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Facteurs inconscients du passage

À la mémoire de Benny Lévy, qui sut mettre en question le terrorisme intellectuel et rompre radicalement avec lui.

Constater que l’antisémitisme n’est plus ce qu’il était est devenu un lieu commun.

Pendant les deux ou trois décennies qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, il n’osait que peu se manifester. Puis, sans dire son nom, il a trouvé la forme de l’antisionisme pour constituer l’État juif en Juif des nations.

Aujourd’hui, il est de retour dans la société française, il se dit presque ouvertement, mais sous le couvert de l’identification aux griefs des nouveaux damnés de la terre: les Arabes en général et les Palestiniens en particulier.

Je ne parlerai pas ici de l’extrême-droite, dont le rejet fait si bien l’unanimité que le seul plan sur lequel l’extrême-gauche et souvent la gauche n’ont aucun problème pour tenir le même discours qu’elle, voire la rejoindre dans des votes, est l’opposition à Israël et au soi-disant « fondamentalisme juif ».

Remarquons que c’est là renouer avec une vieille tradition d’antisémitisme de gauche, dénonçant les Juifs « capitalistes » au nom des opprimés.

J’essaierai d’envisager quelques ressorts en grande partie inconscients à la fois de l’antisionisme et de cette nouvelle forme d’antisémitisme qui s’exprime actuellement en France tantôt par la complicité, tantôt par la tolérance aux agressions antisémites.

À côté de cette vieille tradition de gauche, reflétée par la presse du même bord, de L’Humanité et Libération à Témoignage chrétien et au Monde et qui s’écrit sans complexe, tout au moins en ce qui concerne Israël, dans Le Monde diplomatique, il en est évidemment une autre, bien plus ancienne encore, l’antisémitisme chrétien, continué par l’antisémitisme classique de la droite modérée. Celle-ci, évitant de s’attaquer ouvertement aux Juifs de France, exprime la continuation de la vieille théologie du peuple maudit et chassé de sa terre par une opposition massive à Israël, concernant le problème de Jérusalem, la question palestinienne, les chrétiens de Terre Sainte, etc.

Sans doute, il est bien d’autres raisons, notamment utilitaires, à ce que les Églises feignent par exemple de considérer que c’est Israël qui met en danger les chrétiens d’Orient, alors que dans les territoires palestiniens, au Liban, en Égypte et ailleurs, la vie est rendue impossible aux chrétiens dont l’exode est massif [1].

Lors de l’épisode de la tentative de construction d’une mosquée près de l’Église de la Nativité à Nazareth, le gouvernement israélien fournit une fois encore un bouc émissaire commode aux autorités de l’Église qui redouteraient de s’en prendre directement aux musulmans et de dénoncer leur arrogance.

Un préalable encore, à propos justement de ce mot: « utilitaire » que je viens d’employer. Que de prendre le parti d’un « monde » arabo-musulman regroupant de nombreuses nations et comptant un milliard d’individus au détriment d’un petit État et d’un petit peuple ne dépassant pas quinze à seize millions de personnes, et dont la solidarité est loin d’être toujours sans failles, comporte évidemment des « bénéfices secondaires »: cette attitude entraîne une utilité pratique certaine.

Comme nous pouvons le lire dans le livre de Tsilla Hersco récemment paru, Entre Paris et Jérusalem [2], dès l’après-guerre le souci de réimplanter l’influence française dans la région était le principal souci du Quai d’Orsay dans son attitude vis-à-vis du conflit israélo-arabe, dont la continuation même lui semblait servir ses intérêts.

Souvenons-nous aussi de ce qu’a révélé l’ancien ministre israélien des Affaires étrangères du gouvernement Barak, Shlomo Ben-Ami [3] à propos du rôle très négatif de Chirac dans les négociations de Paris entre Barak et Arafat.

Néanmoins, dans la mesure où ce cynisme s’accompagne indéniablement, pour une partie au moins des acteurs politiques, médiatiques et sociaux, d’une apparente bonne foi sur le plan conscient, il semble que nous restions dans le cadre de notre sujet en évoquant des facteurs de l’adhésion à l’islamo-gauchisme qui peuvent comporter une partie consciente.

Enfin, en évoquant cet islamo-gauchisme, je veux parler non pas des islamistes eux-mêmes, dont l’attitude fanatique nécessiterait évidemment une étude distincte, mais de l’attraction qu’ils exercent sur de nombreux milieux, principalement mais pas uniquement « progressistes », de l’adhésion et de l’identification qu’ils suscitent au-delà même des groupes gauchistes proprement dits [4].

