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Theodor Herzl, le fondateur du sionisme politique, fut le premier à comprendre la grande importance de l’Église catholique quant au retour des Juifs en Terre Sainte.

Peut-être parce qu’il était à Vienne, capitale catholique de la monarchie austro-hongroise, après une longue parenthèse à Paris où il suivit le procès Dreyfus. Il tenta plusieurs fois d’être reçu par le pape, mais dut se contenter de rencontrer deux nonces apostoliques dans la capitale impériale.

C’est seulement quelques mois avant sa mort, le 25 janvier 1904, qu’il réussit à obtenir une audience du pape Pie X, rigide et très clair:

« Nous ne pourrons pas empêcher les Juifs d’aller à Jérusalem, mais nous ne pourrons jamais les y encourager. Le sol de Jérusalem n’a pas toujours été sacré, mais il a été sanctifié par la vie de Jésus. Les Juifs n’ont pas reconnu Notre Seigneur et nous ne pourrons donc pas reconnaître le peuple juif. Non possumus. »

Une réponse tirée du journal de Herzl et qui est restée d’actualité nonobstant les développements positifs intervenus depuis.

Pendant la Première Guerre mondiale, Nahum Sokolow, un des leaders sionistes de l’Organisation sioniste de Londres, fut reçu le 4 mai 1917 par le pape Benoît XV qui lui déclara:

« Le problème des Lieux saints est pour nous d’une extraordinaire importance. Leur sainteté doit être protégée. Nous allons régler cela entre l’Église et les Puissances. Il vous faudra y respecter pleinement les droits [1]»

Tout de suite après la Première Guerre mondiale, le Saint-Siège, exclu de la Conférence de la paix à Versailles aux termes de l’article 15 du Pacte de Londres, voulut faire en sorte qu’un État juif, qui aurait constitué une menace pour les Lieux saints et offensé les sentiments chrétiens, ne voit pas le jour.

Comme s’en expliquait Benoît XV le 13 juin 1921, on craignait que « les Juifs ne viennent à se trouver en Palestine en position de prépondérance et de privilège [2]».

Conclusion négative de la guerre pour le Saint-Siège : un Haut-Commissaire de confession juive pour la Palestine, Herbert Samuel, est nommé en 1920. À la Conférence de San Remo, la France avait, la même année, abandonné son rôle de protectrice des catholiques du Levant. 1922 : le Conseil de la Société des Nations octroyait le mandat sur la Palestine à l’anglicane Grande-Bretagne.

Le cardinal Gasparri, secrétaire d’État, écrivit en vain une lettre datée du 15 mai 1922 à la SDN, demandant que soient retranchés les paragraphes « sionistes » du mandat parce que ces articles conféraient aux Juifs une prépondérance sur les catholiques [3]..

À l’époque, le Vatican fit siennes les thèses arabes et trouva ici un appui en Sa Béatitude Luigi Barlassina, le patriarche latin de Jérusalem qui continua très longtemps de haïr les Juifs et inaugura la tradition antisioniste du patriarcat.

Le Saint-Siège allait exiger un contrôle international sur les Lieux saints et le principe fut retenu par la Grande-Bretagne qui introduisit l’article 14 dans la charte du mandat. Mais quand il s’avéra que les Britanniques avaient l’intention de placer un protestant américain à la tête de la commission des Lieux saints, il y renonça.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le cardinal Luigi Maglione, secrétaire d’État, le 18 mai 1943, à Mgr Amleto Cicognani, délégué apostolique à Washington :

« Les catholiques du monde entier [… ] ne pourraient pas ne pas être blessés dans leurs sentiments religieux si les juifs se voyaient garantir une prépondérance en Palestine [… ]. Veut-on créer un « home juif »? Il ne sera pas difficile de trouver d’autres territoires plus appropriés. La Palestine à prépondérance juive serait cause de graves problèmes internationaux ; elle ne satisfera pas les catholiques du monde entier, entraînera une plainte légitime du Saint-Siège, sans pour autant répondre au souci charitable et constant de celui-ci à l’endroit des non-aryens [4]»

À la fin de la guerre, Moshé Shertok (puis Sharett), de l’Agence juive, Premier ministre d’Israël en 1954-55, fut reçu par Pie XII et soutint qu’il n’y avait pas de conflit entre les aspirations sionistes en Palestine et les intérêts du catholicisme dans la région, qu’un État juif s’engagerait à protéger les Lieux saints, que les Juifs espéraient obtenir l’appui moral de l’Église à notre « existence renouvelée » en Palestine. Pie XII n’allait pour sa part donner aucune assurance [5]….

