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Article du Rav David D. Steinberg

La fête de Shavouoth est célébrée en tant que Z’man Matan Torateinou, « le moment du don de notre Torah ». Le thème de la fête est uniquement la Torah.

shavouaot le don de la torah

La coutume que nous avons de consommer des aliments lactés est expliquée soit parce que l’on a l’usage de comparer de la Torah à du lait, soit pour commémorer le fait que quand les Juifs reçurent la Torah, ils ne connaissaient pas encore très bien les lois de la cacherout et durent « se débrouiller » avec des aliments lactés.

Il existe également une coutume d’étudier la Torah pendant toute la nuit afin d’être prêt, le matin venu, à la recevoir, puis de prier à l’aube et de lire le passage de Shemot qui décrit les événements du Mont Sinaï et le don par Dieu des « ‘Aseret Hadiberot », que l’on traduit généralement par « les Dix Commandements ».

Ces différentes pratiques font une impression profonde et vive quant à la nature et à la signification de Shavouoth, en tant que fête célébrant la Torah et sa révélation.

Et effectivement, tout cela aurait été simple, si seulement la Torah avait jugé bon de mentionner, rien qu’une seule fois au cours des six passages parlant de cette fête, ces trois mots qui nous sont si familiers : « zman matan torateinou », le moment du don de notre Torah.

Il aurait même suffi, en tout état de cause, que le texte conclue le chapitre qui décrit le don de la Torah de la même façon que se conclut celui de Pessah (Exode, chap. 12), en disant que nous devons commémorer cet événement pour toutes les générations futures, et la signification de Shavouoth aurait été parfaitement claire.

Toutefois, la Torah n’établit aucun lien entre Shavouoth et la révélation du Mont Sinaï.

Qui plus est, non seulement la Torah ne décrit pas Shavouoth comme la fête de la Torah, mais elle définit cette fête de façon très différente.

Cela a l’heureux effet de nous offrir une perspective historique sur l’évolution de la nature de Shavouoth, en nous obligeant à réfléchir plus intensément à la signification de cette fête et de la célébration de la Torah.

Même sans tenir compte de la réponse relevant de la critique historique (c’est à dire que la signification de la fête a évolué au cours du temps), j’ai pu rassembler au fil des années sept réponses différentes, ou pour être plus exact, des approches qui fournissent des idées pertinentes sur la façon dont nous pouvons explorer le sens de la tension qui existe entre la façon dont nous célébrons Shavouoth aujourd’hui, et la façon dont l’événement est décrit dans la Torah.

Cette année, avec le lancement du projet TheTorah.com/Projet TABS, je souhaite apporter un élément supplémentaire, sous la forme d’une huitième approche qui correspond parfaitement à l’esprit de la mission de TABS.

L’une de mes histoires préférées du Navi (les Prophètes) est celle d’Eliyahu (Elie) au Mont Sinaï/Horeb (Rois I, 19) (C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles mon plus jeune fils s’appelle Eliyahu).

A la suite des événements survenus sur le Mont Carmel, durant lesquels Eliyahu défie les quatre cent cinquante prêtres de Baal pour déterminer quel sacrifice sera choisi par Dieu grâce à un feu miraculeux, le peuple reconnaît que « Hashem seul est Dieu », et aide Eliyahu à massacrer tous les prophètes de Baal.

Quoi qu’il en soit, cela laisse la reine Jézabel de marbre. Elle envoie alors un message à Eliyahu pour lui faire savoir qu’elle a l’intention de le tuer, comme il a tué les prophètes de Baal. Effrayé, Eliyahu s’enfuit dans le désert. Sûr d’avoir échoué, il prie Dieu de le faire mourir. A ce moment-là, un ange apparaît qui lui fournit de la nourriture pour quarante jours et quarante nuits, lui donnant ainsi la force de voyager jusqu’au Mont Horeb, également connu (selon d’autres traditions) comme le Mont Sinaï.

