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L’exacerbation de la crise économique, sociale et culturelle de la fin des années 1930 a aggravé l’antisémitisme européen, en particulier en Europe centrale et orientale où plusieurs États promulguent une législation antisémite.

C’est le cas de la Roumanie en décembre 1937-janvier 1938, de la Hongrie entre mars et mai 1938, de la Pologne entre mars et octobre 1938, puis de la Slovaquie à la fin de l’année 1938 également.

Est-ce forcément le cas aussi de l’Italie en 1938? Le débat entre historiens est loin d’être clos.

L’exemple de l’Italie

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L’historien italien Michele Sarfatti souligne ici que les études comparatives demeurent rares dans l’historiographie de la Shoah. Or, c’est seulement en relation avec le cas particulier de l’Allemagne nazie d’une part, avec le contexte européen des années 1930 d’autre part que l’on peut comprendre la spécificité des lois antijuives adoptées par l’Italie fasciste.

Comment interpréter le tournant antisémite de Mussolini?

L’explication qui invoque le rapprochement de l’État fasciste avec son allié allemand est aujourd’hui encore mise en avant par quelques historiens, de plus en plus minoritaires.

Dans un pays à la tradition catholique aussi prégnante, il importe de savoir comment l’Église a réagi vis-à-vis de ce que l’on nommait jadis la « question juive ».

En mars 1928, rapporte Daniel Menozzi, le Vatican avait ordonné la dissolution de la Société des amis d’Israël fondée à Rome deux ans plus tôt.

Toutefois, dans le texte du décret, le pape Pie XI condamnait explicitement l’antisémitisme : « La haine contre un peuple déjà élu par Dieu, une haine vulgairement désignée aujourd’hui sous le nom d’antisémitisme. »

En 1938, pourtant, l’Église catholique réagit mollement à l’antisémitisme de l’État fasciste (à l’exception notable du cardinal Schuster de Milan, ainsi que le souligne Fanny Levin). Même si l’adoption du principe racial (biologique) allait entraîner de violentes tensions. Le Vatican se préoccupera en priorité de protéger les Juifs baptisés et les mariages mixtes, c’est-à-dire de sauver des chrétiens et non de protéger les Juifs en tant que tels.

Au début des années 1930, la judaïcité d’Italie est de dimension modeste.

Il s’agit de petites communautés dispersées sur le territoire, généralement très anciennes et émancipées avec le Risorgimento.

Cette judaïcité est l’une des plus vieilles d’Europe. C’est aussi l’une des mieux intégrées à la culture nationale, comme en témoigne le pourcentage élevé de mariages « mixtes » (30 %, le taux le plus élevé d’Europe [1] 11 % en Allemagne en 1934, 14 % en Hongrie en 1932..

Le processus d’assimilation coexiste avec un mouvement sioniste au sein de ces micros sociétés juives.

Bien que minoritaire, ce mouvement n’eut jamais, à la différence des pays de l’Europe orientale, un caractère anti-traditionaliste pour la simple raison que dans la Péninsule, la tradition organisée n’existait pas. Mais ici encore, le clivage véritable est celui qui sépare le Nord du Midi : les communautés juives du Nord sont plus riches et occidentalisées que celles du reste du pays.

Selon le recensement des Juifs vivant en Italie (ordonné par le régime le 22 août 1938), cinquante-huit mille quatre cent douze personnes étaient incluses dans cette catégorie car ayant au moins un ascendant juif.

Parmi elles, quarante-six mille six cent cinquante-six déclaraient se considérer comme juives (dont 80 % de sujets italiens), soit un millième de la population, concentrés dans quelques villes comme Rome, Trieste, Livourne, Milan, Venise, Turin, Florence, Gêne et Ferrare.

