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de Flavius Josephe

Simon, quoique Juif, est cause que Séleucos Nicanor, roi d’Asie, envoie Apollonius, gouverneur de Syrie et de Phénicie, pour prendra les trésors qui étaient dans le temple de Jérusalem. — Des anges apparaissent à Apollonius et il tombe à demi mort. Dieu, a la prière des sacrificateurs, lui sauve la vie. — Antiochus succède au roi Séleucos son père, établit grand sacrificateur Jason qui était très impie, et se sert de lui pour contraindre les Juifs à renoncer à leur religion.

Il faut maintenant rapporter des preuves de ce que j’ai dit du pouvoir de la raison sur les sens. Nos ancêtres jouissaient d’une profonde paix, et leur sage conduite et leur piété donnaient tant d’estime pour eux à Séleucos Nicanor, roi d’Asie, qu’il leur permettait de lever sur eux autant d’argent qu’ils voulaient pour l’employer au service de Dieu, lorsque de méchants esprits qui ne se plaisaient que dans le trouble leur causèrent de très-grands maux.

Un nommé Simon, traitre à sa patrie, après avoir extrêmement persécuté Onias, grand sacrificateur, mais inutilement, parce qu’il était si homme de bien qu’il n’y avait rien à reprendre dans ses actions, alla trouver Apollonius, gouverneur de Syrie et de Phénicie, et lui dit : « Que son zèle pour le service du roi l’obligeait à lui déclarer qu’il y avait dans le trésor du temple de Jérusalem une très grande quantité d’argent que le roi avait droit de prendre. »

Apollonius, après avoir fort loué ce méchant homme, en donna avis à Séleucos, et reçut ordre de lui d’aller, accompagné de Simon, s’emparer de ces trésors. Il se rendit aussitôt avec de grandes forces à Jérusalem, et les Juifs, pour le détourner d’exécuter une si injuste résolution, lui re présentèrent que l’on ne pouvait sans impiété dépouiller le temple de ce qui avait été consacré à Dieu; mais Apollonius, sans s’arrêter à leurs remontrances, entra avec menace dans le temple pour le piller, suivi de ses gens de guerre.

Alors les sacrificateurs, leurs femmes et leurs enfants, eurent recours à Dieu pour lui demander avec d’ardentes prières de protéger ce lieu saint où il était adoré contre ces profanateurs qui avaient l’audace de mépriser sa puissance.

Aussitôt Apollonius vit des anges sous la figure de cavaliers descendre du ciel, et leurs armes briller d’une si vive lumière que la frayeur qu’il en eut le fit tomber à demi-mort.

Il conjura alors avec larmes ces sacrificateurs d’intercéder vers Dieu pour lui, afin qu’il lui plût de faire retirer ces redoutables ministres de ses volontés. Onias, touché de ses prières et craignant s’il mourait que Séleucos ne crût que les Juifs en étaient cause, pria pour lui : Dieu l’exauça, et Apollonius rendit compte au roi son maître de ce qui lui était arrivé.

Séleucos étant mort, Antiochus, son fils, lui succéda. C’était un prince superbe et cruel. Il ôta la grande sacrificature à Onias et la donna à Jason son frère, à condition de lui payer chaque année trois mille six cent soixante talents.

Comme c’était un méchant et un impie, il ne fut pas plus tôt élevé à cette grande dignité qu’il détourna le peuple du service de Dieu et le porta par son exemple à s’abandonner à toutes sortes d’abominations et de crimes. Il ne se contenta pas d’établir dans Jérusalem des académies d’exercices profanes, il renversa tout l’ordre du temple.

Mais Dieu punit bientôt tant d’impiétés, et se servit d’Antiochus même pour faire sentir à ces méchants les effets de son indignation et de sa colère. Ce prince ayant su que lorsqu’il faisait la guerre à Ptolémée, roi d’Egypte, le bruit ayant couru qu’il était mort, la ville de Jérusalem en avait plus que nulle autre témoigné de la joie, il y vint avec son armée, la saccagea et ordonna par un édit que ceux qui continueraient à vivre dans la religion de leurs pères seraient punis de mort.

Sa fureur passa encore plus avant; car voyant que ni ses commandements ni ses menaces ne pouvaient faire résoudre les Juifs à renoncer à leurs saintes lois, et qu’il y avait même des femmes qui après avoir fait circoncire leurs enfants se précipitaient avec eux, parce qu’elles aimaient mieux perdre la vie que de perdre leur âme, il résolut de les contraindre par les tourments à abjurer leur religion.

Martyre du saint pontife Eléazar

Pour exécuter un dessein si tyrannique, ce cruel prince monta sur un lieu élevé accompagné des principaux de sa cour et de tous ses gens de guerre en armes. Il fit ensuite assembler les Juifs et leur commanda de manger de la chair des pourceaux qu’il avait immolés à ses idoles dans ses sacrifices abominables sous peine de mourir sur la roue s’ils refusaient de lui obéir.

Eléazar fut l’un de ceux qui lui furent amenés. Il était de race sacerdotale, très instruit dans nos lois et dans nos coutumes, vénérable par sa vieillesse, et connu de tout le monde par l’éminence de sa vertu. Antiochus, après l’avoir considéré, lui dit:

« N’attendez pas que les tourments vous contraignent de faire ce que je vous ordonne; mais sauvez votre vie en m’obéissant. La compassion que j’ai de votre vieillesse et de voir que vous n’êtes pas encore désabusé de votre fausse religion me fait vous donner ce conseil; car peut-on sans extravagance avoir de l’horreur pour une viande qui est très bonne, et ne mépriser pas seulement par une ridicule superstition la faveur que la nature vous fait de vous la donner, mais me mépriser moi-même et courir ainsi volontairement au supplice? Détrompez-vous de cette vaine sagesse ; obéissez à ce que je vous commande, et donnez-moi ainsi le moyen de vous faire sentir les effets de ma bonté. Quand même vous contreviendriez par-là à voire loi, elle vous le pardonnera si elle est aussi juste que vous le croyez, puisque ce n’aura pas été volontairement, mais par force. »

Antiochus ayant ainsi parlé et permis a Eléazar de lui répondre, il le fit de cette manière :

« Étant assuré, sire, comme je le sois, de la vérité de ma religion, il n’y a point de violences ni de tourments qui me puissent rien faire faire qui y contrevienne. Vous êtes persuadé qu’elle est pleine d’erreurs, et je crois fermement au contraire qu’elle est toute sainte et toute divine. Comment me serait-il donc permis d’y renoncer? Votre majesté ne doit pas s’imaginer que soit un petit péché de manger des viandes qui passent parmi nous pour impures. On ne doit point mettre de distinction entre les petites et les grandes choses lorsqu’elles sont toutes défendues, parce que c’est égaiement mépriser la loi que de ne pas l’observer aussi bien dans les unes que dans les autres. Vous considérez comme une folie la sagesse que nous avons en si grande estime; mais c’est elle qui nous apprend à embrasser la tempérance, à aimer la justice, à mépriser la volupté, et à surmonter de telle sorte nos passions par une généreuse résolution de plaire à Dieu, qu’il n’y ait point de tourments que nous ne souffrions avec joie pour lui témoigner la fidélité que nous lui devons comme au seul Dieu éternel et tout-puissant.

