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Un livre du Rav Eliezer Berkovits

La Torah n’est pas au ciel

C’est la première traduction française d’un livre du Rav Eliezer Berkovits, élève du Rav Yaakov Yehiel Weinberg (le Sridé Ech) au séminaire rabbinique orthodoxe de Berlin dans les années 1930, et figure importante de l’orthodoxie moderne américaine.

Il est parfois de bon ton, pour qui s’intéresse aux études juives, et en particulier à l’histoire de la halakha et de ses évolutions, de déplorer l’absence de traductions en français d’ouvrages passionnants écrits en anglais ou en hébreu.

Bien entendu, il faut rendre hommage au travail remarquable accompli par des maisons d’édition comme les éditions Allia (qui viennent de publier une traduction française de Mystiques messianiques, un livre de l’Israélien Moshe Idel, ancien étudiant de Gershom Scholem, qui a considérablement renouvelé l’étude de la cabale à la fois dans le prolongement de et contre son maître), les éditions de l’Eclat (qui ont par exemple publié plusieurs traductions de livres de David Biale, historien du judaïsme, universitaire américain de premier plan), les éditions du Cerf (qui ont notamment fait traduire de l’anglais et publié, au cours des dernières années, Pourquoi les femmes juives ne sont-elles pas circoncises ?, de Shaye J. D. Cohen, ou Une patrie portative. Le Talmud de Babylone comme diaspora, de Daniel Boyarin), ou encore Albin Michel (qui a publié en mars dernier Dieu n’a jamais voulu ça, le dernier livre du Rabbin Jonathan Sacks, ancien Grand-Rabbin du Royaume-Uni, dans une traduction française de Julien Darmon).

Néanmoins, en dépit de ces efforts de traduction qui visent à faire entendre, en français, d’autres voix juives, il faut bien reconnaître que, pour qui s’intéresse à des questions comme celles de l’évolution de la halakha, de la philosophie de la halakha, ou encore à l’histoire des différents courants du judaïsme religieux, la maîtrise de l’anglais et/ou de l’hébreu moderne est indispensable.

Aussi ne devons-nous pas bouder notre plaisir à l’occasion de la publication d’une traduction française du livre classique du Rav Eliezer Berkovits, Not in Heaven, sous le titre : La Torah n’est pas au ciel (Editions de la revue Conférence, Collection Teamim, novembre 2018, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup).

Le R. Eliezer Berkovits, né en Roumanie en 1908, a étudié au sein de la yechiva de Pressburg (Bratislava, en Slovaquie actuelle) avant de rejoindre le Hildesheimer Seminar de Berlin (séminaire rabbinique orthodoxe fondé en 1873 par R. Azriel Hildesheimer[1]), où il a étudié auprès du Sridé Ech, le R. Yaakov Yehiel Weinberg[2].

Avant la Seconde guerre mondiale, il est parvenu à fuir l’Allemagne pour l’Angleterre, où il a travaillé comme rabbin de 1940 à 1946, puis a vécu en Australie jusqu’en 1950, avant de rejoindre les Etats-Unis, où il a enseigné la philosophie juive dans différentes institutions universitaires.

Il a fait son alya en 1975, et il est décédé en Israël en 1992.

Le R. Eliezer Berkovits a écrit de nombreux livres, dont Not in Heaven, paru pour la 1ère fois en 1983 et enfin traduit et publié en français. Son titre, La Torah n’est pas au ciel en français, fait évidemment référence au verset du Deutéronome (30, 12) :

« Elle n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : « Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions ? » ».

Et, bien entendu, ce verset lui-même nous renvoie à l’épisode du four d’Akhnaï (TB Baba Metsia, 59 a et b). Comme on le sait, alors qu’une « bat kol », une voix venue du ciel, après une série d’autres miracles, vient appuyer les propos de R. Eliezer dans sa controverse avec d’autres Sages, R. Yehochoua déclare : « Elle n’est pas au ciel », indiquant par là que la Torah doit être mise en application sur terre, parmi les hommes, et, comme telle, doit être rendue applicable par les rabbins, non par une voix venue du ciel.

