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PAR ABBÉ ALAIN ARBEZ LE 7 MAI 2019

Chers amis, il m’a été demandé d’évoquer la situation dramatique des réfugiés juifs en Suisse durant la 2nde guerre mondiale, en faisant apparaître ce que fut l’attitude des Eglises protestante et catholique à cette période.

La tâche n’est pas simple, on doit éviter les jugements à l’emporte-pièce, mais nous avons tous à gagner à essayer d’avoir un regard objectif, mais aussi un regard de compassion et de repentance sur ce que ces hommes, ces femmes, ces enfants ont dû vivre en cherchant à échapper à la traque des nazis.

En tant que citoyens suisses, en tant que résidents en Suisse, en tant que chrétiens, ce qui s’est passé lors de ces années sombres nous interpelle, non seulement pour le passé, mais aussi pour le présent.

Les ondes de choc fatales sont d’abord parties d’Allemagne, lorsqu’en 1933 Hitler accède démocratiquement au pouvoir. Un tournant décisif est pris avec le triomphe du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NDSAP). Toute la société allemande est impliquée et les répercussions sur l’Europe seront considérables.

En Allemagne, les catholiques sont minoritaires et ont pratiquement tous voté pour le parti Zentrum, plutôt modéré.

Les protestants majoritaires ont en masse adhéré au parti socialiste et nationaliste du chancelier Adolf Hitler : il est pour eux l’homme providentiel qui promettait de redresser socialement l’Allemagne et de lui donner un Volksraum, un espace aux dimensions mythiques d’un Reich millénaire et pur.

Son programme s’appuyait fortement sur la détestation des juifs, et l’appui de l’Eglise évangélique réformée d’Allemagne a joué un rôle déterminant.

« Mein Kampf » et la propagande active citaient des passages antijuifs tirés directement de l’œuvre de Martin Luther, et la majorité des pasteurs allemands adhéraient au parti nazi.

Face à ce rouleau compresseur de la mort, des membres lumineux de l’Eglise confessante, peu nombreux il est vrai, mais prophétiques, se manifestèrent en la personne des pasteurs Bonhoeffer et Niemoeller, rapidement persécutés par le régime et déportés pour être éliminés.

En Suisse, dans le sillage du théologien Bâlois Karl Barth enseignant en Allemagne, et sa déclaration de Barmen, des voix protestantes s’élèvent pour défendre les juifs persécutés. Mais globalement les réactions des Eglises suisses sont frileuses. Pour l’Eglise réformée de différents cantons, la position de l’Eglise confessante en Allemagne est considérée comme une dissidence.

Malgré cela le pasteur Keller de Zürich accompagné de personnalités du protestantisme se mobilisent. Dans le canton de Vaud, c’est l’Eglise libre qui prend le plus position en faveur des personnes pourchassées par les nazis, tandis que l’Eglise nationale reste dans la ligne des autorités fédérales, très réservées au nom de la neutralité suisse, par crainte de l’überfremdung (la surpopulation étrangère).

Certains pasteurs vaudois se montrent même ouvertement antisémites comme Messieurs Clot et Gagnebin. Ainsi, « Le Semeur vaudois » journal officiel de l’Eglise protestante écrit en 1933 : « à quoi attribuer la levée de boucliers envers les juifs ? à la puissance occulte du judaïsme qui ferait marcher tous les leviers de commande de l’opinion publique dans le monde ».

Face à ces calomnies mortifères, des pasteurs engagés mais minoritaires comme Edouard Platzhoff et Théophile Grin se font courageusement les porte-voix des juifs persécutés.

C’est seulement vers la fin de la guerre que les Eglises protestantes romandes émettront des réactions un peu plus réalistes et compassionnelles envers les personnes juives pourchassées par les nazis : il aura fallu des années de persécutions et de massacres et l’approche de la victoire alliée pour que les esprits évoluent dans ce contexte pesant.

Le comportement des autorités catholiques ne se montre pas plus avisé à l’égard de la question des réfugiés juifs.

Pour expliquer la frilosité des Eglises chrétiennes, dès 1933 le ton a été donné essentiellement par le gouvernement fédéral, au sein duquel le Conseiller Pilet-Golaz ne cache pas ses sympathies pro-nazies, comme d’ailleurs un certain nombre de politiciens dans les pays européens.

Les Allemands font pression sur les Conseillers fédéraux qui craignent une invasion possible de la Suisse par la Wehrmacht. Les autorités suisses ferment les frontières en 1938 et négocient avec les Allemands pour limiter l’afflux d’étrangers.

Au cours de négociations à Berlin, un accord germano-suisse intervient pour apposer le tampon J en rouge sur les passeports des juifs du Reich.

Ni la nuit de cristal, ni la législation antisémite en France et en Italie ne viendront motiver une politique d’accueil ni modifier ces dispositions.

Les mêmes autorités ont pourtant, en 1942, une connaissance précise des exactions perpétrées à l’Est ainsi que de la menace qui pèse sur les juifs en fuite, mais elles maintiennent que les demandeurs d’asile en Suisse doivent être refoulés pour éviter des arrivées massives.

Il est établi qu’à certaines douanes, des garde-frontière frappent à coup de crosse les réfugiés juifs qui franchissent des points de passage et que dans certains cas ils les refoulent et les remettent entre les mains des soldats allemands.

Malgré les dispositions drastiques, cette mesure de durcissement des frontières est transgressée par un nombre significatif de citoyens, spécialement par des chrétiens du terrain, protestants ou catholiques, qui sauvèrent des vies.

Des ecclésiastiques, des responsables de gardes-frontières ou de police, tel Paul Grüninger, n’hésitèrent pas à prendre des risques pour apporter des secours à des juifs épuisés en quête de sécurité et de survie. Des filières s’organisent pour le passage en Suisse, par exemple à la Cure grâce à Max et Angèle Arbez, et à Thônex, grâce au curé Descloux.