Comment donc pourrions-nous manger des viandes que nous croyons impures parce qu’il les a défendues, et que sa volonté étant notre loi suprême nous ne devons point considérer les sentiments de la nature lorsqu’ils y sont opposés? Il nous permet de manger ce qu’il sait nous être propre, nous défend de manger ce qu’il sait nous être nuisible, et l’on ne peut sans exercer sur nous une injuste violence nous contraindre à lui désobéir. Blâmez donc, sire, ma conduite autant qu’il vous plaira, je ne laisserai pas d’observer les lois données par Dieu à nos ancêtres, et de garder inviolablement mon serment.

Quand vous m’arracheriez les yeux, quand vous me déchireriez les entrailles, ma vieillesse n’empêchera pas que, pour m’acquitter de ce que je dois à mon Dieu, vous ne trouviez en moi toute la résolution de la plus courageuse et plus vigoureuse jeunesse. Préparez donc hardiment des roues, allumez des feux, et vous verrez si mon âge est capable de me rien faire faire de contraire à ce que nos pères ont toujours si religieusement observé. Saintes lois d’où j’ai tiré mon instruction, je ne vous désobéirai jamais. Chère continence qui rendez mon âme pure et mon corps chaste, je ne renoncerai jamais à vous. Sage résolution qui fortifiez mon cœur, je ne rougirai jamais de vous avoir prise. Vénérable sacrificature qui donnez l’intelligence de la loi, je saurai toujours vous révérer , et rejoindrai nos pères dans le ciel, parce que je mépriserai jusqu’à la mort tous les tourments dont on veut m’épouvanter.»

Après qu’Éléazar eut répondu de la sorte à Antiochus, les gardes de ce prince le dépouillèrent, le déchirèrent à coups de fouet, et un héraut lui criait en même temps d’obéir au commandement du roi.

Mais quoique son sang coulât de tous côtés et que ses os fussent partout découverts, rien n’était capable d’ébranler sa fermeté, et il était aussi tranquille que s’il eût dormi d’un profond sommeil. Il levait seulement les yeux vers le ciel, et son corps ne pouvant plus résister à la violence de tant de douleurs, il tomba par terre sans que son âme en fût abattue. L’un de ces cruels soldats lui marcha sur le ventre pour l’obliger à se lever : mais le saint vieillard méprisant tout ce qu’on pouvait lui faire souffrir demeura victorieux, par sa constance, de la cruauté de ces impies, et les contraignit d’admirer sa résolution et son courage.

Sa vieillesse donna de la compassion à ceux qui accompagnaient le roi, et quelques-uns lui crièrent :

« Quelle imprudence vous porte, Eléazar, à souffrir tant de tourments que vous pourriez éviter? Vous n’avez pour vous en garantir qu’à goûter de la chair que l’on vous présente. »

Alors ce véritable serviteur de Dieu, qui s’était tu dans les plus grandes douleurs, prit la parole et répondit :

« Je serais bien indigne d’être descendu d’Abraham si j’étais capable de suivre un aussi mauvais conseil que celui que vous me donnez. Car n’y aurait-il pas de la folie à avoir vécu jusqu’ici dans l’amour de la vérité , et mis toute ma gloire à observer nos saintes lois, pour les abandonner dans ma vieillesse en mangeant d’une viande dont je ne pourrais goûter sans commettre un sacrilège? Dieu me garde d’acheter par un si grand crime la prolongation de ce peu de temps qui me reste à vivre, et de m’exposer par une telle lâcheté à la risée de tout le monde. »

Quand, après avoir fait tout ce que l’on put pour ébranler ce bon vieillard, on vit que sa constance était invincible, on le jeta dans le feu, on le tenailla, et on lui mit dans les narines des senteurs insupportables. Lorsque le feu eut dévoré jusqu’à ses os, et qu’il était près de rendre l’esprit, il adressa sa prière à Dieu en ces termes :

« Seigneur, en qui je mets toute l’espérance de mon salut et qui voyez tout ce que j’endure, vous savez que je ne souffre tant de maux que pour ne pas contrevenir à votre loi. Ayez compassion de votre peuple ; contentez-vous d’exercer sur moi votre justice; purifiez le par mon sang, et sauvez la vie à tous les autres en prenant la mienne. »

Ce saint homme rendit l’esprit en achevant ces paroles, et fit voir combien ce que nous avons dit est véritable, que la raison domine la passions. Car si elle était surmontée par elles, comment ce généreux vieillard aurait-il pu se résoudre à souffrir de tels tourments? Il faut donc confesser que c’est la raison qui nous rend capables de mépriser la douleur et de triompher de la volupté.

Au milieu de la tempête que les menaces du tyran et la cruauté de tant de divers supplices excitèrent dans les sens de cet admirable martyr, sa raison, comme un excellent pilote, tint toujours si fermement le gouvernail, que la fureur des vents et des flots n’avant pu la détourner de sa route, elle a conduit heureusement son vaisseau dans le port d’une vie glorieuse et immortelle.

Cette même force invincible de la raison peut aussi se comparer à une forteresse dont la résistance demeura victorieuse de tous les efforts et de toutes les machines que la fureur d’un si grand roi employa vainement pour s’en rendre maître.

Ô bienheureux vieillard, véritablement digne de l’honneur du sacerdoce, vous n’avez point souillé vos lèvres par ces viandes abominables dont on ne saurait manger sans impiété!

Ô véritable observateur de la loi, ô esprit rempli de celte sagesse toute céleste qui ne s’acquiert que par la méditation continuelle de la parole de Dieu, c’est ainsi que ceux qui sont appelés au ministère de l’autel doivent, en répandant leur sang; rendre témoignage de leur foi, et c’est ainsi qu’ils doivent combattre jusqu’à la mort pour la défendre. Vous nous apprenez par votre constance à tout souffrir pour mériter la même gloire : rien n’est capable d’ébranler votre sainteté, et vous confirmez par vos actions la vérité des paroles que vous inspirait une sagesse toute divine, illustre vieillard, vous vous êtes élevé au dessus de tourments les plus redoutables, et le feu, tout puissant qu’il est, a été contraint de vous céder.

