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Notes sur l’émigration des Juifs portugais en Afrique de l’Ouest

L’histoire ne meurt jamais. Peu ou prou, elle demeure présente en mémoire. Une commémoration organisée à l’occasion d’un anniversaire la remet ordinairement sur le devant de la scène. Mais elle peut aussi refaire surface par le biais d’un romancier quand il choisit tel ou tel événement ou personnage comme prétexte à l’élaboration d’une fiction personnelle.

Le récent roman de l’écrivain portugais Mario Claudio (1) en est l’exemple – type. Il met en scène » la première purge massive anti-juive au Portugal » qui eut lieu au XV° siècle. Certes, il ne s’agit pas de ce qu’on nomme habituellement » un roman historique » au sens strict de l’expression mais plutôt d’une réflexion personnelle sur le pouvoir politique en général (hors de tout cadrage spatio-temporel) à l’intérieur d’un récit qui, lui, prétend prendre appui sur des faits dont l’existence ne saurait être mise en doute.

Nous laisserons ici de côté les questions afférentes à l’écriture romanesque et à la réception du texte (les critiques parues dans la presse au moment de la parution du livre commentent exclusivement la portée philosophique du roman) pour nous interroger sur l’événement qui a été à l’origine de cette narration: la déportation d’enfants juifs à la fin du règne de D. Joao II, roi du Portugal entre 1481 et 1495.

À dire vrai, ce moment de l’histoire portugaise a commencé à susciter quelque intérêt non seulement dans la communauté des chercheurs mais également au niveau politique, voilà plus d’une décennie.

En mars 1994, un article paru dans le quotidien israélien Yediy’oth A’haronoth avait attiré l’attention de ses lecteurs sur une possible origine juive de certaines populations autochtones des îles Sao-Tomé et Principe.

L’histoire méconnue des « juifs de l’archipel »

Quelques mois plus tard, Moché Liba, ambassadeur d’Israël en Guinée, au Gabon et au Cameroun, se rendit en visite officielle à Sao-Tomé. Le président de la République confirma la souche juive d’une partie de ses concitoyens, tout comme Abilio Ribas, évêque de l’île, auteur d’une Histoire de l’église sur l’île de Saint Thomas dont la première partie aborde précisément le thème de la venue forcée d’enfants juifs à cette période.

De telles recherches viennent combler un vide qui ne peut manquer de susciter suspicion et interrogation parmi les historiens portugais d’aujourd’hui.

S’il existe un musée juif à Tomar, une Société des Études Juives à Lisbonne et une synagogue à Castelo de Vide, si plus récemment (1997) une chaire d’histoire juive a vu le jour à l’université de Lisbonne, l’accès aux documents de première main n’en demeure pas moins d’un accès difficile (2)

Les sources :

Mario Claudio déclare s’être longuement documenté sur l’événement. Il cite les deux principales sources, à savoir les chroniques de Garcia de Resende et de Rui de Pina. Le premier, valet de chambre puis secrétaire du Roi, relata l’évènement dans sa Cronica de D. Joao II e Miscelânia (3) ; le second, retraça l’épisode dans sa Croniqua del Rey Dom Joham II (4).

Pour intéressants que soient ces documents, ils donnent peu de détails sur le phénomène et ne concernent que les débuts de l’émigration juive dans ces contrées car, en fait, elle s’étend sur une durée beaucoup plus longue.

Les juifs dans l’Espagne des Rois catholiques :

Pour comprendre la raison d’être de cette émigration (il s’agit comme nous le verrons, d’une véritable déportation), il faut faire un détour par l’Espagne car son histoire est à cette époque étroitement liée à celle du Portugal (5).

