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Peu de monastères au monde sont aussi étranges que celui de Deir es-Sultan, qui abrite l’Eglise éthiopienne (ou abyssinienne) en Vieille Ville de Jérusalem. Le découvrir au hasard d’une promenade dans les Lieux saints est une aventure tout à fait exceptionnelle.

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Il faut grimper une volée de marches derrière la basilique du Saint-Sépulcre et soudain, au travers d’une passage percé dans un vieux mur de pierre, apparaît un village africain en miniature, avec ses petites huttes entassées les unes contre les autres d’où s’échappe un fracas de marmites.

Au centre d’une sorte de cour intérieure, se dresse un dôme assez bas mais élégant. Deux prêtres, nonchalamment assis, bavardent sur un banc de pierre. Une fois que l’on a réalisé qu’il s’agit du toit du Saint-Sépulcre, on comprend aussi que du dôme en question fusent les rayons de lumière qui éclairent la chapelle Sainte-Hélène juste au-dessous.

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Nous sommes dans le complexe architectural le plus célèbre de la chrétienté, le plus sacré aussi. Autour de la cour, se dresse une palissade de pierres quelque peu branlantes dont les interstices sont envahis par ces plantes intrépides qui trouvent à se loger dans les endroits les plus inhospitaliers.

L’Eglise éthiopienne de Jérusalem ressemble du reste à une plante qui n’aurait pas trouvé de place pour croître sur les lieux, mais s’est néanmoins obstinée, défiant toutes les lois de la vraisemblance, parvenant à surmonter la rigueur des hivers et les canicules estivales.

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A l’extérieur de la cour, une petite chapelle consacrée à l’archange Michel, où les moines font leurs dévotions. Ici non plus il ne s’agit pas d’un bâtiment impressionnant: une petite bâtisse oblongue, d’une capacité de soixante-dix fidèles et de quarante ou cinquante autres dans les grands moments, les fêtes.

Au-dessous, une autre petite chapelle qui appartient aussi aux Ethiopiens et qui, elle, est dédiée aux « quatre créatures vivantes » qui possédaient quatre ailes d’Ezéchiel et dont l’une avait aussi quatre visages. Le nom même donné à ces chapelles indique les affinités profondes des fidèles de l’Eglise éthiopienne pour la Bible et Jérusalem.

Autre indication: les images qui décorent les murs de la chapelle Saint-Michel. Bien que ne remontant qu’à une centaine d’années, elles sont néanmoins très singulières, peintes dans un style où le profane ne peut que déceler de l’exotisme: les visages des personnages sont figurés de face, leurs yeux semblent dévisager en toute innocence le spectateur, les pupilles larges et brillantes peintes en noir.

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La plus grande illustration de la chapelle montre le roi Salomon recevant la reine de Saba. Autour des deux personnages centraux se dressent des dignitaires; la reine arrive suivie d’un grand chameau lourdement chargé. Parmi les personnages figurant aux côtés de Salomon, deux semblent incongrus dans ce contexte, revêtus qu’ils sont du costume noir des juifs hassidiques si fréquent de nos jours à Jérusalem, mais qui est en fait originaire de l’Europe centrale du XVIIe siècle, et n’aurait sûrement pas manqué d’intriguer les habitués de la cour du roi Salomon.

Qui sont-ils donc ces chrétiens éthiopiens vivant dans cet environnement étrange? Pourquoi évoluent-ils sur le toit du Saint- Sépulcre plutôt qu’à l’intérieur de la basilique, comme la majorité des représentants des autres rites chrétiens?

Les chrétiens de rite grec, arménien ou catholique, se sont assuré de grandes portions du principal lieu saint du christianisme, tandis que les Ethiopiens, arrivés certes un peu plus tard, n’y sont pas parvenus. La réponse réside dans le fait que l’Eglise éthiopienne, malgré ses origines lointaines, a toujours pâti de sa faiblesse politique et n’a bénéficié que d’une aide très sporadique et limitée en provenance du royaume puis du gouvernement éthiopiens. Ses représentants à Jérusalem n’étaient pas en mesure de revendiquer un emplacement décent dans la basilique elle-même et c’est pourquoi ils durent se contenter du toit.