En 1947, les Nations unies décident d’envoyer en Palestine une Commission spéciale des Nations unies pour la Palestine (UNSCOP), qui propose le partage entre deux États juif et arabe et un corpus separatum international à Jérusalem et dans les environs. Il semble que ce soit le régime international pour Jérusalem qui ait convaincu le Saint-Siège de ne pas s’opposer à la partition approuvée également par les pays catholiques le 29 novembre 1947 à l’ONU.

L’État d’Israël fut établi le 14 mai 1948. Surprise amère pour certains courants conservateurs à l’intérieur du catholicisme selon lesquels les Juifs restaient condamnés à l’errance planétaire pour déicide.

Les réactions du pape étaient contenues dans trois encycliques rédigées en quelques mois. Auspicia quaedam exprimait le 1er mai 1948 une préoccupation sur les Lieux saints, le pape priant pour l’équité, la concorde et la paix en Palestine recomposée. In multiplicibus du 24 octobre 1948 souligne à nouveau que l’internationalisation offre les meilleures garanties pour les sanctuaires. L’opposition conjointe d’Israël et de la Jordanie fit cependant que ce statut international ne fut pas acquis. Troisième encyclique du pape, le 15 avril 1949, Redemptoris Nostris, un appel aux catholiques du monde afin qu’ils se mobilisent de façon à défendre les Lieux saints et en faveur de l’internationalisation de Jérusalem.

Sans doute avait-on choisi le moment du débat sur l’admission d’Israël aux Nations unies dans le but d’exercer une pression sur l’État hébreu. Echec du Vatican : Israël entrera à l’ONU.

Un tournant dans la politique du Saint-Siège à l’égard d’Israël n’intervint que quinze ans plus tard.

Paul VI effectuant la première visite d’un pape en Terre Sainte au mois de janvier 1964. Cela aurait pu inaugurer une franche coopération avec l’État hébreu, mais ce ne fut pas le cas. Le Vatican souhaitait lever tout soupçon quant à une reconnaissance implicite par lui d’Israël.

Amertume en Israël : le pontife avait choisi Megiddo comme lieu de réception par le président de l’État, Zalman Shazar et s’adressa à lui sans jamais prononcer son titre, que ce soit dans son discours ou bien dans le télégramme de remerciement expédié à Tel-Aviv (toujours sans adresse) et non à Jérusalem où se trouvait sa résidence officielle [6] ….

Paul VI suivit les recommandations de son prédécesseur Jean XXIII et fit approuver par Vatican II, le 15 octobre 1965, Nostra Aetate, une déclaration édulcorée en raison de l’opposition des États arabes, mais historique, sur les relations avec les Juifs.

Révolution théologique : « Encore que les autorités juives et leurs partisans aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé indistinctement à tous les Juifs d’alors ou aux Juifs de notre temps. »

Ce n’était pas la pleine absolution, les Juifs se trouvant lavés du crime, mais l’accusation s’en trouvait limitée.

En mai 1985, les Notes pour une présentation correcte des Juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse del’Église catholique déclarent :

« Pour ce qui regarde l’existence de l’État d’Israël et ses options politiques, celles-ci doivent être envisagées dans une optique qui n’est pas elle-même religieuse, mais se réfère aux principes communs de droit international. »

De séparer le théologique du politique, le Saint-Siège rendait possible un lien avec l’État d’Israël au-delà des conceptions du christianisme.

Alors que l’Église s’était considérée pendant des siècles comme verus Israel et que les Juifs n’ayant pas reconnu le Christ restaient dispersés aux quatre coins de la terre. C’était l’ouverture à une position plus sereine, affranchie de toutes considérations théologiques, et à terme à la pleine reconnaissance d’Israël.

Mais pendant des dizaines d’années le Saint-Siège n’a pas entretenu de relations diplomatiques avec l’État d’Israël, même si des contacts entre papes et Premiers ministres ou ministres israéliens subsistaient.

