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Dans l’ère démocratique, la source de la loi est la volonté générale, le « peuple »…

On rend ainsi la loi « au nom du peuple français », ou plus exactement la décision de la majorité du parlement.

Cette idée simple mais vraie sur le plan des principes et de la théorie bute aujourd’hui sur des questions concernant la vie et la mort, l’euthanasie, la naissance, le sexe et le genre, l’identité collective.

Les parlements semblent sans ressources pour faire face à ces questions qui portent sur les fins ultimes de l’existence. Ils nomment alors des comités d’éthique…

Ce n’est pas seulement la définition de la condition humaine qui est en jeu mais aussi la difficulté de la démocratie contemporaine à fonder une autorité qui engendre le respect, c’est-à-dire une obéissance volontaire des citoyens aux lois.

C’est sur cet arrière-plan que se produit un phénomène de retour du religieux, des religions, du théologico-politique.

En effet, si les religions ont des réponses, c’est bien à ces questions concernant l’identité humaine.

Ce retour pose problème dans la démocratie.

Dans ses fondements, elle a fait le choix de l’immanence, pour se démarquer de l’Ancien Régime et de la société traditionnelle dont la religion était la poutre maîtresse et pour fonder la liberté, pensée sous la forme de l’autonomie, de la loi (nomos) que l’on se donne à soi-même (auto).

À l’opposé, hors du régime démocratique, c’est le règne de l’hétéronomie : la loi et le pouvoir y sont extérieurs à l’individu ou à la communauté politique auxquels ils s’appliquent du dehors d’eux-mêmes.

La fondation démocratique de la liberté fait donc naturellement table rase du passé, de tout héritage, de toute tradition, et donc de tout ce qui est au-delà de l’expérience empirique, c’est-à-dire de la transcendance.

La démocratie est le choix de l’immanence.

La définition la plus extraordinaire de ce trait fut celle de Jean-Jacques Rousseau dans Le Contrat social qui se propose de trouver un régime dans lequel « chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant [2]».

Dans cette perspective, la liberté démocratique se formule dans les termes suivants : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd et plus de force pour conserver ce qu’on a. »

Le citoyen démocratique reste ainsi toujours au centre de lui-même, même quand il devient un membre du corps du Souverain.

Si chacun s’aliène à tous, dans le cadre de la collectivité, il ne s’aliène à personne et ne cesse pas d’être partie au souverain, coextensif à l’individu et au collectif en même temps. Il est l’auteur de la loi que le Souverain édictera et à laquelle il se soumettra volontairement, non comme à une loi extérieure à lui, mais comme une loi dont il aura été une des sources. Cette dimension de la Loi, c’est celle du nomos dans autonomie.

Il n’y a pas que la théorie démocratique à avoir fait son deuil de l’immanence.

C’est ce que constateront, dès le milieu du XIXe siècle, les sciences sociales naissantes qui élaborent alors la théorie de la sécularisation dans la perspective de laquelle, depuis la Renaissance, dès l’apparition de la modernité, les sociétés humaines connaissent un mouvement exponentiel de sécularisation qui voit la référence à la métaphysique, à la religion, à l’esprit, reculer de façon définitive pour faire place à une référence exclusive à la matière, la politique, l’économie, la psychologie.

Ce phénomène est exclusivement européen.

La modernité est dans son essence et sa forme exclusivement occidentale et si, dès la fin du XIXe siècle, elle s’étend à la planète c’est du fait de son efficacité globale, au point que certains auteurs américains définissent le processus de modernisation comme un processus de westernization.

C’est, de fait, un phénomène unique dans l’histoire des civilisations où l’on voit une culture renverser ses assises (l’esprit), ne plus expliquer le monde par la métaphysique mais par la matière, tout en restant dans le même cadre culturel, l’Occident.

Le processus de sécularisation fut de fait corroboré par les deux siècles qui suivirent la Révolution française, sommet d’une rupture de l’Europe traditionnelle qui avait commencé deux siècles auparavant avec le schisme protestant.

Les religions traditionnelles ont semblé alors sur le point de disparaître, comme certains analystes le crurent durant les années 1950-1960.

Dès le début des années 1970 et encore plus durant les années 1980, un mouvement de retour du balancier semble pourtant infirmer, ou en tout cas ébranler, la théorie de la sécularisation.

