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Bible et Révolution puritaine sont étroitement liées

Le regain d’intérêt pour la langue hébraïque suscité par la Renaissance, puis l’essor considérable des études bibliques déclenché par la Réforme se traduisent à partir de 1534, date de la rupture d’Henri VIII avec Rome, par une accélération de l’oeuvre de traduction du Livre saint, commencée par Wycliffe et Tyndale et couronnée en 1611 par la parution de la Version dite autorisée, parrainée par Jacques I.

La Bible hébraïque, désignée par les chrétiens comme l’Ancien Testament, retrouve alors toute sa place et bénéficie d’un véritable engouement au sein de toutes les classes de la société anglaise, Pentateuque, Prophètes et Hagiographes se parant des attraits de la nouveauté malgré leur antiquité.

Tout naturellement, la réflexion théologique puise son inspiration dans les Écritures et influence les comportements politiques, de sorte que Bible et Révolution puritaine sont intimement liées.

En un temps d’instabilité générale, d’effervescence religieuse et de multiplication des sectes, les esprits se tournent, en effet, vers cet ouvrage de référence, en quête de clefs qui puissent les aider à déchiffrer les événements tumultueux que traversent le royaume puis son avatar républicain, et adopter une orientation conforme à leurs voeux.

Dans l’atmosphère typiquement eschatologique qui règne alors, quels textes pouvaient les attirer davantage que le livre de Daniel et l’Apocalypse de Jean, l’un juif et l’autre chrétien, mais indissociables dans leur lecture puritaine et offrant tous deux des espérances bienvenues?

Composé vers l’an 165 avant notre ère, au plus fort de la révolte des Maccabées contre la tyrannie du roi Antiochus Épiphane, le livre de Daniel est écrit à parts relativement égales en hébreu et en araméen et comporte douze chapitres, dont les six premiers relèvent du domaine historique, tandis que les suivants ont une teneur prophétique.

De son côté, l’Apocalypse ou livre de la Révélation, attribué à l’apôtre Jean, a été rédigé vers la fin du Ie siècle, alors que les premiers chrétiens souffraient des persécutions de l’empereur Domitien.

Reprenant la plupart des thèmes développés dans Daniel, il culmine en son vingtième et dernier chapitre avec l’annonce du Millénium, qui doit voir le triomphe des fidèles du Sauveur.

Daniel, jeune Juif de sang royal fait captif à Jérusalem et amené à Babylone pour y être affecté au service de Nabuchodonosor, s’avère, dans la première partie du livre, être le seul à pouvoir révéler au roi le contenu de son rêve et lui en fournir l’interprétation.

Resté fidèle à sa religion et habité par l’esprit divin, il peut expliquer au souverain que les quatre métaux constitutifs de la statue colossale aux pieds d’argile qu’il a contemplée dans son sommeil représentent quatre monarchies différentes (dont la sienne en premier) qu’une simple pierre, symbolisant la volonté de l’Éternel, réussit à détruire, pour laisser place à la Cinquième monarchie, suprême et éternelle celle-là, le royaume de Dieu.

Daniel sera, par la suite, à même d’élucider d’autres songes royaux, tout aussi étranges et chargés de signes prémonitoires, dont l’histoire prouvera la véracité.

C’est dans la seconde partie du livre qu’apparaissent les visions de l’auteur lui-même dont la première semble exprimer, sous une autre forme et en recourant à une symbolique différente, le message déjà véhiculé par le rêve de Nabuchodonosor.

En effet, relate Daniel :

Je regardais au cours de ma vision nocturne, et voilà que les quatre vents du ciel firent irruption sur la grande mer. Et quatre bêtes énormes surgirent du fond de la mer, différentes l’une de l’autre. La première était semblable à un lion […]. Puis ce fut une autre bête, une deuxième semblable à un ours […].

Après cela, je regardai encore, et voilà une autre bête, semblable à une panthère […]. Ensuite, je regardai encore au cours de ma vision nocturne, et voilà une quatrième bête, formidable, terrifiante et extrêmement vigoureuse […]. Elle différait de toutes les bêtes qui l’avaient précédée et était munie de dix cornes. Je contemplais ces cornes, et voilà qu’une autre corne encore, une petite, monta parmi elles […].

Cette corne avait des yeux pareils à des yeux d’homme et une bouche qui parlait avec arrogance. Je continuai à regarder, lorsque des trônes furent dressés et l’Ancien des Jours prit place. Son vêtement avait la blancheur de la neige […].

Un torrent de feu jaillissait et s’épandait devant lui […].

Le tribunal entra en séance et les livres furent ouverts. Je continuai à regarder : alors, à la suite des paroles arrogantes que proférait la corne, je vis comme la bête fut tuée, son corps détruit et livré à l’action du feu. Quant aux autres bêtes, le pouvoir leur fut également enlevé ; mais une prolongation de vie leur fut accordée jusqu’à un certain temps. Je regardai encore dans la vision nocturne et voilà qu’au sein des nuages célestes survint quelqu’un qui ressemblait à un fils de l’homme ; il arriva jusqu’à l’Ancien des Jours, et on le mit en sa présence. C’est à lui que furent données la domination, la gloire et la royauté ; l’ensemble des nations, peuples et langues lui rendaient hommage. Sa domination était une domination éternelle, immuable, et sa royauté ne devait plus être détruite. (Dan. 7.2-14)

Riche en personnages, en détails, en indications précises, cette vision se déroule sur une durée relativement longue, ce qui lui donne l’apparence d’une tranche d’histoire, où l’homme se trouve en présence de la divinité et assiste au spectacle apocalyptique de la fin des temps.

