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Cette déclaration, tirée des Mémoires de Fritz Grobba, illustre tout à fait les relations particulières qui lient le monde arabe à l’Allemagne.

[1] La visite que fit l’empereur Guillaume II à la tombe de Saladin, à Damas, en 1898, en marque le point de départ.

Des diplomates comme le baron Max von Oppenheim, chef du service des renseignements « Orient » de la Wilhelmstrasse, songent déjà, à la veille de la Première Guerre mondiale, à utiliser la Guerre Sainte à des fins militaires. Un projet visant à soulever les populations arabes des empires coloniaux français et britannique [2] est accepté par l’Empereur en 1914.

Pour les peuples du Moyen-Orient, l’Allemagne apparaît comme le seul État en Europe capable de tenir tête aux puissances colonisatrices et de les aider à s’émanciper de la tutelle de la Grande-Bretagne et de la France.

Ils croient que le Reich n’a aucune visée politique sur les territoires du Levant. Et avec l’arrivée de Hitler au pouvoir, ils ont un autre ennemi commun : le Juif.

’empereur Guillaume II

Amine el Husseini, Grand Mufti de Jérusalem, et le Troisième Reich

Ces facteurs expliquent, en grande partie, le succès de la propagande allemande dans les pays arabes et les contacts que le Grand Mufti de Jérusalem aura avec les dirigeants du Troisième Reich.

Trois phases peuvent être distinguées dans la vie d’Amine el Husseini : durant la première, on assiste à la montée du leader du monde arabe, durant la seconde, il se met au service du Troisième Reich et sa vie se termine avec sa lutte pour une Palestine arabe. Cette étude privilégiera les relations entre le Grand Mufti et le Troisième Reich [3].

Amine el Husseini est né en 1893 ou 1895 à Jérusalem, dans la province de Judée en Palestine. Il appartient à la famille des Husseini, une des plus importantes familles de la région. Elle possède richesse et pouvoir. Son grand-père a obtenu la dignité de Mufti [4] peu de temps après sa naissance. Il fait des études à l’école primaire musulmane, puis à l’école anglaise, avant de se rendre à l’université El Azhar au Caire, où il suit, sans grande passion, des études religieuses.

Il effectue très jeune, en 1913, le pèlerinage de La Mecque et peut donc faire précéder son patronyme du titre de Hadj, pèlerin. L’héritier de la famille des Husseini fait déjà figure de nationaliste intransigeant, il s’oppose à un adversaire de taille : l’Angleterre.

Dès le début de la Première Guerre mondiale, il se rend en Turquie où il se bat contre les Alliés.

En 1915, il fomente des troubles à Jaffa et à Naplouse, il est alors arrêté et condamné à dix ans de travaux forcés, s’évade en Transjordanie et y continue la lutte. Les Anglais ont, selon lui, trahi la promesse faite aux Arabes par le colonel Lawrence et ils font même pire en ramenant en Terre Sainte les immigrants juifs, après la déclaration de Lord Balfour de 1917 qui prévoit l’établissement d’un foyer national juif en Palestine.

Il est pourtant choisi, en 1921, par le haut-commissaire britannique, Herbert Samuel, comme Grand Mufti.

Ce titre lui confère un réel pouvoir politique et spirituel. Un an plus tard, il préside le Conseil musulman. Il participe, en 1931, au Congrès panislamique à Jérusalem. Il devient le chef de l’Exécutif islamique international, il est à cette date le leader le plus connu des nationalistes musulmans et a une autorité morale qui dépasse celle de son pays d’origine.

Au début des années 1930, la situation a évolué en Palestine. La minorité juive, qui représentait 18 % de la population en 1931, est passée à 29,9 % en décembre 1935.

Les Arabes réagissent très vite face à ces arrivées massives. Dès 1920 et 1921, on assiste aux premières émeutes. En 1929, après une série d’échauffourées entre Juifs et Arabes au Mur des Lamentations, les musulmans massacrent 135 Juifs, les Britanniques feront autant de victimes chez les Arabes.

Le Grand Mufti ne veut pourtant pas un soulèvement des masses arabes illettrées. Il voyage dans le monde musulman et cherche des appuis à l’étranger. Il souhaite au départ obtenir l’aide de l’Internationale communiste mais son projet tourne court, la plupart des chefs communistes de Palestine étant juifs. Il se tourne alors vers les régimes totalitaires italien puis allemand.

En tant que président du Haut Comité arabe, il lance, en 1936, l’appel à la révolte et à la grève générale en Palestine [5]. Cela se traduit sur le terrain par des attentats individuels anti-britanniques et anti-juifs.

Le Grand Mufti, mis en cause à juste titre et débordé par la base, se réfugie pendant trois mois à la mosquée d’Omar à Jérusalem. Les Anglais n’osent pas violer ce lieu saint. Il réussit à s’échapper et se rend en 1937 au Liban où il vit près de Djounie.

Il y est toléré par les autorités françaises, satisfaites de jouer ce tour aux Anglais. Martel, le haut-commissaire français, l’assigne à résidence forcée et le place sous la surveillance discrète d’un agent de la Sûreté. Il est entretenu par le ministre irakien, Rachid el Gailani [6].

Durant son exil au Liban, le Grand Mufti a des contacts avec des Allemands.

Il rencontre le consul général d’Allemagne à Jérusalem, Walter Döhle, en juillet 1937, et sollicite l’aide de son pays. Il envoie à Berlin, en 1937, ses hommes de confiance : le leader palestinien Moussa el Alami, puis un Syrien membre du Club arabe de Damas, le Dr Saïd el Fattah Imama, ancien étudiant en Allemagne. Ils sont chargés de rencontrer des membres de la Wilhelmstrasse notamment le spécialiste du Moyen-Orient, Otto von Hentig [7], le secrétaire d’État Ernst von Weiszäcker et des membres du Parti nazi.

Amine el Husseini va, par l’intermédiaire de ses lieutenants, prendre contact avec le principal représentant de l’Auswärtiges Amt au Proche-Orient, l’ambassadeur en Irak, Fritz Grobba. Ce dernier, tout comme Otto von Hentig, parle l’arabe. Les deux diplomates connaissent bien le Moyen-Orient, où ils s’étaient rendus et avaient séjourné à maintes reprises depuis 1914.

Agents des services de renseignements, ils envisagent de faire de l’Irak un État indépendant favorable au Troisième Reich, Grobba y a noué des relations personnelles dans les milieux politiques et militaires.

De là, il développe une active propagande pro-nazie dans tout le Proche-Orient et soutient des organisations de jeunesse fondées sur les principes nazis.

