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Pourquoi Rome détruisit le temple de Jérusalem?

Dans un ouvrage majeur, l’auteur éclaire l’histoire des conflits entre les deux sociétés.

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Le sous-titre inutilement racoleur et historiquement absurde pourrait conduire à négliger ce livre important. Martin Goodman, l’un des meilleurs historiens du judaïsme hellénistique, ne vise pas à raconter, une fois de plus, les conflits qui secouent la Judée entre le temps de Pompée (siège de Jérusalem en 63 av. J.-C.) et la révolte de Bar Kokhba (132-135 ap. J.-C.). Il se propose de mettre en parallèle société juive et société romaine pour expliquer les raisons profondes de ces affrontements.

Le livre met bien en relief les conceptions des uns et des autres dans des domaines tels que l’idée du temps et de l’histoire, l’éducation, le rôle des prêtres, l’importance de la Loi, les interdits alimentaires, le rôle des femmes, la place des loisirs, l’administration des biens ou l’exercice du pouvoir politique. Ces sujets sont abordés avec pertinence, et beaucoup découvriront une société juive beaucoup moins figée dans son refus de la culture grecque qu’on ne l’a longtemps prétendu.

A partir de ce tableau impressionnant, l’historien anglais tente d’expliquer les conflits, notamment la révolte de 66-70.

Son récit rompt avec la vision déterministe selon laquelle l’hostilité des juifs de Judée à Rome n’aurait cessé de croître pour déboucher sur l’inévitable destruction du Temple.

Reprenant la thèse qu’il avait brillamment développée dans The Ruling Class of Judaea (Cambridge University Press, 1987), il montre que la révolte survient quand les élites de Judée, désespérant de pouvoir contrôler les excès des administrateurs, rompent avec Rome et prennent la tête des mécontents.

Contre une vision monolithique des sociétés, Goodman insiste sur la différence de comportement qui existe non seulement entre les juifs de Judée et ceux d’Asie Mineure ou de Rome, mais aussi avec d’autres beaucoup plus proches, comme ceux qui peuplent, en compagnie d’Arabes, des villages des rives sud de la mer Morte.

De même, il souligne combien la culture dominante n’est pas celle de Rome, mais l’hellénisme, qui pénètre toutes les sociétés de Méditerranée orientale depuis Alexandre.

AU MILIEU DES PAÏENS

Pourtant, son livre peut fausser les perspectives en mettant sur le même plan deux entités moins cohérentes qu’il n’y paraît et en érigeant en « conflit de civilisation » des affrontements certes vitaux pour une partie des juifs, mais marginaux pour l’ensemble des Romains.

Tous les juifs, à l’exception de ceux de Mésopotamie, sont soumis à Rome à partir de la réduction de l’Egypte en province romaine en 30 av. J.-C.

Mais, pour les juifs pieux de Judée, ce ne sont pas tant les us et coutumes des Romains de Rome qui font problème, que ceux des populations païennes auprès desquelles ils vivent, Grecs, Syriens et Arabes hellénisés – pour ne rien dire des élites juives séduites par la culture dominante.

De plus, les nombreux pèlerins juifs venus de toute la Méditerranée à Jérusalem prouvent que des juifs peuvent s’accommoder de la vie au milieu des païens.

Goodman souligne en de trop brefs passages qu’une partie de ces juifs sont des païens convertis ou simples « craignant-Dieu » (semi-convertis), qui n’ont pas nécessairement les mêmes réflexes de défense face aux images ou à la fréquentation des Gentils.

En privilégiant une description du judaïsme fondée sur son émanation judéenne, et en le comparant à une société romaine avec laquelle les juifs n’ont guère de contacts réels (sauf ceux de Rome et d’Italie), il risque de donner l’illusion que les différences de conceptions entre Rome et Jérusalem expliquent des affrontements qui ne furent en réalité qu’épisodiques, localisés en Judée, à Alexandrie ou à Cyrène.

La grande richesse de son livre ne peut qu’inciter à sa lecture, à condition de ne jamais perdre de vue que le judaïsme palestinien n’est pas tout le judaïsme. Et que Rome n’a pas détruit le Temple, puis refondé Jérusalem comme colonie pour éliminer une rivale, mais pour punir une ville révoltée, et que, tout compte fait, comme Goodman le dit lui-même, Rome a plus souvent protégé les juifs qu’elle ne les a combattus, et moins encore persécutés.

Sur un objet historique où les enjeux idéologiques oblitèrent souvent le jugement, Martin Goodman apporte une contribution majeure, avec la liberté de celui qui maîtrise la documentation et tente d’en tirer les conclusions les plus convaincantes.

https://www.lemonde.fr

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