L’assouplissement des autorités fédérales en matière de mesures n’intervint en fait que vers 1943, alors que la force de l’Axe commençait visiblement à s’affaiblir. A la fin 1943, on comptait alors en Suisse 73000 étrangers, dont 22000 juifs.

Concernant les positions catholiques face à cette situation, les évêques se montrent soucieux de neutralité, dans la même perspective que les autorités fédérales.

Certains évêques suisses manifestent des sympathies pro-nazies par peur du bolchevisme, même si au moment du déclenchement de la guerre, l’Eglise catholique suisse avait répercuté le document du pape Pie XI Mit brennender Sorge dénonçant toutes les formes de racisme et de stigmatisation religieuse.

Au milieu de cette apathie, deux journaux catholiques manifestent ouvertement leur hostilité au nazisme : le Schweizerische Kirchenzeitung et la Semaine catholique consacrent de nombreux articles aux œuvres d’entraide et aux collectes en faveur des persécutés.

Ces médias rappellent que le racisme religieux est incompatible avec la doctrine catholique. L’abbé Journet (futur membre de la conférence de Seelisberg et futur cardinal) fait entendre une voix assez isolée.

L’évêque Marius Besson lui demande de se taire et de respecter la neutralité. Malgré cela, l’abbé défend ouvertement les droits de l’homme et ses exigences qui pour lui sont supérieurs à la neutralité. Il demande aux catholiques d’agir et – je cite – « de ne pas tout attendre du pape, car l’Eglise n’est pas une dictature »

En 1943, l’abbé Journet est un des rares ecclésiastiques à inciter les croyants à secourir les hommes et femmes en détresse, ce qui est – dit-il – une tâche pour tout chrétien.

Parallèlement à cela, Mgr Besson décide enfin de déléguer un prêtre suisse, l’abbé Gross, dans les camps d’internement en France auprès de 5000 catholiques d’origine juive emprisonnés et auprès de prisonniers juifs du camp de Gurs. C’est une fondation de secours émanant du Vatican qui finance cette activité.

A Gurs, l’abbé Gross rencontrera le jeune rabbin Georges Vadnaï (futur grand rabbin de Lausanne), et en jouant d’habileté il parviendra à l’exfiltrer et à le faire entrer en Suisse, avec d’autres personnes, ceci en collaboration avec le pasteur Boegner.

Il faut mentionner le seul cri officiel catholique audible et crédible en 1935, c’est celui de Mgr Aloys Scheiwiler, évêque de St Gall, qui déclare alors : « Nous devons constamment élever notre voix contre la persécution, celle des juifs en particulier, ceci non seulement par esprit humanitaire ou par amour du prochain, amour condamnant toute idolâtrie de la race et tout assujettissement du prochain, mais aussi en vertu des liens étroits et des racines communes qui subsistent entre judaïsme et christianisme ! »

Par la suite, bien après la fin de la guerre, les évêques suisses reconnaîtront n’avoir pas été assez courageux dans cette période terrible pour les juifs menacés et les déportés.

Ils regretteront le manque de soutien à ceux qui cherchaient refuge en Suisse, et reconnaîtront les manquements des catholiques et des autorités.

En 1992, les évêques suisses rédigeront avec la Fédération des communautés israélites un document intitulé « L’antisémitisme, un péché contre Dieu et contre l’humanité ».

Des travaux historiques ont été effectués sur cette période, pour mettre en lumière les mécanismes complexes qui ont joué un rôle dans la situation des réfugiés juifs en Suisse. Ainsi sont mis en évidence la position timorée des Eglises, et l’engagement courageux de chrétiens et de citoyens épris de justice.

Des facteurs multiples d’ordre idéologique et politique ont pesé sur la destinée de familles et de personnes en grande difficulté.

Le rapport Bergier avait donné le chiffre de 25000 juifs refoulés à l’entrée en Suisse entre 1940 et 1945. Cette conclusion chiffrée sans bases convaincantes a donné de la Confédération une image peu glorieuse. Mais depuis, des études plus approfondies ont clairement démenti ce diagnostic.

Serge Klarsfeld, chasseur d’anciens nazis, a produit une enquête rigoureuse à la suite de laquelle il ressort que le chiffre de 25000 juifs refoulés est faux. Avec précision, il compulse toutes les archives, les documents et les témoignages, et il aboutit à un nombre de 2800 juifs refoulés à la frontière suisse. Ce qui reste évidemment encore trop au vu des catastrophes qui s’en sont suivi.

L’historienne genevoise Ruth Fivaz-Silbermann a étudié de très près les traces historiques et comme Serge Klarsfeld, elle donne le chiffre de 15000 juifs accueillis en terre helvétique.

Henri Spira, historien, auteur d’un livre sur les passages de frontière franco-suisse est du même avis : le rapport Bergier a donné des chiffres inexacts, et il faut réévaluer la situation de l’époque sur d’autres critères plus précis. On note aussi que – à la différence de prises de position chrétiennes isolées – les gazettes de Romandie restaient assez silencieuses en 1942, alors que l’on savait ce qui se passait à Auschwitz…

Le Journal de Genève n’hésitait pas à écrire que les options en faveur d’une sollicitude envers les demandeurs juifs d’accueil en Suisse n’étaient que du sentimentalisme.

Cela nous donne une idée des mentalités dominantes dans cette sombre période, et cela accorde d’autant plus de valeur à tous ceux – sans doute pas encore assez nombreux – qui au nom de leur foi chrétienne se sont levés et ont agi pour transgresser ces mesures de rejet de tant de personnes en grave danger.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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