De même qu’Aaron courant l’encensoir à la main arrêta l’ange qui était près d’exterminer tout ce peuple, ainsi ce digne successeur de ce souverain pontife, quoique se trouvant au milieu des flammes, ne changea point de sentiments, sa vieillesse ne diminua point sa vigueur, et toutes ses chairs étant consumées et tous ses nerfs découverts, il s’éleva par sa pensée vers sa céleste patrie.

O vieillesse, que vous êtes illustre ! Ô cheveux blanchis, que vous êtes vénérables ! Ô vie toute passée dans une fidèle observation de la loi du Seigneur, que vous êtes heureuse d’avoir, jusqu’au dernier soupir , si généreusement méprisé tous les maux de la terre et fait connaître par votre mort quelle était la pureté de votre foi !

On amène à Antiochus la mère de Machanon avec ses fils. – II est touché de voir ces sept frères si bien faits — il fait tout ce qu’il peut pour leur persuader de manger de la chair de pourceau, et fait apporter, pour les éprouver, tous les instruments des supplices les plus cruels. — Merveilleuse générosité avec laquelle tous ensemble lui répondirent.

Mais pour faire encore mieux connaître combien il est véritable qu’un raisonnement plein de piété domine les passions, je rapporterai aussi l’exemple de quelques jeunes enfants que la raison a rendus victorieux des plus grands tourments que la fureur la plus barbare puisse inventer.

Antiochus, transporté de colère de voir que l’extrême constance d’un vieillard avait triomphé de sa cruauté, commanda qu’on lui amenât quelques-uns des autres Juifs, dans la résolution de les mettre en liberté s’ils mangeaient de la chair de pourceau, et de les faire mourir s’ils le refusaient. On lui présenta une dame vénérable par sa naissance et par son âge, avec sept de ses fils, si beaux et si bien faits qu’il en fut surpris. Il leur demanda de s’approcher et leur dit :

« Je ne vois pas seulement avec plaisir mais j’admire que vous soyez un si grand nombre de frères tous si bien faits. Ainsi non seulement je vous conseille, mais je vous prie de ne pas imiter le folie de ceux qui se perdent par leur imprudence. Entrez dans mes sentiments et rendez-vous dignes de mon affection. Je ne suis pas moins disposé à faire du bien à ceux qui m’obéissent que résolu de punir secrètement ceux qui oseront me résister. Confiez-vous en ma parole, et vous en recevrez des effets. Renoncez aux superstitions de vos pères, mangez des viandes que mangent les Grecs, et conservez ainsi votre vie et votre jeunesse par une sage conduite. Autrement, et si vous n’abandonnez ceux dont je me suis déclaré l’ennemi, je vous ferai tous mourir, quelque compassion que votre âge et votre beauté me donnent. Mais ne délibérez pas. Il n’y a point de milieu entre m’obéir ou perdre la vie dans les tourments. »

Après avoir parlé de la sorte, il commanda d’apporter tous les instruments des plus horribles supplices afin d’imprimer une telle frayeur dans l’esprit de ces sept frères qu’elle les obligeât à faire ce qu’il voulait. On vit aussitôt paraître des roues, des chaudières, des grils, des ongles de fer, des tenailles, des soufflets, et tous ces autres instruments que la cruauté la plus horrible a pu inventer et que l’on ne pouvait voir sans horreur. Alors ce prince leur dit :

« Tremblez, jeunes gens ; et si vous appréhendez de faire quelque chose de contraire à votre religion, qui pourra vous en y blâmer , puisque vous y aurez été contraints ? »

Ces fidèles serviteurs de Dieu, au lieu de se laisser persuader par ces paroles et de s’affaiblir par la terreur de tant de tourments, non seulement ne furent point touchés de crainte, mais s’affermirent encore davantage dans la résolution de résister, et demeurèrent ainsi victorieux de la cruauté de ce prince.

Que s’il se fût trouvé quelqu’un parmi nous qui eût manqué de courage, n’aurait-il pas tenu ce discours aux autres? Misérables que nous sommes, avons-nous donc perdu l’esprit? Le roi nous prie et nous promet des récompenses si nous voulons faire ce qu’il nous commande, et au lieu de lui obéir nous nous opiniâtrions par de vaines pensées de générosité dans une résistance qui nous coulera la vie pour punition de notre audace.

Est-il possible, mes frères, que tant de tourments ne nous étonnent pas et ne nous guérissent point de cette folie? N’aurons-nous point de compassion de nous-mêmes, qui ne faisons dans une si grande jeunesse que commencer à goûter les douceurs de la vie, et n’en aurons-nous point aussi pour la vieillesse de notre mère? Dieu est trop bon pour ne pas nous pardonner ce que l’appréhension des menaces du roi nous aura contraints de faire. Ne soyons donc pas les homicides de nous-mêmes ; n’affectons pas par une sotte vanité de ne point craindre de si horribles douleurs ; mais cédons à une nécessité inévitable. Puisque la loi ne nous permet pas de nous donner la mort pour nous exempter des plus grands tourments, quelle apparence de nous y exposer lorsque rien ne nous y oblige et que le roi nous exhorte à conserver notre vie?

Mais quoique ces jeunes enfants se vissent près d’être mis à la torture, la raison régnait de telle sorte sur leurs sens et leur donnait tant de mépris des douleurs, que, bien loin de penser et de dire rien de semblable, Antiochus ne les eut pas plutôt exhortés à manger de ces viandes dont ils ne pouvaient goûter sans souiller leurs âmes, que tous ensemble, comme s’ils n’eussent eu qu’une même voix ainsi qu’ils n’étaient animés que d’un même esprit, lui répondirent :

« C’est en vain que vous prétendez nous persuader de vous obéir. Nous sommes résolus de mourir plutôt que de violer les lois données par Moïse à nos pères, et nous aurions honte d’être descendus d’eux s’ils ne les avaient pas observées. Cessez donc de nous conseiller de commettre un si grand crime ; cessez de nous donner, sous prétexte de bonté, des preuves de votre haine; la mort nous paraît beaucoup plus douce que celle cruelle compassion qui veut nous sauver la vie aux dépens de notre salut ; et croyez-vous nous étonner par vos menaces comme s’il pouvait y avoir de plus grands tourments que ceux que votre horrible inhumanité vient de faire souffrir à Eléazar, et qu’elle ne nous eût pas préparés? Que s’il n’y a point eu de tortures que la piété de ce vieillard ne lui ait fait endurer avec constance, notre jeunesse nous rend encore plus capables de les mépriser et de les souffrir pour obtenir en l’imitant une couronne semblable à la sienne.