Amine el Husseini, Grand Mufti de Jérusalem, et le Troisième Reich

Von Hentig, en revanche, ne croit pas à la possibilité d’affronter la Grande-Bretagne sur son terrain en Palestine et une alliance avec le Grand Mufti lui semble dénuée d’intérêt. Ce point de vue est partagé par la Wilhelmstrasse qui hésite à s’engager ouvertement vis-à-vis des nationalistes arabes car cela risque de détériorer les relations avec la Grande-Bretagne.

Tel n’est pas l’avis du chef de l’Abwehr, l’amiral Canaris, qui se déplace spécialement à Beyrouth (sous une fausse identité) avec le major Helmuth Groscurth, un officier d’élite de l’Abwehr. Les entretiens avec le Grand Mufti, en français et en anglais, n’aboutissent à rien de concret. Mais Amine el Husseini impressionne Canaris. Il juge le Mufti intelligent et surtout très habile, capable de comprendre et de jouer des tensions qui existent entre les divers services du Reich.

Cet homme a du poids dans la région et il ne faut pas le ravaler au rôle d’un petit agitateur politico-religieux. En 1938, l’Abwehr II projette de livrer des cargaisons d’armes au Mufti, via l’Arabie saoudite et l’Irak. Les transferts seront annulés devant les vives protestations des Britanniques. Mais Amine el Husseini touchera une somme de 800 livres de l’Abwehr.

En réalité, le Reich n’a pas, à cette date, d’intérêts politiques dans cette région du globe.

Il laisse les coudées franches à son allié italien, dont les agents secrets travaillent activement à monter, dans tout le Proche-Orient et particulièrement en Syrie, les esprits contre la France [8].

Le gouvernement allemand s’intéresse, néanmoins, à une région jouant un rôle de carrefour et ayant une réelle importance sur le plan économique et culturel. Il souhaite participer à l’exploitation du pétrole, assurer la sécurité de ses lignes aériennes et y continuer ses fouilles archéologiques, le tout en bonne intelligence avec son allié italien. Il fait donc preuve de la plus grande circonspection et se contente d’assurer verbalement les peuples de la région de son appui et de sa sympathie afin d’affaiblir les positions britanniques.

C’est l’Italie qui soutient financièrement les activités du Grand Mufti depuis de longues années.

Le comte Ciano l’a d’ailleurs admis, lors d’un entretien avec Mackensen [9], en précisant que les sommes versées, quelques millions de lires, ne sont pas considérables.

Le Grand Mufti bénéficie aussi de l’aide financière irakienne.

Il est considéré dans ce pays comme un héros national, et c’est la raison pour laquelle, il s’installe à Bagdad, le 15 octobre 1939, après avoir quitté le Liban secrètement sans prévenir les autorités françaises.

L’Irak, ancien mandat britannique indépendant depuis 1932, est le refuge idéal pour les partisans du panarabisme : les dirigeants sont anti-britanniques et pro-allemands. Amine el Husseini aura durant son séjour des contacts avec Franz von Papen, ambassadeur en Turquie.

Sans tenir compte du conflit, le Grand Mufti poursuit sa correspondance avec la légation d’Italie et avec les hauts fonctionnaires des ministères des Affaires étrangères italien et allemand. Il cherche même à les mettre en concurrence. Après les premières victoires italiennes en Afrique du Nord, el Husseini contacte les gouvernements italien et allemand par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, Osman Kamal Haddad [10].

Celui-ci rencontre le secrétaire d’État allemand, Ernst von Weizsäcker. Il lui fait part du souhait des pays arabes de nouer des relations cordiales avec les puissances de l’Axe [11].

Weizsäcker ne peut rejeter d’emblée de telles avances, vu l’importance stratégique de l’Irak. Ce pays, producteur de pétrole, est situé sur la voie de passage obligée entre l’Inde et l’Égypte. Or, 60 à 100 000 hommes de troupes indiennes et britanniques attendent, sur l’île de Bahrein, l’autorisation de traverser l’Irak pour se rendre en Égypte. Si l’Irak leur refuse le passage et si les Britanniques doivent faire face, en même temps, à un soulèvement arabe en Palestine et en Transjordanie, cela allégera la pression sur les troupes italiennes.

Haddad affirme aussi que l’Irak est disposé à accueillir des experts allemands et italiens, susceptibles de l’aider à défendre sa neutralité et à assurer la sécurité des champs de pétrole contre toute tentative de sabotage [12].

En contrepartie, le Comité arabe souhaite obtenir des puissances de l’Axe une déclaration et un engagement officiels définissant leur politique vis-à-vis des pays arabes [13] et reconnaissant à la fois « l’indépendance complète des Pays arabes déjà indépendants et aussi l’indépendance complète des Pays arabes sous mandat français (Syrie et Grand-Liban) et celle des Pays arabes sous mandat anglais (Palestine et Transjordanie) ou simplement colonies ou sous protectorat britannique (Koweit, Omar, Maskat, Hadramout, Aden et le Sud Yémen devant revenir à l’État indépendant du Yémen) [14]».

Le représentant italien à Bagdad, Luigi Gabrielli, a déjà reconnu par écrit, le 7 juillet, sur les conseils de son gouvernement, l’indépendance de l’Irak, de la Syrie, de la Palestine et de la Transjordanie [15]. Mais cette déclaration n’engage pas le Duce.

Pour Hitler, il ne faut pas s’engager et l’allié italien doit, malgré la sympathie qu’il éprouve pour le Grand Mufti, suivre la même ligne de conduite. Mackensen, l’ambassadeur d’Allemagne au Quirinal, affirme en septembre 1940 à Ciano que seule une déclaration verbale au représentant d’Amine el Husseini, suivie d’un communiqué diffusé sur les ondes de Radio-Berlin et de Radio-Bari, est concevable [16].

Weizsäcker communique la déclaration à Haddad, le 21 octobre 1940 : « L’Allemagne, qui a toujours éprouvé de l’amitié pour les Arabes, qui émet le vœu qu’ils prospèrent, qu’ils vivent heureux et qu’ils obtiennent la place qu’ils méritent historiquement et naturellement parmi les peuples de la terre, a depuis toujours suivi avec intérêt le combat des peuples arabes afin d’acquérir leur indépendance. Les pays arabes qui atteindront ce but par la suite peuvent aussi compter sur la sympathie de l’Allemagne. L’allié italien est en plein accord avec l’Allemagne sur les termes de cette déclaration [17]»

Ce discours vague et circonspect déçoit le monde arabe, mais il y a cependant un écho considérable. Il est publié, en décembre 1940, dans la presse allemande et arabe et diffusé, en langue arabe, sur les ondes de Radio-Bari et Radio-Berlin. Trois semaines plus tard, Amine el Husseini, remercie le Führer dans une longue lettre, et lui annonce la venue de son secrétaire privé [18].

Il est chargé de demander des subsides aux puissances de l’Axe pour acquérir des armes, car les sommes envoyées par les Italiens ne suffisent plus à financer son action [19].