En réalité, les données fluctuaient en fonction de plusieurs variantes ; par exemple, le bilan changeait si les personnes se déclaraient juives par naissance ou à la date du recensement ; ou bien si les personnes ne se déclaraient pas juives et que le régime les incluait malgré tout dans le bilan final en fonction de leur nom de famille ou de leurs fréquentations communautaires.

De surcroît, le régime écartait de la liste ceux qui étaient nés de parents « aryens » mais qui pratiquaient le judaïsme, comme il excluait les enfants nés de « mariages mixtes ».

Bref, le recensement fut un échec qui mit en lumière l’incapacité du régime à définir qui était juif sur une base « scientifique ». C’est pourquoi les résultats ne furent jamais publiés in extenso.

Néanmoins, ce fichier prépara la mise au point de la persécution légale, la restriction des droits : cinquante et un mille personnes environ furent frappées par ces mesures discriminatoires promulguées en 1938 [2]

Dès le début des années 1920, une partie conséquente de la communauté juive italienne est engagée dans les rangs du fascisme.

Michele Sarfatti, l’un des meilleurs connaisseurs du sujet, rappelle que de nombreux Juifs étaient inscrits au Parti national fasciste dès les premiers temps, une réalité parfois masquée par la persécution initiée en 1938 [3]

À partir du 19 novembre 1938, les Juifs ne peuvent plus adhérer…

En août 1938, six mille neuf cents Juifs étaient inscrits au Parti (2,6 % des membres de l’organisation [4] Soit 27 % des Juifs italiens âgés de plus de 21 ans.).

L’explication qui fait toujours débat met en avant, comme le rappelle ici Michele Sarfatti, le degré élevé de politisation des Juifs italiens, et, partant, leur forte participation à la vie politique. C’est aussi pourquoi le pourcentage de Juifs dans le camp antifasciste est également élevé. À l’explication de Sarfatti, peut-être faut-il ajouter un réflexe légitimiste particulièrement puissant dans une communauté attachée à l’intégration et attirée par l’adhésion à un modèle identitaire national-patriotique.

L’historienne Ilaria Pavan fait remarquer ici que, même en juin 1940, dix-neuf mois après les lois raciales de 1938, les dirigeants des communautés juives continuaient de soutenir un gouvernement qui les persécutait [5]

Elle évoque le témoignage de l’écrivain Giorgio Bassani (l’auteur du Jardin des Finzi Contini). C’est en reconstruisant le contexte du conformisme banal et petit-bourgeois de la société italienne pendant le régime qu’on peut aussi comprendre les réactions de nombreux Juifs face au fascisme.

En 1919, cinq Juifs comptaient parmi les fondateurs du Mouvement [6] Dont Cesare Goldman, qui avait cédé la salle du congrès…. Trois d’entre eux, qui figurent dans le « martyrologe » officiel du fascisme, avaient été tués lors d’affrontements de rue entre 1919 et 1921. Le 28 octobre 1922, lors de la « Marche sur Rome », deux cent vingt-huit Juifs étaient présents. Au total, selon Ilaria Pavan, entre 1922 et 1938, neuf mille trois cents Juifs se seraient inscrits au Parti [7]

Enfin, à tous ces facteurs d’explication, il faut ajouter qu’à partir de 1932, il était obligatoire de posséder la carte du Parti pour accéder aux emplois publics.

Comment entendre le tournant de 1938 en matière d’antisémitisme?

Il n’y a pas de réponse univoque. Le fascisme, explique Ilaria Pavan, ne s’en est jamais pris aux Juifs en tant que sujets religieux. Il a tenté de contrer la religion en général (tout en établissant un lien explicite entre l’« italianité » et le catholicisme, défini dès 1929 comme seule religion de l’État italien) et surtout de limiter progressivement les libertés de culte de toutes les minorités. Mais on ne peut réduire la persécution antijuive au combat séculier du Duce.

L’Italie fasciste fut en effet le seul pays européen, avec l’Allemagne nazie, à adopter une politique antisémite basée sur le principe du sang, non sans multiplier à cet égard contradictions et hésitations dès qu’il s’agit d’appliquer concrètement ces lois.

