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La péninsule Ibérique fut, pendant quinze siècles, la seconde terre des juifs. De Tolède, la Jérusalem séfarade, à Grenade, ils ont vécu ballottés entre chrétiens et musulmans, jusqu’à leur expulsion en 1492.

Au Moyen Age où Tolède compta jusqu’à dix synagogues et sept yeshivas (centres d’études bibliques), une époque où la ville avait gagné la réputation de «Jérusalem des juifs d’Espagne».

Conquise par les Arabes en 711, la péninsule Ibérique n’est regagnée que peu à peu par les chrétiens, dans une suite confuse de guerres et de coexistence armée qui dure plusieurs siècles.

Les juifs vivent des deux côtés de cette frontière mouvante entre christianisme et islam. Ils sont tour à tour, et au gré des humeurs des «maîtres», persécutés ou tolérés.

« L’époque musulmane du Xe au XIIe siècle est celle de l’âge d’or », affirme Anna Maria Lopez Alvarez, conservatrice du Musée séfarade à Tolède.

« Dans Al-Andalus (nom arabe de l’Espagne), les juifs entretiennent une relation avec le pouvoir plus facile qu’en terre chrétienne. Ils paient un impôt, mais exercent librement leur culte et vaquent à leurs occupations. »

Leur influence s’étend de l’économie à la culture, via le commerce et la poésie où une petite musique judéo-espagnole se laisse entendre dans les vers arabes.

Furie de massacres et de conversions forcées La ville de Tulaytula est reprise par l’armée chrétienne du roi Alphonse VI en 1085. Elle redevient Tolède. La majorité des juifs qui résident dans le quartier nommé la «médina al-Yahud» décident d’accepter la domination catholique. Partir?

La plupart d’entre eux n’y songent pas, parce que Tolède est leur ville, l’Espagne leur pays, et depuis longtemps, au moins depuis le début de l’ère chrétienne. Pour répondre aux accusations de «déicides», ils argueront d’ailleurs de leur ancienneté sur cette terre.

Une justification légendaire traversera les âges, puisque Théophile Gautier s’en fait l’écho en plein XIXe siècle dans son Voyage en Espagne. L’écrivain français y raconte que les juifs tolédans assuraient n’être pour rien dans la mort du Christ. Lorsqu’ils avaient été consultés par le conseil des prêtres sur le sort du fils de Dieu, ils s’étaient prononcés pour l’acquittement.

Sous le règne d’Alphonse VI et sous ses successeurs, les juifs de Tolède parviennent à faire vivre leur société au milieu de poussées de fièvre parfois hostiles.

En 1108, la ville connaît sa première émeute antijuive.

«Ils sont néanmoins tolérés parce qu’ils appartiennent aux religions du Livre », explique Adeline Rucquoi, historienne au CNRS. « Même si subsiste l’idée qu’il faudra les convertir à la fin. »

Commerçants, artisans, prêteurs, ils participent à la vie locale, et leur quartier n’est pas coupé du reste de la cité. Certains occupent des fonctions en vue à la cour: ils sont financiers ou diplomates, voire conseillers du roi, sous le nom d’almojarifes.

En 1212, après la victoire déterminante des chrétiens à Las Navas de Tolosa, les juifs se mêlent aux autres Tolédans pour acclamer Alphonse VIII.

Au XIIe siècle, sous l’impulsion de l’archevêque don Raimundo, Tolède devient un rendez-vous de l’Europe savante, un centre d’études des textes profanes ou sacrés sans égal, le lieu où, pour la première fois, entre 1126 et 1151, le Coran est traduit en latin.

Bons connaisseurs de l’arabe et parfois du grec, en plus de l’hébreu, les savants séfarades sont mis à contribution. Religion, philosophie, sciences, les matières les plus variées sont à leur programme.

L’astronome Isaac ben Sid traduit ainsi, au XIIIe siècle, des ouvrages de sa spécialité pour le roi Alphonse X le Sage. Ces hommes de sciences reçoivent l’appui de coreligionnaires venus d’Al-Andalus. Car, depuis 1147, un vent de peur souffle dans le sud de la Péninsule.