Il serait trop long de décrire ici les sources et les thèmes religieux, chrétiens, de l’antisémitisme, mais il faut évoquer quelques-uns d’entre eux qui de façon en partie inconsciente, comme je l’ai dit, sont en continuité avec la thématique de haine anti-israélienne contemporaine. Le premier est évidemment celui de la Crucifixion.

En 1974 par exemple, on pouvait lire sous la plume de Georges Montaron dans Témoignage chrétien, après qu’on eut découvert un véritable arsenal dans le coffre de l’automobile de Mgr Capucci et qu’on l’eut arrêté : « Les Sionistes l’ont enfermé avec les droit commun, pensant ainsi l’humilier davantage. Comme ils connaissent mal la Parole de Dieu, ces geôliers-là. Ils ont oublié que Jésus lui-même fut cloué sur la croix au milieu de deux malfaiteurs [5]»

Ouvrons ici une parenthèse, pour noter que les « Sionistes » bénéficient dans ce texte d’une majuscule. Lapsus calami significatif en ce sens que le mot vient à la place d’Israéliens et de Juifs, les premiers, nationalité dont on ne veut prononcer le nom, les seconds, peuple qu’on ne peut accuser comme tels, pour ne pas s’exposer franchement au reproche de publier un écrit antisémite.

Nationalité et peuple bénéficient en français d’une majuscule, et c’était en règle le cas pour les Juifs, notamment dans l’immense majorité de la littérature, jusqu’à une époque très récente, quand, sous l’impulsion du Monde notamment, cette majuscule, qui légitimerait la prétention des Juifs à avoir un État en tant que peuple, a été supprimée de la plupart de la presse française, y compris dans certains journaux juifs qui suivent servilement.

Ce thème du sacrifice christique est récemment réapparu au premier plan à propos du fameux « Petit Mohammed ». N’oublions pas qu’en pays de culture catholique peu importe que l’on soit croyant ou non, le Christ, mort à trente-trois ans, est identifié par une opération de l’inconscient, puisqu’il méconnaît le temps, au petit Jésus qui, par exemple, comme dans la chanson, « s’en va-t-à l’école ».

C’est donc ce Petit Jésus qui est mort sur la Croix du fait des Juifs, et Vatican II peut dire ce qu’il veut, parle à mon conscient, mon inconscient est occupé avec les souffrances des « Pauvres Palestiniens martyrs ».

Ce thème, les intérêts économiques et de « grande puissance » de la France aidant, occupe trop les médias français en général, et France 2 bien entendu en particulier, pour qu’ils ne soient pas sourds aux preuves que notre collègue Gérard Huber [6] et d’autres peuvent apporter de la mauvaise foi du « reportage » de Charles Enderlin attribuant aux soldats israéliens la responsabilité de la mort d’un certain enfant qui aurait porté ce nom.

Le « Petit Mohammed » est censé avoir été là « par hasard », mais ce n’est pas le cas des enfants lanceurs de pierres. Cela n’a pas empêché le premier de devenir le paradigme des seconds.

Encore une fois, les Palestiniens ont bien compris une chose : l’inconscient ignore la contradiction.… Aussi peuvent-ils tout dire et son contraire, comme dans la fameuse histoire du chaudron, reprise par Freud [7]

Ce mépris de toute vraisemblance et de toute logique, affiché par le monde arabe en matière politique notamment, a donc une puissante force d’attraction pour entraîner l’adhésion de l’inconscient.

Ainsi peut apparaître sans risque le cynisme le plus éclatant, soutenant à la fois que la Shoah n’a pas existé, qu’elle était justifiée, et que les Israéliens font pire.

Dans sa négation de l’autre, la doctrine « islamiste » ignore aussi ce qui dans le temps pourrait signifier l’existence de celui-ci, et en cela aussi rencontre une caractéristique de l’inconscient.

Ceci a d’abord pour conséquence la perméabilité à tout discours fondé sur un déni de l’histoire pour nier la légitimité d’Israël et du sionisme.

C’est ainsi qu’Arafat par exemple peut assurer qu’il n’y a jamais eu de temple sur le mont Moriah, sans se discréditer pour autant aux yeux du public européen.