On sait aujourd’hui que tout au long de la période qui précéda la promulgation des lois raciales, les stratégies ambivalentes de Mussolini coexistaient avec sa pensée et sa politique antijuive.

Par ailleurs, et en dépit des sympathies idéologiques vis-à-vis du sionisme en tant que mouvement national (Zeev Jabotinsky, le père du « sionisme révisionniste », admirait l’Italie où il avait fait une partie de ses études), le fascisme se montrait critique sur la question de la fidélité des Juifs italiens.

Italiens d’abord ou de « nationalité juive »? Sionistes ou Italiens?

Les lois antisémites de l’automne 1938 activent-elles un mythe mobilisateur au bénéfice d’un régime qui s’essouffle?

Cherchent-elles à créer cet ennemi imaginaire autour duquel se construira la nation?

Cette thèse, classique, est désormais bien connue. Encore s’agit-il de ne pas la reproduire mécaniquement d’un pays à l’autre.

Qu’en était-il de l’antisémitisme de Mussolini lui-même?

En contemporain accompli, le Duce croit depuis longtemps à l’existence d’une « question juive » (comme question raciale et non question religieuse) et d’une « internationale juive ». Mais Mussolini n’a, semble-t-il, prononcé qu’un seul discours sur le sujet, le 18 septembre 1938, à Trieste. En d’autres termes, la question ne l’obsède pas. Rien à voir donc avec la rhétorique nazie dont l’antisémitisme constitue la colonne vertébrale. Le thème antijuif est absent de la propagande fasciste des années 1920 et d’une partie des années 1930 [9]

En ce temps-là, les préjugés antisémites sont surtout alimentés par une bonne partie de la presse catholique.

C’est essentiellement à partir de 1937, après la publication de Gli ebrei in Italia de Paolo Orano, que les pamphlets antisémites se multiplient jusqu’à la mobilisation générale du pouvoir en 1938.

La campagne antijuive est montée de toutes pièces, elle consiste à créer un « ennemi intérieur » capable de mobiliser la nation.

Le terrain semble pourtant peu fertile dans l’Italie de 1938. Si le pays compte aussi ses racistes et ses antisémites, il fait plutôt pâle figure en comparaison du terreau français par exemple.

Rien dans leur formation professionnelle n’avait ainsi préparé la majorité des journalistes dévoués au régime à présenter les Juifs italiens comme les « nouveaux ennemis » de la nation. Le régime dut donc les transformer en peu de temps en agents de diffusion de la haine, en leur apprenant un vocabulaire raciste, violent et caricatural.

L’antisémitisme d’État aurait-il été, plus tard encore, en 1941, un facteur de remobilisation au moment des défaites italiennes?

Le régime aurait-il cherché à détourner l’énergie (et la colère) populaires vers « le Juif »? Stigmatisé comme « fauteur de guerre » et ennemi intérieur?

Au-delà de ces questions, il demeure que l’un des vecteurs les plus classiques de l’antisémitisme, ici comme ailleurs, fut la « concurrence pour les places ».

La propagande comme la délation, spontanée ou encouragée par le régime par le biais de récompenses importantes, rencontre un certain succès dans l’administration.

L’éviction des Juifs libère de nombreuses places. Il en ira de même dans les milieux universitaires et les écoles, où le départ des Juifs accélérera des promotions au bénéfice de la classe moyenne, un facteur, capital qui se retrouve dans toutes les grandes crises antisémites, en Italie et ailleurs.

La majorité des historiens italiens considère aujourd’hui qu’il y a continuité entre l’antisémitisme de 1938 et celui de la période antérieure.