De manière significative, ce passage bien connu de Baba Metsia se situe au centre quasi exact, au point médian du livre, dont il constitue véritablement le soubassement.

Le propos du Rav Eliezer Berkovits est effectivement de rappeler que la Torah a été donnée au peuple d’Israël tout entier, à un peuple concret, hétérogène, afin d’être mise en pratique, et qu’à ce titre, elle doit être étudiée, enseignée, mais aussi interprétée en fonction de la situation matérielle, culturelle, politique, concrète, des membres du peuple juif :

« Comment une vérité et un commandement éternels peuvent-ils tenir compte des besoins sans cesse changeants d’une condition humaine fugitive et incertaine ? La révélation de Dieu n’était pas la parole absolue de Dieu – qu’aucun être humain ne saurait recevoir – mais la parole de Dieu adressée à l’homme […].

L’ »humanisation » de la parole de Dieu exige que, en appliquant la Torah à la condition humaine, on prenne en considération la nature humaine et ses besoins, le tempérament humain et ses problèmes. La condition humaine dans sa dimension sans cesse fluctuante, le Juif et le peuple juif dans ce que leur réalité historique a d’unique. » (pp. 121-122).

En se basant sur de nombreux exemples tirés du Talmud ou des grands codes, et en prenant acte de la « tension » qui existe entre « la loi écrite et la conscience vivante » (p. 64), le Rav Eliezer Berkovits montre qu’il est possible pour le décisionnaire, dans certaines circonstances, de trancher la halakha de manière à « conserver le sens du principe légal » tout en trouvant « des solutions aux problèmes quotidiens nés de la confrontation entre l’écrit et les exigences morales d’une situation concrète » (p. 65).

Pour citer Rimbaud (ce que ne fait pas le Rav Berkovits !), on pourrait dire que voici le décisionnaire « rendu au sol », avec « la réalité rugueuse à étreindre » (Arthur Rimbaud, « Adieu », Une Saison en enfer).

Après s’être interrogé, dans les trois premiers chapitres du livre, sur la nature de la loi juive (qu’il définit comme « sagesse du faisable ») et de l’autorité halakhique, en soulignant comment il était au pouvoir du décisionnaire d’adapter la halakha aux besoins de l’heure (en revenant à de nombreuses reprises sur les différentes interprétations du verset 126 du Psaume 119, que le Rabbinat traduit ainsi : « Le temps est venu d’agir pour l’Eternel : on a violé ta Loi »), le R. Berkovits consacre ses deux derniers chapitres à la situation contemporaine.

Le problème, explique-t-il, tient notamment à ce que le judaïsme, non pas religion, mais une « civilisation religieuse complète » (p. 139), qui devait être le « mode de vie total du peuple juif », englobant l’économie et la politique, la culture, toutes les facettes de la vie du peuple, a été vécu, depuis l’an 70 de l’ère commune, en exil.

Le champ d’application de la halakha s’est donc trouvé progressivement rétréci, jusqu’à l’époque moderne, dans le cadre de laquelle la halakha a été « reléguée au domaine privé de la famille, de la synagogue » (ce qu’on appelle parfois la « confessionnalisation » du judaïsme).

Or, « la halakhah exilique est essentiellement une halakhah protectrice, souvent sur la défensive […]. L’exil sape nécessairement l’originalité créatrice de la halakhah » (pp. 140-141).

La création de l’Etat d’Israël, restauration d’une souveraineté politique juive, devrait représenter l’opportunité de réaliser une « Torah de la terre d’Israël » (p. 147), qui ne soit plus réservée à la vie communautaire, rituelle, synagogale, mais prenne en compte la vie nationale juive tout entière, et les questions halakhiques qu’elle suscite.

Or, selon le R. Eliezer Berkovits, pour l’heure (le livre est publié pour la première fois en 1983), « la halakha est en exil dans la terre d’Israël comme elle l’était auparavant dans les terres de la dispersion juive » (p. 148).