Il est vrai que l’indifférence pour l’histoire, la perméabilité aux anachronismes, sont également des caractéristiques fréquentes de la pensée de gauche contemporaine et, sans doute aussi, par une facilité peu honorable, d’une partie de la profession journalistique, de sorte que tout révisionnisme n’a aucun mal à se frayer un chemin auprès d’elles. Cette manière strictement synchronique de considérer les faits, en limitant l’intérêt historique au passé le plus immédiat, est très bien illustrée par le soutien apporté tant aux antisionistes qu’aux révisionnistes par le penseur structuraliste Noam Chomsky.

Examinons maintenant certains autres thèmes et mécanismes qui véhiculent la pénétration de la haine antisioniste et antisémite dans les masses européennes contemporaines, souvent via l’ultra-gauche d’une part, le « progressisme » chrétien, qui en est d’ailleurs parfois très proche, de l’autre.

En ce qui concerne la première, Grunberger et Chasseguet-Smirgel [8] insistaient dès 1969 sur les connotations narcissiques de la « contestation » de Mai 68, et sur les aspects antisémites qui en découlaient plus ou moins directement, en particulier parce que le judaïsme est vécu comme un empêcheur, si l’on ose dire, de « narcisser en rond » et d’éviter la problématique œdipienne, ainsi que comme le support idéal de multiples projections.

Par ailleurs, il peut apparaître que plus un courant politique européen se situe à l’opposé apparent du christianisme, plus il peut être sensible aux vieux thèmes antisémites véhiculés en Occident chrétien.

Il est en effet bien clair que le succès du christianisme est loin d’être accidentel, et qu’en particulier le thème du sacrifice salvateur répond à une certaine nécessité psychologique, sur laquelle, après Frazer, bien des auteurs ont insisté, et qui apparaît d’autant plus facilement chez les gauchistes qu’ils pensent être à l’écart de la religion.

Cette solution donnée au problème de la culpabilité est en effet très attrayante pour l’inconscient, permettant en outre de rejeter la culpabilité seconde due au sacrifice lui-même sur un coupable expiatoire, en l’occurrence le peuple juif. Ce sacrifice et ce transfert de culpabilité, la projection et la vengeance qu’elle entraîne sont dans le christianisme manifestés à la fois par le rite de l’Eucharistie, sur lequel on va revenir, et par les pogromes accomplis par des foules en fureur notamment à l’époque pascale, c’est-à-dire à l’époque où ces thèmes sont le plus présents au conscient comme à l’inconscient des sujets.

En se « sacrifiant » lors d’une soirée de Séder 2002 à Netanya, deux jours avant le Vendredi Saint, le « Palestinien-suicide » s’inscrivait par conséquent dans une vieille tradition.

Ce nœud représentatif que constitue la Passion du Christ, tout à fait central dans l’antisémitisme chrétien traditionnel, nécessite quelques développements, qui nous conduiront précisément dans plusieurs directions pour comprendre certains facteurs inconscients de la pénétration de l’antisémitisme musulman jusqu’aux acteurs médiatiques et politiques européens.

Tout d’abord l’identification à l’agresseur islamiste est favorisée en milieu chrétien par une certaine convergence de la thématique martyrologique.

Certes le martyr chrétien, encore moins le Christ, ne tue personne en offrant sa vie, à la différence de l’enfant auteur d’attentat-suicide. Néanmoins le ver de la pulsion de mort est introduit dans le fruit de la Passion, dans une véritable incorporation de pure violence, et dans un climat très hautement sado-masochique, comme le soulignait Daniel Lagache [9] à propos de ce mécanisme d’identification à l’agresseur.

L’itinéraire d’un Roger Garaudy, passé du communisme, en principe athée, à la conversion à l’islam et à un révisionnisme haineux apparaît à cet égard paradigmatique d’un phénomène de société dans lequel cette identification à l’agresseur joue un rôle essentiel. À un niveau non plus individuel mais collectif, j’ai pour ma part parlé d’un Syndrome de Stockholm à l’échelle mondiale [10]. (Je rappelle que le syndrome de Stockholm est la façon qu’ont des otages de prendre le parti de leurs ravisseurs.)

En France, ce syndrome s’est fait jour de manière éclatante plus particulièrement dans la suite immédiate des attentats du 11 septembre. Il se manifeste également dans l’affaire du « voile islamique », où l’on voit l’extrême-gauche et une bonne partie au moins de la gauche, de tout temps radicalement anticléricales, se joindre aux représentants des Églises chrétiennes pour soutenir les pressions fondamentalistes, du moment qu’elles viennent de l’Islam en lutte pour imposer son point de vue en France. Enfin le vote espagnol après les attentats du 11 mars 2004 se passe de commentaire [11].

