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Entité administrative rattachée directement à Constantinople, la Palestine ottomane demeure largement étrangère aux transformations économiques et culturelles que connaissent l’Égypte, la Syrie ou le Liban au XIXe et début du XXe siècle.

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Rina Cohen nous décrit les spécificités de cette province qui suscite un intérêt nouveau chez les catholiques européens et où, plus que dans toute autre région du Levant ottoman, l’appartenance confessionnelle définit alors l’identité collective.

Imaginaire et réalités

« Le Gouvernement du Roi en me chargeant à me rendre en Palestine pour y défendre les Droits et les intérêts des Chrétiens, m’a donné aussi l’ordre de passer par Rome pour y recueillir l’expression des vœux du Saint-Siège.

C’est donc comme consul et comme Chrétien, que je viens déposer aux pieds du Saint-Père mon respectueux et filial hommage, et implorer sa bénédiction pour que le ciel me donne la force et le courage de remplir avec succès la haute mais difficile mission qui m’est confiée ».

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Quelle est donc cette Palestine où Jean de Lantivy, premier consul de France nommé à Jérusalem en 1843, affirme vouloir exercer ses prérogatives de représentant de la « Fille aînée de l’Église »?

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Au début du XIXe siècle, de vastes collectes sont organisées par la hiérarchie religieuse catholique de France pour l’expansion de l’Église et pour venir en aide aux communautés catholiques démunies vivant dans le monde extérieur, hostile par nature. Ceci constitue d’une certaine manière le soubassement de l’idée de réappropriation de la Terre sainte.

Parallèlement le romantisme – grâce à Chateaubriand – réinvente la Palestine : on y va pour marcher dans les pas du Christ que l’écrivain a peint aux couleurs du siècle.

La réalité est en revanche bien éloignée de ses prétentions. En effet, la Palestine est ottomane depuis 1517. Elle le restera jusqu’à l’arrivée des troupes britanniques en 1917.

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Cette province s’étend de la Galilée méridionale jusqu’au golfe d’Aqaba au sud, le Jourdain constituant, à l’est, une frontière naturelle avec la Transjordanie – sandjaks de Balqa et du Hauran dépendant de la wilaya de Damas jusqu’à la création du royaume de la Jordanie en 1946.

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Jusqu’au début du XIXe siècle la Palestine est considérée par Constantinople comme une région sans grand intérêt si ce n’est le fait qu’elle tenait lieu de passage vers les provinces méridionales d’Égypte et d’Arabie.

Les seules préoccupations de la Sublime Porte concernaient la maîtrise de la turbulence clanique récurrente et la collecte des impôts et redevances.

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De 1832 à 1841, la Palestine se retrouve sous l’autorité du vice-roi d’Égypte qui, soutenu par la France, s’oppose à Constantinople et occupe la Syrie.

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Muhammad Ali projette d’y mettre en œuvre les mêmes modernisations qu’en Égypte – réforme foncière, administrative en particulier – sans tenir compte des spécificités locales, d’où un rejet généralisé de cette présence par la population et notamment par les chefs de grands clans.

De son côté, l’Empire ottoman se lance dans un long processus de réformes, les Tanzimat.

Le but en est aussi la modernisation d’un État, dont le caractère archaïque des structures, confrontées aux nouvelles réalités émergentes dans l’Empire, mettent en danger l’existence même.

Ceci se conjugue avec une menace extérieure grandissante : les grandes puissances se préparent déjà au partage de la future dépouille de ce que l’on appellera à partir de la guerre de Crimée, « l’Homme malade ».

Les Tanzimat se traduisent, entre autres, par la modification du statut des non-musulmans, tous les sujets de l’Empire devenant égaux en droits devant le sultan dès 1839.

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La Palestine entre dans l’histoire

À leur retour en Palestine, en 1841, les Ottomans en font, pour la première fois, une entité administrative, celle du pachalik de Jérusalem dépendant directement de Constantinople et composé de deux sanjaks, Jérusalem et Gaza, auquel est rattaché, la plupart du temps, celui de Naplouse.

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Jérusalem, le chef-lieu de la nouvelle circonscription n’est alors qu’une petite ville – douze mille habitants – d’un canton rural comprenant les bourgades de Bethléem – deux mille habitants – et de Hébron – sept mille habitants.

Le rattachement direct de la province au centre a une double conséquence.

En 1843, Constantinople créé l’armée d’Arabistan basée à Damas.

Le pacha de Jérusalem, ne disposant en permanence que d’un millier d’hommes, est ainsi contraint de faire appel au commandement de Damas pour toute opération nécessitant une force armée d’une certaine ampleur. Cette dépendance militaire est maintenue tout au long du XIXe siècle, malgré la politique de la canonnière périodiquement pratiquée par les grandes puissances.

Jusqu’en 1841, la collecte des redevances et impôts – effectuée précédemment par les fermiers locaux qui en conservaient la plus grande part – était irrégulière et provoquait régulièrement des révoltes. Les campagnes de prélèvement sont désormais assurées par un defterdar – un percepteur – qui vient de Beyrouth accompagné de ses bachi-bouzouks, sa milice privée.

Jusqu’à l’arrivée des Égyptiens, seules les populations non musulmanes étaient soumises à la capitation – ferde ou haraj – dont l’acquittement permettait l’exemption de la conscription.