Éprouvez donc si vous pourrez faire aussi mourir nos âmes parce qu’elles veulent demeurer fidèles à Dieu, et ne vous flattez pas de pouvoir abattre notre courage par ce que souffriront nos corps, puisque notre patience jointe à ces souffrances nous fera sortir victorieux de ce combat ; au lieu que la justice de Dieu vous punira par des tourments éternels d’avoir si injustement trempé vos mains dans notre sang. »

Martyre du premier des sept frères

Une réponse si hardie et si généreuse mit ce barbare prince en fureur, parce qu’il ne considérait pas seulement ces sept frères comme des désobéissants, mais comme des ingrats qui méprisaient les faveurs qu’il voulait leur faire.

Les bourreaux, pour lui obéir, commencèrent par arracher les habits du plus âge de ces frères, lui lièrent les mains derrière le dos, et le déchirèrent à coups de fouet. Ils l’étendirent après sur la roue, ou toutes les parties de son corps ayant été brisées, il adressa la parole à Antiochus et lui dit :

« Ô le plus cruel de tous les tyrans, qu’ai-je fait pour vous obliger à me mettre en cet état? Suis-je un homicide, ou ai je violé par quelque autre crime la loi de Dieu ? et n’est-ce pas au contraire parce que je veux l’observer que vous me traitez de la sorte?»

Alors les gardes de ce prince lui disant :

« Promettez de manger de cette chair, et délivrez-vous de tant de tourments;»

il leur répondit :

«Ministres d’iniquité, quelque redoutable que soit cette roue, elle ne l’est pas assez pour me faire changer de résolution. Coupez tous mes membres par morceaux , consumez toute ma chair par le feu, brisez mes os, et je vous ferai connaître qu’il n’y a point de tourments dont les enfants des véritables Juifs ne demeurent victorieux par leur constance et par leur foi. »

Lorsqu’il parlait ainsi les bourreaux allumèrent du feu sous celle terrible roue teinte du sang qui dégouttait de ses entrailles ; on voyait aux essieux pendre les chair par morceaux, et ses os étaient rompus et brisés. Mais au milieu de tant d’horrible tourments, ce généreux Israélite, digne successeur d’Abraham, ne jeta pas seulement on soupir. Comme si le feu n’eût agi sur son corps que pour le rendre incorruptible et impassible, son âme demeura toujours dans une assiette si élevée au dessus de ses souffrances qu’il dit à ses frères.

« C’est maintenant qu’il ne nous doit plus rester aucune pensée du siècle présent. L’heure est venue de témoigner cette grandeur d’âme qui la rend victorieuse de tous les sentiments de ta nature. Il faut répondre par notre courage à l’honneur que nous avons d’être enrôlés dans cette milice sainte qui nous oblige de donner notre vie avec joie pour soutenir la gloire de Dieu. II est tout bon, il est tout-puissant : notre nation lui est redevable de tout son bonheur, et il n’y a point de châtiments que ce tyran ne doive attendre de sa justice. »

II mourut en achevant ces paroles, et son courage invincible remplit d’étonnement tous ceux qui furent témoins de son martyre.

Martyre du second des sept frères

Les gardes d’Antiochus amenèrent ensuite le second de ces sept frères, et lorsque après lui avoir fait mettre les mains dans des gantelets de fer dont les ongles étaient très acérés, on l’eut attaché à un instrument de torture nommé catapulte, ils lui demandèrent si, pour éviter tant de tourments qui lui étaient préparés, il ne voulait pas obéir au commandement du roi. Voyant qu’il demeurait ferme à le refuser, les bourreaux lui arrachèrent la peau de la tête, et déchirèrent sa chair jusqu’au bas du ventre avec des ongles de fer. Mais au lieu de se plaindre dans ces cruelles douleurs, il les supporta avec tant de patience qu’il dit à Antiochus :

« Peut-il y avoir quelque genre de mort qui ne soit doux lorsqu’on la souffre pour ne pas renoncer à la religion de ses ancêtres, et n’êtes-vous pas plus tourmenté que moi en voyant que mon respect et mon amour pour la loi de Dieu me donnent la force de triompher par ma constance de voire épouvantable cruauté? Le plaisir de satisfaire à mon devoir adoucit tous mes tourments. »

Mais les horribles châtiments dont Dieu menace votre impiété ne sauraient ne point bourreler votre âme, et rien ne sera capable de vous garantir des foudres de sa colère. »

Martyre du troisième des sept frères

Après que ce généreux martyr eut ainsi fini sa vie on amena le troisième des sept frères. On l’exhorta à éviter la mort par son obéissance au commandement du roi; et il répondit :

« Ignorez-vous que ceux qui viennent de mourir et moi avons tiré notre naissance d’un même père et d’une même mère; que nous avons reçu les mêmes instruclions, et croyez-vous qu’étant d’un même sang je n’aie pas le même courage? »

Des paroles si hardies étant insupportables à Anliochns et allumant encore davantage le feu de sa colère, il lui fit allécher les mains avec les pieds à un instrument de torture fait en cercle. Celle machine brisa toutes les articulations qui joignaient ensemble chacune de ces parties, estropia les autres; et rien ne fut capable de le faire changer de résolution. On lui arracha la peau avec les ongles, et on le mit sur la roue. Lorsque cet invincible martyr vit ainsi sa chair toute par morceaux, ses entrailles déchirées, son sang couler de tous côlés, et qu’il était près de quitter la vie, il dit à ce cruel prince:

« Impitoyable tyran, c’est pour observer la loi de Dieu et rendre l’honneur que je dois à son souverain pouvoir que j’endure tous ces tourments. Mais ils ne sont que passagers, au lieu que ceux que vous souffrirez pour punition de votre impiété et de vos sacrilèges homicides seront éternels. »

Martyre du quatrième des sept frère

Ces paroles de ce glorieux martyr ayant été suivies de sa mort on amena le quatrième des sept frères, et sur ce qu’on l’exhortait à ne pas imiter la folie qui avait coulé la vie à ses frères, il répondit:

« Quelque ardent que soit le feu que vous allumerez pour me brûler il ne me fera point de peur. Je sais trop qu’il ne peut rien s’ajouter au bonheur dont jouissent maintenant mes frères, non plus qu’au malheur qu’éprouvera un jour ce cruel prince, et je ne désire rien tant que de mourir comme eux pour jouir avec eux d’une vie que nuls siècles ne verront finir. C’est pourquoi, ajouta-t-il eu s’adressant à Antiochus, inventez de nouveaux tourments afin de connaître si je ne suis pas un véritable frère de ceux à qui vous on avez fait souffrir de si horribles.»