Selon la tradition, les Ethiopiens furent évangélisés aux IVe et Ve siècles par des moines venus d’Egypte et de Syrie.

Ces premiers missionnaires trouvèrent la voie d’autant mieux tracée devant eux que depuis les temps les plus reculés l’Ethiopie entretenait des relations avec la Terre sainte. A preuve, la persistance de la communauté juive éthiopienne.

C’est ce qui explique les nombreuses particularités du rite éthiopien chrétien et sa ressemblance avec les traditions juives, chose qui n’existe dans aucun autre rite chrétien: notamment la circoncision des enfants mâles le huitième jour suivant la naissance; la place accordée au samedi, qui vient immédiatement après le dimanche dans la foi éthiopienne; l’Arche d’Alliance occupant une place privilégiée dans les églises. C’est le cas aussi des danses, qui jouent un rôle considérable dans le rituel et la liturgie éthiopiens, probablement inspirées, du moins en partie, par celles de David devant l’Arche sainte.

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Mais indubitablement la légende la plus célèbre de l’Eglise éthiopienne est celle de la visite de la reine de Saba au roi Salomon.

Bien que le livre des Rois ne l’identifie pas spécifiquement à la souveraine éthiopienne, aucun chrétien éthiopien ne doute que la reine de Saba de la Bible fût la célèbre souveraine éthiopienne. La reine de Saba, instruite de la renommée que Salomon avait acquise sous les auspices de l’Eternel, voulut l’éprouver en lui proposant des énigmes. Elle se rendit à Jérusalem avec une nombreuse suite de chameaux chargés d’aromates, d’or en très grande quantité, de pierres précieuses, arriva près de Salomon et lui exposa toutes ses pensées (I Rois, X, 13).

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L’illustration ornant la chapelle Saint-Michel est l’une des dizaines de milliers qui ornent les églises et les demeures éthiopiennes. Selon la tradition chrétienne éthiopienne, la reine de Saba serait retournée enceinte dans son royaume et son fils, Ménélik Ier, premier empereur légendaire d’Ethiopie, était le fils de Salomon. La légende rapporte même que Ménélik se rendit fort jeune à Jérusalem pour s’imprégner de la sagesse de Salomon avant de rentrer dans son pays.

C’est peut-être parce que les Ethiopiens étaient de très longue date familiarisés avec Jérusalem et le judaïsme que l’évangélisation se fit sur les hautes terres de leur pays avec tant de facilité. Les autochtones comprenaient spontanément, semble-t-il, le message des évangélistes. Quoi qu’il en fût, le christianisme se répandit rapidement en Ethiopie et saint Jérôme témoigne que dès la fin du IVe siècle, des Ethiopiens se rendaient déjà en pèlerinage à Jérusalem.

En 636 le calife Omar qui avait conquis Jérusalem, émit un firman qui fixa les droits des chrétiens de la ville, notamment ceux des fidèles de l’Eglise éthiopienne.

On sait peu de choses toutefois des relations entretenues par l’Eglise éthiopienne avec la Terre sainte, du VIIe siècle à la fin du Moyen Age. Les Ethiopiens affirment qu’une communauté de leurs coreligionnaires avait survécu à Jérusalem et était soutenue par des fonds versés par des pélerins et par des subventions sporadiques des empereurs éthiopiens.

Il semble qu’à cette période déjà les relations étaient difficiles à entretenir avec la Terre sainte. D’autant que la position de l’Eglise en Ethiopie même s’avérait fort précaire, entourée qu’elle était d’hostilité de toute part. Certes, les populations païennes de l’intérieur du continent africain ne se sentaient pas directement menacées par l’expansion du christianisme, mais une menace plus tangible provenait de la conversion à l’islam des peuplades du Soudan et de la Corne d’Afrique.