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Ibrahim Pacha généralise la capitation à toute la population et les non-musulmans – interdits, jusqu’au début du XXe siècle de service militaire – étaient en outre soumis au badal, l’impôt de la dispense du service militaire, une modalité également ouverte aux musulmans.

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La particularité du statut de la province palestinienne conjuguée avec une autorité mal assise du pacha de Jérusalem, en font un terrain d’élection pour les ingérences extérieures dans les affaires de la Porte.

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Les puissances font de la Palestine un lieu d’intervention directe, en exerçant leurs pressions sur le pacha dont ils deviennent les « conseillers », notamment par le biais de la protection de populations non-musulmanes et des lieux saints chrétiens, devenus les enjeux symboliques de leurs rivalités.

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Ces pratiques s’amplifient après la guerre de Crimée (1856) dont la conséquence essentielle a été l’affaiblissement de l’Empire.

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Une société multicolore

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(Vous pouvez remarquer que seuls les juifs sont appelés colons, parmi les migrants de l’époque en Palestine, qui viennent, pour la plupart, des pays de l’est colonisés par l’empire ottoman)

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Les juifs Moghrabi

La vie des Juifs en Palestine en 1913

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Juifs ashkénazes à Jérusalem – photo colorisée
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Juifs et musulmans – photo colorisée

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Boislecomte, l’envoyé spécial de Louis-Philippe auprès de Muhammad Ali en 1833 constate une différence profonde entre la société égyptienne et la société syro-palestinienne.

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Dans la première, dit-il, on est membre de la classe qui gouverne ou de celle qui obéit, selon qu’on soit né turc ou arabe.

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Dans la seconde, tout le monde parle la même langue, l’arabe, « mais les hommes se classent par religions et par nations – millet ».

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Le sentiment de la nationalité est à peu près étranger et s’est réfugié dans les groupes confessionnels, seuls éléments formant l’identité collective.

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La société palestinienne est faite à la fois de diversité de populations et de cultures et d’unité face à une éventuelle adversité perçue comme un danger commun.

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Maghrébins, Égyptiens, Druzes, Arméniens, Grecs, Turcs et Turkmènes, Bédouins d’Arabie, Tchétchènes, Tcherkesses et Azéris, Albanais, Kurdes, Bosniaques, Vénitiens et autres descendants des croisés composent, avec les autochtones arabes et juifs, un tissu multicolore.

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Entre ces communautés d’appartenance – où la règle absolue est la non-transgression – une multitude de conventions régissent des relations complexes ; face à une éventuelle adversité, elles savent aussi faire montre d’une appartenance commune.

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La population du pachalik est évaluée par le consul de France à Jérusalem, en 1847, à deux cent cinquante mille personnes soit environ deux cent dix-neuf mille deux cents musulmans, seize mille huit cents chrétiens de toutes obédiences – essentiellement des orthodoxes – et treize mille huit cents juifs. La majorité de la population – les deux tiers – est rurale.

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Les concentrations de population qui connaissent le plus fort taux de croissance au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle sont le couple Jérusalem-Bethléem, parallèlement à l’ensemble Jaffa-Lud-Ramleh qui constitue la voie d’accès la plus facile à Jérusalem.

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De 1840 à 1880, la population de Jaffa fait plus que doubler.

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La quasi-stagnation de l’autre accès à la province, Acre, confirme sa décadence au profit de Beyrouth au nord, et de Jaffa puis Haïfa au sud.

Jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle, les cités palestiniennes ont essentiellement évolué en fonction du rôle attribué à Jérusalem.

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Mutations géo-sociologiques

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, les grands axes sociologiques sont essentiellement orientés selon une ligne Nord-Sud, des montagnes de Naplouse à la région de Hébron et passant principalement le long du flanc Est des montagnes.

Gaza et Jaffa constituent pour leur part de petits ensembles plus au moins autarciques avec leur hinterland proche.

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Un changement d’orientation et de la hiérarchie des région dans le sens Ouest-Est de l’axe sociologique se produit à partir des années 1850 avec le nombre croissant de pèlerins venus d’Europe pour se rendre à Jérusalem, parallèlement au développement des exportations de matières premières agricoles vers l’Europe, essentiellement l’huile d’olive et le sésame pour la fabrication du savon.

À la fin du siècle, les oranges commencent aussi à être exportées. Le port de Jaffa prend de l’importance. L’axe Jérusalem-Jaffa est encore renforcé par la construction de la première route carrossable du pachalik en 1867.

Pendant toute cette période, la province n’a pas connu de progrès comparables à ceux des autres régions du Levant.

Tandis que l’Égypte se préparait déjà au XXe siècle en se lançant dans les grands travaux du canal de Suez, que Beyrouth, Damas et Le Caire, devenaient des centres économiques et intellectuels où prennent naissance les premières réflexions sur la place du monde arabe et musulman dans la modernité, Jérusalem, Acre, Naplouse, Jaffa ou encore Hébron demeurent étrangement silencieux.

À l’ère du télégraphe et du chemin de fer, les villes de Palestine semblent avoir été oubliées.

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L’intérêt que portent les grandes puissances à la Palestine est dès ce moment là de nature géostratégique, l’ouverture sur la Méditerranée pour la Russie et la conquête de l’Asie pour les autres.

Le démantèlement de l’empire ottoman en était la condition tandis que la mobilisation idéologique des opinions publiques autour de mythes chrétiens en était l’instrument.

TEXTE : Rina Cohen-Muller – Professeur à l’INALCO – https://www.clio.fr/

Photos : https://ilmfeed.com/

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