Les quatre bêtes symbolisent quatre Empires successifs (la Babylonie, la Perse, la Grèce et Rome) qui se livreront une lutte sans merci jusqu’à l’effondrement du dernier d’entre eux, le plus puissant, le plus destructeur et le plus tyrannique.

Alors se lèvera le royaume de Dieu, représenté par l’Ancien des Jours, qui consacrera le triomphe du Fils de l’Homme, incarnation du peuple d’Israël.

En effet, «La royauté, la domination et la grandeur des royaumes qui sont sous toute l’étendue des cieux seront données au peuple des saints du Très-Haut » (Dan. 7.27).

D’autres visions, assorties de prédictions historiques et de chiffres mystérieux, apporteront des révélations supplémentaires à Daniel.

Il apprend ainsi que son peuple, parvenu au comble de ses souffrances, sera sauvé et qu’alors se produira la résurrection des justes et des méchants, «les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et pour une horreur éternelle » (Dan. 12.2).

Voulant savoir à quelle date s’accompliront «ces événements extraordinaires » , il s’entend répondre : «au bout d’un temps, des temps et une moitié de temps [ c’est-à-dire trois ans et demi ou quarante-deux mois], quand la puissance du peuple saint sera entièrement brisée » (Dan. 12.7) 1 ou encore : «depuis le moment où le sacrifice journalier a été aboli et l’abomination muette installée, il se passera mille deux cent quatrevingt-dix jours » (Dan. 12.11), soit sensiblement la même durée.

Explication inévitablement énigmatique, «Car ces choses demeureront cachées et scellées jusqu’au temps final » (Dan. 12.9).

D’emblée placée sous les auspices d’un «fils d’homme » , figure évidente du Christ, l’Apocalypse de Jean présente une série de visions chargées d’événements et de symboles gouvernés par le chiffre sept : l’ouverture de sept sceaux remis à l’Agneau, sept anges qui sonnent de sept trompettes, Satan représenté par un dragon à sept têtes et, pour finir, sept coupes déversant sept fléaux.

Cette oeuvre magistrale reprend néanmoins en ses temps forts les éléments essentiels de Daniel, la vision des quatre bêtes et les nombres apocalyptiques, par exemple, auxquels s’ajoutent, à l’occasion, des emprunts à divers prophètes hébraïques.

Du fait qu’il bénéficiait ainsi, en quelque sorte, d’une caution apostolique a posteriori, il n’est guère surprenant que le livre de Daniel ait exercé une telle impression sur les foules chrétiennes, confirmé qu’il était par son écho néotestamentaire.

C’est une véritable fascination qu’éprouvaient à sa lecture les puritains anglais, eux qui y avaient directement accès dans leur propre langue.

Au demeurant, la typologie chrétienne fait d’Adam, des Patriarches, de Moïse, de David et des Prophètes, des précurseurs du Christ et des membres à part entière de son Église. C’est ce qui apparaît clairement à la lecture des Propos de Table de Luther, des vastes Commentaires sur le Livre du Prophète Daniel et des 47 sermons sur Daniel composés par Calvin, mais aussi des notes de la tant appréciée Bible de Genève (1560), sans compter que les pères du protestantisme accordent une place toute particulière à Daniel.

Notons, au passage, que lorsque l’Église décida de réorganiser les saintes Écritures selon son propre canon, elle classa Daniel parmi les Prophètes, alors que les rabbins l’avaient placé parmi les Hagiographes ; ce nouveau statut lui accorde, en fait, le statut de protochrétien.

Il jouissait donc d’une véritable vénération dans toute l’Europe protestante, qui voit en lui l’annonciateur de l’avènement du «fils de l’homme » , Jésus, comme l’affirme «l’Argument » qui précède Daniel dans la Bible de Genève ; il s’agirait, autrement dit, d’un Juif chrétien, un membre du verus Israel.

Cela expliquerait, selon Thomas Luxon, pourquoi Portia, déguisée en juge Balthazar à l’acte 4 du Marchand de Venise, prêche la clémence au Juif obstiné, Shylock ; ce dernier ne croit pas si bien dire en saluant en elle «A Daniel come to judgement ! yea, a Daniel » (4.1.220) car, à la cour de Nabuchodonosor, le jeune Judéen s’était vu effectivement attribuer le nom de Balthazar (3).

Les connaissances bibliques de Shakespeare et de son public ne sauraient être mises en doute. Dans une Europe déchirée par des conflits de tous ordres, par des guerres fratricides entre nations chrétiennes et vivant sous la menace permanente d’une invasion turque, dans une Angleterre où l’Église et l’État imposent leurs dogmes et leurs lois et où le parlement entre en lutte contre le pouvoir royal, l’espérance messianique se fait de plus en plus vive et l’attente millénariste enfièvre les esprits.