Pendant la première guerre du Golfe, condamnée par Jean-Paul II [7], les Juifs de Rome manifestèrent pour demander la reconnaissance de l’État d’Israël par le Saint-Siège.

Il leur fut répondu dans un long communiqué en salle de presse que la reconnaissance était déjà acquise de facto, que les obstacles à la formalisation étaient d’ordre juridique, non théologique.

Difficultés évoquées : l’occupation des Territoires occupés, les rapports avec les Palestiniens, l’annexion de Jérusalem, ainsi que la situation de l’Église catholique en Israël et dans les territoires administrés par cet État. C’était la première fois, semble-t-il, que le Saint-Siège soulevait le problème de l’Église en Israël.

Le patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah, premier Palestinien à avoir été nommé dans la fonction en 1987, allait d’ailleurs regretter que le Saint-Siège n’ait pas été invité à la Conférence internationale pour la paix de Madrid, fin octobre 1991 [8]. Il fallait éviter que ne fasse retour le traumatisme de Versailles et on mit en place à cet effet une commission bilatérale qui se réunit le 29 juillet 1992 pour envisager l’établissement de relations diplomatiques entre les deux États. La question de Jérusalem, considérée comme relevant du « multilatéralisme » par le Saint-Siège, étant mise de côté.

Mais il fallut attendre les accords d’Oslo et surtout la rencontre entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat à Washington à la Maison-Blanche, le 13 septembre 1993, pour que s’ouvre la voie à l’Accord fondamental entre le Saint-Siège et Israël signé le 30 décembre de la même année à Jérusalem par Yossi Beilin, vice-ministre des Affaires étrangères et Mgr Claudio Maria Celli, secrétaire d’État adjoint : on allait travailler à une transformation progressive des relations entre les deux États avec la perspective de parvenir à des relations diplomatiques.

La note communiquée en salle de presse du Saint-Siège indiquant cependant avec quelle prudence chaque mot était pesé, alors que côté juif, on parlait avec enthousiasme, souvent un peu d’ignorance et parfois beaucoup d’illusions, d’une pacification historique avec l’Église.

Les observateurs n’avaient certes pas manqué de relever le préambule :

« En gardant la mémoire du caractère particulier et de la signification universelle de la Terre Sainte,
Conscients de la nature unique du rapport entre l’Église catholique et le peuple juif et du processus historique de conciliation et de la croissante compréhension réciproque et amitié entre catholiques et juifs. »

Il s’agissait ici de la conciliation contenue dans Nostra Aetate de 1965 où avaient figuré ces mots évoquant saint Paul : « L’Église croit, en effet, que le Christ [… ] a réconcilié sur la croix les juifs et les gentils et a fait par sa personne des deux peuples un seul. »

Nonobstant le ton solennel du préambule, l’accord restait dans le domaine du droit international où le Saint-Siège avait voulu le placer.

Des représentants spéciaux furent échangés et Shmuel Hadas, auparavant ambassadeur à Madrid, reçu par Jean-Paul II au Vatican en février 1994. C’était pour l’État Israël une victoire, bien que l’impact de celle-ci eût pu être plus important encore si elle s’était produite plus tôt, par exemple tout de suite après la fondation de l’État en 1948 !

Le Vatican, sur cette voie, s’est soigneusement aligné sur l’OLP [9]…. C’est seulement après l’accord du Caire ave l’OLP qu’il accepta, en juin 1994, un échange d’ambassadeurs (nonce apostolique). L’Accord sur la personnalité juridique (de l’Église) fut signé le 10 novembre 1997, tandis que celui qui porte sur les questions fiscales et économiques n’a pas été encore achevé. Sans doute faudrait-il compléter l’Accord fondamental par un article reconnaissant la nécessité de coordonner avec Israël la désignation des évêques puisque le Saint-Siège en a déjà nommé un qui était persona non grata dans le pays.

Bien que l’Accord n’ait pas la signification d’une « réconciliation » historique (préambule), il inclut à son article 2 la lutte contre l’antisémitisme, le Saint-Siège condamnant toute agression contre les Juifs [10] ….

L’Église avait d’ailleurs déjà condamné l’antisémitisme sous toutes ses formes. Le cardinal Edward Cassidy le taxant à Prague, le 6 septembre, de « péché contre Dieu et l’Humanité ».

Mais l’État d’Israël ne devrait-il pas soulever toutes les questions d’ordre spirituel qui restent pendantes entre l’Église et les Juifs?

