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Sous l’immense domaine de la villa Torlonia, la maison du Duce pendant 18 ans, se trouve un cimetière du 4e siècle et 3 800 tombes juives. Mais quand pourra-t-on les voir?

En 1925, le prince Giovanni Torlonia offre au dictateur italien Benito Mussolini de faire de sa majestueuse villa familiale à Rome sa résidence. Dans la famille princière depuis 1797, la villa a été restaurée et agrandie au fil des siècles.

Le Duce accepta rapidement l’offre du prince. Pendant les 18 années suivantes, Mussolini vivra à Villa Torlonia avec sa famille pour le paiement symbolique d’une lire par mois, profitant de l’immensité des demeures et des magnifiques terrains.

Mais quelques années seulement avant l’arrivée des Mussolini, en 1919, eut lieu une découverte extraordinaire : sous le domaine se trouvait un cimetière juif souterrain – d’anciennes catacombes – probablement utilisée entre les 3e et 4e siècles. Mussolini en profita pour construire le bunker souterrain le plus sûr et le plus sophistiqué possible pour lui et sa famille.

Torlonia mourut sans héritier en 1938. Quatre décennies plus tard, après des années d’abandon, les terrains du domaine ont été rouverts en parc public. En outre, plusieurs bâtiments ont été restaurés et mis à la disposition du public après 1993. Après des années de fouilles, les catacombes juives devraient également ouvrir leurs portes au public dans un proche avenir.

On a découvert qu’il y a environ 3 800 tombes dans le cimetière sous la villa, qui couvre plus de 13 000 mètres carrés. Creusée sur plusieurs niveaux, elle est l’une des rares catacombes juives de Rome parmi des dizaines de tombes souterraines chrétiennes.

Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

Le cimetière contient également un trésor d’informations qui élucident des mystères sur ce à quoi ressemblait la vie juive il y a plus de 1 500 ans dans une ville qui a une présence juive organisée depuis deux mille ans.

Mais au fur et à mesure que les fouilles exploratoires progressèrent, le site a également soulevé des questions complexes sur la façon de préserver la paix des personnes qui y sont enterrées, comme l’exige strictement la loi juive.

« Selon la halakha [loi religieuse juive], les corps humains doivent rester enterrés en permanence », a expliqué le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni au Times of Israel. Il a dit qu’en raison du caractère sensible de la question, les autorités italiennes se sont entretenues avec les institutions juives.

Une des salles à fresques de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Grenach)
Une des salles à fresques de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Grenach)

« La responsabilité de la préservation des catacombes juives incombe à l’État. Toutefois, l’Union des communautés juives italiennes a également été consultée. Il y a de nombreuses années, j’ai été chargé de m’occuper de cette question par son organe consultatif rabbinique », a expliqué le grand rabbin Di Segni, qui a ajouté que le projet était financé par des donateurs privés étrangers.

Niches funéraires ouvertes avec quelques restes d’os exposés. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Niches funéraires ouvertes avec quelques restes d’os exposés. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

« Dans le monde juif, la situation sur le site de la villa Torlonia suscitait de vives inquiétudes », a-t-il déclaré. « Nous devions trouver une solution qui tiendrait compte à la fois des besoins halakhiques et des besoins archéologiques. C’est ainsi que nous sommes arrivés à Amir ».

Le grand rabbin Di Segni faisait référence à Amir Genach, un conservateur israélien. Avec sa société, Genach Amir Ancient Conservation Society and Mosaic Works Ltd, il a travaillé sur plusieurs projets dans tout Israël – y compris à Beit Shearim en Galilée, qui présente une nécropole juive de la même époque que les catacombes sous la Villa Torlonia.

Amir Genach (à droite) et le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni dans les catacombes juives de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Amir Genach (à droite) et le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni dans les catacombes juives de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

Après l’enquête initiale de Genach sur les catacombes italiennes, il a fait une présentation aux autorités italiennes détaillant l’étendue des travaux que lui et son équipe avaient effectués dans les catacombes similaires de Beit Shearim.

« Dans des sites comme [Villa Torlonia et Beit Shearim], de nombreux points de vue doivent être pris en considération : halakha, archéologie, ingénierie, tourisme », a déclaré Genach au Times of Israel.

« Nous avons expliqué que nous étions là pour parler au nom des personnes ensevelies dans les catacombes, nos ancêtres, et qu’il était important de veiller à ce que leurs os soient protégés et non utilisés pour des analyses scientifiques, ainsi que pour que les tombes qui étaient encore fermées ne soient jamais ouvertes », dit-il.

Protéger les ossements de nos ancêtres

Après que les autorités italiennes ont donné le feu vert à Genach pour commencer les travaux à la villa, une équipe d’environ 20 personnes a passé un an à déloger les restes humains et les os des catacombes, qui ont été placés dans un des corridors vides, non décorés. Ensuite, ils l’ont scellé pour que les restes des défunts, qui duraient depuis des siècles, ne soient plus jamais dérangés.