En fait Amine el Husseini entend régenter entièrement les relations entre les puissances de l’Axe et le monde arabe.

Personne, à part lui ou son secrétaire particulier, n’a le droit de les contacter directement, ni les Arabes vivant en Allemagne, ni même ceux de Beyrouth, du Caire ou d’Ankara. À la demande de Hitler, Ribbentrop charge Weizsäcker de répondre [20].

Reprenant les grands thèmes de la propagande allemande d’avant guerre : la lutte contre les Anglais et les Juifs, Weizsäcker donne enfin satisfaction au Grand Mufti en déclarant que son pays reconnaît « l’entière indépendance des États arabes et estime[ait] que là où cette indépendance n’est pas encore obtenue, les Arabes sont [étaient] en droit de la conquérir [21]».

Il ajoute que le Reich est prêt à aider « militairement et financièrement » les pays arabes amenés à lutter contre la Grande-Bretagne, et disposé à « leur fournir immédiatement du matériel de guerre, à condition que l’on puisse trouver un moyen de transport de ce matériel [22]».

Weizsäcker exige la plus grande discrétion du Grand Mufti, cette lettre doit rester secrète même si « le gouvernement italien a été mis au courant du contenu de la lettre et l’a approuvé [23]».

L’allié italien [24] reste seul habilité à régler les problèmes de la région. Mais l’Allemagne cherche à démontrer fort habilement que, contrairement à l’Italie, elle n’a aucune visée politique au Moyen-Orient. L’évolution de la situation militaire en Afrique, l’entrée en jeu de l’Afrika Korps et les enquêtes de Hentig et de Rudolf Roser [25].

Woermann [26] estime que faire des déclarations favorables aux populations arabes permet à son pays de s’implanter solidement dans une région qu’il pourra, en profitant de l’hostilité des Arabes envers la Grande-Bretagne et l’Italie, dominer dans un proche avenir.

Pour préparer le terrain, Woermann suggère certaines mesures : « élargir et diversifier la propagande allemande dans la région et prendre en considération la proposition de Canaris de mener des actions de sabotage grâce à l’Abwehr [27]» contre les intérêts anglais en Jordanie, en Palestine et en Irak. Le Grand Mufti ne doit pas être considéré comme le seul interlocuteur valable ; mais on peut néanmoins l’aider financièrement (100 000 RM).

La situation politique évolue en Irak où quatre colonels proches du Grand Mufti et de Rachid Ali Gailani prennent le pouvoir en mars 1941 [28]. Pour les soutenir, el Husseini lance même une fatwa à la radio. À Berlin, on espère un embrasement du monde arabe contre la Grande-Bretagne et Grobba demande de l’aide pour l’Irak.

Mais en avril 1941, Hitler a d’autres priorités : la Grèce et le projet Barbarosssa contre l’URSS et les Allemands interviendront trop tard. Avant l’arrivée des troupes britanniques en Irak, Fritz Grobba, Hadj Amine el Husseini et Gailani se réfugient à Téhéran [29].

Ils sont bien accueillis par Rezah Shah, dans un pays où opèrent déjà de nombreux membres de l’Abwehr. Le Grand Mufti les contacte et un officier, membre de la section II de l’Abwehr, spécialiste du sabotage, le major Marrvede, est même affecté à son état-major [30].

Or, l’invasion de l’URSS a modifié la situation au Moyen-Orient, à son tour, l’Iran est attaqué par les troupes soviétiques au Nord et les troupes britanniques venues d’Irak, au Sud. Rezah Shah abdique et le Grand Mufti est obligé de quitter Téhéran, sa tête étant mise à prix par les Anglais.

Il se réfugie alors à Rome, où il arrive le 24 octobre 1941. Ses protecteurs, le Duce et Ciano, l’y accueillent chaleureusement. Son objectif, déclare-t-il au Duce, est l’indépendance de la Palestine, de la Syrie et de l’Irak. L’appui de l’Axe lui est donc nécessaire. En échange, il est prêt à ouvrir un bureau à Rome et à Berlin et à recruter des prisonniers de guerre arabes afin de constituer une Légion arabe capable de se battre aux côtés des forces de l’Axe. Il part à Berlin, le 6 novembre, pour rencontrer Ribbentrop et peut-être Hitler [31].

Côté allemand, on note une évolution politique : le Proche-Orient a un rôle à jouer dans la guerre.

L’Allemagne y a des intérêts majeurs : elle doit chasser les Anglais de la région et y assurer solidement son influence. Elle a aussi besoin du pétrole pour son effort de guerre. Grâce à la volonté des pays arabes, il est peut-être possible d’entraîner dans le conflit l’Afghanistan et l’Iran. Une déclaration germano-italienne sur l’indépendance des pays arabes s’impose [32].

Woermann envisage la constitution d’une fédération arabe avec l’Irak, la Palestine, la Transjordanie, la Syrie et le Liban. Celle-ci s’allierait à l’Allemagne et à l’Italie qui en échange, lui fournirait l’aide financière et matérielle indispensable pour lutter contre l’agresseur britannique.

Le 28 novembre 1941, le Grand Mufti est reçu par Ribbentrop, en présence de Grobba. Il promet le soutien des pays arabes à l’Allemagne sur la base d’une déclaration préparée conjointement avec le gouvernement italien. Quelques heures plus tard, il renouvelle ses propositions devant Hitler.

« Les Arabes sont prêts, déclare-t-il, à participer à la lutte aux côtés des Allemands, non seulement de façon négative par des opérations de sabotage ou des soulèvements, mais aussi de façon positive, en constituant une Légion arabe qui se battrait aux côtés des troupes allemandes. Les Arabes sont persuadés, ajoute-t-il, qu’une victoire de l’Allemagne serait utile non seulement aux Allemands mais au monde entier et par conséquent aussi à la population arabe [33]»

Le Mufti envisage aussi une fédération arabe, composée d’États indépendants. Il donne à Hitler des renseignements précis sur la situation géopolitique au Moyen-Orient et lui conseille de contrer la propagande britannique.

Hitler se refuse à donner des garanties. Il n’est pas question de promettre l’indépendance aux pays arabes, il sera encore temps de le faire quand les troupes allemandes seront victorieuses. Faire une telle déclaration aurait de graves effets, car en proclamant l’indépendance de pays comme la Syrie et le Liban [34], on risque de renforcer les éléments gaullistes dans d’autres territoires de l’Empire français. On reconnaîtrait ainsi l’action de la France Libre qui venait d’accorder à ces deux États leur indépendance.

Hitler tient compte de la position de la France dans sa politique à l’égard du monde arabe. Il n’est pourtant pas hostile au Grand Mufti dont il admire la « roublardise ». Ayant les yeux bleus, il ne peut s’agir d’un véritable sémite [35]. Mais cette fin de non-recevoir déçoit Amine el Husseini. En refusant de reconnaître l’indépendance des pays arabes, Hitler renonce-t-il définitivement à leur aide?