Ce roi, transporté de fureur de l’entendre parler de la sorte, commanda qu’on lui coupât la langue, et alors il dit:

« Encore que vous me priviez de l’organe de la parole, Dieu ne laissera pas d’entendre ma voix. Vous pouvez couper ma langue, et je vous la présente pour être coupée, mais vous n’avez point de pouvoir sur mon esprit. Je verrais avec plaisir couper aussi toutes les autres parties de mon corps pour témoigner par le sacrifice que j’en ferais à Dieu quel est mon amour pour lui, mais il vous punira bientôt de couper une langue que je ne voulais employer qu’à publier ses louanges.»

On lui coupa ensuite la langue, et il expira dans les tourments.

Martyre du cinquième des sept frères

Le cinquième des sept frères vint alors de lui-même se présenter et parla ainsi à Antiochus :

« Je viens sans attendre que l’on m’y contraigne m’offrir à endurer pour ma religion le même traitement que mes frères, afin qu’en multipliant vos crimes la main de Dieu s’appesantisse encore davantage sur vous pour vous faire sentir les terribles effets que vous devez attendre de sa justice. Ennemi des hommes, ennemi de la vertu, qu’avons-nous fait pour vous obliger à nous traiter de la sorte? Il est vrai que nous faisons profession d’adorer le créateur de toutes choses et d’observer ses saintes lois; mais est-ce un sujet de nous faire mourir dans les tourments, et ne sommes-nous pas plutôt en cela dignes de louanges? »

Lorsqu’il parlait ainsi les bourreaux le lièrent et rattachèrent par les genoux sur la catapulte avec des chaînes de fer , lui rompirent tous les os des reins avec des coins qu’ils poussaient de force sous ces chaînes, et le roulèrent sur la roue de cette machine qui était pleine de pointes de fer en forme de scorpions. Mais quoique le corps du martyr fût ainsi accablé de douleurs, son esprit demeurant toujours libre, il dit à Antiochus :

« Plus ces tourments sont cruels , et plus vous m’obligez comme votre intention par le moyen qu’ils me donnent de témoigner que rien n’est capable de me faire violer nos saintes lois. »

Martyre du sixième des sept frères

Après la mort du cinquième des sept frères, on amena le sixième qui était fort jeune. Antiochus lui demanda s’il ne voulait pas sauver sa vie en mangeant de la chair dont il avait ordonné de manger, et il lui répondit :

« Il est vrai que pour ce qui est de l’âge j’en ai moins que mes frères, mais je n’ai pas moins de résolution. Comme nous avons été nourris ensemble et élevés dans les mêmes sentiments, je les conserverai comme eux jusqu’à la mort. C’est pourquoi, vous avez résolu de me faire tourmenter parce que je ne veux pas manger ces viandes dont nos lois nous défendent l’usage , vous ne devez point y perdre de temps. »

Alors on l’étendit sur la roue pour le brûler à petit feu. on le perça en toutes les parties de son corps et jusque dans les entrailles avec de petites broches de fer fort pointues que l’on avait fait rougir dans le feu. Il demeura intrépide dans ce saint combat, et dit en s’adressant à Antiochus :

« Heureux et glorieux tourments qui, étant exercés sur tant de frères, n’ont pu surmonter leur constance, parce qu’ils les ont soufferts pour leur religion, et qu’une conscience pure accompagnée de bonnes œuvres est invincible ! Ennemi des serviteurs de Dieu, me voilà prêt à mourir avec mes frères. et à être comme eux à votre âme criminelle un objet d’horreur qui la bourrèlera sans, cesse. Quelque jeunes que nous soyons, nous triompherons de votre tyrannie, sans qu’il soit en votre pouvoir de nous, faire goûter de ces viandes dont on ne saurait manger sans sacrilège. Nous n’avons trouvé que de la fraîcheur dans le feu et que de la joie dans les tourments, parce que désirant exécuter, non pas les commandements d’un tyran , mais ceux de Dieu, notre résolution est inébranlable.»

Il n’eut pas plus tôt achevé de prononcer ces paroles qu’on le jeta dans une chaudière où il finit sa vie mortelle pour passer à une vie éternelle.

Martyre du dernier des sept frères

On amena ensuite le plus jeune et le dernier des sept frères. Antiochus ne put s’empêcher d’en avoir pitié ; et comme on s’apprêtait à le lier, il le fit approcher et lui dit pour lui persuader de lui obéir :

« Vous voyez de quelle sorte vos frères ont fini leur vie dans les tourments. N’imitez pas leur exemple. mais rendez-vous au contraire digne de mon affection, et des grâces dont je suis disposé à vous honorer. »

Après lui avoir ainsi parlé il envoya chercher la mère, lui témoigna combien il la plaignait d’être privé d’un si grand nombre d’enfants, et l’exhorta à travailler de tout son pouvoir à sauver |e seul qui lui restait, en lui persuadant de faire ce qu’il désirait.

Cette généreuse femme, au lieu de suivre cet ordre, fortifia encore davantage son fils dans sa résolution en lui parlant en hébreu; et alors il dit à ses gardes :

« Déliez-moi afin que je puisse faire entendre au roi, en présence de ceux à qui il se confie le plus des choses que j’ai à lui dire.»

Ils le délièrent aussitôt avec grande joie; et il courut vers le lieu où le feu était allumé pour le brûler, en s’écriant :

« Ô le plus méchant et le plus impie de tous les tyrans, n’est-ce pas Dieu qui vous a mis la couronne sur |a tête? et vous prenez plaisir à faire mourir ses serviteurs dans les plus horribles de tous les tourments parce qu’ils veulent lui demeurer fidèles. Mais sa justice vous demandera compte de leur sang; vous brûlerez dans un feu qui ne sera pas seulement beaucoup plus ardent que ceux que votre cruauté fait allumer, mais éternel, et vos tourments seront sans relâche, La fureur des bêtes les plus cruelles est-elle comparable à la vôtre? Elles épargnent au moins leurs semblables; et vous, étant homme, prenez plaisir à faire souffrir à des hommes ce que l’on ne saurait seulement penser sans horreur. Mais mourant avec une constance invincible, ils satisfont pleinement à ce qu’ils doivent à Dieu ; au lieu que , quelque grandes que soient les peines que vous souffrirez dans une autre vie, elles ne sauraient expier un aussi grand crime que celui d’avoir fait mourir par la plus détestable de toutes les injustices des personnes non seulement innocentes, mais très-justes. Me voilà prêt à les suivre et à faire voir qu’étant leur frère je ne dégénère pas de leur vertu. »

En achevant ces paroles il se jeta dans le feu et finit ainsi sa vie.