A la tolérance de la dynastie des Almoravides a succédé le radicalisme des Almohades, nouveaux maîtres de l’Espagne musulmane.

Confrontés au choix de la conversion ou de la mort, de nombreux juifs trouvent refuge dans les royaumes chrétiens.

A la fin du XIVe siècle, nouveau tournant et nouveaux tourments dans cette Espagne que la Reconquista en marche rend de plus en plus catholique: c’en est fini de l’ère du sol y sombra (soleil et ombre), mélange de tolérance et de conflits. Des moines dominicains et franciscains imposent l’idée que les juifs n’ont pas leur place dans la société catholique.

Synagogue du Tránsito, Tolède

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Elle a été construite en 1357 sur ordre du trésorier du roi Pierre Ier, Samuel Levi. Des fouilles archéologiques laissent penser que cette construction imposante est probablement sise sur le terrain d’une synagogue plus ancienne.

En 1391, l’un de ces fanatiques, Martinez de Ecija, déclenche, par des prêches enflammés au petit peuple des villes, une furie de massacres et de conversions forcées à Séville, Valence ou Tolède. Il ordonne aux prêtres «de raser les synagogues où les ennemis de Dieu et de l’Eglise se livrent à l’idolâtrie».

Peu à peu, les quartiers juifs des villes se vident de leurs habitants. Certains quittent l’Espagne. Ceux qui restent se heurtent à une hostilité de plus en plus manifeste. En 1412, une ordonnance leur interdit d’exercer une charge publique, de se couper les cheveux et la barbe; ils sont obligés de porter de longs manteaux noirs qui descendent jusqu’aux pieds.

Leur situation ne cesse de se dégrader, en dépit d’une tentative pour se donner un statut légal en 1432. Elle aboutit au décret d’expulsion du 31 mars 1492 décidé par les Rois Catholiques.

Le judaïsme y est qualifié de «crime grave et détestable».

Ses adeptes disposent de trois mois pour accepter le baptême ou vendre leurs biens à perte et partir. L’exil d’une centaine de milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, commence, vers le Portugal, l’Italie et surtout l’Empire ottoman, vers des villes comme Istanbul et Salonique.

Santa María la Blanca

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La seconde synagogue porte actuellement ce nom. Bâtie à l’aube du XIIIe siècle, elle est consacrée au christianisme en 1411, par le prédicateur San Vicente Ferrer, déjà responsable de la vague de conversions de 1391.

L’histoire troublée de l’Espagne et des juifs ne s’arrête pas là.

Les conversos deviennent la cible de l’Inquisition créée en 1478 pour combattre les mauvais chrétiens. A Tolède, entre 1485 et 1500, 90% des victimes des moines de l’inquisiteur Tomas de Torquemada sont d’origine juive. Le pays est gagné par l’obsession de la «pureté du sang» (limpieza de sangre).

Au XVIIe siècle encore, le poète Francisco de Quevedo (1580-1645) écrit un texte évoquant le complot juif.

« Ce sont les premiers « protocoles des sages de Sion » [pamphlet antisémite fabriqué par la police du tsar à la fin du XIXe siècle], explique l’historien des idées Henry Méchoulan. « Quevedo raconte que les juifs se rencontrent à Istanbul pour fomenter de mauvais coups à la chrétienté! ».

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Il faudra attendre le XIXe siècle pour voir revenir des juifs en Espagne.

Aujourd’hui, ils ne sont qu’environ 15 000 et le décret d’expulsion n’a été officiellement abrogé qu’en 1967…

Maimonide, le philosophe errant

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Au fil des siècles, la réputation philosophique de Moshe ben Maimon ou Maimonide (1135-1204) ne s’est pas démentie. Son oeuvre, dont le Guide des égarés est le livre le plus célèbre, reste au centre de la pensée juive contemporaine. Elle a été longuement étudiée par Leo Strauss (1899-1973). Mais son histoire personnelle est, elle aussi, édifiante, tant elle évoque le sort de nombreux juifs d’Espagne au Moyen Age.

