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Plutôt qu’une citation, je voudrais mettre en exergue le fait suivant : lorsque l’attaque de l’Irak par l’Amérique est devenue probable, les Israéliens ont demandé à la Finlande de leur fournir un système de défense contre les gaz, système dû, comme le portable Nokia, au génie inventif finnois. Or la demande fut rejetée. Le motif invoqué : l’Union européenne interdisait de vendre des armes à Israël.

La presse française a à peine rendu compte de cette histoire et ne l’a absolument pas commentée. Les gaz et les Juifs… Ne pas empêcher les Juifs d’être gazés. Apparemment, cela ne rappelait rien à personne.

Faut-il mettre cet épisode au compte des « penchants criminels de l’Europe démocratique », pour reprendre le titre du livre de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique (Lagrasse : Verdier, 2003).

On aura deviné que je trouve une continuité entre l’ancien et le nouvel antisémitisme, même si cette continuité n’apparaît pas toujours aussi grossièrement que dans l’exemple précité.

Les causes de l’antisémitisme sont vraisemblablement si surdéterminées que toutes les explications (politiques, historiques, économiques, sociologiques, culturelles, religieuses…), qu’elles soient données par des psychanalystes ou des spécialistes d’autres champs du savoir, restent incomplètes. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont inutiles et sans valeur. C’est simplement le sujet qui reste inépuisable : un puits noir sans fond, sur lequel on essaye de jeter quelques pâles lueurs.

C’est probablement l’opacité des motifs de l’hostilité à laquelle il est soumis de façon plus ou moins violente selon les lieux et les moments de l’histoire qui éveille l’épistémophilie des Juifs et les rend particulièrement doués pour les sciences quand elle ne paralyse pas complètement leur entendement et/ou leur courage, ce qui peut les amener à se convertir : au christianisme ou, aujourd’hui, à l’antisionisme, forme nouvelle de conversion, selon Alexandre Adler.

Sur le caractère pérenne de l’antisémitisme, je dirai, d’abord, sans m’en tenir là, bien entendu, que la haine des Juifs et la responsabilité projetée sur eux du malheur du monde (die Juden sind unser Unglück, Israël est le principal fauteur de guerre selon les Européens) constituent une voie toute tracée – un frayage, dirait-on en psychanalyse – recouverte pendant des périodes plus ou moins longues, que le principe de plaisir invite à retrouver et à reprendre à la première occasion. En somme, l’antisémitisme existe parce qu’il a existé déjà et encore.

Je vous l’accorde : c’est un peu court. Cela ne touche pas l’essentiel de l’éternelle question : pourquoi le Juif ? Et, pour rester dans le cadre de notre sujet, pourquoi et comment aujourd’hui?

Par quel bout prendre le problème? Comme je le disais à l’instant, les motifs de l’antisémitisme (et je garde ce terme, même s’il désigne la vision raciste du Juif aujourd’hui supposée dépassée et à ceux qui disent qu’il est inadéquat, il convient de rappeler que, si les Arabes sont des sémites, il a été inventé contre les Juifs exclusivement), sont vraisemblablement effroyablement multiples et intriqués. Je ne tirerai qu’un seul fil d’un ensemble quasi indémêlable, celui du sacrifice humain et son rapport aux Juifs.

Le sociologue allemand, Gunnar Heinsohn, professeur à l’université de Brême, chercheur à l’Institut Raphaël Lemkin (nom de celui qui, en 1944, créa le concept de « génocide »), m’a parlé, il y a quinze ans, d’un livre qu’il venait d’écrire et que je n’ai malheureusement pas lu, car il n’a été traduit ni en français ni en anglais.

Sa thèse, qu’il a résumée, est la suivante (et je me propose de m’en servir) : l’antisémitisme serait le fruit de l’interdiction par la Bible juive du sacrifice des enfants pratiqué alentour par les vénérateurs de Moloch.