Il n’est nullement exagéré de dire que l’islamisme prend aujourd’hui le monde entier en otage.

Certes il serait une façon, moins analytique, de comprendre la manière de se soumettre à la violence islamique qui gagne les individus, les sociétés nationales et le monde entier : c’est qu’il est bien connu en éthologie que les individus les plus violents établissent sans avoir besoin de combattre une domination hiérarchique sur leurs congénères, qui leur témoignent leur soumission en toute occasion.

Pour continuer cependant dans le sens de l’identification à l’agresseur, ce n’est pas seulement dans la nouvelle droite, ainsi que le signale Alexandre Del Valle, que l’islam est salué comme « religion virile » [12]

La même fascination est à l’évidence présente ailleurs, notamment dans la nouvelle gauche, qu’il s’agisse d’homosexualité affichée, comme chez Jean Genet qui ne faisait pas mystère de son attraction sexuelle pour les « combattants palestiniens », de la bisexualité psychique présente chez chacun ou d’hétérosexualité, le beau combattant musulman et perpétuel déflorateur de vierges après son auto-explosion est à l’évidence sexuellement plus attractif auprès d’une clientèle de tous sexes que le Juif errant au nez crochu, quasi bossu, des caricatures antisémites, caricatures reprises à très peu de choses près, bien plus récemment, après l’URSS, dans la presse « de gauche » française, sous couvert de dénoncer la politique israélienne.

Comme on l’a maintes fois souligné [13], dans la figure composite que le Juif présente à l’inconscient de l’antisémite [14], il faut mettre en exergue ce qui correspond à une figure symbolique œdipienne castratrice, dont le caractère interdicteur est particulièrement mal venu en une époque d’ultra-libéralisme sexuel, même si, bien entendu, dans la réalité, la répression sexuelle véritable est du côté de l’islam, dont on connaît par ailleurs la place qu’il accorde aux femmes.

Le soutien à l’islamisme, dans ces mêmes milieux, n’est contradictoire qu’en apparence, car l’inconscient se moque bien de ce que les islamistes infligeront à son propriétaire une fois qu’ils auront saisi le pouvoir qu’ils ne se cachent pas de revendiquer.

De même, puisque l’inconscient ignore la contradiction, il n’y a aucun inconvénient pour la propagande palestinienne à se présenter à la fois comme menaçante car s’appuyant sur un monde arabo-musulman extrêmement puissant, engendrant ainsi les identifications à l’agresseur et les postures de soumission évoquées plus haut, et comme peuple de pauvres victimes martyres, peuple christique abandonné à son sort ou plus précisément aux griffes du puissant ogre israélien.

Ce thème de la puissance juive a, comme l’on sait, été repris d’innombrables fois. Ce n’est que pour l’anecdote que je rappellerai la phrase sur le « peuple sûr de lui-même et dominateur » si bien illustrée par le dessin de Tim.

Mais c’est évidemment surtout au célèbre faux des Protocoles des Sages de Sion que je me réfère. La quasi-ubiquité des Juifs, ressentie comme une caractéristique les apparentant à Dieu-le-Père, les oppose au fidèle chrétien, s’identifiant pour sa part au Fils, « abandonné », misérable, souffrant du fait de son Père.

Leur faible nombre n’arrange rien, car d’un poison puissant il ne faut qu’une dose minime pour faire périr un organisme entier.

Ce thème de la puissance juive, comme l’on sait, a été récemment repris par l’ex-Premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad et c’est à l’abri de cette dénonciation qu’il put avouer le projet islamique de vaincre l’Occident pour maîtriser le monde, ce qui lui valut une « standing ovation » de l’ensemble des participants au sommet des États islamiques.

C’est également une thématique christique qui est au travail dans la théologie et la mythologie politique de la substitution.

Pour la plupart des dénominations chrétiennes, la non-reconnaissance du Christ par le peuple juif a entraîné que ce peuple soit remplacé par celui des fidèles chrétiens comme bénéficiaire des promesses divines.

De même l’islam considère que le judaïsme – comme le christianisme d’ailleurs – a falsifié les Écritures, et que Mahomet a été envoyé pour rétablir leur vérité première [15] À la substitution matérielle de fait, que l’Islam est coutumier d’opérer, s’emparant des lieux saints des autres religions (juifs, chrétiens, hindouistes) pour les transformer en mosquées, correspond aussi une substitution de droit, ne redoutant aucun anachronisme ni paralogisme.