Les visions de Daniel viennent alors non seulement réconforter les croyants en leur offrant la perspective d’un royaume des Saints où ils triompheraient de leurs oppresseurs dans la piété et la félicité, mais encore alimenter leur aspiration révolutionnaire à hâter la venue de cette ère bénie en renversant l’ordre établi. Il n’est nullement surprenant que Norman Cohn cite Daniel en premier parmi les oeuvres apocalyptiques qui ont enflammé les foules européennes depuis le Moyen Âge et mis en branle maints mouvements populaires violents (281).

Profondément convaincus que l’inspiration divine de la Bible en fait la parole de Dieu, dont les promesses ne peuvent que s’accomplir, les puritains affirment que celles-ci doivent être prises au sens littéral et non spirituel ou allégorique.

Une telle lecture débouche inévitablement sur une approche historique, qui voit dans le combat contre l’islam ottoman, la papauté et leurs alliés les ultimes soubresauts annonciateurs des Derniers temps et de la victoire finale du Peuple saint.

Exégèse biblique et militantisme millénariste vont connaître à l’époque élisabéthaine et jusqu’à la Restauration un épanouissement considérable, qui se traduira par la production d’une abondante littérature eschatologique servant de support à une activité politique aussi foisonnante qu’originale.

Au coeur de leurs préoccupations et de leurs recherches se trouvent en permanence la quatrième bête, la petite corne et les chiffres mystérieux dont l’élucidation pourrait permettre de pénétrer le sens et l’évolution de l’histoire contemporaine, si tourmentée, fixer la date de la Parousie et du Millénium et, en fonction de cela, déterminer la voie à poursuivre, populaire, parlementaire, ou même révolutionnaire.

Un thème récurrent, voire obsessionnel, dans les écrits théologiques de l’époque est celui de l’appel des Juifs, c’est-à-dire leur conversion, étape majeure et incontournable du processus apocalyptique aux yeux de l’Église.

C’est à cette question que Sir Henry Finch (1558-1625), avocat de haut rang, parlementaire et collaborateur de Francis Bacon, a consacré en 1621 un ouvrage intitulé The World’s Great Restauration or The Calling of the Jews, dont la publication valut à son auteur d’être jeté en prison pour avoir affirmé, à la suite d’Isaïe, que tous les monarques (donc Jacques I y compris) iraient se prosterner devant le souverain du futur royaume juif.

Une partie non négligeable du livre est réservée à l’étude des quatre derniers versets (24 à 27) du chapitre 9 de Daniel, relatifs aux «soixante-dix semaines » 2 d’expiation infligées à Jérusalem et à son peuple.

Finch s’attache à démontrer que, les souffrances d’Israël ayant atteint leur paroxysme, les visions de Daniel rejoignent celles de Jean pour annoncer la Restauration prochaine du peuple exilé.

Pour l’auteur, la petite corne symbolise les Turcs dont l’écrasement marquera la chute de la Quatrième Monarchie, ouvrant ainsi la voie à l’édification du royaume juif que Finch situe entre 1650 et 1695.

À sa suite, l’érudit Samuel Lee (1625-1691) publie Israel Redux or the Restauration of Israel3 où il se met en devoir de démontrer que les textes autant que l’histoire établissent clairement l’identité des bénéficiaires des promesses prophétiques : il ne peut s’agir que du peuple juif, à présent disséminé parmi les nations, loin de sa terre ancestrale, obstinément attaché à son patrimoine spirituel et à ses valeurs morales, maintenant sa différence contre vents et marées, et dont la persistance dans ces conditions est, à coup sûr, un phénomène unique dans l’histoire des hommes.

Un destin aussi extraordinaire ne peut s’expliquer, selon Samuel Lee, que par le rôle déterminant qui lui a été assigné par le Seigneur dans l’économie du monde. C’est pourquoi, précise l’auteur, «when the Lord shall have formed his work upon Zion […] and restored Israel to their own Land, to worship our blessed Lord, […] then will the times of blessedness shine forth in their radiant lustre, prophesied by holy Daniel […] » (105).

Les millénaristes anglais aspirent, en effet, avant tout, à l’instauration d’une théocratie calquée sur le modèle biblique, un royaume idéal de paix et de justice, sachant bien que l’avènement de la Nouvelle Jérusalem doit être précédé par la chute de l’Antéchrist (Rome) et la défaite de Gog et Magog (les Turcs) en prélude à la conversion des Juifs.

L’un des premiers théoriciens du mouvement, le pasteur Thomas Brightman (1562-1607), attaché à l’université de Cambridge, est un esprit novateur dont l’oeuvre maîtresse, A Revelation of the Revelation, rompt délibérément avec la tradition augustinienne en donnant de l’Apocalypse une traduction historique qui nous mène jusqu’au règne d’Élisabeth I et décrit la survenue prochaine des événements relatifs à Rome, aux Turcs et aux Juifs.

S’appuyant ensuite sur la prophétie de Daniel, il se livre à des calculs précis pour dater la période apocalyptique qui, selon lui, doit commencer en 1650 pour s’achever en 1695.