Comme ils estiment aussi qu’on ne doit pas dissocier les deux phases de la persécution (1938-1943 et 1943-1945). Parce que, même s’il est banal de le rappeler, la seconde n’aurait pu être mise en place avec une telle rapidité par l’occupant allemand si le terrain de la discrimination n’avait été préparé par les autorités italiennes. C’est pourquoi, cliver radicalement ces deux étapes induit en erreur et conduit à occulter les responsabilités de l’Italie dans la déportation de ses citoyens juifs.

Nombre d’historiens récusent la thèse selon laquelle l’antisémitisme de 1938 participerait de la volonté de créer un « homme nouveau ».

Ou de relancer le régime après la conquête de l’Éthiopie (1935). Cela reviendrait selon eux à plaquer artificiellement un schéma connu sur une situation spécifique, même s’il est vrai que l’antisémitisme du parti national fasciste est peut-être lié au soutien affiché par Berlin à Rome lors de la conquête de l’Éthiopie. Antisémitisme endogène ou transfert culturel de l’Allemagne nazie (admirée et détestée à la fois) vers l’Italie fasciste?

En 1940, près de six mille Juifs étrangers apatrides sont internés par le régime auxquels s’ajoutent environ quatre cents Juifs italiens.

Carlo Spartaco Capogreco a contribué à reconstruire la géographie des camps du Duce. La privation des droits et l’emprisonnement des Juifs expliquent que la Shoah en Italie n’ait pas commencé avec les rafles de l’automne 1943.

Les liens entre les organes de répression du fascisme et ceux du régime nazi étaient anciens. Des dirigeants de la police italienne avaient visité le camp de Dachau en avril 1936, puis en décembre 1938 celui de Sachsenhausen. Reste que l’internement des Juifs en Italie ne s’est pas accompagné de violences physiques et encore moins d’extermination. C’est pourquoi le parallèle s’arrête ici.

Toute assimilation de cet antisémitisme à celui du nazisme est une vue superficielle. De même qu’il est artificiel de déconnecter la politique antisémite de la politique répressive et préventive générale du régime.

Les autorités officielles connaissaient-elles le sort réservé par l’Allemagne aux Juifs déportés?

En mars 1943, des diplomates italiens avaient informé Mussolini de l’existence des chambres à gaz et des autres horreurs commises par l’Allemagne nazie.

Certains sont même allés jusqu’à lui demander de ne pas associer l’Italie à ces crimes.

Dès 1941, la presse italienne avait laissé filtrer de nombreuses informations sur le sort des Juifs dans les ghettos polonais, en Union soviétique envahie, en Croatie, en Lituanie et en Roumanie.

Pour légitimer sa politique antisémite, Berlin organisait en effet des visites sur le front oriental, auxquelles étaient conviés de nombreux journalistes italiens…

L’écrivain Curzio Malaparte, membre du parti fasciste dès 1920, fut l’un des plus célèbres correspondants de guerre italiens et il s’inspira de son expérience pour rédiger son roman Kaputt (1943).

L’extermination des Juifs en Italie est directement liée à l’occupation allemande. Les rafles, les premières tueries de masse et les déportations ne commencent qu’en septembre 1943 [10]

Néanmoins, la mise en place de la « Solution finale » ne peut s’effectuer qu’en coordination avec les autorités fascistes qui connaissent le territoire national mieux que l’occupant et qui possèdent les fichiers des Juifs.

Le ratissage de la population juive s’effectue depuis Rome en remontant vers le nord. Les captifs sont rassemblés dans des lieux clés comme le camp de Fossoli, situé à une vingtaine de kilomètres au nord de Modène, dernière étape pour près d’un tiers des victimes (parmi lesquelles Primo Levi) avant leur déportation à Auschwitz. Fossoli est fermé le 1er août 1944, à l’arrivée des Alliés.