Il est par exemple difficilement concevable pour nous que Pie XII soit béatifié, qu’Edith Stein puisse avoir « sauvé son peuple » et incarner la reine Esther, sauf à accepter le modèle de conversion que nous refusons, qu’il y ait des chapelles, églises et croix dans les anciens camps d’extermination – le combat contre le monastère d’Auschwitz n’étant pas terminé.

C’est là d’ailleurs un des problèmes majeurs entre catholiques et juifs, l’idée que l’Église aurait l’intention de christianiser la Shoah.

Jean-Paul II eut le privilège d’être le premier pape à visiter un camp d’extermination, celui d’Auschwitz, le 7 juin 1979, et d’y prononcer un discours conservé sur le site officiel du Vatican avec pour titre : « Jean-Paul II au camp de concentration de Brzezinka ».

Pas une fois il ne prononce le mot de Juif ou d’Auschwitz. « Six millions de Polonais » ayant perdu la vie durant la Seconde Guerre mondiale, soit « un cinquième de la Nation (polonaise) » ; les Juifs qui n’étaient pas considérés comme partie intégrante de la nation polonaise de leur vivant se retrouvaient donc polonais après leur mort.

Et puis Jean-Paul II a semblé, avec son encyclique du 18 mai 1986, Dominum et Vivificantem (Le Seigneur qui donne la vie), retourner en arrière puisqu’il y rappelle les mots de Pierre quant au péché de ceux qui n’ont pas cru et qui ont abandonné Jésus de Nazareth à une mort ignominieuse (n°31) et cite « Enfants d’Israël, Jésus le Nazaréen, cet homme que Dieu avait accrédité auprès de vous par les miracles [… ] vous l’avez pris et fait mourir cloué sur la croix par la main des impies [11].

On a beaucoup parlé, lors de la dernière crise entre le Saint-Siège et les États-Unis à propos du projet de campagne irakienne, d’un puissant courant proarabe, au Vatican, pouvant compter sur deux personnalités de haut niveau dans la hiérarchie : Monseigneur Jean-Louis Tauran, secrétaire aux relations avec les États (l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères) et Monseigneur Renato Martino, d’abord observateur permanent auprès des Nations unies, puis président de la Commission pontificale Justitia et Pax.

La question qui oppose le plus le Saint-Siège et Israël reste celle de Jérusalem et de son statut.

Jean-Paul II ne revendiquait-il pas dans sa lettre apostolique Redemptionis Anno pour Jérusalem : un statut spécial garanti internationalement et une entité supranationale munie des moyens adéquats pour assurer la préservation des caractéristiques de la ville [12]?

Monseigneur Renato Martino réclamait déjà le 10 avril 1989 pour « la Vieille Ville » : des garanties internationales, l’égalité en droit des trois religions monothéistes et des garanties pour que ces trois communautés puissent continuer à exister et à vivre en paix.

Selon lui, la proclamation par Israël de Jérusalem en tant que « capitale éternelle et indivisible » du pays était contraire aux lois internationales. Martino et Tauran se sont depuis surpassés dans leurs déclarations anti-israéliennes.

Même si le Saint-Siège a préféré surseoir, pour le moment, à la discussion sur Jérusalem qu’il désire de toute évidence, à l’instar de Benoît XV en 1917, mener dans un autre forum. Mais si la question avait cessé d’être un obstacle à la normalisation des relations entre les deux États, elle n’en subsiste pas moins et sera, comme m’en a informé Monseigneur Sabbah, discutée en présence de toutes les parties concernées : Palestiniens, musulmans, etc.

L’Osservatore Romano s’en expliquant au demeurant le 1er janvier 1994 : « Le Saint-Siège continue de se sentir fondé à réclamer certaines garanties internationales. »

Le pape aurait souhaité, en 1996, que Jérusalem préserve son unité et son caractère ; ajoutant cependant que les Lieux saints perdraient beaucoup de leur signification s’ils n’étaient constamment entourés de communautés dynamiques et jouissant d’une véritable liberté de conscience et de foi [13] ….

La réouverture en septembre de la même année d’un petit tunnel datant de l’époque des Maccabéens et parallèle au mur des Lamentations (ne courant donc pas comme certains l’avaient prétendu à l’époque sous l’esplanade du Temple) allait servir de prétexte aux Palestiniens pour déclencher des agressions armées avec des morts et des blessés.