Les destinées de l’Eglise et du royaume éthiopien étaient étroitement liées. Quand les monarques étaient assez puissants pour asseoir leur autorité et lutter contre leurs ennemis, tout allait bien, mais lorsque – comme cela se produisit à maintes occasions – les musulmans l’emportaient, l’avenir de l’Eglise locale était plutôt navrant. Ces vicissitudes affectèrent profondément les Ethiopiens de Jérusalem comme elles continuent de le faire de nos jours. Les chrétiens éthiopiens de la ville continuent de dépendre de la nature des relations entretenues avec l’Ethiopie et en cas de conflit intérieur ou extérieur, leur position économique et politique décline singulièrement.

Néanmoins, c’est précisément le fait que l’Eglise éthiopienne a dû lutter pour survivre et dans sa patrie et en Terre sainte qui lui donne sa spécificité et sa force, la force de la foi. Autre élément qui a toujours joué en sa faveur: le fait qu’elle n’a jamais été excessivement centralisée. En Ethiopie même, l’Eglise était dominée par un abouna ou évêque, envoyé d’Egypte pour la diriger mais qui n’était investi que de pouvoirs limités. La plupart du temps, il ne parlait même pas la langue du pays et les relations qu’il entretenait avec le clergé local étaient mauvaises, surtout quand il s’efforçait de leur imposer ses desiderata.

Pour leur part, les chrétiens d’Ethiopie restaient très attachés à leurs anciens monastères et à leurs lieux saints des montagnes qu’ils considéraient comme garants de la pérennité de leurs traditions et de leur culture. Là vivaient les saints hommes de la communauté qui jouaient un rôle crucial dans la vie religieuse et pratiquaient une austérité conforme à la tradition des moines de l’Eglise égyptienne. Les sites où vivaient ces ascètes devinrent des lieux de pélerinage. A l’instar des gourous de l’Inde moderne, ils parvenaient à y attirer leurs contemporains les plus éloignés physiquement, simplement par leur charisme et par l’influence qu’ils exerçaient sur leurs fidèles.

Le fait que l’église tirait sa force de la sainteté de certains hommes lui donna sa souplesse. Il semble qu’à Jérusalem aussi les persécutions et les luttes de l’Eglise en Ethiopie même furent exploitées par des abbés et des moines bien décidés à survivre en dépit des circonstances.

Jérusalem occupait une place privilégiée aux yeux des Ethiopiens.

Dans leur pays, entourés qu’ils étaient d’ennemis de toute part, ils ne partageaient pas les mêmes valeurs que celles de la grande majorité de leurs voisins non chrétiens et évitaient tout contact avec eux; la seule exception était le lien avec l’Eglise copte d’Egypte, qui du reste se détériora sensiblement après 1700. C’est donc tout naturellement qu’en 1937, fuyant l’invasion italienne, l’empereur Haïlé Sélassié – dont l’un des emblèmes était le lion de Judah – se dirigea sans hésitation à Jérusalem où il séjourna jusqu’à ce que son trône lui fût restitué par les Anglais en 1941. Jérusalem fut donc l’une des rares fenêtres sur le monde dont disposèrent les Ethiopiens au fil des siècles.

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Les chrétiens éthiopiens résidant à Jérusalem sont souvent évoqués dans les relations de voyage de pèlerins du Moyen Age. Ainsi le frère dominicain Burcardus de Monte Sion évoque-t-il la piété de leurs moeurs en 1283. En 1347, de passage en Terre sainte, le père franciscain Nicolo da Poggibonsi décrit les Ethiopiens priant dans une chapelle intitulée « Santa-Maria in Golgota », à l’intérieur du Saint-Sépulcre.