De quelle sorte ces sept frères s’étaient exhortés les uns les autres pour le martyre.

Qui peut mieux faire connaître que la raison qui inspire des sentiments si vertueux et si généreux règne sur [es passions, que de voir avec quelle constance ces sept frères méprisèrent jusqu’à la mort les plus horrible de tous les tourments, et en demeurèrent victorieux dans le même temps que d’autres, succombant par faiblesse, mangeaient de la chair de ces animaux immondes offert dans des sacrifices détestables?

Pouvons-nous donc trop remercier Dieu de nous avoir donné ce raisonnement qui nous fait triompher des passions et des douleurs?

C’a été par cette sorte de raison que ces sept frères ont résisté à la puissance du feu, et qu’ils ont été comme autant de tours si solidement bâties sur le rivage de la mer qu’elles put méprisé l’effort des vents et des vagues. Pour s’exhorter les uns les autres à demeurer fermes dans leur sainte résolution, l’un disait :

« La naissance nous ayant unis, ne nous séparons pas à la mort, mais donnons tous ensemble notre vie pour la défense de notre religion. Imitons ces trois enfants qui marchèrent sans crainte sur les brasiers ardents de la fournaise de Babylone, et ne témoignons pas moins de zèle qu’eux pour l’observation de la loi de Dieu.»

Un autre disait :

« Courage, mes frères.»

Un autre disait :

« II faut demeurer fermes jusqu’au dernier soupir.»

Un autre disait :

« Souvenons-nous que nous sommes descendus d’Abraham, qui pour témoigner à Dieu son obéissance, lui offrit Isaac son fils unique en sacrifice. »

Ainsi chacun animait les autres dans ce glorieux combat avec une générosité sans exemple, et se fortifiant toujours de plus en plus ils disaient :

« Nous offrons de tout notre cœur à Dieu la vie que nous tenons de lui, pour l’employer à défendre ses saintes lois. Nous ne craignons point ceux qui ne peuvent tuer que le corps, parce que nous savons que des tourments éternels attendent dans un autre monde ceux qui n’observent pas ses commandements, et nous devons nous armer d’une ferme résolution d’obéir à sa volonté, afin qu’après notre mort Abraham, Isaac, Jacob et nos autres saints prédécesseurs nous reçoivent avec joie pour participer à leur gloire.»

A mesure que l’on tourmentait l’un de ces frères, ceux qui restaient encore en vie lui disaient :

« Ne nous faites point de honte, mon frère, ni à ceux qui viennent de rendre leur esprit à Dieu. Ne savez-vous pas que rien ne lui est plus agréable et ne doit être plus fort que ce lien d’amour dont la sagesse infinie a uni les frères ensemble? Elle a voulu qu’ils dussent une partie de leur être à leurs pères; que leurs mères les conçussent dans leur sein; qu’ils y fussent formés; qu’ils y demeurassent durant un même temps ; qu’ils y fussent nourris d’un même sang, et perfectionnés d’une même sorte en recevant l’âme ; qu’après être venus au jour ils tirassent leur nourriture en suçant un même lait, fussent portés dans les mêmes bras et élevés, exercés et instruits de la même sorte en la loi de Dieu et des saintes pratiques de notre religion.»

C’est ainsi que ces sept frères, dans leur étroite union, s’exhortaient les uns les autres parce que la manière dont ils avaient été élevés ensemble ajoutait encore par la piété à leur affection fraternelle, et que la nature se trouvait fortifiée par la vertu, sans que la grandeur des tourments de ceux qui les premiers souffrirent la mort fût capable d’étonner les autres.

Louanges de ces sept frères

Ces admirables frères s’exhortant ainsi les uns les autres à souffrir tant de tourments firent voir que non seulement ils les méprisaient, mais que leur foi les rendait victorieux de l’affection fraternelle.

Plus élevés par leur résolution que les rois ne le sont par leur puissance, et plus libres dans les fers que ces princes si redoutables ne le sont sur le trône, nul d’eux ne témoigna la moindre crainte ni ne différa d’un moment à s’exposer à la mort; mais considérant le martyre comme un chemin qui conduit à l’immortalité ils y coururent avec joie.

De même que l’âme fait mouvoir les mains et les pieds, ainsi ces sept frères, que l’on pouvait considérer comme n’était animés que d’une seule âme, étaient poussé par elle à rechercher une mort qui les pouvait rendre dignes par leur piété de vivre à jamais dans le ciel.

Heureux nombre de sept. qui se rencontre dans ces frères, n’avez-vous pas un saint rapport avec ces sept jours qui forment le cercle de la semaine employée de Dieu pour la création du monde et pour se reposer après avoir consommé un si grand ouvrage. Nous ne saurions sans trembler entendre parler de vos souffrances ; et vous, bienheureux martyrs, vous n’avez pas seulement entendu sans vous en étonner les menaces d’un prince en fureur; vous n’avez pas vu sans appréhension les feux, les roues, les ongles de fer et tous les tourments qui vous étaient préparés; mais vous les avez soufferts sans en être émus, et avez fait voir qui: le pouvoir qu’ils avaient sur vos corps cédait à celui d’une constance aussi merveilleuse qu’était la vôtre.

Louanges de la mère de ces admirables martyrs; et de quelle manière elle les fortifia dans la résolution de donner leur vie pour la défense de la loi de Dieu.

Mais doit-on s’étonner qu’une ferme résolution ail triomphé des tourments dans le sexe le plus fort, lorsque l’on voit que cette admirable femme de qui ces sept frères tenaient la vie a enduré seule autant qu’eux tous ensemble? Car peut-on douter que son amour maternel ne lui ait fait sentir toutes leurs douleurs lorsque l’on voit quel est celui des animaux, et que même les abeilles, quoique naturellement si douces, s’arment de leur aiguillon comme d’une épée pour repousser les frelons qui veulent entrer dans leurs ruches, et les poursuivent jusqu’à la mort pour défendre leurs petits?