Selon lui, cette prohibition est particulièrement difficile à maintenir et le refoulé a fait son retour dans le christianisme par le sacrifice du fils, Jésus.

Or la culpabilité des Chrétiens d’avoir recommencé le sacrifice humain malgré l’interdit dont il est frappé fait qu’ils sont dans l’obligation de le projeter sur les Juifs (peuple déicide) et assassin d’enfants. G. Heinsohn ne dit pas, bien sûr, que ce sont les Chrétiens qui ont tué le Christ, mais qu’ils ont fabriqué, à partir de la crucifixion opérée par les Romains, un mythe selon lequel le Christ, tel le sacrifié – bouc émissaire – et rédempteur à la fois, « porte tous les péchés du monde » (Agnus Dei qui tollis peccata mundi).

Le sacrifice de la Messe et l’ingestion de l’hostie qui, dans sa version catholique, représente bien un acte cannibalique (dogme de la présence réelle) créent une culpabilité insupportable, dont les Chrétiens, au cours des âges, se sont débarrassés en la projetant sur le Juif. Tel est l’essentiel de la thèse du sociologue allemand.

Si l’on consulte la Bible, on voit que l’abolition du sacrifice humain est représentée par le non-sacrifice d’Isaac (entendu, généralement, par les Chrétiens comme le sacrifice d’Isaac). Le fils bien-aimé d’Abraham et de Sarah est remplacé, in extremis, par le bélier, substitut symbolique du fils (Genèse, 22-120). Agnus Dei dans la Messe rappelle cette possible substitution, mais qui ne s’accomplit précisément pas dans le christianisme.

L’interdiction du sacrifice humain et, nommément, celui de l’enfant, est répétée à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament:

« Ne livre rien de ta progéniture en offrande à Moloch, pour ne pas profaner le nom de ton Dieu : je suis l’Éternel » (Lévitique, 18-21). « […] afin que personne ne fît plus passer ni son fils, ni sa fille par le feu en l’honneur de Moloch. » (Les Rois II, 23-10). « Ils ont édifié les hauts lieux de Baal, ceux de la vallée de Hinnom, ils ont fait passer leurs fils et leurs filles par le feu en l’honneur de Moloch, acte abominable que je ne leur ai point prescrit et que ma pensée n’a jamais conçu. » (Jérémie, 32-35).

En fait, le sacrifice est à même de s’écarter progressivement du corps humain, la religion le remplaçant par celui de l’animal, puis par les offrandes alimentaires non carnées, l’encens et, enfin, la prière. On voit ainsi comment l’activité symbolique, en choisissant des substituts de plus en plus abstraits, épargne la vie.

Or, au cours des âges, comme on le sait, les Juifs ont été accusés de crimes rituels consistant à tuer un enfant chrétien pour mettre son sang dans le pain azyme au moment de la Pâque juive, projection évidente de la culpabilité chrétienne d’absorber le corps et le sang du Christ (l’Enfant Jésus) dans l’hostie.

On doit se rappeler que pareilles accusations ont encore été portées au XXe siècle (l’affaire Beylis en 1903 à Kichinev, qui donne lieu à un grand pogrom). Après la chute du Mur de Berlin, les mêmes accusations ont couru à Moscou. Des Juifs auraient tué des jeunes adolescents à des fins sacrificielles. Le général Tlass, ministre syrien de la Défense, a écrit un livre sur le meurtre rituel que les Juifs sont supposés pratiquer. L’idée est actuellement répandue dans tout le Moyen-Orient.

Doit-on s’étonner si l’accusation de meurtre d’enfant est revenue en force sous la seconde Intifada, particulièrement lors de deux événements : la mort du petit Mohamed – dont on sait qu’une version différente de celle que nous ont contée et montrée nos médias a été projetée en Allemagne – et lors du siège de la basilique de la Nativité.