Un nouveau camp est ouvert plus au nord, à Bolzano-Gries. Theodor Dannecker, qui avait déjà supervisé avec les Français la rafle du Vél’ d’Hiv (16 et 17 juillet 1942), organise la grande rafle de Rome le 16 octobre 1943. Une rafle qui, rappelle ici Liliana Picciotto, vit l’arrestation par surprise – et pratiquement sous les yeux du Vatican – de plus de mille victimes en à peine une demi-journée. Le 24 octobre 1944, un dernier convoi quitte Bolzano-Gries pour Auschwitz. En février 1945, l’ultime convoi parti d’Italie quitte Griès pour Mauthausen.

Le bilan de la Shoah dans la Péninsule fait état de huit mille neuf cent quarante-huit victimes identifiées, auxquelles s’ajoutent plus d’une centaine de personnes non identifiées [11]

Sur ce chiffre, huit mille six cent vingt-six ont été déportées et trois cent vingt-deux sont mortes en Italie même.

La collaboration des autorités italiennes dans la déportation des Juifs est avérée, comme l’explique ici Liliana Picciotto, qui récuse elle aussi, comme nombre d’historiens qui ont contribué à ce numéro, le mythe d’une population de brava gente.

Pour autant, nombre d’Italiens ont sauvé des réfugiés juifs (la majeure partie de la communauté fut sauvée par la population locale) [12] même s’il est vrai qu’en France, comme en Grèce, la protection des Juifs vivant dans les territoires militairement occupés par les Italiens qui refusèrent de les livrer aux autorités nazies fut souvent motivée par la volonté du régime de Mussolini d’affirmer leur souveraineté vis-à-vis de son allié allemand.

En outre, comme le souligne l’historien Davide Rodogno qui s’est penché sur la politique d’occupation italienne en France métropolitaine et dans les Balkans, bien qu’il ne faille pas minimiser les actes de sauvetage individuels des soldats italiens, il faut les replacer dans le contexte militaire de l’automne 1943, au moment de la désintégration du régime de Mussolini.

Á ce moment-là, lorsqu’on pressent un bouleversement militaire de la situation, aider les persécutés ne répond alors plus seulement à un sursaut moral, mais aussi à une logique opportuniste.

Dans la Péninsule, la pire violence antijuive demeure allemande.

À la fin de l’Aktion Reinhard, le 23 septembre 1943, le général SS Odilo Globocnik (natif de Trieste) est envoyé avec quatre cent trente de ses hommes dans sa région natale.

Berlin veut envoyer un homme violent, et en ce domaine, Globocnik (comme son adjoint Christian Wirth qui l’accompagne et sera tué au combat le 26 mai 1944) a fait ses preuves. Les objectifs et les méthodes du personnel de l’OZAK (acronyme de ce bataillon d’Adriatique) sont semblables à ceux de l’Aktion Reinhard.

Comment expliquer un tel déchaînement de violence dans cette région d’Europe occidentale?

La réponse tient en priorité au souci austro-allemand de germaniser des terres riches et qui donnent accès à la Méditerranée.

La Risiera de San Sabba est à l’épicentre de cette violence. Cette ancienne usine de décorticage du riz (désaffectée depuis 1929, voir la contribution de Carlo Spartaco Capogreco) va devenir le quartier général de l’OZAK, dirigée à la fin par Josef Oberhauser.

Comme Fossoli puis Bolzano-Gries, la Risiera est un camp de transit pour les Juifs raflés dans les provinces de Fiume et Trieste et destinés à être déportés à Auschwitz. Mais à la différence des autres camps créés en Italie pendant la guerre, la Risiera fonctionne à la fois comme un lieu de répression locale et partiellement d’extermination des « éléments indésirables » (les partisans slovènes et les opposants politiques), et comme un centre pour la planification d’actions militaires et de terreur sur la population civile (voir la contribution de Tristano Matta).

Plusieurs aspects de cette histoire restent à analyser. Qui furent les bourreaux italiens (fascistes ou non) qui participèrent à la chasse aux Juifs?

L’étude des différentes catégories sociales impliquées dans la persécution (police italienne, administration publique, entreprises et milieux culturels) reste encore un chantier de recherche.