Sa Béatitude Michel Sabbah s’associa aux protestations palestiniennes et organisa une déclaration commune par les églises chrétiennes de Jérusalem : « Dieu est contre l’oppression ».

Réunir les confessions chrétiennes de la ville sur une plate-forme n’est pas fréquent, mais devient facile dès lors qu’il s’agit de condamner Israël. On ne saura pas qui autorise Sabbah qui accusa le gouvernement israélien de discrimination des Palestiniens en faveur des Juifs à parler au nom de Dieu.

26 octobre 1998 : Monseigneur Jean-Louis Tauran vint expressément à Jérusalem pour définir devant les évêques de la région les positions du Saint-Siège quant au statut de la ville.

La situation du moment lui semblant ressortir à une injustice criante et imposée par Israël au plan du droit international. Pour répéter d’abord la vieille demande du Saint-Siège : un statut spécial et internationalement garanti afin que soit préservée l’égalité des droits pour les trois religions ; mais l’extraterritorialité des Lieux saints ne suffisant pas puisque c’est toute la ville de Jérusalem qui est sacrée.

Et puis : « Jérusalem-Est est illégalement occupée. Il n’est pas correct d’affirmer que le Saint-Siège néglige les aspects politiques du dossier et ne s’intéresse qu’aux problèmes religieux, les deux volets sont strictement liés [14]»

En octobre 1999, le gouvernement israélien autorisa la construction d’une mosquée devant la basilique de l’Annonciation à Nazareth, avec pose de la première pierre le mois suivant.

Michel Sabbah, clamant qu’Israël voulait fomenter la discorde entre chrétiens et musulmans, ferma celle du Saint Sépulcre, à Jérusalem, pour deux jours [15]….

De même Joaquin Navarro-Valls, porte-parole du Vatican, le lendemain : louant les efforts du Mouvement Islamique qui avait initié la construction de la mosquée et blâmant Israël pour avoir fait monter la tension (ce qui était en réalité le fait de Sabbah [16].

Les tribunaux ont entre-temps annulé la décision du gouvernement qui a fait détruire en 2003 les quelques murs déjà bâtis du monument.

Le Vatican a de la sorte triomphé avec des moyens acerbes et virulents dans une polémique qu’il aurait pu s’épargner.

Jean-Paul II, à l’occasion des fêtes du Jubilé, décida de se rendre en Jordanie, en Israël et dans les Territoires palestiniens. À la veille de son départ, le Saint-Siège signa un accord avec l’OLP le 15 février 2000 et le pape reçut Yasser Arafat.

Les bergers qui étaient venus à Bethléem il y a deux mille ans, selon Jean-Paul II, étaient des Palestiniens.

On affirmait dans l’accord que les décisions unilatérales et les changements susceptibles d’altérer le caractère spécifique et le statut de Jérusalem, sous-entendu l’annexion par Israël et la « judaïsation » de la ville, maintes fois condamnée par les Arabes et le Vatican, étaient moralement et juridiquement inacceptables [17]….

On notera que les attentats terroristes contre femmes et enfants n’ont pas entraîné de condamnation aussi sévère de la part du Saint-Siège.

Même quand le pape fit un long discours contre le terrorisme, le 1er janvier 2002, il évita toute condamnation spécifique des Palestiniens; Jean-Paul II définissant le terrorisme comme un « vrai crime contre l’humanité » et lui déniant « toute légitimité morale ou religieuse », mais notant dans le même temps que le phénomène se développait plus aisément « dans les contextes sociaux où les droits de l’homme sont niés et les injustices trop longuement tolérées [18]». Le pape se référait-il ici à l’attentat contre les tours jumelles du 11 septembre 2001 ?

L’accord avec l’OLP revendiquait traditionnellement lui aussi le « statut spécial ». À souligner : la question de Jérusalem, posée comme d’ordre multilatéral à l’égard des Israéliens, repassait dans la catégorie du bilatéralisme face à l’OLP.

Réaction attendue du gouvernement israélien : « Jérusalem est et restera la capitale d’Israël et aucune déclaration ne pourra changer quoi que ce soit à cet état de fait. » On regrettait également la grave ingérence du Saint-Siège qui, dans cette affaire, avait pris parti.