En réalité, en agissant ainsi, il maintient la ligne politique menée avant la guerre d’Irak. Pour lui, le Bassin méditerranéen n’est qu’un front secondaire, réservé à son allié, un allié dont il redoute les initiatives hasardeuses. Pour calmer le Grand Mufti, Ribbentrop lui envoie, ainsi qu’à Gailani, une lettre précisant que « l’indépendance et la liberté des pays arabes souffrant actuellement de l’oppression britannique est aussi le but du gouvernement allemand [36]».

L’Allemagne est prête à apporter son appui aux pays arabes du Proche-Orient « dans leur lutte pour leur libération », à « reconnaître leur souveraineté et leur indépendance et à donner son accord, si tel était le désir des intéressés, à leur fusion ainsi qu’à la suppression du foyer judéo-national en Palestine [37]».

Ce document ne concerne que le Proche-Orient, il tient donc compte, à la fois, des demandes des deux leaders du monde arabe et des remarques de Hitler. Il n’intéresse pas les pays du Maghreb sous souveraineté française. Partiellement satisfait, le Grand Mufti passe à l’action.

Il avait déjà donné une preuve de son efficacité en aidant à la formation de la Légion arabe.

Constituée de prisonniers de guerre musulmans volontaires pour se battre aux côtés des puissances de l’Axe, la Deutsch-Arabische Lehrabteilung [38] est rassemblée au Cap Sounion, sous les ordres du général d’aviation Felmy [39]. Ses effectifs s’élèvent, en décembre 1941, à 25-30 membres. Étudiants arabes vivant en Allemagne et volontaires syriens, ils ont choisi de servir dans la Wehrmacht [40].

Le Grand Mufti est prêt à aider Felmy sous certaines conditions. Il veut tout d’abord la constitution d’une véritable armée arabe composée de troupes régulières ou de corps francs [41]. Formée au camp du Cap Sounion, elle doit être placée sous les ordres d’officiers arabes. L’OKW refuse.

Pourtant les deux partenaires y trouveraient leur intérêt : pour le Grand Mufti ce serait l’embryon de son armée, pour les Allemands la constitution de la Légion arabe a son importance : ces hommes connaissent le pays et la mentalité des populations. Le Mufti s’oppose à l’utilisation de cette armée dans le Caucase car les conditions climatiques ne peuvent convenir aux Arabes ; il estime, à juste titre, que ce bataillon serait plus opérationnel en Égypte.

Mais, malgré ses protestations, le haut-commandement envoie la section spéciale dans le Caucase. Elle prend le nom de Deutsches Orientkorps en septembre 1942. Elle est composée d’un bataillon arabe – le DAL –, d’un bataillon allemand, d’un bataillon de chars et d’une escadrille chargée d’assurer les liaisons et d’envoyer des tracts de propagande. Placé sous les ordres du capitaine Schober, le bataillon arabe comporte quatre compagnies : une compagnie d’Arabes de Palestine, de Syrie et d’Irak, une compagnie d’Arabes d’Afrique du Nord, anciens membres de la Légion française sur le front Est et deux compagnies [42], qui seront recrutées grâce à l’aide d’Amine el Husseini et de son neveu Musa. Sur 6 000 hommes, ce corps compte 800 Arabes. Le Grand Mufti s’intéresse essentiellement aux trente-quarante Arabes de Palestine, qui représentent « l’épine dorsale du bataillon arabe [43]».

Amine el Husseini est l’interlocuteur privilégié des puissances de l’Axe mais il n’est pas le seul, il subit la concurrence de Gailani. L’ancien dirigeant irakien est soutenu activement par Grobba, Felmy et l’OKW. Les deux chefs nationalistes s’affrontent dans une lutte d’influences sans merci. Ils cherchent tous deux à se faire reconnaître comme chef unique et porte-parole du mouvement pan-arabe.

À l’Auswärtiges Amt, on s’interroge : Gailani n’a pas le prestige du Mufti, il se fait appeler Führer, ce que l’on juge déplacé et ridicule. Les deux hommes sont complémentaires. Le Grand Mufti a plus d’atouts : son prestige de chef spirituel est grand dans le monde arabe, et il correspond avec tous ses leaders. Il a même réussi à appeler, en août 1942, les musulmans d’Inde à la révolte contre l’autorité britannique. La balance penche en sa faveur même si, pour des raisons militaires, Gailani peut rendre des services.

C’est donc el Husseini qui est considéré comme le représentant de la nation arabe [44].

Au cours d’une importante réunion qui se déroule à Rome le 15 septembre 1942, en présence de représentants allemands et italiens du contre-espionnage et de l’armée, le Grand Mufti propose de créer un grand centre de propagande pour faciliter la collaboration entre les pays arabes et les puissances de l’Axe.

Des agents et des honorables correspondants partiraient vers l’Égypte et les autres territoires arabes pour y organiser des actes de sabotage. En échange, il réclame à nouveau un droit de regard sur les formations arabes du Cap Sounion, ce qui lui est immédiatement refusé. Le bataillon arabe doit rester dans des mains allemandes même s’il est destiné à combattre au Maghreb sous les ordres de Rommel, le commandant en chef de toutes les forces d’Afrique du Nord.

À cette date, le Grand Mufti est néanmoins devenu un agent très efficace de l’Abwehr, il va même jusqu’à prévenir les services du contre-espionnage de l’imminence d’un débarquement sur les côtes marocaines en septembre 1942. Canaris en informe Hitler qui ne le croira pas.

Au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord, Ribbentrop sollicite l’aide d’Amine el Husseini. Flatté, celui-ci s’exécute et le 9 novembre 1942, lance un premier appel sur les émetteurs allemands et italiens à destination de l’Afrique du Nord. Deux jours plus tard, il le renouvelle sur Radio Bari. Il y met en garde les populations musulmanes contre la propagande anglo-saxonne.

Il fustige les groupes de pression juifs américains, obstacles sur la route des populations arabes vers leur indépendance. Quant aux Juifs du Maghreb, ils sont accusés d’aider les agresseurs américains en leur servant d’espion. Les Américains sont devenus leurs valets et donc les ennemis de l’islam.

Habilement, le Mufti ne mentionne pas les puissances de l’Axe dans son message aux populations du Maghreb. Elles ont été marquées par la propagande anglo-saxonne et française. Il tient aussi compte de la haine et même du mépris éprouvés par ces populations à l’encontre des Commissions de contrôle italiennes.

Il propose à Ribbentrop et à Ciano d’appeler les populations du Maghreb à participer aux côtés des puissances de l’Axe à la lutte contre les Alliés en créant une armée de libération maghrébine composée d’anciens prisonniers de guerre, de travailleurs maghrébins résidant en France et de volontaires trouvés sur place, en Afrique du Nord. Il faudrait donc lancer un appel à la révolte contre les troupes alliées, appel destiné aux soldats maghrébins de l’armée française d’Afrique et aux différentes tribus de la région [45].