Sur cette montagne où nous avons reçu la Torah, la parole de Dieu apparaît à Eliyahu et lui demande (Rois I, 19, 9-10)

וַיֹּאמֶר לוֹ, מַה לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ? וַיֹּאמֶר קַנֹּא קִנֵּאתִי לַיהוָה אֱלֹהֵי צְבָאוֹת, כִּי עָזְבוּ בְרִיתְךָ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אֶת מִזְבְּחֹתֶיךָ הָרָסוּ, וְאֶת-נְבִיאֶיךָ הָרְגוּ בֶחָרֶב; וָאִוָּתֵר אֲנִי לְבַדִּי, וַיְבַקְשׁוּ אֶת-נַפְשִׁי לְקַחְתָּה

« Que fais-tu là, Elie ? ». Il répondit : « J’ai fait éclater mon zèle pour toi, Seigneur, Dieu-Cebaot, parce que les enfants d’Israël ont répudié ton alliance, renversé tes autels, fait périr tes prophètes par le glaive ; moi seul, je suis resté, et ils cherchent aussi à m’enlever la vie. »

Dieu dit à Eliyahu de sortir de la grotte où il se trouve et de se tenir sur la montagne devant lui.(Id, 19, 11-12)

וְהִנֵּה יְהוָה עֹבֵר וְרוּחַ גְּדוֹלָה וְחָזָק מְפָרֵק הָרִים וּמְשַׁבֵּר סְלָעִים לִפְנֵי יְהוָה, לֹא בָרוּחַ יְהוָה; וְאַחַר הָרוּחַ רַעַשׁ, לֹא בָרַעַשׁ יְהוָה. וְאַחַר הָרַעַשׁ אֵשׁ, לֹא בָאֵשׁ יְהוָה; וְאַחַר הָאֵשׁ, קוֹל דְּמָמָה דַקָּה

Et de fait, le Seigneur se manifesta. Davant lui un vent intense et violent, entrouvrant les monts et brisant les rochers, mais dans ce vent n’était point le Seigneur. Après le vent, une forte secousse ; le Seigneur n’y était pas encore. Après la secousse, un feu ; le Seigneur n’était point dans le feu. Puis, après le feu, un doux et subtil murmure .

A la suite de cette révélation, Dieu demande à nouveau à Eliyahu: « Que fais-tu là, Elie ? ». Eliyahu répète ce qu’il avait dit précédemment, en suggérant que Dieu devrait agir contre les Israélites ; cela montre il n’a pas réussi à intégrer le message contenu dans la révélation. Dieu informe alors Eliyahu qu’il va devoir nommer Elisha pour le remplacer en tant que prophète.

Dans son zèle, Eliyahu avait choisi de retourner au Mont Sinaï – l’endroit même où Dieu s’est révélé aux Israélites. Le choix de ce lieu est équivalent à une critique dirigée contre les Israélites, qui n’ont pas respecté leur alliance avec Dieu Après tout, Dieu nous met en garde dans le Deutéronome (Devarim, 4 ; 9-10)

רַ֡ק הִשָּׁ֣מֶר לְךָ֩ וּשְׁמֹ֙ר נַפְשְׁךָ֜ מְאֹ֗ד פֶּן־תִּשְׁכַּ֙ח אֶת־הַדְּבָרִ֜ים אֲשֶׁר־רָא֣וּ עֵינֶ֗יךָ וּפֶן־יָס֙וּרוּ֙ מִלְּבָ֣בְךָ֔ כֹּ֖ל יְמֵ֣י חַיֶּ֑יךָ וְהוֹדַעְתָּ֥ם לְבָנֶ֖יךָ וְלִבְנֵ֥י בָנֶֽיךָ׃ י֗וֹם אֲשֶׁ֙ר עָמַ֜דְתָּ לִפְנֵ֙י יְהוָ֣ה אֱלֹהֶיךָ֘ בְּחֹרֵב֒ בֶּאֱמֹ֙ר יְהוָ֜ה אֵלַ֗י הַקְהֶל־לִי֙ אֶת־הָעָ֔ם וְאַשְׁמִעֵ֖ם אֶת־דְּבָרָ֑י אֲשֶׁ֙ר יִלְמְד֜וּן לְיִרְאָ֣ה אֹתִ֗י כָּל־הַיָּמִים֙ אֲשֶׁ֙ר הֵ֤ם חַיִּים֙ עַל־הָ֣אֲדָמָ֔ה וְאֶת־בְּנֵיהֶ֖ם יְלַמֵּדֽוּן׃