C’est ainsi qu’un docte prédicateur musulman pouvait déclarer récemment : « Il est impossible que Salomon ait construit le Temple avant la Mosquée d’El Aksa, puisque celle-ci existait avant le temple de Jérusalem [16]»

Comme l’on sait, la figure du Christ représente dans le christianisme l’équivalent de celle du Messie dans le judaïsme ; par ailleurs le serviteur souffrant du Deutéro-Isaïe devient une personne au lieu d’être le peuple entier dans la lecture juive. Ainsi le Christ souffrant, synthèse de ces représentations, descendant de David selon les Évangiles, va s’associer dans l’inconscient formé par la culture chrétienne à « l’enfant-palestinien-martyr » tandis que le David opposé à Goliath devient cet enfant affrontant avec des pierres le soldat juif surarmé.

On voit à partir de cet exemple comment se met en place, non seulement une substitution rappelant évidemment la théologie précédemment évoquée, mais un véritable renversement en miroir où Israël prend le rôle d’oppresseur tandis que le néo-peuple palestinien s’invente un passé, une culture à vrai dire difficile à retracer dans les faits, prend modèle sur le thème ancestral du retour des exilés juifs pour soutenir celui du retour des réfugiés palestiniens, prétend que les Juifs font aux Palestiniens ce que leur ont fait les nazis (la « Nekhba », le Désastre, en symétrique de la Shoah) tout en gommant d’ailleurs la complicité palestinienne avec les nazis, bref devient le « verus Israel » tout en prétendant pour faire plaisir à tout le monde avoir donné naissance au Christ « qui était palestinien ».

Ainsi les adversaires d’Israël opèrent un double mouvement d’identification projective et introjective, accusant les Israéliens de comploter un génocide que des organisations palestiniennes ne se cachent nullement d’avoir en projet, tout en prétendant prendre en eux et maîtriser l’héritage, l’histoire, certaines caractéristiques du peuple juif.

Un autre grand thème traditionnel de l’antisémitisme classique est celui des trente deniers de la trahison de Judas, reçus en somme en échange du sang du Christ. Il y a là un problème complexe dont il est impossible de suivre l’ensemble des aspects dans le cadre de cet exposé. Je me contenterai de rappeler que le mot hébreu dam, qui signifie sang, est de la même racine que les mots demey et damim, qui signifient fonds, paiement, etc.

Comme l’on sait, alors que cette relation linguistique est explicite, les rapports avec le sang sont strictement exclus dans le judaïsme rabbinique. Dans le judaïsme biblique, les sacrifices constituaient une exception à cette règle, exception prenant notamment la place des sacrifices humains, abomination entre les abominations. La substitution d’un bélier à Isaac lors de l’épisode improprement et comme par hasard nommé « sacrifice d’Isaac » dans les langues occidentales est là essentielle et paradigmatique.

On pourrait dire que, sur un certain plan, le christianisme accomplit le travail inverse, puisque Dieu offre et réclame à la fois son fils, Agnus Dei, en sacrifice sanglant. De la même façon, le vin, médiateur liturgique important dans le judaïsme, devient du sang dans l’Eucharistie, et ceci, tout au moins dans le catholicisme et dans l’orthodoxie, ne se passe nullement sur un plan symbolique mais en quelque sorte sur le plan du réel. J’ai fait allusion plus haut aux pogromes pascaux, en relation directe me semble-t-il avec le rite eucharistique [17].

On serait donc fondé à se demander, en suivant Lacan, qu’est-ce qui, forclos dans le christianisme sur le plan symbolique, est revenu dans le réel? Ne serait-ce pas précisément une impossibilité à symboliser le rapport au sang et à penser le rapport à l’argent qui est en relation dans le christianisme avec une problématique très complexe et notamment avec des conflits autour de la possession d’argent et de la pauvreté qui ont émaillé notamment l’histoire du christianisme médiéval ?

Toujours est-il qu’en 1970, dans Témoignage chrétien, Pierre-Luc Séguillon pouvait expliquer que si les Juifs de Médine ne se sont pas convertis à l’islam, c’est qu’ils avaient succombé « à leur goût de l’appropriation » et « dès lors le divin ne se trouvait-il pas réduit à l’état d’objet? [19]»

Entre certains courants chrétiens, très présents par exemple chez des Franciscains, qui, dans la suite de Joachim de Flore, parvinrent à des conceptions proprement révolutionnaires, leur rival Savonarole, et des doctrines socialistes, par exemple fouriéristes, ou communistes, il existe vraisemblablement plus que des convergences superficielles: peut-être une véritable filiation se manifestant en particulier par la croyance à divers âges bien différenciés de l’Humanité ou encore à des ruptures brutales.

