel lors du rassemblement de la Ligue antijuive universelle le 9 mai 1935 au Herkules-Velodrom à Nuremberg.

Dans Le Grand Occident du 15 septembre 1937, Jean Boissel et Lucien Pemjean publient une déclaration commune annonçant que « l’union des éléments antijudéo-maçonniques n’a pas encore sonné. Trop de tendances et de méthodes particulières et surtout trop de frictions personnelles s’opposent encore au grand rapprochement nécessaire. »

Malgré ces querelles de personnes, qui se confondent avec l’histoire du mouvement antisémite depuis la fin du XIXe siècle, Drault, Gohier, Monniot, Ploncard, La Libre Parole de Coston, Le Réveil du peuple de Boissel et Le Grand Occident de Pemjean fixent une tendance bien identifiable de l’héritage drumontiste : tous ces hommes, toutes ces publications partagent une commune admiration pour l’Allemagne hitlérienne, dont ils reçoivent subsides et encouragements.

Le nazisme, affirme Coston dans La Libre Parole en février 1934, « est l’une des idées les plus florissantes qui soient de nos jours ».

Comme lui, Drault, Gohier, Pemjean, Boissel sont en relation étroite avec le Weltdienst, centre de propagande nazi basé à Erfurt. En mars 1934, accompagné de Jacques Ploncard, Coston se rend en Allemagne où il est reçu par Julius Streicher, gauleiter de Franconie et directeur du journal Der Stürmer [11].

Boissel effectue pour sa part plusieurs voyages outre-Rhin, rencontrant notamment Himmler, Rosenberg et sans doute Hitler au mois de septembre 1935 [12].

Quant à Pemjean, il dirige avec Paul Ferdonnet une officine destinée à répartir des fonds dans les milieux du journalisme, l’agence Prima, considérée par les services de police « comme étant exclusivement un instrument de propagande hitlérienne en France [13]».

Pour Jean Drault, Hitler a endossé la cuirasse du « vengeur » annoncé par Drumont en exergue de La France juive.

« Peut-être […] mon vieux maître avait-il cru possible, sinon probable, qu’un Hitler puisse surgir quelque jour, quand il répétait si volontiers cette phrase […] : “Les Juifs me regretteront” », écrit le vieux journaliste dans son livre de souvenirs, publié en 1935 [14].

Néanmoins, précisera-t-il trois ans plus tard dans La Libre Parole de Coston, « Hitler est venu bien après Drumont. […] Antisémitisme ne saurait donc être synonyme d’hitlérien [15]».

Boissel estime pour sa part qu’Adolf Hitler, pour avoir « donné congé à la peste juive », est « le seul homme vraiment grand que le monde d’après-guerre ait vu à l’œuvre [16».

À l’heure où Le Droit de vivre, l’organe de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), prend pour cible Coston et ses alliés, et fulmine contre les « hitlériens » français, la référence à Drumont vise à réfuter l’accusation de germanophilie, martelée par les adversaires de l’antisémitisme.

Au prix de contradictions insurmontables, l’invocation du symbole de l’antisémitisme français vise à justifier, par l’argument patriotique, le ralliement à la doctrine nazie, Drumont étant considéré comme le « précurseur » d’Hitler.

Est-il besoin de rappeler que cette relecture de l’histoire ne repose sur rien ? Drumont eut en effet des devanciers beaucoup plus « efficaces » que lui dans l’ère germanique : Wilhelm Marr, Adolf Stoecker, Heinrich von Treitschke, parmi bien d’autres.

D’autre part, ni Hitler ni les autres théoriciens du nazisme ne semblent jamais s’être intéressés aux écrits du père de La France juive.

Par ailleurs, les drumontistes séduits par l’Allemagne occultent les divergences, pourtant tenaces, entre la doctrine de leur modèle français et le racisme nazi.

Il n’est que de parcourir pour s’en convaincre Le Mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg, animé d’un antichristianisme viscéral.

Or, bien qu’étranger à l’esprit des Béatitudes, c’est bien au nom du catholicisme qu’Édouard Drumont se fit le « prophète » autoproclamé de l’antisémitisme à la française.