Le Corriera della Sera a publié un dessin montrant l’Enfant Jésus dans les bras de la Vierge, une bulle sortant de sa bouche. « Maman, crois-tu qu’ils vont me tuer une seconde fois ? »

À Copenhague, le pasteur, dans un sermon prononcé dans la grande cathédrale, a comparé l’armée israélienne à Hérode et au massacre des innocents.

Libération a publié deux dessins de Willem. L’un montrait Arafat, devant une croix, et Sharon, la bouche pleine de clous, prêt à crucifier ce Christ en keffieh. Un autre offrait le portrait de Sharon dévorant des enfants.

Quelques mois auparavant, le Pape avait rendu visite à Bachir El Assad, qui lui avait « rappelé » que tous deux avaient un ennemi commun, les Juifs, qui avaient crucifié Jésus.

S’il est surprenant de voir de vieux mythes chrétiens ressurgir et être utilisés pêle-mêle par des musulmans, des chrétiens arabes et des athées de gauche (Libération), c’est que ces mythes renvoient à quelque schéma archaïque fondamental, celui de la victime et du bourreau et, plus profondément sans doute, du sacrificateur et du sacrifié, c’est-à-dire à un monde païen, archaïque, s’enfonçant dans la nuit des temps.

On a dit que le peuple palestinien tout entier représentait le Christ comme le prolétariat l’avait représenté pour les intellectuels marxistes selon Raymond Aron (L’Opium des intellectuels, Paris : Calmann-Lévy, 1955).

L’antisémitisme de la seconde moitié du XIXe siècle s’était porté, avec une extrême violence, sur le rapport des Juifs à l’argent (Marx et Drumont). Si l’on tire encore sur le fil rouge de la question du sacrifice, on tombe sur une signification bien particulière de l’argent : l’argent se dit, en latin, pecunia (d’où « pécuniaire »), qui a la même racine que pecus, « petit bétail ». Dans la Grèce homérique, les paiements d’objets importants se faisaient en bœufs (cf. Ilana Reiss-Schimmel, L’Argent, Paris : Odile Jacob, 1993).

Nous venons de dire qu’au sacrifice humain a été substitué, en premier lieu, le sacrifice animal (le bélier, l’agneau, le mouton de l’Aïd chez les Musulmans). L’argent a remplacé l’animal dans les échanges. On n’offrait plus une brebis, mais de la monnaie. On remplace même le sacrifice du premier-né chez les Juifs par une pièce de monnaie symbolique, le rachetant à Dieu. L’argent, lui-même, est devenu de plus en plus abstrait. Et, pourtant, il est à même de retrouver sa signification corporelle humaine originelle, le symbolisé derrière le symbole, comme l’indique le langage : « Il s’est saigné aux quatre veines. » « Plaie d’argent n’est pas mortelle. » « Ça coûte les yeux de la tête. » « Ça m’a coûté la peau des fesses. »

Le grand écrivain catholique Georges Bernanos publie en 1931 La Grande Peur des bien-pensants, sous-titré Edouard Drumont, véritable hagiographie de l’auteur de La France juive, hymne à la haine du Juif : « L’ardente minorité juive […] voit dans la lutte des idées, menée à coup de billets de banque (c’est nous qui soulignons), un magistral alibi […]. Tradition politique, religieuse, sociale ou familiale, tout avait été minutieusement vidé, comme l’embaumeur pompe le cerveau par les narines. Non seulement ce malheureux pays n’avait plus de substance grise, mais la tumeur s’était si parfaitement substituée à l’organe qu’elle avait détruit, que la France ne semblait pas s’apercevoir du changement et pensait avec son cancer ! » (p. 329).

Le livre veut lutter contre « la conquête juive » et « la dictature de l’argent » (p. 180). Notons l’attaque corporelle d’évidement dont le Juif est supposé être l’auteur.