Là encore, le judaïsme, « matérialiste », se situant dans une continuité de l’Histoire, et dont le messianisme est en fait bien loin de l’instauration d’« Utopies » fermées et prédictibles, est le lieu de projection idéal de la rancœur découlant de l’impossibilité de réaliser en pratique ces mêmes utopies.

Bien entendu, la richesse réelle de l’Église n’était pas plus prise en compte qu’aujourd’hui ne l’est l’origine sociale des leaders d’Al Qaïda: l’Église étant censée représenter la défense des pauvres contre les Shylocks juifs, tout comme les communistes contre les ploutocrates juifs, tout comme, contre les capitalistes américano-sionistes, les islamistes qui promettent aux convertis la participation à une domination prochaine, grâce au Djihad.

Remarquons de plus que de tout temps, les pogromes ont été accomplis par des masses démunies, et il n’y aura pas à s’étonner de la fascination des courants d’extrême-gauche de diverses couleurs pour les « jeunes » banlieusards qui attaquent les Juifs et brûlent les synagogues.

Je voudrais ici citer Fenichel : « Deux conditions doivent être remplies avant que l’antisémitisme ne devienne un mouvement de masse. D’abord un mouvement révolutionnaire, ou du moins un intense mécontentement des masses à l’égard de la situation existante. Un mouvement qui puisse être dirigé sur le bouc émissaire juif ; ensuite une vie culturelle et une tradition juive au milieu de la culture hôte, sans qu’il y ait beaucoup de liens entre les deux [20]»

Dans ses positions et même ses persécutions antisémites, l’Église bénéficia souvent du concours de Juifs convertis. La nouvelle Église, je veux dire le politiquement correct, bénéficie aujourd’hui, chacun le sait, du très large concours de nombreux Juifs, principalement intellectuels.

J’ai relevé ailleurs [21] les caractéristiques essentielles de cette « haine de soi » juive, nullement nouvelle puisque signalée par exemple par Théodore Lessing [22] en 1930 et plus près de nous par William McCagg [23] chez les intellectuels juifs allemands et austro-hongrois du début du XXe siècle. Otto Weininger en est l’exemple le plus célèbre. En deux mots je dirai que les facteurs psychologiques qui me paraissent prédominer là sont le narcissisme, l’incertitude identitaire, dans un mouvement de rupture avec la filiation, les origines et la transmission, bien entendu en interaction avec une impasse quant au complexe de castration et au complexe d’Œdipe, et comme j’y ai insisté plus haut l’identification à l’ennemi et le masochisme qu’elle comporte.

C’est également autour du problème de l’identité que me paraissent tourner les facteurs faisant du métissage, si cher à Edwy Plenel, et du rejet de toute spécificité, un des axes principaux de ce politiquement correct. Cependant, comme l’on sait, cette pensée s’affichant comme « républicaine » et « laïque » est en crise.

Depuis que certains musulmans de France se sentent enfin assez puissants pour réclamer que les lois se conforment à leurs coutumes, ce qui apparaît au premier plan, c’est alors la nécessité du « respect » de l’« Autre », à condition que cet « Autre », qui a pris la place d’« Autrui » et du « Prochain », soit suffisamment éloigné du Français moyen.

Car n’est pas « Autre » qui veut, et le Juif, par exemple, trop proche en fait du lecteur type du Monde, tombe alors sous le régime des « petites différences » dont Freud relevait qu’elles engendraient l’hostilité.

C’est alors le Juif, et paradoxalement le Juif seul, qui se voit alors exposé au double reproche de communautarisme et d’être relativement réfractaire au métissage, par les extrêmes-gauches, les pseudo-écologistes et autres altermondialistes, de plus unis par leur fascination apparemment paradoxale devant la violence et éventuellement la tyrannie, bref par leur sado-masochisme, dans l’acceptation passive ou active de l’avenir que laisse entrevoir la percée de l’islamisme en France.

Cette extraordinaire indulgence envers l’islamisme est évidemment soutenue par la culpabilité liée à la colonisation et à la guerre d’Algérie.