Sur le plan international, la révolution intégriste en Iran et l’expansion mondiale du djihad islamiste ont marqué avec fracas le retour de causes religieuses dans la modernité. Mais ce mouvement est allé de pair avec un phénomène interne aux sociétés démocratiques, que l’on a d’abord défini comme le « retour du religieux », faute d’un meilleur terme pour désigner les NMR (Nouveaux Mouvements Religieux), un foisonnement erratique et désordonné de nouvelles croyances sectaires, en dehors, la plupart du temps, des religions instituées.

Puis il est devenu évident que les religions instituées s’éveillaient aussi d’un long sommeil, quoique sous de nouvelles formes, para-institutionnelles.

En effet, le retour à la religion peut se faire sans retour à son institution autorisée, comme le montrent les groupes charismatiques, l’ultra-orthodoxie, le mouvement loubavitch, etc.

Il s’agit dans tous ces cas d’un retour de la transcendance sans retour de l’institution religieuse centrale sur la scène.

Parmi ses caractéristiques observables, on constate une dimension sectaire, dans le sens de la reconstitution d’une vie communautaire et soumise à une discipline, qui tranche sur l’individualisme de la société démocratique, c’est-à-dire à une vie organisée en fonction de règles, justifiées par des valeurs fortes.

On pourrait voir dans ces formes l’expression de recherche de normes dans une situation marquée par une profonde anomie, génératrice d’égarement.

L’islam constitue un cas à part. Il s’inscrit à la fois dans cette perspective pour les populations immigrées en perte de repères face aux pays d’accueil, des pays qui, en Europe, ont perdu eux-mêmes leurs repères identitaires nationaux. Mais le surgissement de l’islam sur la scène draine aussi des dimensions internationales qui ne sont plus strictement religieuses mais politiques.

Une des dernières manifestations du retour de la transcendance dans la démocratie concerne le domaine intellectuel.

Deux courants très opposés doivent être soulignés : celui de l’école de la phénoménologie qui, avec Levinas, a réintroduit la question de la transcendance et de la métaphysique dans la philosophie, et celui de l’école de la nouvelle gauche, ou ultra-gauche, ou gauche post-marxiste qui réinvestit les thèmes de la religion catholique les plus classiques pour renouveler le marxisme, dans une approche que les idéologues de ce courant veulent pourtant et contradictoirement toujours athée et a-religieuse.

Le trait le plus manifeste en est l’étonnant retour à Paul, dont Alain Badiou et Georgio Agamben sont devenus les plus célèbres apôtres. Mais c’est aussi celui, moins artificiel, du pape de l’altermondialisme, Antonio Negri, « le second Marx » dixit Le Nouvel Observateur, qui nous donne l’occasion inédite de voir comment le marxisme se mue en une métaphysique qui va chercher son inspiration auprès des pères de l’Église et du personnage biblique de Job.

« Après que nous avons voué au balai de Spinoza toute référence théologique », n’omet pas de préciser Negri dans Job, la force de l’esclave. Toute sa posture est résumée dans cette phrase.

Quelles sont les conséquences de cette évolution sur l’avenir de la démocratie et de la modernité?

Quels peuvent être les fondements de la Loi si le parlement voit s’éroder son autorité de la formuler?

L’ensemble des textes réunis dans ce dossier se confrontent à ces questions dans leur perspective globale ou en se référant à la problématique de la pensée juive.

Quatre questions sont abordées : les sources de la Loi, le fondement de l’Autorité, la définition des fins ultimes, en l’occurrence le problème contemporain de la définition des genres par rapport aux sexes, l’enjeu pour la démocratie.

Notes
  • [1]
    On rend ainsi la loi « au nom du peuple français ».
  • [2]
    Livre I, § VI.

Shmuel Trigano
Shmuel Trigano, professeur de sociologie à l’université Paris X, directeur du Collège des Études juives, il dirige les revues Pardès, aux éd. In Press, et Controverses, aux éd. de l’Éclat. Au nombre de ses ouvrages, La Demeure oubliée, genèse religieuse du politique, Tel-Gallimard, rééd. 1994 ; Philosophie de la Loi, l’origine de la politique dans la Tora, éd. du Cerf, 1991.

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