Henri, fils de Jean II, devient roi de Castille en 1454. Sa fille Jeanne doit normalement lui succéder. Mais l’inconstance de la Reine, seconde épouse du Roi, incite les nobles à penser qu’elle est une bâtarde née des amours illicites de sa mère avec un favori, Beltran de la Cueva. Pour cette raison, elle ne peut s’installer sur le trône ; de plus, le mariage n’avait fait l’objet d’aucune dispense papale. Jeanne est donc jugée héritière illégitime à un double titre et les nobles obtiennent sa mise à l’écart au profit de son frère Alphonse. Mais ce dernier meurt en 1468 à l’âge de 15 ans.

Ce sera donc Isabelle, sa soeur qui héritera de la couronne castillane. Pour asseoir son pouvoir, elle épouse Ferdinand, héritier de la couronne d’Aragon. Elle prend le titre de Reine en 1474. L’événement n’est pas du goût de tous les membres de la noblesse ; une guerre civile s’en suivit mais le couple royal en vient à bout et Ferdinand devient roi d’Aragon en 1479.

Les deux états sont aux antipodes l’un de l’autre. Alors que l’Aragon connaît le marasme avec une démographie stagnante (1 million d’âmes), la Castille fait montre d’une économie dynamique grâce à une situation géographique avantageuse : les ports de Santander et Bilbao exportent la laine des moutons de la Mesta. Burgos est un centre commercial important tout comme Séville où se croisent les commerçants et voyageurs venus d’Italie et d’Europe du Nord.

Forts de cette situation, les nouveaux souverains rétablissent l’autorité royale sur l’aristocratie foncière castillane qui, jusqu’alors, la défiait. Des représentants de la couronne font exécuter les décisions prises au plus haut niveau dans les villes ; la Santa Hermandad sorte de police rurale, fait régner l’ordre dans les campagnes, mettant fin à de multiples insurrections notamment à Barcelone.

Cette pacification intérieure allait permettre l’essor d’une politique d’indépendance et d’expansion.

Le premier acte consiste dans la prise de Grenade le 2 janvier 1492. Un émirat, dernier vestige de la présence maure en terre espagnole, y était encore présent – les autres royaumes musulmans ayant été conquis par les chrétiens – subsistait dans la ville moyennant tribut.

La guerre commencée en 1481 allait y mettre fin. L’entrée de Ferdinand II d’Aragon fut saluée comme une victoire de la chrétienté sur le monde musulman et les cloches sonnèrent à Londres, à Paris et à Rome. La Croix avait vaincu le Croissant ; la défaite des croisés à Constantinople en 1453 était vengée.

Sur le plan de la politique intérieure, cette victoire allait ouvrir l’ère d’un autoritarisme forcené.

Puisque la prise de Grenade avait été réalisée au nom de la chrétienté, il fallait poursuivre dans cet esprit en chassant du territoire tous ceux qui n’observaient les règles édictées par Rome. Le haut clergé ayant encouragé cette initiative, engagea le Roi à pourchasser les hérétiques (6).

Cette nouvelle donne met fin à une organisation multi-séculaire où plusieurs religions cohabitaient dans l’Espagne médiévale.

On sait qu’entre le VIII° et le XIII° siècles, les groupes confessionnels vivaient en bonne entente en Andalousie. Les mozarabes chrétiens, les juifs, les Berbères avaient leurs propres chefs religieux, leurs rites, leurs règles de justice.

Les juifs en particulier, formaient des communautés autonomes où les pratiques religieuses ou alimentaires étaient observées sans contrainte. Bien intégrés dans le milieu humain ambiant – ils avaient adapté la langue, le costume et les moeurs arabes – ils servent souvent d’intermédiaires au niveau diplomatique entre chrétiens et musulmans et prennent part aux grandes batailles militaires où leurs rites religieux sont déterminants puisque la bataille de Zalaca (1086) fut différée du samedi au dimanche pour qu’ils puissent y prendre part.

Autant dire qu’ils ne sont soumis à aucune loi de nature ségrégationniste, ils circulent librement sur le territoire et n’arborent aucun signe qui permettrait de les distinguer des autres communautés. Certains juifs assuraient même la collecte de l’impôt.