On pourrait alors s’étonner que cette culpabilité et le besoin de réparation ne concernent tout au moins autant le peuple victime de la Shoah.

Certains ont insisté sur la saturation due au rappel de cet événement, renforçant les résistances. Je penserais pour ma part, en me situant dans une perspective kleinienne et dans un point de vue économique, au sens analytique du terme, que la réparation ne peut juguler l’angoisse dépressive que quand celle-ci n’est pas trop intense et que celle-là a des chances d’être efficace.

Or le colonialisme, la guerre d’Algérie, sont bien plus « pensables » que la Shoah.

Les seuls moyens de défense efficace, sauf chez des personnalités très mûres, sont alors la projection et la substitution.

La porte est alors ouverte aux accusations citées plus haut contre les Israéliens de faire aux Palestiniens ce que les nazis ont fait aux Juifs, si ce n’est pire.

Dans le livre de Tsilla Hersco cité plus haut, n’apprenons-nous pas que, dès 1948, le consul de France à Jérusalem établissait une comparaison entre les Juifs du jeune État d’Israël se défendant contre l’agression arabe et leurs persécuteurs allemands… plutôt au désavantage des premiers d’ailleurs?

On ne saurait passer sous silence, et notamment à propos de la « substitution », la thèse de W.L. Goldnadel, exposée dans deux livres récents [24], et qui fait précisément de la médiatisation de la Shoah le ressort premier d’un « big bang » par lequel elle a été déjudaïsée et banalisée, tandis que la conception occidentale de l’État-nation, dont l’État d’Israël est considéré comme le prototype, devenait l’incarnation du mal absolu car responsable de cette Shoah.

La résurgence actuelle de l’antisémitisme sous diverses formes, parmi lesquels l’antisionisme tient évidemment une place centrale, paraît évidemment en relation avec la compulsion de répétition. Encore faut-il distinguer deux faces, si l’on peut dire, à cette compulsion.

En tant que témoignant du caractère conservateur des pulsions, on pourrait soutenir que mêmes causes, mêmes effets, et que l’islamo-gauchisme ne fait qu’offrir des habits neufs aux mêmes pulsions, des emballages nouveaux aux mêmes conflits psychiques individuels et collectifs, qui ont par conséquent tendance à se résoudre toujours de la même façon.

Mais il ne faut pas oublier d’autre part le rôle du traumatisme lié à la Shoah. Au niveau national, européen et mondial, quelque chose s’est passé, quelque chose de gigantesque, quelque chose de l’ordre de la désintrication absolue des pulsions, et pour cela irreprésentable et indicible.

D’où justement l’effort pour le représenter, pour le dire, pour le réduire par conséquent, et je dirais même pour le réduire le plus possible, pour tenter de le rendre psychiquement assimilable.

C’est peut-être aussi une des raisons pour lesquelles les autres crimes contre l’Humanité du siècle passé, notamment les exterminations staliniennes et maoïstes, l’auto-génocide cambodgien, ont finalement été si peu pris en compte.

Une des raisons pour lesquelles, aux yeux d’une partie de l’opinion française qui déborde l’extrême-gauche, l’exterminateur Saddam Hussein est tellement plus sympathique que Bush, les massacreurs-suicides palestiniens tellement préférables à Sharon.

Une des raisons pour lesquelles la fameuse barrière de sécurité israélienne est qualifiée de mur de la honte: la pulsion de mort doit, si l’on me pardonne ce raccourci, pouvoir circuler sans encombre : sinon elle est « mise en apartheid ».

Cette compulsion de répétition se fait ainsi jour pour accabler les Juifs ou Israël chaque fois qu’ils essaient de se défendre contre leurs ennemis ou même de les dénoncer, et se manifeste précisément avec des mots établissant une référence à la Shoah. C’est justement en référence à la lutte obsessionnellement rappelée contre la « bête immonde dont le ventre est encore fécond » que la compulsion de répétition entraîne le monde à emprunter les voies susceptibles de la faire triompher.

C’est uniquement en élucidant les tenants et aboutissants de cette compulsion qu’on peut espérer y échapper et permettre à la Civilisation de continuer à exister.