Avec beaucoup de vigueur, et de manière très directe, il met en garde contre la tentation d’une nouvelle forme de karaïsme, « la tentation de devenir les Karaïtes de la Torah orale couchée par écrit » (p. 149).

Au travers des questions de l’année chabatique ou de la possibilité ou non, d’un point de vue halakhique, de réaliser des autopsies en Israël, il appelle à libérer la halakha « des entraves que lui a imposées l’exil » (p. 150).

Le R. Berkovits consacre les dernières pages de son livre à deux questions importantes.

D’une part, il repère les différents mécanismes halakhiques qui pourraient permettre de résoudre le problème des agunot, notamment en mettant en place un accord prénuptial (il a consacré un ouvrage de halakhah à ce sujet : Conditionality in marriage and divorce [en hébreu]).

D’autre part, il souligne que le judaïsme, en tant que « mode de vie d’un peuple » (p. 169), ne peut être « pleinement réalisé que par un peuple ».

Dans cette perspective, face à ce qu’il appelle « la fragmentation idéologique généralisée au sein du peuple juif », « la halakhah doit être étendue jusqu’à ses limites afin de renforcer l’unité juive et la compréhension mutuelle ».

Avec une audace certaine, au regard de sa position et de la situation intellectuelle et religieuse depuis laquelle il s’exprime, il affirme que nombre de rabbins non orthodoxes « ne travaillent pas moins à préserver, enrichir et servir le judaïsme et le peuple juif que les meilleurs de leurs collègues orthodoxes » (p. 170).

Il ajoute plus loin : « Si les différences idéologiques ne doivent pas être édulcorées, elles ne doivent pas non plus détruire le respect que nous nous devons les uns aux autres, ni éroder le sentiment de notre responsabilité d’oeuvrer pour l’unité d’Israël jusqu’à la limite ultime que permettent nos positions idéologiques » (p. 171).

Sur la question de la reconnaissance des conversions et des mariages, il ouvre ainsi des pistes de réflexion intéressantes, tout en appelant à un « dialogue responsable » entre les différents courants.

La parution en français de ce livre est une bonne nouvelle pour le monde juif francophone, trop souvent déconnecté de la richesse des publications américaines ou israéliennes dans le domaine des études juives et des réflexions sur la halakha et ses évolutions.

On peut espérer que chacun y trouvera de l’inspiration.

Le Rav Eliezer Berkovits ne propose pas de chemins tout tracés, mais ouvre avec beaucoup de courage des pistes de réflexion.

A cet égard, on peut regretter le peu d’échos que cette publication a suscités jusqu’à présent dans les différents médias juifs de langue française.

Il est même assez triste de remarquer que le seul journal qui en propose un compte-rendu sur internet soit La Croix.

Quoiqu’il en soit, encourageons les éditeurs à poursuivre dans cette voie : qui est prêt à faire traduire et publier les livres du Rabbin Nathan Lopes Cardozo, du Rabbin Donniel Hartmann, de Menahem Kellner, Tamar Ross, Avi Sagi, Marc B. Shapiro, Zvi Zohar ? L’appel est lancé !

Présentation de l’auteur : Elie David

Titulaire d’un master de philosophie consacré à Hermann Cohen et diplômé d’école de commerce, Elie David vit à Strasbourg. Il est président de l’Union Juive Libérale de Strasbourg (UJLS) et membre de la communauté juive de Liberec (République tchèque).

Notes:
  • [1] Cf. David Ellenson, Rabbi Esriel Hildesheimer and the Creation of a Modern Jewish Orthodoxy, University of Alabama Press, 1990. A traduire également !
  • [2] Cf. Marc B. Shapiro, Between the yeshiva world and modern orthodoxy. The life and works of Rabbi Jehiel Jacob Weinberg (1884-1966), The Littman Library of Jewish Civilization, 1999

http://www.modernorthodox.fr

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