Après une courte formation, ces hommes pourraient être utilisés en Afrique du Nord, puis sur d’autres théâtres de la guerre comme le Moyen-Orient. Il songe, enfin, à la création d’un grand centre de propagande à Tétouan. Il ne réclame, en échange de cette aide, qu’une déclaration des puissances de l’Axe sur l’indépendance du Maghreb.

Un autre grand leader du monde arabe, l’émir Chekib Arslan, abonde dans le même sens. En « promettant aux musulmans du Nord de l’Afrique, l’indépendance complète avec l’alliance politique et économique avec les deux puissances de l’Axe [46]», l’Axe obtiendra leur appui inconditionnel.

Ces arguments portent. Les troupes de Rommel ont besoin de renforts, de ravitaillement et de carburant. La proposition est étudiée sérieusement par les services allemands et italiens [47]. Mais Hitler refuse car cette déclaration serait en contradiction avec sa politique française et espagnole. Amine el Husseini réduit alors ses prétentions : il est prêt à apporter une simple lettre au Bey de Tunis. Mais Ciano, interrogé par ses collègues allemands, précise que l’influence du Mufti en Afrique du Nord est des plus réduites, l’envoyer là bas ne servirait à rien.

Hitler juge aussi ce voyage prématuré. Seul Canaris l’approuve, il devra s’incliner. L’attitude des Allemands reste calquée sur celle des Italiens. Ils ont tous deux conscience du fait qu’el Husseini ne poursuit qu’un seul but : l’indépendance des peuples arabes. Mais on peut utiliser son charisme auprès des populations pour provoquer une révolte des troupes placées sous les ordres des Anglo-Saxons. C’est à l’Auswärtiges Amt de créer les conditions politiques susceptibles d’entraîner les Arabes à collaborer avec les Allemands.

La Légion arabe qui se trouvait dans le Caucase est envoyée à Tunis, malgré l’hostilité de Mussolini qui n’accepte le transfert que le 31 décembre [48]. Elle est chargée de recruter à son arrivée des volontaires dans la population tunisienne.

Le Grand Mufti, qui espérait récupérer pour sa garde personnelle les 30-40 Arabes d’origine palestinienne, n’obtient pas gain de cause. Ces hommes ont reçu une solide formation de sous-officiers et peuvent constituer l’épine dorsale de futures compagnies arabes, même s’ils se distinguent par leur indiscipline, comportement jugé inqualifiable par les Allemands. Les volontaires maghrébins sont bien payés. Ils portent un brassard au bras gauche où figure l’inscription « Im Dienst der deutschen Wehrmacht [49]».

Ils font serment de « servir comme soldat dans les rangs de l’armée allemande et lutter sous les ordres d’Allemands contre les ennemis de [leur] pays [50]».

Ils s’engagent à se conformer aux instructions qui leur seront données par leurs supérieurs allemands. Après l’arrivée du détachement des DAL, un bataillon tunisien de cinq à six cents hommes peut ainsi être constitué [51]. Rassemblés au sud de Bou-Ficha, ils apprennent, de façon intensive, le maniement du fusil mitrailleur et les exercices du combat, avant d’être envoyés en ligne à l’est d’Ousseltia [52].

Certains d’entre eux ont servi dans l’armée française et sont déjà expérimentés. Manifestement germanophiles, ils croient à la victoire finale du Reich et espèrent qu’elle leur permettra de libérer leur pays et même toute l’Afrique du Nord. Ces troupes seront utilisées par les Allemands lors des derniers combats en Tunisie et arrêtés par les Alliés.

Amine el Husseini n’a pas été sollicité pour recruter ce bataillon de volontaires, mais par ses appels il y a contribué indirectement. La Wehrmacht réussit à former pour le front tunisien, une unité comparable, dans une certaine mesure, à la première grande unité musulmane bosniaque de Waffen SS destinée à lutter contre les nationalistes serbes et les Tchetniks.

Le Grand Mufti déclare que les ennemis sont les mêmes en Croatie et en Palestine : Anglais et Juifs. La 13e Waffen Gebirgsdivision der SS ou Handshar compte 19 000 hommes fin 1943. D’autres divisions seront créées par la suite et le Grand Mufti, qui a aidé à leur recrutement, les passe en revue en mars et en octobre 1943. Mais quand l’offensive allemande est lancée en mai-juin 1943, les volontaires musulmans ne sont pas prêts à y prendre part. Ils se sont plus illustrés par leurs atrocités que par leur efficacité par rapport aux Titistes. En Tunisie, ils ne seront pas plus opérationnels !

Amine el Husseini a espéré jusqu’au bout utiliser ces forces au Moyen-Orient. Lors d’un entretien avec un représentant de l’Auswärtiges Amt, en juillet 1944, il se dit encore prêt à « soutenir de toute son influence l’accroissement des capacités militaires des unités musulmanes de la Wehrmacht [53]»

Il souhaite que l’on facilite, dans les camps militaires, l’instruction des troupes, afin de combattre le communisme par l’islam. Il a constaté que l’Union soviétique tente d’étendre son emprise sur le monde islamique au Proche-Orient et en Afrique du Nord en y envoyant des muftis formés à Tashkent ! Le gouvernement allemand, déclare-t-il au représentant de la division politique du ministère des Affaires étrangères, doit contrer l’influence communiste dans le Proche-Orient et dans le bassin oriental de la Méditerranée par une habile propagande et l’envoi de brochures exposant les tendances sociales de l’islamisme.

Après la fin de la campagne, el Husseini conseille à l’Auswärtiges Amt de créer en son sein une section musulmane comparable à celle qui existe pour l’Inde. On la lui refuse. Il réclame à nouveau d’urgence une déclaration écrite reconnaissant l’indépendance des pays arabes.

Les Anglo-Saxons risquent de supplanter l’Axe dans le cœur des populations arabes [54].

Il faut trouver une parade, l’Irak vient de déclarer la guerre à l’Axe, ne rien faire risque de provoquer d’autres ralliements à la cause des Anglo-Saxons. Mais, Hitler n’est pas prêt à lui donner satisfaction car son allié italien et le gouvernement espagnol s’y seraient opposés. Woermann, qui rencontre le Grand Mufti en mars, lui rappelle que le Führer lui avait, lors de leur entretien, en novembre 1941, précisé qu’il jugeait inutile toute déclaration tant que ces pays n’étaient pas aptes à se gérer [55].

Une proposition du Mufti est examinée avec plus d’attention. Il suggère aux autorités allemandes de créer un poste émetteur arabe et de lui donner ainsi la possibilité d’intervenir directement pour répondre à la propagande radio des Anglo-Saxons. Mais en mars 1944, cela n’est plus réalisable, toutes les lignes nouvelles étant prioritairement réservées à la Wehrmacht [56].