En mars 2000 le pape accomplit une visite officielle de quatre jours en Israël. Il fut accueilli à l’aéroport par le président Ezer Weizman et le Premier ministre Ehoud Barak. Pour se rendre ensuite à la résidence du président à Jérusalem où il rencontra les grands rabbins et les survivants de Wadowice à Yad Vashem.

Une visite historique, certes, mais avec des ombres : le pape associa les souffrances des Palestiniens à la Passion du Christ, parla trois fois en deux jours des préjugés antichrétiens chez les Juifs (en réalité inexistants) et apporta une définition de l’extermination totale d’un peuple (juif) comme le résultat d’une idéologie « sans Dieu » ; aucune responsabilité de l’Église et de sa doctrine, donc.

Telle était déjà la thèse contenue dans Nous nous souvenons : la Shoah produit d’un régime néo-païen moderne ; l’antisémitisme y avait ses racines hors la chrétienté. Inadmissible !

Le pape allait enfin sacrifier à la coutume juive en glissant un morceau de papier dans le mur des Lamentations, mais ce texte, celui de l’Accord, était dépourvu du préambule qui le lie aux Juifs [19]….

La partialité du Saint-Siège à l’égard d’Israël atteignit son apogée le 2 avril 2002 quand quelque 200 Palestiniens armés dont certains étaient des terroristes notoires, impliqués dans des attentats contre des Israéliens, forcèrent les portes de la basilique de la Nativité à Bethléem et l’occupèrent.

Loin d’émettre une quelconque critique de ces Palestiniens sans le moindre respect pour la sainteté du lieu et qui s’étaient enfermés les armes à la main dans une église, le Vatican lança une campagne de haine, de propagande et de dénigrement contre Israël.

Le siège de la basilique par l’armée israélienne dura 39 jours pendant lesquels le père franciscain Ibrahim Faltas diffusait des mensonges de l’intérieur, tandis qu’à Rome, le père David Jaeger parlait de violation par Israël « des lois les plus élémentaires de l’humanité et de la civilisation [20]».

C’est le même personnage qui se distingua ici en jetant de l’huile sur le feu dans les relations entre Israël et le Saint-Siège : Michel Sabbah.

Le message de Pâques en avril 2003, par exemple, éclaire sur son style et ses conceptions : « Les voies empruntées ne sont pas celles de la paix ; les actions militaires contre les villes et villages palestiniens en font de grandes prisons où la dignité humaine est bafouée ; les attentats se multiplient et les démolitions des biens et des maisons se poursuivent. Depuis le siège de la basilique de la Nativité, il y a un an, rien n’a changé pour nous ; la basilique est libérée, mais pas la personne humaine [… ]. »

3 avril 2002 : le pape convoque les ambassadeurs d’Israël et des États-Unis pour leur redire qu’il condamne sans ambiguïté le terrorisme d’où qu’il vienne, mais leur exprime en même temps sa « réprobation » quant aux conditions d’humiliation imposées par les Israéliens aux Palestiniens.

En décembre de la même année, Monseigneur Renato Martino déclare que les inspections ne devraient pas s’arrêter à l’Irak et rappelle que les Nations unies avaient pris, mais depuis oublié, la décision d’agir aussi en Israël.

Sans doute le pape a-t-il voulu établir un contrepoids à Sabbah en nommant le 14 août 2003 le père Jean-Baptiste Gourion, un religieux d’origine juive, évêque auxiliaire du patriarche de Jérusalem et titulaire du siège de Lod pour la petite communauté catholique israélienne. Le vicaire de celui-ci, le père franciscain Pierbattista Pizzaballa, a été nommé en juin 2004 supérieur de la Custodie (franciscaine) de Terre Sainte, une nomination interprétée comme un changement de cap à l’encontre des franciscains pro-palestiniens. Lecture erronée de l’événement – la majorité des frères n’a pas émis un vote politique [21], selon Pizzaballa qui a étudié en Israël, connaît bien le pays et pourrait certainement contribuer à une compréhension réciproque.

Le 12 décembre 2002, Jean-Paul II reçoit au Vatican en audience le président israélien Moshé Katzav. Navarro-Valls rappelle alors que le Saint-Siège est favorable à la coexistence de deux États Israël et Palestine et souhaite un prompt règlement du conflit [22].