Par ailleurs, l’auteur de La Fin d’un monde ne fut jamais à l’aise avec la notion de race, qu’il identifie tour à tour, dans ses écrits, au concept de langage, d’ethnie et de religion – ainsi lui arrive-t-il fréquemment d’employer le terme de « race chrétienne ».

Autant d’approximations incompatibles avec la vision d’une Europe germanique dominée par la « race des seigneurs », l’ambition de définir le Juif par la science ou le recours à l’eugénisme comme méthode de « sélection raciale ».

Les disciples de Drumont, notera Jean Bazin en 1942, sont « trop particularistes, porteurs d’œillères ne cheminant qu’entre les frontières françaises, et plus antisémites qu’aryanisants [17]»

Ils éludent en tout cas les contradictions susceptibles d’obstruer le chemin qui, selon eux, mène logiquement de Drumont à Hitler, et tentent, sans grand succès, de définir un racisme français plus ou moins compatible avec les principes nazis.

L’éphémère groupuscule créé en juillet 1933 par Henry Coston, les Francistes, déclare ainsi lutter « pour la protection de la Race et la défense de la civilisation Aryo-Chrétienne par une entente internationale avec tous les mouvements étrangers de même tendance [18]».

Jean Boissel, pour sa part, annonce en 1936 que son mouvement, le Front franc, « est raciste. Il veut que les enfants voient couler dans leurs veines du sang “franc”, non du jus de métèque ou du suint de youpin [19]».

Les dissemblances entre la vision du monde hitlérienne et les théories drumontistes ne doivent évidemment pas conduire à relativiser les nombreux éléments communs aux deux écoles : interprétation conspirationniste de l’histoire, thème de la « judéo-maçonnerie », accusation de crime rituel, assimilation de la « puissance juive » à la finance internationale, mythe de la « guerre juive », hantise de la décadence, etc.

Les stéréotypes antijuifs, d’un pays à l’autre, se télescopent et se recyclent en s’adaptant à la conjoncture, comme en témoigne de manière exemplaire le succès rencontré par les Protocoles des Sages de Sion, qui font également le trait d’union entre l’antisémitisme de Drumont et celui d’Hitler.

L’histoire du célèbre faux met en exergue l’influence indirecte du premier sur le second.

Censé dévoiler le plan de domination universelle d’une poignée de « Sages » juifs réunis secrètement, ce document a été forgé à Paris par un agent de la police politique du tsar Nicolas II.

L’auteur de la falsification, Mathieu Golovinski, a effectué sa besogne en 1900 ou 1901. Son texte est un grossier démarquage d’un pamphlet publié en 1864 par l’avocat anti-bonapartiste Maurice Joly, intitulé Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu.

Polygraphe infiltré dans les milieux du journalisme parisien, Golovinski a recomposé certains passages du Dialogue sur la base d’arguments puisés dans la littérature antijuive d’inspiration drumontiste.

Certains thèmes des Protocoles proviennent en droite ligne des colonnes de La Libre Parole [20].

En outre, Golovinski, proche des activistes antijuifs parisiens, a fort bien pu nouer des relations dans l’entourage de Drumont, qui avait des contacts avec les antisémites russes.

Révélé au grand public par le Times de Londres en mai 1920 – le même journal démontrera l’année suivante qu’il s’agit d’un faux – le document est aussitôt publié en français par la revue d’Urbain Gohier, La Vieille France.

Drumont, écrira Jean Drault, se serait montré vivement intéressé par une telle « découverte [21]». Et pour cause : le faussaire était un de ses lecteurs.

Les Protocoles des Sages de Sion feront le tour du monde, inspireront Hitler – il s’y réfère dans Mein Kampf – et seront exploités à grande échelle par les services de propagande du IIIe Reich.

Au cours des années 1930, Coston fera paraître plusieurs « éditions populaires » du faux antisémite.

L’Action française et la mémoire de Drumont

Le tournant des années 1930 fait saillir les divergences entre maurrassiens et drumontistes séduits par le nazisme – même si des passerelles existeront toujours entre ces deux tendances.

Comme dans les années 1900, Drumont reste une référence pour l’Action française, mais l’antisémitisme de Maurras s’est largement autonomisé.

En 1913, l’auteur d’Enquête sur la monarchie avait forgé le concept d’« antisémitisme d’État » : les Juifs français devaient être dénaturalisés, sans exception, et il serait mis fin à leur influence dans l’État [22].