En voici un autre exemple du même Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune (1937) : « Les hommes du Moyen Âge […] épargnaient pour un temps le Juif parce que le Juif draine l’or, comme un abcès de fixation draine le pus. Le moment venu, ils vidaient le Juif, exactement ainsi que le chirurgien vide l’abcès. Je n’approuve pas cette méthode, je prétends simplement qu’elle n’était pas en contradiction avec la doctrine de l’Église touchant le prêt à intérêt ou l’usure. »

L’exemple du Marchand de Venise (1598) amène à considérer que l’accusation selon laquelle le Juif « avide d’argent » est supposé mener une attaque contre le corps des Gentils ou des nations (pour les nazis, il était un « parasite » qui se nourrissait de la chair de ses hôtes, et un « suceur de sang » comme capitaliste – Juif en fait – pour les communistes) remonte, en fait, bien en deçà du XIXe siècle, puisque le Juif, usurier, en vient à demander en paiement d’une dette une livre de chair. Bassanio rend compte à Portia de la lettre qu’il a reçue de son ami Antonio, le marchand de Venise, dont les navires se sont perdus en mer et qui ne pourra pas payer sa dette à Shylock : « Voici une lettre, Madame, dont le papier est comme le corps de mon ami, et dont chaque mot est comme une plaie béante d’où saigne la vie… »

Le fil rouge du sacrifice conduit bien à l’idée que le Juif est le bourreau qui torture, vampirise ou tue sa victime, de préférence un enfant, mais un adulte peut également faire l’affaire, schéma que l’on retrouve tout au long de l’histoire dans l’accusation de déicide, de crime rituel, d’usure ou d’exploitation capitaliste, depuis l’enfant Jésus jusqu’au petit Mohamed et aux enfants palestiniens en général, en passant par Shylock et Rothschild.

(On remarquera, chemin faisant, que les enfants palestiniens jeteurs de pierres et les adolescents kamikazes sont bel et bien sacrifiés non par les Juifs, mais par leurs parents.)

Alain Finkielkraut, qui est l’un des penseurs qui aident à vivre dans le cauchemar que nous traversons, a publié récemment un livre bref et passionné, Au nom de l’Autre, sous-titré Réflexion sur l’antisémitisme qui vient, où il nous dit : « Même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles. »

Selon lui, nous assistons à un nouvel antisémitisme. Et les nouveaux antisémites sont surprenants. « Même les démons peuvent être dans la fleur de l’âge et piaffer d’innocence. »

Qu’on me permette (qu’il me permette) de n’être pas d’accord avec lui. L’antisémite utilise ce qu’il a sous la main, et ce qu’il a sous la main aujourd’hui est une nouvelle donne. Mais ses procédés sont les mêmes et il est toujours innocent : « Inculpabilisable », disait Alain Finkielkraut dans un colloque sur « Le sionisme et ses détracteurs ».

La Shoah a, certes, changé, apparemment, le regard des Chrétiens européens, de la société européenne en général, sur le Juif (à part – faut-il le rappeler? – celui des négationnistes d’extrême-droite comme d’extrême-gauche. D’extrême-gauche, il y a longtemps déjà : Faurisson et la Vieille Taupe datent de la fin des années 1960).

On n’a jamais montré autant de documents sur les camps que ces dix ou vingt dernières années.

Et ni la première ni la seconde Intifada n’ont eu raison de ce flot d’images poignantes. L’Église, les évêques, les policiers, jusqu’à l’ordre des médecins se sont frappé la coulpe. Le Pianiste reçoit la Palme d’Or à Cannes, Amen est l’objet d’innombrables discussions. Pendant ce temps-là, on brûle des synagogues, on injurie les Juifs, on les moleste, on met la croix gammée à côté de l’étoile de David, on désacralise les tombes juives, on rend la vie des écoliers juifs impossible.

Alain Finkielkraut nous met en garde. Malgré l’impression de « déjà-vu » et bien qu’il concède que « l’antisémitisme n’est pas une idée neuve en Europe », il conseille de ne pas enfermer « les nouveaux démons dans de vieux schémas ».