Les chapitres 11 et 12 du livre de Daniel serviront d’ailleurs de base à un autre ouvrage de Brightman, où toutes ces questions seront reprises : A Most Comfortable Exposition of the Last and Most Difficult Pages of the Prophecies of Daniel.

La destruction, passée ou à venir, des trois derniers ennemis d’Israël (les Syriens, les Romains et les Turcs), le retour des Juifs à Jérusalem et l’établissement en Terre sainte d’une Église judéo-chrétienne sont les thèmes principaux de cet ouvrage.

En élaborant son propre système eschatologique et en ne craignant pas d’afficher ses divergences avec la doctrine officielle de l’Église, Brightman encourage une tendance plus «radicale » qu’illustre sur le continent le théologien allemand Johann Heinrich Alsted (1588-1638). Celui-ci se passionne pour les mystères de l’Apocalypse de Jean et de Daniel et publie en 1627 le plus beau fleuron de sa pensée, sa Diatribe de mille annis Apocalypticis qui connaît un grand retentissement à travers l’Europe et sera traduite par William Burton en Angleterre, en 1643, sous le titre de The Beloved City.

Il se fonde sur les derniers versets de Daniel pour fixer l’an 2694 comme terme du Millénium dont il situe donc le commencement en 1694.

Il ne tarde d’ailleurs pas à revenir sur ce sujet en rédigeant son Thesaurus Chronologiæ, se prévalant cette fois de données astrologiques contemporaines.

Cette impatience eschatologique gagne également du terrain en Angleterre, où divers facteurs militent en faveur d’une révision radicale de la théorie apocalyptique traditionnelle.

Au spectacle des horreurs de la guerre de Trente Ans et à l’amère déception de voir la papauté non seulement persister, mais encore reprendre vigueur un siècle après la naissance de la Réforme à Wittenberg, viennent s’ajouter les incessantes persécutions qui poussent nombre de puritains anglais à s’exiler aux Pays-Bas ou au Nouveau Monde.

Se fait jour, par ailleurs, un engouement croissant pour l’étude de la littérature rabbinique, laquelle privilégie le sens littéral des textes sacrés, 4 et un regain d’intérêt pour les premiers Pères de l’Église, tels Tertullien et Irénée, dont le chiliasme exprime une foi inébranlable en un futur royaume des Saints sur terre.

Il était, enfin, difficile de croire, comme l’affirmait l’Église, que le Millénium s’était déjà achevé en 1070 ou 1300, puisque, selon le chapitre 20 du livre de la Révélation, il devait nécessairement suivre la chute de l’Antéchrist, autrement dit de la papauté.

C’est ainsi que Joseph Mede (1586-1638), homme aux connaissances encyclopédiques qui enseigna à Cambridge et dont Milton fut l’élève, publia en 1627 sa Clavis Apocalyptica, dont le succès fut tel qu’elle parut en anglais, sur ordre du Long Parlement, sous le titre de The Key of the Revelation.

L’auteur y propose au lecteur une grille de décodage de l’histoire de la chrétienté depuis ses débuts jusqu’au temps présent et, à l’instar de Daniel (12.4), annonce une élévation prodigieuse du savoir en prélude aux jours derniers.

Il n’est pas indifférent que cette même idée, d’ailleurs également exprimée par Isaïe (11.9), préside à l’enthousiasme religieux teinté de la fierté nationale qui anime Milton vers la fin de son Areopagitica : se compare-t-il lui-même à Daniel lorsqu’il évoque ces «men of rare abilities » (1022) dépositaires du projet divin?

Son millénarisme apparaît déjà dans la péroraison de Of Reformation, quand il chante la grandeur et les vertus du peuple anglais, éclaireur des nations dans leur marche vers la lumière, et sa conviction de voir l’humanité poursuivre son ascension apocalyptique jusqu’au jour où «thou the Eternall and shortly-expected King shalt […] put an end to all Earthly Tyrannies, proclaiming thy universal and milde Monarchy through Heaven and Earth » (901).

Il s’agit, bien entendu, de la Cinquième monarchie prophétisée par Daniel, que tous les millénaristes espèrent imminente.

Nombreux seront ses adeptes parmi ceux qu’aura imprégnés l’enseignement de Mede. Ainsi, Thomas Goodwin (1600-1679), brillant prédicateur, membre de l’Assemblée de Westminster puis président de Magdalen College à Oxford, estime dans An Exposition of the Revelation que tous les textes scripturaires doivent être interprétés littéralement.

Il soutient que l’humanité se dirige vers un âge d’or sur terre, mais que la puissance de l’Antéchrist y fera obstacle jusqu’en 1666, après quoi l’effondrement de la papauté et de l’Empire turc ouvriront la voie au Millénium, lequel pourra commencer avant 1700.

Ce «monde à venir » est encore décrit dans un autre ouvrage de Goodwin, A Glimpse of Syons Glory. C’est bien à l’édification de ce cinquième Empire messianique, le royaume éternel des «Saints du Très-Haut » , qu’entend oeuvrer la secte des quinto-monarchistes qui fait son apparition en 1649, peu après l’exécution de Charles I, et qui se situe dans le prolongement des idées de Mede, mais en prônant des méthodes extrémistes.