Bien que celle généreuse mère dont nous parlons eût sept fils, elle n’aimait pas moins chacun d’eux qu’Abraham aimait Isaac, son fils unique ; et néanmoins, dans la nécessité où ils se trouvaient de s’exposer à la mort pour observer la loi de Dieu, ou de la violer pour sauver leur vie, elle fut ravie de voir qu’ils préféraient un bonheur éternel à des souffrances passagères.

Qui ne sait que quelque amour qu’aient les pères pour leurs enfants en qui ils ont imprimé en quelque sorte le caractère de leur âme et de leur ressemblance, celui des mères les surpasse encore parce qu’elles ont plus de tendresse; et nulle autre mère n’en eut jamais plus que celle de ces sept frères. Elle ne les avait pas seulement, comme les autres, portés dans son sein, et pris pour chacun d’eux tant de soins et tant de peines; mais elle les avait tous élevés dans la crainte de Dieu; et n’ayant de passion que pour leur salut elle les aimait d’autant plus qu’elle voyait qu’ils lui étaient très-fidèles ; car ils étaient tous si sages, si généreux, si vertueux, si unis ensemble, et avaient un tel respect pour elle, qu’ils pratiquèrent jusqu’à la mort les instructions qu’elle leur avait données.

Mais quelque extraordinaire que fut l’amour qu’elle leur portait, et quoique ses entrailles fussent déchirées en les voyant souffrir tant de tourments, rien ne fut capable d’ébranler son admirable constance. La piété triomphant dans son cœur des sentiments de la nature, elle les accompagna tous à la mort ; et sans témoigner jamais la moindre faiblesse  elle vit le feu dévorer leur chair, les doigts des pieds et des mains semés sur la terre, et leur peau arrachée de leur tète et de la plus grande partie de leur corps.

Sainte femme! quelle autre mère peut, comme vous, dire qu’elle a éprouvé en la personne de ses enfants les douleurs du monde les plus cruelles, et qu’entre ce grand nombre qu’elle en avait il ne s’en est pas trouvé un seul qui ne soit demeuré ferme dans la piété? 18 Vous avez vu mourir le premier sans que votre constance en ait été ébranlée; vous avez vu rendre l’esprit au second sans en avoir été affaiblie ; vous avez vu avec des yeux secs ce qu’ont aussi souffert tous les autres, leur chair grillée, leur tête et leurs mains coupées, et les restes de leurs corps enlacés les uns sur les autres; vous avez considéré tous leurs tourments comme des preuves de leur vertu, et nulle harmonie n’est aussi agréable à ceux que la musique ravit le plus que ne l’était pour vous le concert de leurs voix avec la vôtre lorsqu’ils enduraient tant de tourments.

Cette grande âme avait vu d’un côté la mort de ses enfants inévitable s’ils persistaient dans leur résolution, de l’autre leur vie assurée s’ils obéissaient au commandement du roi, et sentait pour eux la plus grande affection dont une mère soit capable; mais plus elle les aimait et moins elle désirait la prolongation pour un peu de temps d’une vie qui leur aurait pour jamais donné la mort, et fit voir qu’elle était une véritable fille d’Abraham en préférant avec un courage invincible Dieu à toutes choses.

Ô mère qui avez soutenu l’honneur de nos saintes lois et la sainteté de notre religion, et qui avez porté dans vos flancs ces généreux combattants qui les ont si vaillamment défendues! 31 ne peut-on pas vous comparer à l’arche, puisque, de même que dans ce déluge universel elle porta et garantit de la fureur des flots tout ce qui resta de la race des hommes, ainsi vous avez porté ceux qui dans un déluge de tourments sont demeurés victorieux de la cruauté des bourreaux, et les avez fortifiés par votre admirable constance et votre héroïque piété.

Peut-on donc douter qu’une résolution saintement prise ne domine sur les sens lorsqu’on voit une mère déjà âgée demeurer ferme au milieu de la plus grande tempête dont un cœur puisse être agité, en voyant sept de ses fils mourir devant ses yeux de la manière du monde la plus cruelle? Qui sont les hommes qui aient jamais témoigné plus de courage?

La fureur des lions auxquels on exposa Daniel, et l’ardeur de la fournaise où Misaël et ses compagnons furent jetés avaient-ils rien de plus terrible que le feu de l’amour qui dévorait les entrailles celte mère par la douleur de se voir arracher tous ses enfants par tant de divers supplices?

Mais c’a été dans ses combats que sa raison a fait triompher sa vertu des sentiments les plus vifs de la nature.

Car autrement comment se pourrait-il faire qu’une femme et une mère n’eût pas dit en elle-même : Mère infortunée, et plus infortunée qu’on ne le saurait dire, n’ai-je donc mis sept fils an monde que pour me trouver aujourd’hui sans un seul qui me reste? Est-ce en vain que j’ai souffert les douleurs de tant de divers enfantements, que j’ai nourri tous ces enfants de montait et les ai élevés avec tant de soin? Non seulement je ne vous verrai plus, mes chers enfants, mais je ne verrai point d’enfants de vous, et perdrai ainsi le doux nom de mère après l’avoir porté avec tant de joie par la consolation que me donnait votre bon naturel et votre vertu que nulle autre n’a jamais été plus heureuse; et je me trouve à mon âge seule et accablée de douleur sans que de tant d’enfants que j’ai eus il y en ait au moins quel qu’un de qui je puisse recevoir l’honneur de la sépulture.

Cette sainte femme était bien éloignée d’avoir des pensées si humaines et si charnelles. Elle ne se contenta pas de ne point détourner ses enfants de leur résolution d’aller à la mort et de ne pas les plaindre après qu’ils l’eurent soufferte; mais, comme si son cœur eut été de bronze , elle les poussait et les exhortait à donner sans crainte une vie mortelle pour en acquérir une immortelle. Généreuse mère, qui, dans un sexe fragile, avez , comme un soldat vieilli sous les armes, témoigné tant de fermeté que vous êtes demeurée victorieuse, par votre constance, de la fureur d’un tyran, et fait paraître dans vos paroles et vos actions, plus de courage que n’en ont les hommes les plus courageux, peut-on trop admirer la manière dont vous parlâtes à vos enfants lorsque après avoir été amenée et prise avec eux, vous vîtes ce saint et admirable vieillard Éléazar que l’on tourmentait.