En effet, il y a Israël. « Ce dont les Juifs ont à répondre désormais […] c’est du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne. On ne dénonce plus leur vocation cosmopolite, on l’exalte, au contraire, et, avec une véhémence navrée, on leur reproche de la trahir ». (Sur un autre mode, Guy Konopnicki, dans C’est la faute aux feujs […], s’adresse aux Juifs: « Pourquoi vous êtes-vous mis à jouer dans Tsahal, vous étiez si bien dans Shoah. »)

On en veut aux Juifs, selon Alain Finkielkraut, de « la sanctification du lieu » (entendez la terre d’Israël), alors que les Européens ont abandonné l’idée de souveraineté nationale.

En somme, ces éternels déracinés accusés autrefois d’avoir une action délétère sur la communauté nationale (la Gemeinschaft) seraient devenus les héritiers tardifs de Barrès.

Alain Finkielkraut cite un article retentissant d’une journaliste italienne, Barbara Spinelli, paru en novembre 2001 :

« S’il y a quelque chose dont on ressent l’absence, dans le judaïsme, c’est justement ceci : un mea culpa envers les populations et les individus qui ont dû payer le prix du sang ou de l’exil pour permettre à Israël d’exister. » Pour la journaliste, les Juifs n’ont aucune mauvaise conscience. Tous les peuples, toutes les institutions font repentance sauf les Juifs. »

Je ne puis m’empêcher d’introduire, ici, une incidente : reprocher ainsi aux survivants de la Shoah – car tous les Juifs d’Europe sont des survivants ainsi que leurs descendants qui ne doivent leur vie qu’au tiers des Juifs qui ont échappé à l’anéantissement – et donc aux Israéliens descendants d’Européens (essentiellement ashkénazes ; rappelons que les Juifs de Salonique séfarades furent exterminés quasiment jusqu’au dernier) de ne pas faire contrition est un pur exemple de pensée perverse.

L’un de mes patients, docteur en médecine, me disait, il y a une vingtaine d’années : « Je ne vois pas de quoi se plaignent les Juifs. D’accord, 6 millions d’entre eux sont morts, mais les Russes ont perdu 20 millions des leurs. » (Il était, par ailleurs, un pervers sexuel préférant renifler les slips des femmes que de faire l’amour avec elles.)

Je remarquerai qu’en ce qui concerne le Juif et Israël la pensée linéaire, anhistorique, est souveraine : on néglige ce qui est la cause et ce qui est l’effet, on invoque à tout va le colonialisme d’Israël (non seulement celui des implantations, mais du fait national même) en ignorant que la chute du royaume hébreu est due à la conquête romaine, que les Juifs ont été emmenés en esclavage ou dispersés qu’après la révolte de Bar-Kochba contre les occupants romains, le pays devint la Syro-Palestine, colonie romaine, interdite aux Juifs, que, plus près de nous, la Palestine fut rattachée pendant plusieurs siècles à l’Empire ottoman, puis à la couronne britannique, qu’avant la création d’Israël il n’y avait pas d’État palestinien, etc.

La pensée linéaire antisémite et antisioniste est semblable à celle que décrit Orwell dans 1984 : « La Guerre, c’est la Paix, la liberté c’est l’esclavage. »

Je retourne à ce que j’espère avoir commencé à démontrer, à savoir que la conjoncture historique a relativement peu d’effet sur le contenu profond des accusations antisémites. Elle n’en a que sur la violence plus ou moins extrême qu’elles produisent et que, pour l’essentiel, il s’agit toujours de faire du Juif le bourreau, le sacrificateur.