Un de leurs précurseurs est John Archer (mort en 1642), prédicateur à Londres, qui, dans son ouvrage, The Personall Reigne of Christ upon Earth, publié en 1641 et souvent réédité par la suite, expose le thème des quatre monarchies décrites par Daniel.

Il soutient que les dix cornes de la quatrième bête représentent dix royaumes qui émergeront des ruines de Rome, la petite corne n’étant autre que la papauté.

Archer se livre à de savants calculs pour fixer la date du Millénium en recourant lui aussi à la traduction des jours en années formulée dans le Pentateuque (Nomb. 14.34).

Prenant l’an 406 comme origine de l’autorité papale, il y ajoute 1260 ans (correspondant aux trois périodes et demie, multipliées par 360, dont parle Daniel, ou aux 1260 jours cités dans l’Apocalypse) et aboutit ainsi à l’année 1666. Cette date lui paraît d’autant plus fatidique et chargée de sens que 666 est le nombre apocalyptique de la Bête (Apoc. 13.18) ; elle est en outre souvent citée par les exégètes depuis plusieurs décennies.

Pour Archer, la Parousie sera annoncée par un accroissement du savoir et de la grâce chez les Saints, puis le Millénium commencera par une apparition du Christ qui, après avoir mis en place le royaume des Saints, le laissera sous la responsabilité des apôtres jusqu’au Jugement dernier.

Ce sera un État temporel comblé de toutes les bénédictions matérielles, qui n’est pas sans rappeler l’ère messianique prophétisée par Isaïe. Il s’étendra à la terre entière et les Juifs, Peuple élu, y jouiront de la plus grande gloire après leur conversion, Israël ayant en son temps constitué une préfiguration du Millénium.

L’ère nouvelle se traduira par un bouleversement des structures politiques et de l’ordre social.

Rois tyranniques et monarchies d’oppression seront renversés pour faire place au Seigneur et aux apôtres dans une société où les élus seront des «hommes libres » , auxquels les réprouvés serviront d’esclaves pendant mille ans de bonheur.

Par ailleurs, la foi n’aura plus lieu d’exister, la croyance étant subordonnée à la connaissance.

Selon Stephen Marshall, qui prêcha devant la Chambre des Communes en 1643, l’Apocalypse est un reflet fidèle de l’histoire et les sept coupes de la colère divine symbolisent simultanément les châtiments encourus par les peuples qui soutiennent l’Antéchrist et l’ascension de ceux qui le combattent, c’est-à-dire les protestants.

Il exhorte donc les Saints à s’engager dans l’action eschatologique et se montre si convaincant que le Parlement décide de se lancer dans une guerre à outrance contre les forces royalistes, certain de participer ainsi aux desseins du Seigneur et de promouvoir le triomphe de son propre idéal.

Les quinto-monarchistes sont, à coup sûr, persuadés de l’imminence du Millénium, mais leur mouvement, qui se sent investi d’une mission divine, revêt une dimension ouvertement politique et se dit déterminé à hâter l’avènement du royaume des Saints par tous les moyens.

Issus des classes populaires les plus modestes, artisans, journaliers ou apprentis, ils ne sont pas en mesure de s’adonner à l’exégèse biblique, mais s’intéressent aux aspects des prophéties qui leur semblent en rapport avec les questions d’actualité sociale et surtout politique.

Bien que se réclamant souvent des idées de penseurs tels que John Foxe, 5 Napier, 6 Brightman, 7 Alsted et Mede, qu’ils citent fréquemment, ils se sentent impliqués à titre personnel dans la préparation du Millénium car ils croient sincèrement que les événements annoncés ne peuvent s’accomplir que si les Saints décident d’en prendre l’initiative.

Ils sont de même convaincus que de nombreux symboles apocalyptiques prennent un sens explicite dès qu’on les applique à des personnes ou à des faits de leur propre génération. Ils se complaisent enfin à fournir une description détaillée des aspects politiques, sociaux ou économiques du royaume des Saints qu’ils s’apprêtent à bâtir.

La Bible sert de justification et d’aiguillon à l’activisme souvent excessif qu’ils déploient et considèrent au demeurant comme un devoir légitime.

L’avant-dernier psaume leur tient lieu en quelque sorte de programme :

Que les louanges de Dieu soient dans leur bouche, Et le glaive à deux tranchants dans leur main, Pour exercer la vengeance sur les peuples, Pour châtier les nations, Pour lier leurs rois avec des chaînes Et leurs nobles avec des entraves de fer, Pour exécuter contre eux le jugement qui est écrit. (Ps. 149.6-9)

L’esprit révolutionnaire des Saints est en effet attisé par les cantiques de David dont ils assument le message, surtout à l’égard des gouvernants, source des injustices sociales et, à l’occasion, exemples déplorables d’impiété ou d’immoralité. Ceux qui s’estiment être les instruments du courroux divin ont dès lors toute raison de s’enflammer avec le Psalmiste et de clamer avec lui leur détermination à se libérer des chaînes dont les accablent rois et princes impies. 8

Les quinto-monarchistes n’ont ainsi aucun mal à s’identifier à Israël comparé par «l’Éternel des armées » à «une massue, une arme de guerre » (Jér. 51.15) dans son combat contre Babylone, et ils se regardent donc comme des soldats du Seigneur engagés dans la lutte contre l’Antéchrist.