Pour ce qui est de la « barrière de séparation », moyen non-violent de mettre fin au terrorisme, le pape dit : « Nous avons besoin de ponts, pas de barrières ». Navarro-Valls rappelant aussitôt après l’arrêt de la Cour internationale de justice de La Haye qu’Israël a le devoir de garantir la « liberté d’accès, de visite et de transit » aux Lieux saints « sans distinction de nationalité [23]».

Le porte-parole ne remarque même pas que le texte cité par lui assortissait la liberté d’accès à des conditions de « sécurité nationale et d’ordre public ». Ou bien le terrorisme ne constitue-t-il pas selon lui une atteinte à la sécurité nationale?

Notes

[1]
Cf. Sergio I. Minerbi, The Vatican and Zionism : Conflict in the Holy Land 1895-1925, New York & Londres, Oxford University Press, 1990.
[2]
Ibid., p. 148, Causa nobis.
[3]
Ibid., p. 178-179.
[4]
« Le Saint-Siège et les victimes de guerre : janvier-décembre 1943 », Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, n° 191, p. 300-303, Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 1975.
[5]
Sergio I. Minerbi, « Vatican; relations with zionism and Israel », in G. Wigoder (ed.), New Encyclopedia of Zionism and Israel, vol. 2, Teaneck, Herzl Press, 1994.
[6]
Cf. Meir Mendès, Le Vatican et Israël, Paris, Éditions du Cerf, 1990, p. 127-128.
[7]
Cf. Sergio I. Minerbi, « Il Vaticano e la guerra contro l’Iraq », Nuova Storia Contemporanea, n° 5,2003.
[8]
Cf. I. Brunelli, « La Pace non passa da Roma; alla conferenza di Madrid non c’è posto per la Santa Sede. Ma continuiamo a sperare. Intervista a monsignor Sabbah », Il Sabato, 26 octobre 1991.
[9]
Cf. Sergio I. Minerbi, « The Vatican and Israel ; the permanent bilateral commission », in P. C. Kent & J. F. Pollard, Papal Diplomacy in the Modern Age, Westport, Praeger, 1993.
[10]
Cf. Sergio Minerbi, « Le traité avec le Vatican, objectifs atteints et problèmes encore ouverts » (hébreu), Gesher, n° 130, hiver 5755, p. 42-52.
[11]
L’Esprit saint : lettre encyclique de Jean-Paul II « Le Seigneur qui donne la vie », Paris, Éditions du Cerf, 1986.
[12]
Cf. Jean-Paul II, Lettre apostolique Redemptionis Anno, 1984.
[13]
Address of the Holy Father on the occasion of the exchange of greetings with the diplomatic corps accredited to the Holy See, 13 janvier 1996.
[14]
Cf. Archbishop Jean-Louis Tauran, Secretary for the Holy See’s Relations with States, The Holy See and Jerusalem, 26 octobre 1998.
[15]
« We have lost so many points with the Christian community », The Jerusalem Report, 20 décembre 1999.
[16]
Haïm Shapiro & David Rudge, « Vatican slams Israel over Nazareth mosque », The Jerusalem Post, 24 novembre 1999.
[17]
Marco Tosatti, « Le tappe della riconciliazione, Il Vaticano riconosce di fatto lo stato palestinese », La Stampa, 16 février 2000.
[18]
Messagio di S.S. Giovanni Paolo II per la celebrazione della Giornata Mondiale della Pace, 1er janvier 2002.
[19]
Cf. Sergio I. Minerbi, « The visit of the Pope in the Holy Land », Israel Information Center, Jérusalem, 2000.
[20]
Cf. Sergio I. Minerbi, « Il Vaticano e i quaranta giorni della Basilica della Natività », Nuova Storia Contemporanea, VII, n° 1, janvier-février 2003, p. 131-144.
[21]
Cf. Giorgio Bernardelli, « Terra Santa, l’ora di guardare avanti », Avvenire, 27 juin 2004.
[22]
wwww. oessh. ch :« Le Saint-Siège souhaite la coexistence pacifique de deux États en Terre Sainte », 12 décembre 2002, Agence Zénit.
[23]
wwww. ZENIT.org : « Portavoce vaticano : sentenza “di peso” del Tribunale dell’Aja contro il muro israeliano », 11 juillet 2004.

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