Un siècle plus tard, l’église éthiopienne de Jérusalem fit une brève apparition sur la scène internationale. En 1438, une délégation éthiopienne assista au concile de Florence, censé recréer l’unité de la chrétienté en pacifiant les conflits qui opposaient les églises grecque orthodoxe et catholique. Les Ethiopiens furent représentés par leur abbé de Jérusalem. L’ambassade et le cortège du prélat éthiopien rallièrent la curiosité de ses confrères, mais apparemment aucun résultat pratique ne vint consacrer sa participation.

Au XVe siècle la situation alla en empirant. Le royaume d’Ethiopie subit les assauts de Ahmad Gran, le souverain d’Harar, principauté musulmane de l’est de l’Ethiopie, et fut presque éradiqué. Des églises furent brûlées, des chrétiens persécutés et forcés à se convertir et l’empereur fut contraint de s’enfuir. Personne, dans ces circonstances, n’avait le loisir de penser à Jérusalem où la communauté éthiopienne dépérissait. Son dénuement lui fit perdre sa concession dans le bâtiment principal du Saint-Sépulcre et c’est ainsi qu’elle dut se contenter du toit où elle est restée jusqu’à ce jour.

Mais là non plus les Ethiopiens n’étaient pas en sécurité. Les églises plus puissantes, qui jouissaient du soutien des princes européens commencèrent à empiéter petit à petit sur les propriétés éthiopiennes, et une grande partie de ce mince apagage leur fut soustraite.

Les Ethiopiens parvinrent tant bien que mal à surmonter ces malheurs, mais nombreuses sont les références à leur pénurie de l’époque et au fait qu’ils dépendaient de la charité des Arméniens et d’autres pour survivre. Un missionnaire anglican du XIXe siècle, William Jarret, souligne que quelques moines éthiopiens, mus par la faim, s’étaient joints à l’Eglise grecque orthodoxe de Jérusalem.

Le groupe qui témoignait de la plus grande hostilité à l’égard des Ethiopiens est, curieusement, celui de l’église copte égyptienne.

Bien que très proches du point de vue théologique et hiérarchique de l’église éthiopienne, les Coptes restaient offensés par le fait que les Ethiopiens s’étaient séparés de leur rite au XVIIIe siècle et exploitèrent la précarité de la situation des Ethiopiens au XIXe pour les tourmenter à l’envi et revendiquer la propriété du monastère de Deir es-Sultan sur le toit du Saint-Sépulcre.

En 1838 au moment de l’épidémie de peste à Jérusalem, tous les moines éthiopiens périrent et les Coptes en profitèrent pour s’emparer du monastère. Selon la version éthiopienne, ils auraient même mis le feu à la bibliothèque qui renfermait les documents validant les revendications éthiopiennes sur le monastère de Deir es-Sultan.

Leurs archives parties en fumée, leurs moines morts, on se serait attendu à ce que la communauté éthiopienne de Jérusalem disparaisse définitivement. Elle fut pourtant sauvée par un curieux concours de circonstances.

Il va de soi que l’empereur et l’Eglise éthiopienne souhaitaient affermir leurs liens avec Jérusalem et garder un pied-à-terre en Terre sainte, mais ils n’y seraient jamais parvenus sans l’aide qu’apporta l’empire britannique à leurs aspirations. L’évêque anglican de Jérusalem, Gobat, qui avait été missionnaire en Ethiopie, caressait l’ambition de convertir l’Eglise éthiopienne à l’anglicanisme, une idée qui nous semble drôle aujourd’hui. Comme l’atteste le grand nombre de lettres échangées entre le consul britannique à Jérusalem et le Foreign Office de Londres, Gobat lutta opiniâtrement pour la défense des droits de la communauté éthiopienne de la ville.

Une lutte acharnée continue d’opposer de nos jours encore l’Eglise éthiopienne à l’Eglise copte. Quand, avec le soutien des Anglais, les Ethiopiens eurent récupéré leur monastère de Deir es-Sultan, les clés des lieux furent laissées aux Coptes. Confusion et différends n’ont donc pas cessé. Au cours des années soixante, le gouvernement jordanien tenta d’intervenir et, aujourd’hui encore, la Cour suprême d’Israël est saisie du différend entre ces adversaires héréditaires.