Promise à une longue postérité, la formule fournissait un habit neuf à une idée qui ne l’était pas : son auteur disait exactement la même chose dix ans auparavant, et d’autres l’avaient répétée avant lui. Par ce type d’énoncé, l’éditorialiste de L’Action française paraissait néanmoins innover, reléguant un peu plus Drumont dans les limbes du passé.

Après la Grande Guerre, Maurras invente la catégorie des Juifs « bien nés ». Désormais, l’antisémitisme d’État épargne une minorité de Juifs « méritants » sur le plan « national ».

Drumont y retrouverait difficilement ses petits, mais le distinguo maurrassien, d’ordre purement théorique, se trouve aboli dans la pratique d’un journalisme de combat tourné contre l’« ennemi intérieur », « bien né » ou pas.

L’Action française, qui avait observé une relative modération à l’égard des Juifs au cours des années 1920, retrouve ses accents d’avant-guerre à mesure que s’envenime la situation intérieure et internationale.

L’injure antisémite y devient quasi systématique. Néanmoins, tandis que Le Réveil du peuple de Boissel ou La Libre Parole de Coston saupoudrent leur propagande d’éléments empruntés à la « science raciale » allemande, Maurras refuse cet apport étranger au nom de sa vieille germanophobie et de sa fidélité au concept d’« antisémitisme d’État ».

Dès 1930, il oppose « les deux antisémitismes », le sien, hérité de Drumont, et celui incarné par Adolf Hitler : « les antisémites français peuvent considérer d’un œil tranquille » les manifestations nazies ; « elles ne jettent point d’écume sur [leurs] idées [23]». Maurras, comme le souligne Bruno Goyet, n’aura de cesse de « répéter ses distinctions entre antisémitisme de peau, folie biologique germanique, et antisémitisme d’État, rationnel et typiquement français [24]».

À force de marteler l’idée selon laquelle les Juifs sont, par nature, des étrangers et des ennemis potentiels, Maurras prédispose néanmoins certains de ses disciples à céder aux sirènes de l’« antisémitisme de peau » que lui-même assimile à une doctrine « barbare ».

Ainsi Robert Brasillach et Lucien Rebatet, formés à l’école de l’Action française, finiront-ils par poser la « question juive » en termes biologiques et par embrasser la cause hitlérienne.

Prétendant eux aussi démontrer la compatibilité de l’antisémitisme drumontiste avec la doctrine nazie – en 1938, Brasillach affirmera distinguer dans l’œuvre de Drumont des « lueurs pré-fascistes [25] » –, ils feront grief à Maurras de vouloir interdire cette jonction. Le parcours de Rebatet, en particulier, « apparaît comme le syndrome le plus lisible de ce basculement idéologique qui est à l’œuvre au sein d’une large frange du nationalisme extrême à la fin des années 1930 : la germanophobie ontologique de cette famille politique tend à s’amoindrir sous l’effet d’une légitimation progressive du rôle historique de l’hitlérisme dans la défense de l’Europe contre les Juifs [26]».

L’Action française prétend malgré tout demeurer fidèle à la mémoire de Drumont, comme le démontre, entre autres exemples, l’hommage appuyé que lui rend Maurras en juin 1937 : « La meilleure façon de résumer ce que nous devons au maître de la “France juive” est encore de dire qu’il nous a enseigné à faire une distinction entre le fait physique et historique de notre nationalité ou naissance française, et les formalités par lesquelles peut être acquise cette nationalité : la “naturalisation” est une fiction, juridique ou autre, par laquelle on acquiert une nationalité que l’on n’a pas naturellement [27]»

Au sein même de l’Action française, la mémoire de Drumont se prête à des usages révélateurs des dilemmes éprouvés par certains disciples de Maurras, comme le montre La Grande Peur des bien-pensants de Bernanos.

Publié en 1931, cet essai difficile à classer – mi pamphlet, mi biographie – annonce en effet à bien des égards le divorce entre son auteur et celui de Kiel et Tanger [28], qui surviendra l’année suivante.

Bernanos avait un moment envisagé de dédier La Grande Peur à Maurras. « Mais j’ai un scrupule, et même plusieurs », confiait-il dans une correspondance privée peu avant la publication du livre [29] – lequel fut finalement dédié à son ami de collège Maxence de Colleville, comme lui ancien ligueur d’Action française.