De toutes façons, les Saints ne peuvent se dérober à leur devoir, comme le déclare John Tillinghast (1604-1655), prédicateur londonien puis pasteur dans le Norfolk, le seul théologien du mouvement à tenter de mettre la vision en forme.

Pour parvenir à la société messianique dont ils rêvent, les quinto-monarchistes n’excluent pas, en effet, la possibilité d’employer les armes.

Tillinghast nous a laissé une interprétation détaillée des prophéties apocalyptiques.

À ses yeux, trois des coupes de la colère divine ont déjà été déversées avec la proclamation de la vérité par Luther, l’abolition du système de l’épiscopat par le Long Parlement et les revers de divers monarques ou États iniques (la chute de Charles I, par exemple).

Les trois coupes suivantes s’accompliront avec l’effondrement de l’Empire ottoman, dont la destruction par l’armée anglaise préparera la voie au retour et à la conversion des Juifs, préludant ainsi à la réapparition du Christ, venu régner pendant mille ans avant le Jugement dernier.

Que les quinto-monarchistes, qui se considèrent comme Peuple élu, chargé d’ériger la Nouvelle Jérusalem, s’intéressent aux Juifs est somme toute bien naturel. En effet, ils guettent avec impatience leur Restauration, laquelle devrait coïncider avec leur conversion. Ils se livrent donc avec passion à toutes sortes de calculs pour déterminer la date à laquelle s’accompliront les prophéties apocalyptiques.

Pour sa part, considérant que l’holocauste perpétuel a cessé avec la destruction du Temple de Jérusalem en 366, (date arbitrairement fixée), Tillinghast y ajoute les 1290 «jours » de suppression du sacrifice annoncés par Daniel (12.11) et aboutit à 1656, année qui verra aussi la chute de l’Église de Rome. Or, Daniel prédit l’avènement de l’ère messianique au bout de 1335 jours. Tillinghast en déduit que le Millénium débutera en 1701 et il proclame en 1654 : «This generation shall not pass until the millenium has arrived » (Generation-Work III, 73).

John Canne, de son côté, soutient que les Juifs vaincront les Turcs en 1655 avant de retourner dans leur patrie, leur conversion n’intervenant qu’en 1700, à l’expiration des 1335 jours mentionnés à la fin du livre de Daniel (12.12).

Mary Cary, autre écrivain de la secte, qui exprime dans divers pamphlets son vif intérêt pour l’exégèse biblique (et ses implications politiques), pense que retour et conversion auront lieu en 1656.

D’autres esprits représentatifs de la secte se préoccuperont davantage de déchiffrer le sens de l’actualité. Pour William Aspinwall, auteur en 1653 d’un opuscule consacré à la Cinquième monarchie, Charles I n’est autre que la petite corne décrite par Daniel (7.8), car il a usurpé les trois royaumes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, et c’est à juste titre que la Haute Cour de justice, écrit-il, «slew the Beast, and utterly overthrew his dominion » (1).

Il estime, en outre, que la Quatrième Monarchie s’effondrera au plus tard en 1673. Dans A Voice From the Temple (1653), l’exécution du roi est interprétée par John Canne comme étant la sentence prononcée par l’Ancien des Jours à l’égard de cette même petite corne (Dan. 7.9-10) et marquant le début d’une série de jugements qui se poursuivra jusqu’à ce que survienne la destruction complète de Rome.

En fondant, par ailleurs, ses calculs sur l’Apocalypse (12.6), il assure que la chute de l’Antéchrist interviendra en 1666. Notons à ce propos que, lorsque les soldats républicains envahissent l’Écosse en 1650, ils publient une déclaration où, parlant de Charles I, ils se disent «perswaded in our consciences That he and his Monarchy was one of the ten horns of the Beast » et invitent les Écossais à se joindre à eux «in the advancement of the Kingdome of Jesus Christ, and throwing down, and trampling upon the Seat of the Beast » .9

Cela fera dire à Christopher Feake, un des chefs spirituels de la secte, que les soldats se sont comportés «as if they had been Fifth Monarchists at the highest degree » (30).

À partir de 1653, cependant, lorsque Cromwell restaure en quelque sorte l’ordre honni en assumant le titre de Lord Protecteur, les Saints modifient leur lecture des textes apocalyptiques. Feake, puis Vavasor Powell, porte-parole des quinto-monarchistes gallois, laissent entendre dans leurs sermons que Cromwell est le remplaçant éphémère de Charles I, conformément à la prédiction de Daniel (11.20). En 1655, un opuscule anonyme intitulé A Ground Voice suggère que le Protecteur pourrait bien être la petite corne, assertion finalement formulée sans détours par un certain John More, apprenti londonien et membre d’une Église sabbatarienne, dans une lettre ouverte où il le désigne également comme la Bête.