Les Ethiopiens, sûrs du bien-fondé de leurs droits, ont produit une série de documents écrits sur ce registre, le dernier en date ayant été présenté à la délégation israélienne aux pourparlers sur la normalisation des relations égypto-israéliennes menés à l’église éthiopienne de Jérusalem en septembre 1986.

Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, la position de l’Eglise éthiopienne en Terre sainte commença à s’améliorer, essentiellement du fait de l’avènement en Ethiopie même d’une lignée de souverains autoritaires et résolus à placer les diverses provinces du royaume sous la même administration centralisée. L’empereur Yohannès entendait également promouvoir la position de l’Ethiopie dans le concert des nations. Il eut la chance qu’à cette époque le dirigeant de la communauté éthiopienne de Jérusalem fût l’un des rares chefs religieux connus pour leur autorité et pour leur énergie: Abbawalda Sama’et Walda Yohanes.

En 1888, la communauté éthiopienne fit l’acquisition d’un terrain hors les murs en le finançant avec le trésor confisqué aux Turcs par l’empereur Yohannès. Certains affirment que les hommes de l’empereur s’étaient emparés de trois coffrets, d’autres de sept, mais quel que fût leur nombre il suffit à financer l’achat d’un terrain et la construction d’un nouveau monastère et d’une nouvelle église.

Nouvelle église
Nouvelle église

Le complexe, intitulé Debre Gannet (« couvent du paradis » en amharique) est situé à proximité de la rue des Prophètes et donna son nom à la rue des Ethiopiens de Jérusalem.

Une fois prise la décision de construire une nouvelle église, la situation des Ethiopiens de la ville évolua favorablement. La communauté se développa au point d’atteindre une cinquantaine de moines et quelques religieuses, chiffres qui se maintiennent à l’heure actuelle.

Les religieuses sont le plus souvent veuves de prêtres (le célibat n’étant pas exigé des prêtres éthiopiens) ou descendantes de familles aristocratiques venues se retirer à Jérusalem dans des demeures léguées à la communauté après leur mort. C’est ainsi que Kol Israël, la radio israélienne, verse un loyer à l’Eglise éthiopienne pour ses locaux de Jérusalem.

La « nouvelle » église, Debre Gannet, est une bâtisse circulaire impressionnante très inspirée par la facture de la majorité des églises éthiopiennes.

église, Debre Gannet

On y entre par un grand portail et elle est entourée d’une cour calme et retirée. Ce n’est qu’à l’intérieur que la hauteur du bâtiment se révèle au visiteur. Pas de nef comme dans les églises occidentales mais une sorte de grand couloir circulaire encerclant l’Arche centrale. Les parois sont ornées de tableaux dont certains datent d’un siècle, illustrant des saints de l’Eglise éthiopienne.

Debre Gannet partage avec Deir es-Sultan le rôle de centre nerveux de la communauté des moines éthiopiens en Terre sainte. Au cours du siècle dernier cette communauté a également fait l’acquisition de propriétés à Béthanie, Jéricho et sur les rives du Jourdain.

Si les rudes destinées de l’Eglise éthiopienne se sont quelque peu adoucies avec le temps, les difficultés ne manquent pas toutefois, provenant en grande partie des remous politiques qu’a connus l’Ethiopie au cours des cinquante dernières années. En 1936, lors de la conquête italienne, une partie du clergé éthiopien décida de composer avec l’hégémonie italienne, l’autre s’y refusa. La lutte entre les deux factions à l’intérieur du clergé se solda par la victoire des nationalistes en 1941, au moment de la défaite italienne. Les moines qui avaient témoigné de sympathie à l’endroit de l’occupant fasciste furent expulsés du monastère de Jérusalem et réduits à la pénurie la plus totale, laquelle fut quelque peu amoindrie par de maigres allocations accordées de mauvaise grâce par les autorités mandataires britanniques.