Hymne à la mémoire de Drumont, La Grande Peur contient des mots élogieux pour le théoricien royaliste [30], mais l’on sent poindre, au fil des pages, les tiraillements d’un Bernanos partagé entre sa fidélité aux enseignements de Maurras et la recherche d’une autre voie, révélée à l’auteur par la lecture de Drumont qu’il réinvente pour en faire, au final, un anti-Maurras.

Quand le maître à penser de l’Action française valorise la méthode positiviste, le langage catégorique, la sèche intellectualité, Bernanos accorde Drumont à sa propre sensibilité, celle d’un imaginatif préférant les intuitions à la logique, les évocations au culte du rationnel, les vérités révélées aux vérités empiriques.

Dans La Grande Peur, il oppose d’ailleurs sans ambiguïté la démarche de Maurras, « démarche égale d’une intelligence toujours maîtresse de soi, même dans le mépris », à la « nature d’une exceptionnelle puissance [31]» de Drumont, peu soucieuse de méthode mais belle parce qu’éruptive.

Il est étonnant de constater que ce livre à la gloire du symbole de l’antisémitisme français contient peu d’attaques délibérément haineuses contre les Juifs.

Certes, Bernanos qualifie La France juive de « livre magique [32]» et l’antisémitisme de « grande pensée politique [33]».

Il dénonce les Juifs « maîtres de l’or » et pourfend l’« ironie juive, sa mélancolie à la fois puérile et désespérée, orientale, ce goût des confiseries barbares, le cynisme déchirant, prophétique d’une race surmenée, son sens effrayant de la mort [34]».

Pourtant, si l’on se réfère aux livres de Drumont, dont il s’est imprégné pour écrire La Grand Peur, force est de constater qu’il y a loin de cette hostilité diffuse à la haine obsessionnelle exprimée dans La France juive ou La Fin d’un monde.

Bernanos retient beaucoup moins l’agressivité de Drumont à l’égard des Juifs que le réquisitoire de ce dernier contre les puissances d’argent, la « démission » de l’élite conservatrice fin-de-siècle et le triomphe du laïcisme républicain.

Il refuse de voir chez son héros la part de mauvaise foi, de calcul et d’opportunisme. Revenant sur l’annonce de l’arrestation d’Alfred Dreyfus à l’automne 1894, il écrit par exemple que « La Libre Parole relata simplement les faits, sans nul commentaire injurieux [35]»… Qui Bernanos espère-t-il convaincre à part lui-même ?

L’auteur de La Grande Peur ne reniera jamais son admiration pour Drumont. Selon lui, son héritage s’oppose radicalement au racisme hitlérien. Il écrira en 1938 : « Aucun de ceux qui m’ont fait l’honneur de me lire ne peut me croire associé à la hideuse propagande antisémite qui se déchaîne aujourd’hui dans la presse nationale, sur l’ordre de l’étranger. […] S’il plaît à M. Hitler de déshonorer en ce moment la cause que mon vieux maître a servie, qu’importe ? Le nationalisme ne dégrade-t-il pas l’idée de Patrie, le militarisme, la tradition militaire ? Le général Franco et leurs Excellences le nom de croisade [36]»

Les années 1930 annoncent le « phénomène Drumont » des années noires.

Soutenues par les autorités d’Occupation, les drumontistes « orthodoxes », Drault, Coston, Gohier, Pemjean, Boissel, Ploncard, se placent aux avant-postes de la vaste campagne visant à réhabiliter l’auteur de La France juive : pressions exercées – en vain – sur le gouvernement de Vichy pour faire entrer Drumont au Panthéon et attribuer son nom à une rue de Paris ; « journée Drumont » organisée le 24 septembre 1941, à grand renfort de propagande, par l’Institut d’étude des questions juives ; réédition de La France juive ; attribution du « prix Drumont » ; célébration en grande pompe du centenaire de sa naissance, au cimetière du Père-Lachaise, le 4 mai 1944.

Je suis partout commente au lendemain du centenaire : « Le plus émouvant, c’était la présence, autour de cette simple tombe, de vieux Parisiens, d’anonymes travailleurs, qui spontanément, étaient venus témoigner leur affection à Drumont ».