Le Millénium dont rêvent les quinto-monarchistes n’est autre, par ailleurs, que l’ère messianique annoncée par Daniel et la description qu’en donne par exemple Isaïe (11.1-9) sera reprise par les penseurs du Mouvement qui, laissant au Christ le soin d’en organiser le déroulement, avancent par contre leur propre conception des orientations politiques, sociales et économiques que devrait adopter le royaume des Saints.

Un gouvernement exclusivement composé de Saints, cela signifie le renversement de la royauté et de la noblesse qui les ont jusque-là opprimés ; cela implique également un assaut général contre les institutions politiques ou sociales, détentrices traditionnelles de l’autorité.

Le souffle de vengeance féroce qui anime les quinto-monarchistes vise ni plus ni moins à l’inversion de l’ordre établi. Le but recherché n’est cependant pas l’anarchie, mais une hiérarchie différente qui ferait changer de sens la tyrannie, les Saints imposant leur dictature, avec l’approbation divine, à leurs anciens persécuteurs ainsi qu’aux masses non éclairées.

La première préoccupation des nouveaux maîtres serait d’abolir le système judiciaire existant, souvent décrié à cause de la corruption et de la lenteur qui le caractérisent, mais aussi parce qu’il favorise les riches et sert d’instrument d’oppression des pauvres.

Ils se proposent d’instaurer à sa place le Code mosaïque, c’est-à-dire non seulement les principes moraux du Décalogue, mais également toutes les dispositions légales et les sanctions formulées dans le Pentateuque.

Le Nouveau Testament (Mt. 5.17 ; Rom. 3.31) ne vient-il pas confirmer que ces lois, d’origine divine, ne peuvent être que parfaites ? À l’appui de leur programme judiciaire, les quinto-monarchistes soulignent que juges et magistrats sont des suppôts de l’Antéchrist au sein de la Quatrième Monarchie et que de nombreuses lois, héritées de Guillaume le Conquérant, contribuent à maintenir le «joug normand » .

En outre, la rigueur sans partage d’un code pénal puritain permettrait aux Saints d’éliminer leurs anciens oppresseurs. Le Parlement croupion (1649-1653) n’avait d’ailleurs pas hésité à instituer la peine capitale pour l’adultère et le blasphème, ainsi que des châtiments exemplaires pour certains délits moraux. Le programme économique du Mouvement traduit également les préoccupations et les aspirations liées aux origines sociales modestes des membres de la secte. Ainsi, dans The Poore Man’s Advocate (1649), Peter Chamberlen avance des propositions concrètes pour mettre fin à la mendicité et créer des emplois pour les indigents.

Relèvent de la même attitude une hostilité prononcée contre les monopoles, ceux détenus par les corporations, par exemple, et un plaidoyer en faveur du protectionnisme : mettre un terme aux libertés commerciales accordées à la France, augmenter les droits de douane sur les produits finis importés et les matières premières exportées, défendre l’industrie textile nationale, etc. L’État devait donc se préoccuper, avant tout, des intérêts des artisans et des petits commerçants, des déshérités. Nombreux seront ceux qui, pensant aux excès commis à Münster par les anabaptistes au siècle précédent, 10 voient les quinto-monarchistes comme des communistes.

En fait, les Saints ne militent nullement en faveur de la communauté des biens, mais songent plutôt à une redistribution de la propriété privée, à leur profit exclusif, pendant le Millénium.

Thomas Venner, un des membres les plus extrémistes de la secte, tonnelier de profession, propose d’ailleurs d’introduire une réforme agraire qui rendrait les métayers indépendants. Allant bien plus loin, il tentera de fomenter des soulèvements contre les riches en 1657 et en 1661.

Quant à la vie religieuse, les quinto-monarchistes l’imaginent réformée de fond en comble sous le règne du Christ. L’Église nationale disparaîtrait pour laisser place à une Église informelle, celle des Élus ; baptême, communion et ministère seraient abolis. Les Saints avaient du reste déjà abandonné les services traditionnels en faveur de la prédication et de la prière, et la matière de leurs sermons était tout aussi politique que spirituelle.

Venner et ses amis tiennent cependant à préciser que le Millénium ne constituera pas une longue période de douce insouciance. Bien au contraire, les fidèles se verraient étroitement surveillés et soumis à l’autorité d’un Sanhédrin.

Cromwell, qui partage leur attente du royaume de Dieu, déclare néanmoins à leur sujet que «though they had tongues of angels, they had cloven feet » (Capp 77). Il est lui-même de ceux qui, pendant la guerre civile, étaient convaincus de faire partie de l’armée de Dieu pour combattre l’Antéchrist et instaurer le Millénium.

Considéré par les quinto-monarchistes comme l’instrument du Seigneur après l’exécution de Charles I, et même regardé comme «le Moïse des derniers jours » , il bénéficia de leur soutien jusqu’au jour où leurs mouvements séditieux le décidèrent (le 12 décembre 1653) à dissoudre le «Parlement des Saints » mis en place le 4 juillet précédent.