Il a néanmoins la possibilité de parler sur de nombreux postes clandestins, à condition d’en avertir les services de l’Auswärtiges Amt et de leur envoyer, au préalable, le texte de son intervention. Il est indéniable que la proposition faite par le Grand Mufti d’influencer par haut-parleur ou par tract les soldats marocains qui se trouvaient sur le front italien, a retenu toute l’attention de l’Auswärtiges Amt [57]. Mais, en 1944, ce n’est plus envisageable!

Le Grand Mufti n’obtient plus que de vagues promesses. L’école de mollah, dont il souhaite l’ouverture, ne verra évidemment pas le jour, pas plus que l’unité arabe, destinée à se battre contre la brigade juive en Palestine, dont il annonce, pourtant, en novembre 1944, la création sur Radio-Berlin.

Le bureau central de la SS a néanmoins cherché à exploiter jusqu’au bout son immense crédit moral et politique. Même si son attitude et son arrogance déplaisent aux représentants de l’Auswärtiges Amt – il passe son temps à se plaindre et à ressasser ses griefs à l’encontre de Gailani [58], il obtient tout ce qu’il veut : un appartement spacieux à proximité du bâtiment de la SS à Berlin, afin d’y installer son centre de propagande, un bureau de l’Institut arabe, un bureau pour son secrétaire, un autre pour lui [59]et il touche encore, en avril 1945, 50 000 Reichsmark par mois [60].

En fait, il appert que l’aide du Grand Mufti aux services de propagande allemands a été des plus limitées. Très connu au Moyen-Orient, son influence sur les populations d’Afrique du Nord est quasi inexistante ; celle de Chekib Arslan, qui parle beaucoup à la radio, est nettement plus importante et plus efficace.

El Husseini poursuit invariablement ses buts. Seule lui importe l’indépendance de la Palestine et des pays arabes de la région. Il est resté jusqu’au bout fidèle à ses alliés de l’Axe et s’est donc sérieusement compromis [61].

Il est arrêté par la 1re armée française, le 5 mai 1945.

Les autorités françaises, bien ennuyées, décident de le placer en résidence surveillée dans la banlieue de Paris. Il y loge avec ses deux secrétaires, Derviche et Khali. Bénéficiant du statut de réfugié politique, il reçoit des visites de personnalités françaises ou arabes.

Les Britanniques et les Yougoslaves réclament son extradition en tant que criminel de guerre. Aux États-Unis, le lobby sioniste veut également qu’il soit jugé. Que faire de lui? L’extrader risque de provoquer des troubles au Maghreb et au Moyen-Orient. Anglais et Yougoslaves n’insistent pas trop, mais souhaitent qu’il soit bien gardé en France.

Les populations arabes du Moyen-Orient sont satisfaites de la position française et de la manière dont leur leader a été accueilli. Mais Amine el Husseini s’enfuit le 28 mai 1946 par un avion de la TWA en direction du Caire. Les Britanniques et les mouvements sionistes américains sont furieux. Le gouvernement français doit prendre des sanctions vis-à-vis du préfet de police en fonction lors de l’évasion, pour prouver qu’il n’avait pas fermé les yeux.

Les autorités britanniques le déclarent persona non grata en Palestine. À plusieurs reprises, elles protesteront auprès du Caire, où Amine el Husseini poursuit ses activités anti-britanniques et anti-sionistes.

Il jouit toujours d’un prestige immense et l’aide qu’il a apportée, aux puissances de l’Axe ne lui est nullement reprochée, du moins pas au départ. Il redevient donc le chef incontesté du mouvement arabe, lutte contre la création de l’État d’Israël et se rend même à l’ONU pour refuser le partage de la Palestine.

Il est à l’origine du premier conflit israélo-arabe en mai 1948.

Mais il a des ennemis dans son camp et notamment le roi Abdallah de Jordanie, pièce maîtresse des Anglais dans la région. Celui-ci est assassiné le 20 juillet 1951. La joie du Grand Mufti est si manifeste que les autorités égyptiennes en sont gênées. La révolution de 1952 et le renversement du roi Farouk le sauvent. Il reste un symbole que Nasser ne peut renvoyer. Officiellement il lui laisse l’asile, mais il lui interdit toute activité politique, en rappelant son passé et son aide aux puissances de l’Axe.

Le passé le rattrape donc et il doit céder la place à de plus jeunes à partir de 1963. Il meurt en 1974 à Beyrouth à l’âge de 89 sans avoir revu Jérusalem.