En réalité, le nombre de ces manifestants « spontanés » semble avoir été des plus réduits… Face à l’appropriation de l’héritage drumontiste par les « ultras » de la collaboration, prompts à dénoncer la « mollesse » du régime de Vichy en matière de lutte antijuive,

L’Action française, retirée en zone sud, évite alors d’invoquer avec trop d’insistance le même patronage idéologique. Quant à Georges Bernanos, il dénonce depuis son exil brésilien les assassins de Georges Mandel, et affirme que « le racisme allemand […] n’a jamais été, pour un Français, qu’une idéologie dégoûtante [37]»… tout en prétendant, malgré tout, rester fidèle à l’héritage de Drumont – quitte à s’enfermer dans une position intenable.

Notes
  • [1]
    Léon Daudet, Les Œuvres dans les hommes, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1922, p. 91.
  • [2]
    Jules Bertaut, Chroniqueurs et polémistes, Paris, Librairie E. Sansot et Cie éditeurs, 1906, p. 194.
  • [3]
    Albert Monniot, « Derrière un cercueil », La Libre Parole, 7 février 1917.
  • [4]
    La Ligue nationale antisémitique de France (LNAF) avait été fondée par Édouard Drumont et Jacques de Biez en 1889.
  • [5]
    L’idée est reprise quelques semaines plus tard par Le Réveil du peuple de Jean Boissel, qui réclame que « dans toutes les villes de France, le nom d’Avenue, de Boulevard ou de Rue consacré au Juif et Maçon Gamberlé dit Gambetta soit “débaptisé” ou plutôt “sécateurisé” et devienne une voie Édouard Drumont. » (Le Réveil du peuple, 15 juillet 1937). Sur la proposition d’une « rue Édouard Drumont », portée par Darquier devant le Conseil municipal, voir le Bulletin municipal officiel de la ville de Paris, 25 décembre 1937 et 23 juillet 1938.
  • [6]
    Roger Gaudy, « La tombe de Drumont », L’Action française, 10 juin 1937. Voir aussi L’Antijuif, 19 juin 1937.
  • [7]
    Jean Drault, La Vieille France, 26 novembre 1919.
  • [8]
    Jean Drault, Histoire de l’antisémitisme, Paris, Aux armes de France (1re éd. Calmann-Lévy aryanisées, 1942), 1944, p. 190.
  • [9]
    De périodicité variable, La Libre Parole d’Henry Coston paraît tantôt sous forme de journal grand format, tantôt sous forme de revue. Jacques Ploncard, dit Ploncard d’Assac, avait ressuscité une première fois le titre en 1928-1929.
  • [10]
    Centre des Archives contemporaines (Fontainebleau), 20010216 art. 162, dossier 5667, 17 juin 1935 ; 20010216 art. 156, dossier 5398, 19 avril 1939.
  • [11]
    Cf. Michaël Lenoire, « Henry Coston (Henri Coston, dit) et Jacques Ploncard d’Assac (Jacques Ploncard, dit) », in Pierre-André Taguieff (dir.), L’Antisémitisme de plume, 1940-1944. Études et documents, Paris, Berg international, coll. « Pensée politique et sciences sociales », 1999, pp. 373-374.
  • [12]
    Cf. Grégoire Kauffmann, « Jean Boissel » in P.-A. Taguieff (dir.), op. cit., p. 343.
  • [13]
    Cité par Paul J. Kingston, Anti-semitism in France during the 1930’s. Organisations, Personalities and Propaganda, University of Hull Press, 1983.
  • [14]
    Jean Drault, Drumont, la « France juive » et la « Libre parole », Paris, Déterna (1re éd. Paris, Société française d’éditions littéraires et techniques, 1935), 1998, p. 227.
  • [15]
    Jean Drault, La Libre Parole, 15 mai 1938.
  • [16]
    Jean Boissel, Le Juif, poison mortel, Paris, R.I.F., 1935, p. 38.
  • [17]
    Jean Bazin, Vichy-les-Bains, Rio de Janeiro, Chanterlec, 1942, p. 49.
  • [18]
    Que veulent les Francistes ?, cité par Michaël Lenoire, op. cit., p. 373.
  • [19]
    Jean Boissel, Le Réveil du peuple, 1er septembre 1936.
  • [20]