Le changement de régime qui en découle – Cromwell ayant confié le pouvoir à l’armée, dont les officiers élaborèrent une nouvelle constitution – soude les Saints dans une opposition acharnée contre le Protecteur, désormais traité d’apostat.

L’effervescence qui gagne ensuite l’ensemble de la secte se manifeste par des sermons virulents contre lui, des pamphlets contre son gouvernement et enfin, à l’instigation de Venner, des tentatives d’insurrection.

L’échec de celles-ci et la mort de Cromwell en septembre 1658 marquent un tournant dans l’histoire du mouvement. La période de désenchantement qui s’ensuit culmine avec l’entrée à Londres, en mai 1660, de Charles II, dont la Restauration constitue un véritable choc pour les quinto-monarchistes.

La secte, qui allait survivre pendant un quart de siècle encore avant de s’éteindre avec la rébellion de Monmouth (1685), prend alors diverses directions. La majorité de ses membres évolue vers le quiétisme et produit toute une série de prophètes de village ou de prétendus messies. Le petit groupe qui cherche à instaurer par la force le royaume de Dieu en suscitant des troubles à Londres, en 1661, est décimé par l’armée.

Les formes revêtues par l’activité du Mouvement traduisent ainsi, en même temps que la violence caractéristique de cette période de l’histoire anglaise, l’adhésion au concept de Peuple élu et l’influence des croyances millénaristes.

Mais surtout, la Bible, à travers les livres de Daniel et de l’Apocalypse, présente une vaste gamme de possibilités quant à l’interprétation du Millénium, de sorte que les Saints issus des couches populaires de la nation choisissent les enseignements les plus conformes à leurs propres aspirations, ceux qui annoncent l’avènement d’un royaume terrestre où ils exerceraient leur domination. Pour toutes ces raisons, les quinto-monarchistes étaient condamnés à rester minoritaires et voués à l’échec.

En effet, après le retour de Charles II, certains furent exécutés comme régicides ou conspirateurs, d’autres jetés en prison, d’autres encore préférèrent émigrer et adoptèrent alors souvent les rites judaïques, en attendant la construction du troisième Temple.

Notons, en guise de conclusion, que lorsque Menasseh ben Israël, le rabbin d’Amsterdam, se rendit à Londres en 1655, sur invitation du Protecteur, pour plaider en faveur de la réadmission des Juifs en Angleterre, il avait auparavant publié Piedra Gloriosa, opuscule enrichi de quatre gravures de Rembrandt, ami de l’auteur, et traduit en anglais sous le titre de The Precious Stone, or the Statue of Nebuchadnezzar, or the Fifth Monarchy.

Cette pierre est, bien entendu, celle qui a brisé la statue monumentale vue en rêve par le roi de Babylone et qui met ainsi un terme à la tyrannie de quatre Empires puissants, pour que se dresse enfin une monarchie unique et éternelle, celle du Peuple saint, selon l’interprétation qu’en donne Daniel.

L’exégèse à laquelle se livre le rabbin sur les perspectives universalistes qu’ouvre l’attente messianique lui permet de s’inscrire dans les préoccupations eschatologiques des millénaristes et les associer à l’espérance d’Israël.

N’avait-il pas déjà dédié en 1650 son ouvrage majeur, The Hope of Israel, au Parlement et au Conseil d’État de Grande-Bretagne ? OEuvre théologique, The Precious Stone rappelle aux puritains le rôle essentiel dévolu aux Juifs dans l’instauration du royaume de Dieu mais, en même temps, elle constitue un message politique à l’intention de Cromwell.

Contemporain et, selon toute probabilité maître de Spinoza, Menasseh ben Israël était bien représentatif de son époque.

Lionel IFRAH
Université de Versailles Saint -Quentin

Notes

1. Littéralement, un «temps» signifie une année.
2. Chaque semaine valant sept années selon les commentateurs rabbiniques, il s’agirait, en fait, de 490 ans.
3. Ouvrage publié à Londres en 1677 seulement, mais dont le manuscrit était cependant déjà connu, puisque Thomas Thorowgood y fait allusion dans Jews in America (1650).
4. Tendance encore plus perceptible dans les ouvrages d’apocalyptique juive et dans les Oracles Sibyllins.
5. John Foxe (1516-1587) défendit avec passion les réformés protestants dans son Acts and Monuments (1563), mieux connu comme The Book of Martyrs.
6. John Napier (1550-1617), mathématicien écossais, inventeur des logarithmes, publia, en 1593, A Plaine Discovery of the Whole Revelation of Saint John.
7. Thomas Brightman (1562-1607), exégète biblique, auteur de A Revelation of the Revelation, ouvrage original centré sur le Millénium.
8. Voir Ps. 2.
9. «A Declaration of the English Army now in Scotland, To the people of Scotland», 1650, 4 et 7.
10. Déterminés à instaurer le Royaume de Dieu par la force des armes, les anabaptistes s’emparèrent en 1534 de la ville de Münster, où le «prophète» Jean de Leyde fit régner une terreur implacable, décrétant la communauté des biens et la polygamie. L’expérience devait prendre fin en 1535 avec la prise de la ville, dont les habitants et les maîtres furent massacrés par les troupes de l’évêque du diocèse.

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