Si l’Italie a fait un travail remarquable pour redonner un nom aux victimes de la Shoah, comme pour retrouver les Justes qui sauvèrent des persécutés, un travail sur les persécuteurs reste encore en grande partie à accomplir. Le livre récemment publié par l’historien Simon Levis Sullam, I carnefici italiani. Scene dal genocidio degli ebrei. 1943-1945 [13], semble ouvrir la voie à ces études qui permettraient d’approfondir la connaissance du monde des « perpétrateurs ».

Quel fut l’impact des lois raciales et de la politique de persécution des Juifs sur la population italienne?

La délation ne fut-elle le fait que d’une minorité ? Quelle fut l’importance des actions de sauvetage ? Peut-on parler d’une « indifférence » de la majorité ? Là où l’assimilation était la plus accomplie, comment se déroula l’expulsion de familles intégrées et connues de tous ? Fabio Levi brosse ici un tableau complexe et nuancé de la société italienne face à la montée de l’antisémitisme.

Quant au rôle effectivement joué par les autorités occupantes italiennes pour protéger « leurs » Juifs, quel fut-il – action humanitaire ou stratégie d’affirmation de pouvoir face à l’allié allemand qui, à partir de 1942-1943, exigeait la déportation immédiate de tous les Juifs européens?

Carlo Spartaco Capogreco, par le biais de ses recherches pionnières sur les Juifs d’Albanie, souligne qu’il s’agit d’un chapitre de la Shoah encore largement inexploré [14]

En Italie, comme ailleurs, la Shoah a laissé une même désolation psychique pour les Juifs comme pour ceux des contemporains qui acceptaient de voir.

C’est autour de l’enfance que cette désolation s’est manifestée avec le plus de violence.

  • Comment les enfants ont-ils vécu l’exclusion?
  • Puis remodelé leurs souvenirs?
  • Comment durent-ils abandonner leurs objets les plus chers quand les adultes, eux, disposèrent malgré tout d’une (très) maigre liberté de choix?
  • Comment durent-ils apprendre la méfiance?
  • S’accoutumer à diviser le monde entre amis et ennemis et faire très tôt l’expérience de la méchanceté absolue et de la peur, comme celle qui conduisit des religieuses à livrer des captifs aux Allemands?

Une mince partie des enfants rescapés fréquentera encore les écoles juives après 1945 et participera à la vie religieuse de la communauté.

Mais en Italie, comme partout ailleurs en Europe, l’immédiat après-guerre est marqué par une baisse radicale de la pratique religieuse et de la vie juive en général.

Et la mémoire que l’on célèbre aujourd’hui sur tous les tons fut aussi ce qui brisa parfois la survie des rescapés, empoisonnant le présent d’un grand nombre et donnant toute sa force au mot d’Aharon Appelfeld : « Ceux qui étaient doués d’une grande mémoire moururent tous. »

Georges Bensoussan et Laura Fontana
Dans Revue d’Histoire de la Shoah 2016/1 (N° 204), pages 7 à 17