Depuis la Shoah, il n’y a plus d’ennemi, il y a l’Autre, place occupée, pendant un temps, par le Juif-victime. « Les Palestiniens ne sont pas les ennemis des Israéliens mais leur Autre. […] Faire la guerre à l’Autre est un crime contre l’humanité », dit encore Alain Finkielkraut. En ce cas, c’est de racisme qu’il s’agit et le raciste – entendez l’Israélien et le Juif en général depuis Durban (« Un Juif, une balle ») – est « l’ennemi du genre humain ».

C’est donc au nom de l’antiracisme que le Juif est frappé, accusé, haï.

C’est au nom du progressisme qu’Israël est déclaré illégitime (sans que jamais cette délégitimation ne laisse vraiment voir ses suites : le massacre de la population de cet État usurpateur). Quant aux altermondialistes, par quelle aberration les qualifie-t-on de « progressistes » ?

Or l’accusation de colonialisme est-elle foncièrement différente du parasitisme dont les nazis accusaient les Juifs, qui étaient supposés sucer le sang de leur hôte?

De surcroît, en parcourant quelques numéros de L’Idiot international du début des années 1970, on y voit « l’entité sioniste » accusée de colonialisme et des guillemets ouvrent et ferment le mot « israélien ». N’oublions pas que 1968, un an à peine après la guerre des Six Jours, fleurissaient des « Comités Vietnam-Palestine ». L’Occident (les États-Unis), Israël victorieux étaient déjà désignés comme des bourreaux.

Le nazisme, en désignant le Juif par sa race, son corps et son sang, au-delà de son assimilation et de sa conversion (si fréquentes au XIXe siècle, c’est-à-dire après les Lumières), ne lui laisse aucune échappatoire.

Une doctrine (le racisme qui vise le corps et le sang aboutit fatalement au massacre). Que la « solution finale » ait été programmée à l’avance ou non constitue une discussion vaine. La doctrine raciste est inéluctablement meurtrière. Or les meurtriers d’alors « piaffaient [eux aussi] d’innocence ». Le diable désigné comme tel ne peut qu’être annihilé. Il peut se déguiser en Chrétien, il n’en incarne pas moins le Mal. Il y avait – ce qu’on ne dit jamais – des églises dans le Ghetto de Varsovie pour les Juifs convertis. Il furent déportés comme les autres.

Bien plus, les Juifs furent, eux-mêmes, désignés comme racistes et que faire avec des racistes sinon les détruire? Les Grands Cimetières sous la lune date de 1937. À ce moment, le nazisme, installé depuis quatre ans, ne laissait plus planer de doute sur le sort qu’il réservait aux Juifs. Et que dit Bernanos ? Il dit : « La plupart des grands rois d’Israël, à commencer par Salomon, se firent de la puissance une idée très comparable à celle que s’en fait présentement le Docteur Rosenberg. »

Alain Finkielkraut rappelle, en tête de son livre, qu’Hitler, comme l’écrit Bernanos, avait déshonoré l’antisémitisme. En somme, il avait empêché les grandes consciences comme celle de Bernanos de continuer à piaffer d’innocence. Mais on peut tout faire pour retrouver cette innocence, cette joie que provoque un antisémitisme redevenu honorable.

Aussi bien le grand écrivain catholique (annexes de La Grande peur des bien-pensants, in Livre de Poche, 1998), en riposte à Jacques Maritain en 1939, écrit : « On n’est pas forcément ennemi des Juifs, parce qu’on se refuse à paraître ignorer une race, une tradition raciale, un esprit racial qui n’ont jamais cessé de s’affirmer avec orgueil […]. Toute l’histoire d’Israël, à travers les siècles, est comme un immense holocauste (c’est nous qui soulignons) du sang de la Race à l’Esprit de la Race. […] le racisme juif est un fait juif, ce sont les Juifs qui sont racistes et non pas nous. »

Et d’ajouter que, ce que dit Maritain des Juifs, il « pourrait l’écrire à peu de choses près du diable ». Il se défend de s’associer à « la violente propagande antisémite » et ajoute : « J’ignore si le livre de M. Céline a été payé par les Juifs. » (Les attentats antisémites sont l’œuvre du Mossad, José Bové !)