Notes

[1]
Fritz Grobba, Männer und Mächte im Orient. 25 Jahre diplomatischer Tätigkeit im Orient, Göttingen, Zürich, Berlin, Frankfurt, Musterschmidt Verlag, 1967, pp. 202-203.
[2]
Max von Oppenheim, Die Revolutionierung der islamischen Gebiete unserer Feinde, Berlin, 136 p.
[3]
Ce sujet a été abordé dans ma thèse d’État – cf. Chantal Metzger, L’Empire colonial français dans la stratégie du Troisième Reich (1936-1945), Bruxelles, Peter Lang, 2002, 2 vol., 1 / 1 123 p.
[4]
La dignité de mufti est accordée à un théoricien et interprète du droit canonique musulman qui remplit à la fois les fonctions religieuses, judiciaires et civiles.
[5]
Pour mener sa lutte contre la Grande-Bretagne et les sionistes, il s’appuie sur trois hommes : Fauzi El-Kauzi, un ancien officier de l’armée ottomane, son propre cousin, Abd el-Kader El Husseini, père du futur leader palestinien Fayçal El Husseini ; et Hassan Salameh, futur fondateur du groupe Septembre noir dans les années 1970.
[6]
Paris, A.N., AJ 72/212, renseignements des services français à Berlin sur le Grand Mufti de Jérusalem et sur Gailani. Installé comme avocat à Jérusalem en juin 1914, Fritz Grobba, un juriste de formation, était entré dans le service consulaire lors de la déclaration de guerre et avait été contacté par Max von Oppenheim. Il parle couramment français, anglais, turc et arabe. Vite rallié aux thèses nazies, il espère la constitution d’un État allemand fort capable de mener une politique internationale d’envergure. Fritz Grobba aura la responsabilité, de février 1942 à février 1943, des relations de son pays avec tous les pays arabes ; il est ensuite nommé responsable de la Commission des archives de l’Auswärtiges Amt (Archivkommission des Auswärtiges Amt, Abteilung Paris), puis mis à la disposition des services de l’Industrie de guerre, en septembre 1944. Il meurt à Bonn en 1973.
[7]
Otto von Hentig, qui a déjà exercé ses talents de diplomate sous Guillaume II, avait appartenu pendant la Grande Guerre à l’équipe de Wassmuss, le Lawrence d’Arabie allemand. Il est, depuis 1937, à la tête de la division Proche-Orient à l’Auswärtiges (Amt Abt. Pol. VII).
[8]
Nantes, MAE, ambassade de France à Londres, série C, N°339, rapport d’André François-Poncet au ministère des Affaires étrangères, Rome, 2 mars 1939.
[9]
ADAP, Série D, t. IX, pp. 42 et suiv., doc. 40, télégramme envoyé par Mackensen au secrétaire d’État, Weizsäcker, Rome, 10 septembre 1940.
[10]
Tewklik (Tawlik) Al Shakir et Max Müller sont les pseudonymes utilisés par Osman Kemal Haddad, le secrétaire privé du Grand Mufti Amine el Husseini.
[11]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 82, courrier adressé par von Weizsäcker à l’ambassadeur von Mackensen, Berlin, 7 septembre 1940.
[12]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 82, ibid.
[13]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft, Rom, Quirinal, Geheim 82, courrier adressé par von Weizsäcker à l’ambassadeur von Mackensen, Berlin, 7 septembre 1940. Mackensen est nommé, le 19 mars 1938, ambassadeur d’Allemagne à Rome (Quirinal); il y restera en fonction jusqu’au 7 août 1943.
[14]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 82, ibid., 7 septembre 1940.
[15]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 82, note de Woermann, Berlin, 18 septembre 1940. Cette déclaration précisait que « conformément à sa politique traditionnelle, l’Italie doit assurer l’indépendance complète et [garantir] l’intégrité territoriale du Liban, de la Syrie, de l’Irak et de [l’ensemble des] pays sous mandat britannique. Elle s’oppose donc à toute éventuelle prétention d’occupation territoriale de la part des Anglais, autant en Syrie et au Liban qu’en Irak ».
[16]
ADAP, Série D, t. IX, p. 188-189, doc. 127, Aufzeichnung des Leiters der Politischen Abteilung, Woermann (zur Weisung des Herrn Reichsausssenministers vom 24. September 1940), 28 septembre 1940.
[17]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 82, Aufzeichnung, Gespräch mit dem Privatsekretär des Grossmufti aus Anlass der Abgabe einer Erklärung über die deutsche Politik gegenüber den Arabern (signé Weizsäcker), Berlin 21 octobre 1940, ibid. AA/PA, Botschaft Rom Quirinal, Geheim, Bd.94 et ADAP, Série D, t. IX, p. 272-274, n° 190, Papen fit parvenir cette même déclaration à Kamil Gailani, le 20 janvier 1941.
[18]
ADAP, Série D, t. IX, p. 957-958, doc. n°680, Der Grossmufti von Palästina an den Führer, Bagdad, 20 janvier 1941.
[19]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Botschaft Rom, Quirinal, Geheim 84, rapport adressé par Woermann aux ambassades d’Allemagne à Rome et à Ankara, Berlin, 24 janvier 1941. Selon Cosmelli, un membre de l’ambassade d’Italie à Berlin, le gouvernement italien aurait envoyé 5 000 lires en novembre 1940, en janvier 1941, le Mufti demande 40 000 lires pour acheter des armes, les Italiens lui en envoient 10 000.
[20]
Bonn, Pol. Archiv des AA, Ritter, Briefwechsel RAM / Grossmufti, Berlin, 11 mars 1941 et Paris, A.N., AJ 72/212, lettre du secrétaire d’État von Weizsäcker au Grand Mufti, 11 mars 1941.
[21]
Ibid.
[22]
Ibid.
[23]
Ibid.
[24]
La Commission d’armistice italienne contrôle une partie de la région et notamment le mandat français de Syrie, qui intéresse tant l’Irak.
[25]
C. Metzger, op. cit., pp. 334 et suiv.
[26]
ADAP, série D, vol. XII, n° 133, p. 220-223, mémorandum de Woermann, Berlin, 7 mars 1941 et Fritz Grobba, op. cit., p. 209 et suiv. Ernst Woermann est directeur de la section politique de l’Auswärtiges Amt.
[27]
ADAP, vol. XII, n° 133, p. 234-243, mémorandum de Woermann, Berlin, 7 mars 1941 et Fritz Grobba, Männer und Mächte im Orient, op. cit., p. 209 et suiv.
[28]
À la mort du roi Ghazi (accident d’auto), son fils Fayçal n’a que 9 ans et son oncle l’émir Abdul Illah devient régent. Mais les Allemands ont gagné à leur cause Gailani, qui avait été plusieurs fois ministre. Avec l’appui de quatre colonels, il renverse le ministère en avril 1941, crée un gouvernement de défense nationale soutenu par l’armée et dépose le régent. Il se déclare au départ favorable à l’application du traité anglo-irakien et permet aux Anglais de débarquer le 17 avril 1941 à Bassorah, puis s’oppose à tout nouveau débarquement et attaque même les Anglais (aéroport), ils réagissent si vite que les Allemands n’auront pas le temps de l’aider et le 30 mai, Rachid Ali doit s’enfuir. C’est en janvier 1943 que l’Irak d’abord neutre déclarera la guerre à l’Axe.
[29]
Paris, MAE, Jean Chauvel, Chronologie, 14 septembre 1941. Jean Chauvel fait état d’une information venue du Caire selon laquelle, condamné à mort par les Anglais, le Grand Mufti se serait réfugié en Iran (en passant à travers les montagnes du Turkestan) et aurait demandé asile à la légation allemande de Téhéran.
[30]
Roger Faligot et Rémi Kauffer, Le Croissant et la croix gammée, Paris, Albin Michel, 1990, p. 88.
[31]
Fritz Grobba, Männer und Mächte im Orient, op. cit., p. 249.
[32]
Fritz Grobba, op. cit., p. 250.
[33]
Berlin, Bundesarchiv, Auswärtiges Amt, 61123 Arabien, copie adressée par Grobba au Legationsrat Melchers, Berlin, 1er décembre 1941.