Notes
  • [1]
    11 % en Allemagne en 1934, 14 % en Hongrie en 1932. Voir Renzo De Felice, Storia degli ebrei sotto il fascismo (Histoire des Juifs sous le fascisme), Turin, Einaudi, 1961.
    [2]
    Nous renvoyons ici à l’étude d’Eugenio Sonnino, « La conta degli ebrei, dalle anagrafi comunitarie al problematico censimento del 1938 » (La comptine des Juifs, de l’état-civil communautaire à la problématique du recensement de 1938), Università La Sapienza de Rome, accessible en ligne à l’adresse suivante : http://www.demographics.it/public/file_23_1_2011.pdf, et à Michele Sarfatti, Mussolini contro gli ebrei. Cronaca dell’elaborazione delle leggi del 1938 (Mussolini contre les Juifs. Cronique de l’élaboration des lois de 1938), Milan, Zamorani, 1994.
    [3]
    À partir du 19 novembre 1938, les Juifs ne peuvent plus adhérer au PNF et toutes les inscriptions sont révoquées sans exception.
    [4]
    Soit 27 % des Juifs italiens âgés de plus de 21 ans.
    [5]
    Ce soutien faiblit et n’existe plus après 1940-1941 lorsque les premiers Juifs étrangers sont internés et déclarés ennemis de l’État italien.
    [6]
    Dont Cesare Goldman, qui avait cédé la salle du congrès fondateur à Mussolini le 23 mars 1919.
    [7]
    Une autre source indique qu’à l’été 1938, dix mille trois cent soixante-dix Juifs avaient leur carte du Parti national fasciste, soit un Juif adulte sur trois.
    [8]
    Bien que les lois antijuives fussent appliquées dans l’ensemble avec une grande sévérité – et dans certains secteurs comme l’école de façon encore plus radicale qu’en Allemagne –, il faut rappeler que le régime fasciste élabora deux catégories de Juifs « privilégiés » qui, pendant une courte période, furent partiellement dispensés des mesures discriminatoires : ceux qui étaient nés de parents de « race mixte » et les Juifs décorés pendant la Grande Guerre ou qui s’étaient distingués dans de hautes fonctions politiques.
    [9]
    Pourtant, d’autres spécialistes, à l’instar de Giorgio Fabre et d’Annalisa Capristo, ont démontré que le Duce se lança dans une politique d’éloignement progressif des Juifs des hautes fonctions de l’État à partir de la fin des années 1920 (Sarfatti).
    La thèse d’une supposée continuité entre la vision politique de Mussolini envers les Juifs des années 1920 et sa décision de mettre en place en 1937-1938 un antisémitisme d’État et un système juridique de persécution, et aussi entre le racisme colonial et l’antisémitisme, continue à faire débat ainsi que les questions liées aux motivations et à la chronologie de la décision de persécuter les Juifs italiens. Finalement, que Mussolini ait agi, au « tournant » des lois raciales, en tant qu’antisémite convaincu qui avait attendu et préparé le moment propice pour prendre cette décision ou en tant qu’opportuniste capable de jouer la carte de l’antisémitisme de manière instrumentale à un moment où le régime voyait le consentement de la population s’affaiblir, ne semble pas contredire le fait que pendant plus de la moitié de la vie du régime il n’y eut aucune politique de persécution contre les citoyens italiens d’origine juive.
    [10]
    La première rafle fut organisée à Merano le 12 septembre. Trente-cinq Juifs furent arrêtés et déportés le 16 septembre pour Auschwitz.
    [11]
    C’est surtout grâce aux recherches sans cesse mises à jour par le CDEC (Centre de documentation juive contemporaine de Milan) et en particulier de Liliana Picciotto, auteur, entre autres, de Il libro della Memoria : gli ebrei deportati dall’Italia (1943-1945) (Le livre de la mémoire : les Juifs déportés d’Italie, 1943-1945 – Milan, Mursia, 1991 et 2002) que l’historiographie italienne est parvenue à constituer la liste de la plupart des victimes de la Shoah.
    [12]
    Ce sujet reste un tabou en Italie, mais nous savons que la plupart sauvèrent les Juifs en demandant de l’argent ou le transfert de leurs propriétés et de leurs biens.
    [13]
    Les bourreaux italiens. Scènes du génocide des Juifs, 1943-1945, Milan, Feltrinelli, 2014.
    [14]
    Nous renvoyons aussi à Michele Sarfatti, « La condizione degli ebrei in Albania fra il 1938 e il 1943. Un quadro generale », in Laura Brazzo et Michele Sarfatti (dir.), Gli ebrei in Albania sotto il fascismo. Una storia da ricostruire (Les Juifs en Albanie sous le fascisme. Une histoire à reconstruire), Florence, Giuntina, 2010.

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