Le renversement de l’empereur Haïlé Sélassié par les communistes en 1973 fut une autre cause de troubles intestins au sein de la communauté éthiopienne de Jérusalem. Ceux parmi les moines qui entendaient rester fidèles au régime impérial furent interdits de séjour au monastère, cependant que la communauté éthiopienne se trouvait étayée de plusieurs membres nouveaux – qui n’étaient pas nécessairement des religieux du reste – réfugiés en Israël pour des raisons politiques.

A la communauté ecclésiastique est venu s’ajouter à l’heure actuelle un nombre assez considérable de laïcs. Les conflits entre les conservateurs, partisans du régime impérial, et les partisans du changement politique furent fréquents au cours des décennies récentes, reflétant les fractures internes de l’Eglise éthiopienne. La défaite du régime communiste en Ethiopie et l’établissement d’une ambassade d’Ethiopie en Israël ont toutefois apporté de manifestes améliorations à la condition de la communauté éthiopienne de Jérusalem.

Pendant quelque 1 500 ans, l’Eglise éthiopienne est parvenue à survivre à Jérusalem. Sa survie n’a pas été réellement influencée par la situation politique dans sa mère patrie, mais par la foi de moines isolés dont la vie mérite d’être examinée à la lumière des revendications de l’Eglise éthiopienne à Jérusalem.

A Jérusalem comme en Ethiopie, les moines de l’Eglise éthiopienne tirent leurs ressources des revenus des terrains, des propriétés et des contributions volontaires de leurs membres. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils vivent dans la pauvreté et que ce n’est ni la richesse matérielle ni le confort qui les attirent vers la Ville sainte.

De façon générale, les membres de l’Eglise éthiopienne de Jérusalem, parlent rarement la langue du pays où ils vivent.

Aujourd’hui encore, rares sont ceux qui parlent arabe, hébreu ou anglais et ils sont totalement dépendants des laïcs de leur communauté pour leurs relations avec les autochtones. La plupart d’entre eux sont des gens simples attirés par la sainteté de la ville. Leur mode de vie est très austère. Les repas sont pris en commun et toute leur vie est agencée autour des prières quotidiennes et des messes. Ils participent aux offices deux fois par jour, entre quatre et six heures du matin puis de 16 à 17 heures. Les quelques jours précédant Pâques, comme le jour de l’Assomption, la messe matinale commence à deux heures et s’achève à six heures. Les jours « saints », est célébrée la qudase (la messe).

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L’office implique de longues périodes de station debout, et c’est la raison pour laquelle les moines tiennent de longues cannes présentant une cavité en forme de reposoir où ils posent leur menton, ces mêmes bâtons qu’utilisent les bergers éthiopiens pour surveiller leurs troupeaux.

A l’occasion des grandes fêtes, la danse et la musique jouée sur des instruments traditionnels occupent une part importante du rituel. C’est essentiellement le cas à Pâques. En 1502 déjà, un pélerin allemand du nom de Bernhard von Breidenbach écrivait:

« C’est avec zèle qu’ils (les chrétiens éthiopiens) se réunissent pour célébrer la messe, surtout pendant les fêtes. Là, hommes et femmes se réunissent et dansent ensemble, tapent des mains et forment des cercles, ici de six à sept personnes, là de neuf à dix, et parfois ils chantent toute la nuit, surtout celle de la résurrection de notre Seigneur où ils ne cessent de chanter jusqu’à l’aube, avec une ferveur telle qu’ils en restent parfois complètement épuisés. »

Les célébrations les plus solennelles de Pâques sont celles du dimanche des Rameaux. Pour commémorer l’entrée du Christ à Jérusalem, toute la communauté éthiopienne, moines, diacres et laïcs (quelque 300 personnes) se réunissent dans la cour de Deir es-Sultan. Ils ne sont certes pas les seuls chrétiens à célébrer le dimanche des Rameaux mais chez eux la ferveur associée au folklore dépasse largement celle des autres rites. L’office religieux commence à minuit dans la chapelle Saint-Michel à Deir es-Sultan et se prolonge jusqu’à huit heures du matin. Sur ces huit heures, six sont consacrées à un office commémoratif particulier à l’Eglise éthiopienne et deux sont des messes.