« Mais aussi garde toi, et évite avec soin, pour ton salut, d’oublier les événements dont tes yeux furent témoins, de les laisser échapper de ta pensée, à aucun moment de ton existence ! Fais-les connaître à tes enfants et aux enfants de tes enfants ! N’oublie pas ce jour où tu parus en présence de l’Eternel, ton Dieu, au Horeb, lorsque l’Eternel m’eut dit : « Convoque ce peuple de ma part, je veux leur faire entendre mes paroles, afin qu’ils apprennent à me révérer tant qu’ils vivront sur terre, et qu’ils l’enseignent à leurs enfants »

Si la critique d’Eliyahu est fondée, comment comprendre la réponse de Dieu ? Comment interpréter l’expérience de révélation que Dieu fait vivre à Eliyahu ? Et quelle est la signification de קול דממה דקה, « un doux murmure »?

Il semble qu’en reproduisant le même style de « sons et lumières » que lors de la révélation au Mont Sinaï, Dieu tient compte des critiques d’Eliyahu. Et de façon concomitante, Dieu démontre à Eliyahou qu’on ne peut plus le trouver dans des formes surnaturelles de révélation, et que par conséquent il est inapproprié qu’Eliyahu attende de Dieu qu’il punisse Israël pour leurs fautes.

A la place, il y a le « doux et subtil murmure ». Même si la signification exacte de cette expression est difficile à établir, il apparaît clairement qu’il s’agit d’un son subtil, non miraculeux, une révélation sans mots du Sinaï – peut-être même une révélation muette !

Et c’est cette approche de l’alliance du Sinaï qu’Eliyahu est encouragé à utiliser pour pouvoir toucher les Israélites. Toutefois, Eliyahu, dont le modus operandi habituel est de faire descendre des flammes miraculeuses sur le Mont Carmel, n’a pas l’air de comprendre véritablement cette démarche, et Dieu lui retire son rôle de guide.

On dit souvent à propos des fêtes juives que l’on n’y célèbre pas le passé, mais le présent.

Quand nous nous asseyons à la table du Seder, ce n’est pas seulement pour nous souvenir que Dieu a fait sortir Israël d’Egypte il y a plus de trois mille ans. C’est surtout pour savoir, comme nous le disons dans la Hagada « Le Saint Béni soit-Il, n’a pas seulement libéré nos ancêtres d’Egypte, mais il nous a libérés avec eux ».

Nous utilisons l’histoire de la sortie d’Egypte pour faire l’expérience de la libération, au présent.

De la même façon, je souhaite proposer la perspective suivante sur la raison pour laquelle Dieu ne nous a pas enjoint dans la Torah de célébrer la révélation de la Torah au Mont Sinaï.

(Comme nous l’avons précisé plus haut, le Shavouoth de la Bible n’avait rien à voir avec le mont Sinaï/Horeb, mais avec un thème tout à fait différent).

Comme nous l’apprenons de l’histoire d’Eliyahu, les événements du Mont Sinaï furent une occurrence unique ; il ne s’agit pas d’une expérience que l’ont peut reconstituer, et ce n’est pas ce regard sur la révélation que l’on nous demande d’avoir, et par conséquent, cet événement ne peut en aucun cas être célébré au présent.

(la raison pour laquelle la tradition juive a décidé que Shavouoth aurait ce sens-là est intéressante, mais ne sera pas traitée ici).

L’histoire d’Eliyahu est censée avoir eu lieu il y a environ deux mille neuf cents ans, quelques siècles à peine après la date convenue du don de la Torah aux Israélites sur le Mont Sinaï. Dès l’époque d’Eliyahu, il était bien entendu et compris que Dieu n’est plus dans le feu du Sinaï, mais dans un « doux et subtil murmure ».

Appuyons sur la touche « avance rapide » jusqu’à notre génération du 21ème siècle, vivant dans un monde dominé par la science et la technologie.

Sans tenir compte de ce qui s’est ou non passé, Dieu peut-il vraiment s’attendre à ce que nous concevions notre relation à la Torah en termes de révélation par le feu et le tonnerre sur une montagne en plein désert?

Dieu ne souhaite-t-il pas plutôt nous voir nous élever à une hauteur qui nous permette de percevoir la révélation de la Thora par le biais du son naturel, mais tout aussi profond, qu’est le « doux et subtil murmure »?

http://www.modernorthodox.fr/

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