    Cf. Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, Gallimard, 1967, pp. 105-106 ; Renée Neher-Bernheim, « Le best-seller actuel de la littérature antisémite : les Protocoles des Sages de Sion », Pardès, 8, 1988. Voir également la réédition revue et abrégée de P.-A. Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion, Paris, Berg international, 2004. Coïncidence qui n’en est peut-être pas une : les Protocoles ont été confectionnés par Golovinski à l’époque de la publication du livre de Raphaël Viau, Le Manuscrit de Moïse-Isidore-Abraham-Lévy (Paris, Librairie antisémite, [mai] 1900). Journaliste à La Libre Parole, Viau prétendait avoir trouvé ce « rouleau de papier d’une cinquantaine de feuillets » sur un trottoir de la rue des Rosiers, avec cette dédicace en première page signée « Moïse-Isidore-Abraham-Lévy » : « Pour mon fils, quand il aura dix ans ». Le texte se présente comme une série de fables et d’histoires visant à inculquer à son destinataire « le mépris des sales goyms de France » (Jean Froissard [pseud.], « Le manuscsrit de Moïse-Isidore-Abraham-Lévy », La Libre Parole, 17 mai 1900). Agrémenté de caricatures également dues à Viau, l’ouvrage s’inscrit dans la veine de l’antisémitisme à prétention « comique », mais le procédé (au même titre que le prétendu « Discours du rabbin », tiré du roman Biarritz de Sir John Retcliff, publié en 1868 et présenté plus tard par les antisémites comme un document « authentique ») a pu inspirer Golovinski, qui se tenait alors informé de la production éditoriale antijuive.
  • [21]
    J. Drault, Histoire de l’antisémitisme, op. cit., p. 128.
  • [22]
    Charles Maurras, « Antisémitisme d’État », L’Action française, 15 février 1913. Voir à ce sujet Laurent Joly, « Les débuts de l’Action française (1899-1914) ou l’élaboration d’un nationalisme antisémite », Revue historique, n° 639, 2006, p. 700 sq.
  • [23]
    Charles Maurras, « La Politique. IV. Les deux antisémitismes », L’Action française, 27 octobre 1930.
  • [24]
    Bruno Goyet, Charles Maurras, Paris, Presses de Sciences po, coll. « Références Facettes », 2000, p. 252.
  • [25]
    Robert Brasillach, Je suis partout, 8 juillet 1938.
  • [26]
    Robert Belot, « Lucien Rebatet, ou l’antisémitisme comme événement littéraire », in Pierre-André Taguieff (dir.), L’Antisémitisme de plume…, op. cit., p. 212.
  • [27]
    Charles Maurras, L’Action française, 9 juin 1937.
  • [28]
    L’un des ouvrages les plus connus de Charles Maurras qui y fait le procès de dix années de politique étrangère républicaine (1895-1905). Il a été publié en 1910 (N.D.L.R.)
  • [29]
    Lettre de Georges Bernanos à Robert Vallery-Radot, 20-25 décembre 1930, cité in Georges Bernanos, Essais et écrits de combat, t. I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 1385, n. 1.
  • [30]
    Georges Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants (1re éd. Paris, Grasset, 1931), Essais et écrits de combat, op. cit., pp. 95-96.
  • [31]
    Ibid., p. 96.
  • [32]
    Ibid., p. 163.
  • [33]
    Ibid., p. 144.
  • [34]
    Ibid., p. 201
  • [35]
    Ibid., p. 246.
  • [36]
    Georges Bernanos, Essais et écrits de combat, op. cit., p. 1380.
  • [37]
    Cité par Serge Albouy, Bernanos et la politique, Paris, Privat, 1980, p. 128.

par Grégoire Kauffmann
Docteur en histoire (Sciences Po Paris), est l’auteur d’Édouard Drumont (Perrin, 2008), ouvrage issu de sa thèse et Prix du livre d’histoire du Sénat. Il est par ailleurs l’auteur, avec Michaël Lenoire et Pierre-André Taguieff (dir.), de L’Antisémitisme de plume, 1940-1944. Études et documents (Berg international, 1999). Il travaille actuellement sur les collaborateurs français exilés en Espagne après la Seconde Guerre mondiale.

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