Cependant, au fil du temps, leur situation allait devenir de plus en plus difficile. Bien qu’ils jouissent d’un statut politique tout à fait légal, la population développe des phénomènes de rejet qui se manifestent épisodiquement à l’occasion d’un sermon enflammé émanant d’un responsable religieux d’une autre communauté

Nombre de juifs furent ainsi massacrés en 1391. Ceux qui en réchappent durent se convertir au christianisme sous la contrainte.

Les massacres, accompagnés de conversions massives, allaient se répéter épisodiquement jusqu’à l’expulsion pure et simple à la fin du siècle suivant. Un certain nombre d’entre eux s’assimilèrent à ce nouvel environnement religieux ; et Spinoza, philosophe d’ascendance juive mais issu d’une souche d’anciens convertis portugais (et non espagnols) a relevé le fait : » Quand un roi d’Espagne contraignit les Juifs à embrasser la religion de l’Etat ou à s’exiler, un très grand nombre devinrent catholiques romains et ayant part dès lors à tous les privilèges des Espagnols de race, jugés dignes des mêmes honneurs, ils se fondirent si bien avec les Espagnols que, peu de temps après, rien d’eux ne subsistait, non pas même le souvenir. » (7).

Mais certains parmi ces » nouveaux chrétiens » ou conversos n’avaient pas renié pour autant certaines pratiques de leur religion originelle. Jugés hérétiques par les autorités romaines, ils furent pourchassés par les représentants de tribunaux de l’Eglise placés sous la responsabilité du Saint Office dont la création remonte en 1231.

Depuis 1184 en effet avait été mise en place l’Inquisition par le pape Lucius III. Elle prévoyait de punir de châtiments corporels (flagellation) ceux qui se rendaient coupables de haute trahison envers l’autorité religieuse ou civile. Plus particulièrement, les » relaps » autrement dit, ceux qui retombaient dans l’hérésie après avoir abjuré publiquement leur croyance d’origine, se voyaient confisquer tous leurs biens ; leur maison était rasée et ils étaient même passibles du bûcher.

Instituée en 1479 en Espagne, l’Inquisition visait les marranes, juifs faussement convertis. Elle développe un climat de délation généralisée.

» La lecture des dénonciations glissées dans les boîtes aux lettres du tribunal de l’Inquisition est à cet égard édifiante : X change les draps chaque vendredi, Y refuse de consommer du porc, Z n’allume pas le feu le jour du sabbat et aucune fumée ne s’échappe de sa cheminée… C’est un hallali » (8)

Son action allait se solder par un grand nombre de suicides collectifs parmi les juifs qui refusaient d’abjurer leur foi, par la mise en oeuvre de l’autodafé, cérémonie publique où les condamnés sont exposés habillés du vêtement d’infamie, le san benito et par une émigration massive imposée par le pouvoir.

Le décret autorisant l’expulsion, signé le 31 mars 1492, se concrétise par le départ forcé de 150.000 Juifs soit vers des pays d’Europe plus cléments pour cette population.

Le Sud-Ouest de la France, l’Italie, la Turquie ou Amsterdam accueilleront la majeure partie d’entre elle (9). Cette politique s’explique à la fois par des raisons idéologiques et économiques.

D’une part, la proximité des conversos et des Juifs authentiques maintenait un crypto-judaïsme préjudiciable à la cohésion de la société chrétienne. D’autre part, ces exclus constituaient une main-d’oeuvre importante pour mettre en valeur des contrées mal connues mais dont les potentialités économiques laissaient espérer des bénéfices substantiels pour la Couronne.

L’expansion coloniale et l’ambivalence de la société juive :

Car le pays est à un tournant de son histoire. Ayant éliminé les dernières manifestations de l’Islam, il peut désormais assurer une hégémonie religieuse à l’intérieur de ses frontières ; ce qui implique l’évacuation des Juifs, ceux-ci étant vus comme des éléments hétérogènes et dangereux.