Natif de Cordoue dans l’Al-Andalus des Arabes, il doit quitter très jeune son pays natal, à la suite de la prise de pouvoir des Almohades. Ces musulmans radicaux contraignent les juifs à la conversion ou à l’exil. Commence alors une longue errance qui conduit Maimonide au Maroc, en terre d’Israël, puis en Egypte, où il meurt médecin à la cour du sultan.

Témoin des violences faites à ses coreligionaires par les chrétiens et les musulmans, il explique, dans son Epître aux juifs du Yémen, qu’il n’y a ni honte ni disgrâce à se convertir sous la contrainte, et que mieux vaut un juif converti et vivant qui pratique toujours en secret qu’un juif mort.

1492: «Que jamais ils n’y reviennent»

Par le décret du 31 mars 1492, pris à Grenade, les Rois Catholiques expulsent les juifs d’Espagne, pour «faire cesser cette offense» à la «foi catholique» que constitue, selon eux, leur présence parmi les chrétiens. «Après mûre délibération, est-il écrit, nous ordonnons de renvoyer de nos royaumes tous les juifs et que jamais ils n’y reviennent.

» Le document précise qu’ils doivent être partis avant la fin du mois de juillet, sans espoir de retour, pas même pour une simple visite. «En cas de contravention au présent édit, indique le décret, ils encourront la peine de mort et la confiscation de tous leurs biens.»

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Plaque commémorant l’existence d’un quartier juif à Tolède, en Espagne.

Au 12ème siècle, Benjamin de Tolède (Espagne) qui voyageait à travers l’Europe et étudiait les différentes communautés juives, vint à Paris qu’il appela Ha-ir Hagedolah (« la grande cité en hébreux).

La communauté alors installée Ile saint Louis l’aurait accueilli et invité à séjourner dans le quartier situé rue de la Cité (jadis appelée rue des juifs), Quai de la Corse et rue de Lutèce. Sur la place Louis Lepine, où se trouve aujourd’hui le Marché aux fleurs, était érigée la synagogue.

A la fin du 12ème siècle, on trouve une communauté juive dans le périmètre correspondant aujourd’hui à la rue de Moussy, rue du Renard, rue Saint Merry, rue de la Tacherie et sur le Petit Pont.

A cette époque les ponts de Paris étaient couverts d’habitations.

D’autres lieux rappellent également la présence de cette communauté, que l’on remarque à travers des noms de rues ou de lieux-dits, tels que le Moulin aux juifs, l’Iles aux juifs et la cour de la Juiverie.

Au 13ème siècle, ils s’établirent dans le Marais (3ème et 4ème arrondissement aujourd’hui) où ils vécurent lorsque les expulsions furent décidées en 1306.

Sefarad : l’histoire d’une culture vivante

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Le musée séfarade conserve l’héritage de la culture hispano-juive et séfarade en tant que pièce fondamentale du patrimoine culturel de Tolède, une ville dont le centre est inscrit au patrimoine de l’humanité.

Le musée séfarade occupe un édifice emblématique du quartier juif de Tolède, la synagogue Samuel ha-Levi ou du Transit, dressée au XIVe siècle avec l’accord de Pierre Ier de Castille.

Depuis, les aléas de l’histoire en ont fait un édifice vivant où chaque culture et génération a laissé son empreinte : de synagogue à temple chrétien, il a fait aussi office d’asile, d’hôpital, de résidence privée, d’ermitage, de baraque militaire, de monument national puis enfin, de musée.

Ses murs en maçonnerie et briques et sa toiture en bois abritèrent les œuvres de l’artisanat juif, musulman et chrétien, résumant à la perfection le creuset culturel que fut la ville de Tolède. Les salles du musée révèlent les secrets les mieux gardés de notre patrimoine.

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