Le lien profond entre le passé et le présent est encore très fort. Riccardo Di Segni a déclaré que les Juifs italiens ne considèrent pas les vestiges du site comme de simples découvertes archéologiques, mais comme les ancêtres d’une communauté qui continue à prospérer aujourd’hui.

Le rabbin Chizkiya Kalmanovich du Comité européen pour la protection des cimetières juifs, dans les catacombes de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Le rabbin Chizkiya Kalmanovich du Comité européen pour la protection des cimetières juifs, dans les catacombes de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

« Ce site de la Villa Torlonia est exceptionnel pour de nombreuses raisons », dit le grand rabbin Di Segni. « Les fresques représentant des objets liés à la vie et aux traditions juives sont extraordinaires, de même que les inscriptions trouvées, qui sont précieuses pour éclairer la vie juive d’il y a tant de siècles ».

« C’est l’un des rares exemples d’un lieu de sépulture juif aussi ancien », a-t-il dit. « Nous pouvons supposer que les ancêtres de nombreux Juifs, non seulement dans notre communauté, mais dans le monde entier, sont enterrés ici. Et nous ressentons une connexion émotionnelle ».

En effet, les murs des catacombes représentent d’innombrables menorahs, etrogim, shofars et autres objets liés aux rituels juifs.

L’une des plus belles salles du site est recouverte de symboles juifs et de motifs floraux, y compris une représentation d’une arche sainte servant à abriter les rouleaux de la Torah.

Une enceinte peinte dans les catacombes juives de la Villa Torlonia à Rome, représentant une arche sainte. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Une enceinte peinte dans les catacombes juives de la Villa Torlonia à Rome, représentant une arche sainte. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

Cette inhabituelle salle décorée a également été reproduite au Musée du judaïsme italien et de la Shoah récemment inauguré à Ferrare, ainsi que la réplique d’une autre salle des catacombes du domaine de Vigna Randanini, sur la Via Appia. Un autre exemple de catacombes juives fut découvert en 1602 dans le quartier de Monteverde.

« Sachant que dans la Rome antique, les gens enterraient leurs proches dans des cimetières situés à proximité de leur lieu de résidence, la répartition des preuves en dit long : l’emplacement de ces cimetières juifs constitue des preuves incontestables [montrant] que, dans l’Antiquité tardive, les Juifs ne vivaient pas dans un seul endroit », peut-on lire dans le catalogue du musée de Ferrare consacré aux catacombes juives.

Selon des estimations récentes reflétant un consensus parmi les historiens, la communauté juive romaine du premier siècle comptait entre 40 000 et 50 000 personnes, soit 5 à 6 % de la population locale. Ce chiffre a été repris dans le catalogue du musée.

Les inscriptions trouvées dans les catacombes indiquent également qu’au moins 12 congrégations de synagogues se distinguaient, selon des facteurs qui se chevauchaient parfois, tels que le quartier et l’origine géographique des fidèles. Parfois, les congrégations étaient même centrées autour d’une seule profession. D’après les inscriptions, nous apprenons aussi que les Juifs avaient de nombreuses occupations différentes, des bouchers aux médecins.

Le musée de la Shoah en suspens

En 2005, le terrain de la villa Torlonia a été désigné comme futur site du musée de la Shoah de la capitale. Cependant, 13 ans plus tard, la construction n’a pas encore commencé. Le musée de la Shoah de Rome continue d’abriter temporairement son siège dans le bâtiment de la Casina dei Vallati, dans le ghetto juif historique de la ville. On ne sait pas quand le nouveau bâtiment sera érigé.

Entre-temps, les travaux dans les catacombes ont été achevés récemment. Il appartient maintenant aux autorités italiennes d’ouvrir le site au public.

Le directeur général de la Israel Antiquities Authority Israel Hasson, Amir Genach, Daniela Rossi, et l’archéologue de Jérusalem Yuval Baruch. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)
Le directeur général de la Israel Antiquities Authority Israel Hasson, Amir Genach, Daniela Rossi, et l’archéologue de Jérusalem Yuval Baruch. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

« Le site a été entièrement fouillé. Nous planifions maintenant un projet supplémentaire afin de le consolider, le restaurer et le rénover pour qu’il soit ouvert au public », a déclaré Daniela Rossi, archéologue et représentante de l’Autorité des antiquités au Times of Israel.

« Les fonds ont déjà été alloués, il s’agit simplement de passer par le processus bureaucratique, bien que je ne puisse malheureusement pas faire une estimation sur le temps que cela prendra », a-t-elle dit.

Mme Rossi a été très impressionnée par son expérience de travail avec l’équipe emmenée par Genach.

« C’était la première fois que je coopérais avec une équipe aussi unique – il y a eu un apprentissage et un enrichissement mutuel profond. J’ai été particulièrement impressionnée par une chose : pour nous, les restes humains n’étaient que des squelettes. Pour eux, il s’agissait de leurs grands-parents », se souvient-elle. « Je ne l’oublierai jamais ».

Photo de présentation : Une inscription figurant dans les catacombes juives de la Villa Torlonia. (Avec l’aimable autorisation d’Amir Genach)

Par ROSSELLA TERCATIN
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