[34]
La Commission italienne s’était installée en Syrie et en mai 1941 lors de la signature des protocoles de Paris, Darlan avait autorisé le passage d’avions allemands vers l’Irak. Le 8 juin les troupes britanniques et françaises libres entrent dans les mandats et y affrontent les forces vichystes menées par le général Dentz. Les combats se terminent le 14 juillet par l’armistice (convention de St Jean d’Acre). Le 27 juillet, par lettre, de Gaulle garantit l’indépendance des deux États. Elle sera proclamée en septembre pour la Syrie, en novembre pour le Liban.
[35]
Il aurait, selon un rapport fait par un Alsacien, Pierre Schrumpf, à Seubert, du sang circassien, et serait donc aryen.
[36]
Paris, AN, AJ 72/212, lettre adressée par Ribbentrop à Gailani, le 28 avril 1942 (Geheime Reichssache).
[37]
Ibid.
[38]
Deutsch-Arabische Lehrabteilung ou DAL est la section d’instruction germano-arabe
[39]
Hellmuth Felmy (1885-1965), Chef der Luftflotte depuis février 1939 a été envoyé en mission en Irak le 20 mai 1941 à la tête du « Sonderstab Felmy » ou « Sonderstab F » pour aider les troupes nationalistes de Gailani; puis, après la fin de la guerre en Irak, il est nommé commandant en chef des troupes opérant au sud de la Grèce. Il reprendra de septembre 1942 à mars 1943 la direction du « Sonderstab Felmy ».
[40]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Handakten Ritter/Tunis, Gesandter Ettel, Aufzeichnung über die politische und militärische Entwicklung in der Frage der arabischen Freiwilligen der deutsch-arabischen Lehrabteilung, 20 octobre 1942. La plupart d’entre eux venaient de Palestine ou de Syrie, seuls trois membres de la Lehrabteilung étaient irakiens
[41]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Handakten Ritter/ Briefwechsel Reichsaussenminister-Grossmufti, Denkschrift über die Verlegung des Lagers Sunion, Rome, 29 août 1942.
[42]
Il se charge de recruter des volontaires pour la Légion arabe, ils viennent de Libye, de Syrie et du Maroc. Les nationalistes recrutés dans ces deux pays pourront saboter les intérêts anglais au Moyen-Orient et contrer la propagande anglo-saxonne au Maghreb.
[43]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Handakten Ritter, rapport de l’ambassadeur Prüfer, 20 novembre 1942
[44]
Fritz Grobba, Männer und Mächte im Orient, op. cit., p. 298-299. Le texte allemand précisait que le Grand Mufti était non pas reconnu comme “le” représentant de la “nation arabe” mais comme “un” représentant, (ein autoritärer Vertreter der arabischen Nation) du mouvement de libération des pays arabes. La nation arabe était considérée dans la lettre de Ribbentrop comme une organisation pionnière (Vorkämpferin) des mouvements de libération nationale.
[45]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Botschaft Rom Quirinal, Geheim Nr 141/1, 20 novembre 1942, Vorschläge des Grossmufti von Jerusalem zum militärischen Einsatz der nord-afrikanischen Araber. Ce document est envoyé à Ribbentrop par Mackensen. La note du grand mufti est, en réalité du 18 novembre, mais ne parvint entre les mains des autorités allemandes et italiennes que le 20.
[46]
Paris, MAE, Archives allemandes, vol. 575, extrait d’une lettre envoyée par Chekib Arslan à Max von Oppenheim et transmise par Prüfer à Weizsäcker et à Ribbentrop, 14 décembre 1942.
[47]
Amine el Husseini soumet un second mémorandum à l’Axe, le 19 janvier 1943, il s’agit d’un document “en marge” de sa note précédente du 18 novembre 1942. Il y insiste sur la volonté des Maghrébins d’échapper à l’emprise de la France et de ses alliés pour se ranger du côté de l’Axe dans le cas où on les rassurerait sur leur avenir et leur liberté. 90 % des forces françaises étant composées d’Arabes musulmans, si les puissances de l’Axe leur promettaient l’indépendance, elles se rangeraient de leur côté et leur apporteraient la victoire. (Bonn, Pol. Arch. des A.A. Botschaft Rom, Quirinal, 160, D Pol. 2 VII b, Arabien Unabhängigkeitsbewegung Grossmufti-Gailani, janvier 1942-décembre 1943).
[48]
Envisageant après la victoire l’acquisition de la Tunisie, Mussolini ne voulait pas d’une armée maghrébine sur ce territoire.
[49]
Au service de l’armée allemande. Leur équipement est d’origine française : manteau, uniforme, ceinturon, gourde et vaisselle. Le général von Arnim prévoit même la possibilité de faire venir des cuisiniers arabes.
[50]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Dienststelle Rahn, Schriftverkehr, Armee-Oberkommando, Oberquartiermeister, betr. Arabereinsatz (signé par von Arnim, 9 janvier 1943). Ce sont les anciens soldats de l’armée de Rommel qui ont poussé les prisonniers nord-africains à s’enrôler sous uniforme allemand en leur promettant des rations supplémentaires et des cigarettes.
[51]
Deux autres bataillons algérien et marocain étaient en cours de formation en mars 1943.
[52]
Paris, SHAT, 2 H 206, vice-résidence de France en Tunisie, rapport du général de division Jurion, le 6 mars 1943.
[53]
Paris, A.N., AJ 72/ 212, entrevue du Grand Mufti de Jérusalem avec Mende, un représentant de la Führungsstabpolitik de l’Auswärtiges Amt, le 27 juillet 1944.
[54]
ADAP, série E, Bd 5, doc. 322, lettre du Grand Mufti au ministre des Affaires étrangères, Berlin, 20 mars 1943. Amine el Husseini y évoque une déclaration d’Antony Eden, le 24 février, assurant tous les pays arabes souhaitant une indépendance politique, économique et culturelle de la sympathie de son pays.
[55]
ADAP, série E, Bd 5, doc. 213, Aufzeichnung des Unterstaatssekretärs Woermann, Berlin, 16 mars 1943.
[56]
ADAP, Série E, vol. VII, doc. 243, p. 464, Aufzeichnung des LR Reichel, Berlin, 3 mars 1944.
[57]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Inland II g/410, rapport pour Hencke, 3 mars 1944 et réponse des services de la Wehrmacht, 20 mars 1944.
[58]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Inland II g/410, rapport du LR Melchers au sous-secrétaire d’État, Hencke, sur son entretien avec le Grand Mufti, 14 décembre 1943, Berlin, 17 décembre 1943.
[59]
Bonn, Pol. Archiv des A.A., Inland II g/410, Der Reichsführer SS chef des SS-Hauptamtes an das Auswärtiges Amt, Legationsrat Wagner, Berlin, 10 mai 1943.
[60]
Ses réserves personnelles s’élèvent à 1 M de £ à la fin de la guerre. Il confiera ces fonds à un nazi chargé de le sauver pour l’après-guerre, Un conflit se déroulera entre lui et des avocats suisses quand il voudra les récupérer à la fin des années 60.
[61]
En 1945, Amine el Husseini quitta définitivement l’Allemagne pour se réfugier en Suisse, puis en France où il fut assigné à résidence à Louveciennes. La Grande-Bretagne n’avait pas demandé son extradition par peur de provoquer une nouvelle explosion au Moyen-Orient. Même Tito renonça à la demander. Au printemps 1946, il se serait évadé vers le Caire, où il fut reçu triomphalement par l’état-major du haut commandement de la lutte arabe en Palestine et en redevint le chef incontesté. Il passera le reste de sa vie à lutter contre l’État d’Israël.

Chantal Metzger
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