De plain-pied dans la chrétienté, l’Espagne des Rois Catholiques se croit investie d’une mission grandiose : porter la foi envers Jésus Christ au-delà des mers sur toutes les terres habitées par des hommes.

Ce sont eux qui vont financer le projet de Christophe Colomb qui vise à découvrir le Japon et la Chine en traversant l’Atlantique par l’ouest. Cette initiative qui allait modifier en profondeur l’état du savoir en matière géographique s’inscrivait dans une volonté de découvrir les limites de notre monde avec, en arrière-fond, la volonté de tirer profit de ses connaissances. Car déjà en cette fin du XV° siècle, l’horizon s’est considérablement agrandi.

Sous l’impulsion du prince Henri le Navigateur, les Portugais avaient déjà découvert Madère en 1418 et l’archipel des Açores 14 ans plus tard. Les îles du Cap-Vert étaient atteintes en 1460. En 1488, Bartolomeu Dias franchit le cap de Bonne-Espérance, ouvrant par là même la route des Indes tant convoitée.

Une lutte pour la conquête des terres lointaines ne pouvait manquer de se faire jour entre l’Espagne et le Portugal.

Ce fut le traité de Tordesillas en 1494 qui apporta la solution : une ligne imaginaire est tracée reliant les pôles à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert ; les territoires situés à l’est de ce repère sont la propriété du Portugal ; ceux qui sont à l’ouest appartiennent à la Castille.

Ce traité mettait fin à un flou politique. Il allait permettrait le développement de l’esprit de conquête de la part de ces deux grandes puissances maritimes en même temps qu’il clarifiait une situation plutôt confuse en délimitant les zones d’influence des deux pays.

Les conséquences politiques furent des plus importantes puisque cet accord allait être très favorable au Portugal : après que Vasco de Gama eût atteint l’Inde en 1498, il ouvrit des comptoirs de commerce à Cochin et Deccan ; la zone d’influence portugaise allait très vite toucher Goa (1510), Malacca (1511) et les îles Moluques (1512), autant de territoires dont la production d’épices allait être l’objet d’un commerce très lucratif.

Parallèlement à ces découvertes qui allaient fortement dynamiser l’économie nationale, la politique intérieure se renforce.

Le pouvoir royal fait corps avec les hauts dignitaires de l’Église catholique pour asseoir son autorité et si les Cortes, assemblée réunissant les membres de la haute noblesse et du haut clergé instituée par le roi Alphonse II (1211-1223), mettent en place le tribunal de l’Inquisition en 1531, c’est parce qu’un climat de fanatisme religieux s’est instauré dans tout le pays un demi-siècle auparavant.

Les premières victimes furent les Juifs.

Le Portugal les avait accueillis moyennant finance. Leur accueil n’était donc pas désintéressé. Mais rapidement, une évolution se dessine. Et Spinoza se révèle un remarquable observateur quand il écrit après avoir noté l’intégration réussie des Juifs christianisés dans la société espagnole de l’époque : » Il en fut tout autrement de ceux que le roi du Portugal obligea à se convertir, exclus des charges honorifiques, ils continuèrent à vivre séparés » (op cit).

Dans les faits, l’émigration sous la contrainte d’enfants juifs vers les terres lointaines d’Afrique ne fut que le premier épisode d’une série de mesures visant à la négation globale de la communauté comme de la religion juive.

Alors que les conversions aux rites chrétiens s’étaient échelonnées sur un siècle ou presque en Espagne, c’est l’ensemble de la communauté juive établie sur le sol lusitanien qui doit accepter le baptême en 1497.

Les pratiques spécifiquement juives passaient donc dans une clandestinité absolue. Le crypto-judaïsme qui s’en suivit fut donc doté d’une force bien supérieure à celui qui vit le jour de l’autre côté de la frontière. D’autant que l’Inquisition en Espagne s ‘était montrée assez efficace pour éradiquer le marranisme en un demi-siècle ; si bien que les persécutions contre les Juifs hérétiques étaient devenues relativement rares au milieu du XVI° siècle sur tout le territoire hispanique.