« Mes enfants, » leur dîtes-vous alors en hébreu, jamais combat ne fut plus glorieux que celui ou vous allez entrer. Il s’agit de défendre la sainteté de notre religion; et quelle honte vous serait-ce dans la vigueur de votre âge d’appréhender de souffrir pour elle des douleurs qu’un vieillard endure si constamment?

Souvenez-vous que vous avez reçu de Dieu, créateur de l’univers, la vie que vous allez lui offrir. Représentez-vous avec quelle promptitude Abraham, notre père, lui offrit Isaac en sacrifice, quoiqu’il le considérât comme devant lui donner un nombre infini du descendants. Songez avec quel courage Isaac, au lieu de s’étonner de voir la main de son père armée contre lui, se présenta pour être immolé. Remettez-vous devant les yeux la constance de Daniel lorsqu’on l’exposa aux lions, et celle d’Ananias, d’Azarias, et de Misaël quand on les jeta dans la fournaise de Babylone, Puisque vous avez, mes enfants, la même foi, témoignez la même résolution. Car comment, ayant devant les yeux de tels objets, votre piété pourrait-elle ne pas demeurer victorieuse des tourments que l’on vous prépare?»

Telles furent les paroles de cette femme forte que l’on ne saurait trop louer; et elles firent une telle impression dans l’esprit de ces sept frères dignes de l’avoir pour mère, qu’étant tous morts pour ne pas manquer à ce qu’ils devaient à Dieu , ils vivent maintenant avec lui en la compagnie d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, et des autres patriarches.

Martyre de la mère des Machabées. — Ses louanges et celles de ses sept fils et d’Eléazar.

Après que les sept frères eurent fini leur vie en la manière que j’ai dite, on prit leur mère et on la jeta dans le feu, et cette sainte femme eut, de même que ses enfants, la gloire de triompher du tyran. Elle a été comme un superbe édifice tellement soutenu par eux comme par autant de colonnes, que nuls tourments n’ont été capables de l’ébranler. Elle jouit maintenant dans le ciel de la récompense de ses souffrances et de sa foi, et y brille avec ses enfants d’une plus vive lumière que n’est celle de la lune et des étoiles.

Nous pouvons contribuer au moins pour notre part à l’honneur qui leur est dû pour avoir soutenu des combats qui ont donné de l’horreur à ceux mêmes qui ont été les exécuteurs d’une cruauté si épouvantable. en les rendant toujours présents aux yeux de la postérité par cette histoire qui mériterait d’être gravée sur le bronze d’un magnifique tombeau, afin que notre nation ne puisse jamais en perdre le souvenir.

Illustre vieillard, illustres frères, vous avez résisté à tous les efforts de ce cruel prince qui voulait abolir vos saintes lois, et en ne regardant que Dieu seul, vous les avez soutenues jusqu’à la mort au milieu des plus grands tourments. Jamais combat ne fut plus divin, puisqu’il n’a été entrepris que pour la gloire de Dieu et que jamais la vertu éprouvée par la patience ne triompha avec plus d’éclat.

Eléazar entra le premier dans la lice , les sept frères le suivirent , leur mère marcha sur leurs pas ; le tyran n’oublia rien de tout ce que la fureur la plus ardente peut inspirer ; le monde fut spectateur de ce combat ; la piété demeura victorieuse, et ceux qui l’avaient si généreusement défendue furent couronnés. Comment pourrait on ne les point admirer et ne point être touché de leurs souffrances, puisque Antiochus même et tous les siens en furent frappés d’étonnement? Le sang de ces admirables martyrs apaisa la colère de Dieu, sauva son peuple , et lui procura la paix lorsqu’il y avait le moins de sujet de l’espérer ; car ce prince conçut une telle estime de leur courage et de leur constance, qu’il les proposa pour exemple à ses soldats, et fortifia ses troupes d’un grand nombre de Juifs, qui le servirent si vaillamment qu’ils lui firent remporter plusieurs victoires.

Israélites, race d’Abraham, n’abandonnez donc jamais vos saintes lois, mais observez- les très religieusement, et reconnaissez que la raison, accompagnée de piété, domine les passions.

Quant à Antiochus, ce cruel prince, il fut châtié dés ce monde, et il est maintenant puni en l’autre. Voyant qu’il lui était impossible de contraindre les Juifs de renoncer à leur religion, il partit de Jérusalem pour aller faire la guerre dans la Pérée, et il y mourut misérablement.

Il faut finir, et je crois ne pouvoir le mieux faire qu’en rapportant les paroles de cette admirable mère à ses enfants.

« Mes enfants, j’ai passé le temps de ma virginité avec toute la pudeur que la vertu peut demander d’une fille, et ma jeunesse dans le mariage avec toute l’honnêteté que doit avoir une mère de famille. Lorsque vous commenciez à vous avancer dans l’âge, vous perdîtes votre père. Il avait vécu saintement et supporté avec patience d’être privé pendant quelques années de la consolation d’avoir des enfants. Il vous instruisait de la loi et des prophètes, du meurtre d’Abel par Caïn, son frère, du sacrifice d’Isaac, de la prison de Joseph, du zèle de Phinées, de la fosse des lions où l’on exposa Daniel, de la fournaise de Babylone où Ananias, Azarias et Misaël furent jetés, de ces paroles d’Isaïe :

Quand vous seriez au milieu du feu, vous n’éprouveriez point l’ardeur de sa flamme, de celles de ce psaume de David : Les souffrances sont le partage des justes; de celles de Salomon : Le Seigneur est comme un arbre de vie pour tous ceux qui font sa volonté ; de celles d’Ézéchiel : Il ranimera un jour ces os desséchés ; et de celles de ce cantique de Moïse : Je suis le Seigneur: je tue et je vivifie. C’est, mes enfants, ce Dieu tout puissant et éternel qui est votre vie, et lui seul peut prolonger vos jours dans l’éternité. »

Que d’amertumes se rencontrent dans cette vie, et que ces sept frères, au contraire, trouvèrent de consolation et de douceur lorsqu’on les jeta dans des chaudières d’huile bouillante, qu’on leur fit arracher les yeux, couper la langue, et rendre l’esprit au milieu de tous les autres tourments que la cruauté la plus inhumaine ait pu inventer !

La justice de Dieu en fait maintenant souffrir la peine à ce méchant prince, et les âmes pures de ces véritables enfants d’Abraham et de leur bienheureuse mère, pour récompense de leurs travaux et de leurs souffrances, reçoivent dans le ciel avec les saints pères des couronnes immortelles de la main de Dieu, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles.

(QUATRIEME LIVRE DES MACCHABEES)

flavius josephe

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