Auteur Georges Gachnochi

Notes

[1]
Voir « Chrétiens en péril », Contre-Champs N° 5, décembre 2002 (version VHS ou version DVD). Distribution Anagram, BP 51, 94122 Fontenay Cedex.
[2]
Hersco T. Entre Paris et Jérusalem : la France, le sionisme et la création de l’État d’Israël, 1945-1949. Paris : Champion, 2003.
[3]
Ben-Ami S., Zarka Y.-C., Barash J., Yakira E. Quel avenir pour Israël ? Paris : PUF, 2001.
[4]
Voir notamment Del Valle A. Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Préf. R. Kaci. Paris : Éd. des Syrtes, 2001.
[5]
Témoignage chrétien, 17 septembre 1974.
[6]
Huber G. Contre-expertise d’une mise en scène. Paris : Raphaël, 2002.
[7]
Freud S. (1930) Le mot d’esprit et ses rapports avec l’Inconscient (trad. M. Bonaparte et M. Nathan). Paris : Gallimard, 1930.
[8]
Grunberger B. et Chasseguet-Smirgel J. L’Univers contestationnaire. Paris : Éditions In Press, Nelle édition 2004. (1re édition parue en 1969, sous le pseudonyme d’André Stéphane, dans la Petite Bibliothèque Payot.)
[9]
Lagache D. « Pouvoir et personne ». L’Évolution psychiatrique, 1962 ; XXVII : 111-119.
[10]
Voir : Gachnochi G. et Skurnik S. « Les effets paradoxaux des prises d’otages », Revue internationale des Sciences sociales, Unesco, 1992 ; XLIV (132) : 237-248 et : Gachnochi G., « De la volonté d’emprise au syndrome de Stockholm : la civilisation en triste état ? », Perspectives Psychiatriques, 2002 ; XLI (4) : 280-285.
[11]
L’actualité va si vite en ce qui concerne le sujet abordé ici, que j’ai été conduit à faire allusion, dans le texte écrit (revu en avril 2004) de cet exposé prononcé en novembre 2003, à des faits survenus entre-temps.
[12]
Loc. cit., p. 96-97.
[13]
Voir notamment : Loewenstein R. Psychanalyse de l’antisémitisme. Paris : PUF, 1952 et : Grunberger B., L’antisémite devant l’Œdipe. Revue française de Psychanalyse, 1962, XXVI (6) : 655-674.
[14]
Voir : Grunberger B. et Dessuant P. Narcissisme, christianisme, antisémitisme. Paris : Actes Sud, 1997.
[15]
Cf. par exemple : « La signification de Jérusalem, notes sur la conférence d’Eliezer Cherki du 26 juin 1996 », in : Bulletin d’information France-Israël, 1996 (4e Trimestre) : 15-18.
[16]
Cité dans la conférence d’Eliezer Cherki, janvier 2001, Centre Yaïr-Manitou, Jérusalem. (Notes de Pierre Caïn). http://www.chretiens-et-juifs.org
[17]
Voir : Simmel E. « Anti-Semitism and Mass Psychopathology ». In : Simmel E., Anti-Semitism, a Social Disease, New York : International Universities Press, 1946 : 33-78 – Gachnochi G. « La violence de l’antisémitisme », Annales médico-psychologiques, 1979, CXXXVII (8) : 807-816. – Gachnochi G. « Antijudaïsme religieux, antisémitismes modernes : permanence et changements ». Perspectives psychiatriques, 1986, XXV (n° 3, nouvelle série) : 214-227.
[18]
Voir par exemple Coleman J. (1988), « Propriété et pauvreté ». In : Burns J. H., Histoire de la pensée politique médiévale (trad. J. Ménard), Paris : PUF, 1993 : 554-573.
[19]
Témoignage chrétien, 7 mai 1970.
[20]
Fenichel O. « Elements of a Psychoanalytic Theory of Anti-semitism ». In Simmel E. Anti-semitism, a Social Disease, New York, International Universities Press, 1946 : 11-32 (Passage cité et traduit par Y. Chevalier, L’Antisémitisme. Le Juif comme bouc émissaire. Paris : Éd. du Cerf, 1988).
[21]
Exposé du 9 novembre 2003 au Centre Communautaire de Paris sur « La haine juive de soi aujourd’hui » (Texte à paraître).
[22]
Lessing T. (1930) La haine de soi. Le refus d’être juif. Présentation (et traduction) de M.R. Hayoun. Paris : Berg international éditeurs, 1990.
[23]
McCagg Jr W.O. (1989) Les Juifs des Habsbourg, 1670-1918 (Traduction Myrto Gondicas). Paris : PUF, 1996.
[24]
Voir : Goldnadel GW. Le nouveau bréviaire de la haine. Paris : Ramsay, 2001 ; et Les martyrocrates. Paris : Plon, 2004.

 

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