En mai 1944, dans un texte de contrition, il écrit : « Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste (c’est nous qui soulignons) juif soit si évident que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les Alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus et la dispersion des vaincus n’ont pas résolu le problème ? »

Ne sont-ce pas là des propos annonciateurs des accusations actuelles dont les Juifs sont l’objet – « nationalisme » et « racisme », ainsi qu’« Holocauste », employé d’une manière assez obscure pour qu’il soit difficile de savoir s’il s’agit du sang des Juifs ou du sang de leurs victimes? Il s’agit plutôt du sang juif que les Juifs ont sacrifié à l’Esprit de la Race. Autrement dit, le sacrificateur s’est mis, lui-même, sur l’autel du sacrifice. On ne lit pas assez Bernanos… En tête du livre figure, maintenant, une absolution toute chrétienne d’Élie Wiesel.

S’il est vrai qu’une partie de l’éternel antisémitisme provient du fait que la Bible juive a prohibé les sacrifices humains, la haine du Juif proviendrait du fait même que, par son existence même, il joue le rôle d’accusateur et que, par une démarche perverse de l’esprit – que l’on voit du reste ailleurs à l’œuvre – celui qui ne commet pas le crime et l’interdit devient la cible des projections: C’est toi qui tues l’enfant, qui martyrise la victime.

Quand les Juifs prennent enfin les armes et tuent des civils, y compris des enfants, quelle joie, quel bonheur, quel soulagement, quelle délivrance.

Enfin, les faits, parfois vrais et souvent controuvés, font coïncider la projection avec la réalité. Merci Sharon.

Pensons aussi aux accusations récentes d’un député allemand chrétien-démocrate, suivi par un général, contre les Juifs coupables des suites fatales de la révolution d’Octobre (cette accusation découlant, à plusieurs années de distance, de la querelle des historiens qui la portait en germe).

Il m’apparaît que le « noyau de vérité » que Freud croyait déceler dans la projection est parfois totalement absent. La projection du crime sur celui-là même qui en interdit l’accomplissement assure le triomphe de ceux qui « piaffent d’innocence ».

La nécessité de continuer à piaffer conduit à l’extension du champ des projections. Ainsi l’historien suédois Henrick Bachner a remarqué combien souvent sont, depuis un certain temps, relevés les passages de la Bible où le Dieu d’Israël apparaît comme cruel et vengeur. J’ai, moi-même, entendu, au mois de septembre à Mantoue, au Festival de Littérature, un dialogue entre André Chouraqui et un prêtre catholique italien très médiatisé sur le monothéisme.

La dernière intervention de la salle portait sur « la loi du talion »: « Œil pour œil, dent pour dent. » Alors que, dans le contexte biblique, il s’agit de mesurer la punition à l’offense en respectant le sixième Commandement – « Tu ne tueras point » –, l’intervenant résume le problème américano-judéo-arabe ainsi : « La politique de Sharon est tout entière guidée par le talion et Bush de par son fondamentalisme chrétien suit Sharon. »

Georges Steiner (Le Château de Barbe Bleue), commentant un extrait de Hitler m’a dit d’Hermann Raushning, où ce dernier rapporte que le Führer avait exprimé l’idée que les Juifs avaient apporté la conscience au monde, voyait, dans ce rempart édifié par les Juifs contre la barbarie, la racine de l’antisémitisme.

L’interdit du sacrifice humain conduit à la symbolisation et, donc, à la protection de la vie, avons-nous dit. Sans doute, en tirant le fil de l’interdit du sacrifice humain, avons-nous touché à la morale tout entière, cadeau que les Juifs avaient apporté à l’humanité et que le monde n’est pas près de leur pardonner.

Auteur : Janine Chasseguet-Smirgel

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