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Pour l’étranger, l’intérêt de ces cérémonies réside en partie dans leur exotisme: les riches vêtements sacerdotaux, en particulier ceux de l’archevêque et de ses inférieurs hiérarchiques, les ombrelles à glands en velours et brocart tenues respectueusement au-dessus des notables, la musique, la présence dans la foule de quelques musiciens itinérants qui jouent sur de petits instruments à cordes et improvisent des hymnes de louange… Cette cérémonie est l’acmé de l’année liturgique, la consécration de la foi.

Quand ils ne sont pas mobilisés par leurs fêtes et leurs jeûnes (le rite éthiopien recense un grand nombre de jours de carême), les moines et les nonnes passent leur temps à des exercices de méditation spirituelle.

La prière individuelle occupe une place importante dans la règle monacale éthiopienne. Elle est basée, entre autres, sur la répétition de certains textes sacrés, notamment des Psaumes et de l’évangile de saint Jean. Les moines éthiopiens ne sont pas moins tenus de contribuer activement à la vie commune de leur monastère. Ils sont soumis à une règle qui est peut-être moins stricte que celle des ordres monastiques occidentaux mais qui n’exige pas moins d’eux le célibat et l’obéissance à leur supérieur. Ils doivent également pourvoir à leurs besoins quotidiens, jardiner, nettoyer, peindre leurs chambres et partager la vie de leur communauté.

Toutefois, ils ne vivent pas dans des bâtiments communautaires comme le font leurs homologues catholiques. Une grande liberté leur est accordée dans le choix de leurs activités. Certains s’adonnent à la peinture et à la gravure, d’autres se consacrent à l’étude, se retirent du monde et optent pour la vie érémitique. Le plus célèbre, mort au début des années quatre-vingt, avait gardé le silence pendant une trentaine d’années et, quand quelqu’un avait besoin de le consulter, il répondait par écrit. Sa dévotion et sa réputation de sainteté lui valurent d’être enterré comme un saint.

Pour ce qui est de la communauté laïque, souvent dévote, souvent aussi composée d’exilés politiques, elle est mieux intégrée dans la société environnante que le sont les moines et les nonnes. Certains de ses membres sont infirmiers dans des hôpitaux israéliens; les enfants font leur scolarité à l’école anglicane internationale de Jérusalem, parfois même dans des écoles israéliennes.

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Récemment, le pèlerinage à Jérusalem de chrétiens éthiopiens attire de plus en plus de fidèles. En 1993, quelques 450 pèlerins sont venus y célébrer Pâques, apportant ainsi quelque ressource financière à leurs coreligionnaires. Il reste cependant que cette communauté est fort démunie dans l’ensemble et doit constamment lutter pour préserver son identité.

Une petite école, ouverte en fin de semaine seulement et entretenue avec soin et sollicitude, dispense des cours en amharique pour les enfants de la communauté dans le respect des traditions de l’Eglise éthiopienne.

L’immigration de dizaines de milliers de juifs éthiopiens ces dernières années a, dans une certaine mesure, amoindri le sentiment d’isolement ressenti par la communauté éthiopienne de Jérusalem.

Mais l’effet n’est que psychologique. Les moines de l’Eglise éthiopienne continuent à mener la même vie qu’auparavant, dans leur réconfortante tour d’ivoire, toute de foi. Un moine âgé, à qui l’on demandait pourquoi il était venu vivre à Jérusalem, nous répondit, quelque peu ahuri par la question: « Mais, parce que c’est Jérusalem. » Une réponse nécessaire et largement suffisante en l’occurence.

Robin Twite
Photos de Shai Ginott

Traduit par A.M.S.
http://mfa.gov.il

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