Par contre son homologue, introduite au Portugal en 1536-1540 chasse sans répit les hérétiques judaïsant sur la terre de Camoens. Les Juifs chassés d’Espagne en 1492 n’eurent d’autre solution que de retourner sur la terre de leurs parents, le pays des Rois Catholiques étant devenu par le jeu de la stratégie politicico-religieuse, une relative terre d’accueil.

L’espoir de ces éternels errants allait être de courte durée ; le reflux des populations juives en Espagne ne pouvait que développer les suspicions des autorités inquisitoriales du pays et les procès – verbaux des interrogatoires et autodafés à la fin du XVI° siècle montrent que les victimes étaient majoritairement des » nouveaux chrétiens » portugais venus y chercher refuge.

L’installation forcée des Juifs en Afrique fut donc le début d’une politique d’exclusion qui allait connaître de multiples épisodes.

Le métissage comme fondement des colonies portugaises en Afrique

Le livre de Mario Claudio se donne comme point de départ l’envoi sous la contrainte des armées royales d’enfants juifs entre 3 et 12 ans à destination de Sao- Tomé.

Il a donc un ancrage historique indéniable mais il reste une fiction à visée philosophique, invitant à une réflexion sur le pouvoir tant religieux que politique et plus largement sur la nature humaine (10) – divers épisodes du roman accréditent l’idée que l’homme est prédateur de sa propre espèce et que l’hostilité du milieu naturel dévoile une intelligence pratique permettant d’assurer la survie des individus ; celle-ci débouchant sur une stratification des liens sociaux opérant sur la base de l’exploitation économique des plus faibles.

Sont donc mis entre parenthèses d’une part les caractères essentiels du marranisme portugais et d’autre part les conséquences économiques de la répression subie par la communauté juive lusitanienne. Ce sont ces domaines que nous souhaitons ici prospecter.

Sans laisser complètement de côté les aspects proprement religieux du phénomène, nous porterons notre attention sur la dimension économique, même si ce qu’on appelait jadis » le pays des Noirs » c’est-à-dire la bande littorale comprise entre le sud du Sénégal et la Sierra Leone, fut l’objet d’une conquête aussi bien commerciale que spirituelle.

Cette entreprise avait évidemment une finalité mercantile – le commerce des épices et de l’or soudanais était source d’énormes profits – mais elle était aussi portée par une idéologie centrée sur la figure du Prêtre- Jean, figure légendaire qui aurait vécu en Afrique orientale au XII° siècle et dont un message de 1165 aurait incité les souverains chrétiens à faire alliance avec eux pour développer l’évangélisation vers de nouveaux continents et contrecarrer ainsi l’expansion du mouvement islamique (la légende allait avoir longue vie puisqu’au XIV ° siècle, on crut avoir découvert son royaume dans l’actuelle Abyssinie).

Commencé en 1492, l’exode des juifs portugais (et plus largement ceux de la Péninsule ibérique) allait être relayé plus tard (XV° et XVI° siècles) par celle des Juifs fixés aux Pays-Bas.

Les deux mouvements sont à distinguer : le premier fut engagé sous la contrainte pour des motifs à la fois religieux (les Juifs Portugais étaient considérés comme hérétiques) et économiques. Le second fut volontaire ; les membres de la communauté juive des Pays-Bas s’expatriant pour développer un commerce naissant entre l’Afrique et les nations les plus puissantes économiquement de l’Europe du Nord et du Sud.

Nous reviendrons ultérieurement sur ces différences. Pour l’heure, reprenons le fil des événements qui menèrent à la présence portugaise en Afrique.

Le milieu du XV° siècle fut crucial du point de vue historique puisqu’en 1445, Ca’da mosto découvre certaines îles du Cap-Vert dont celle de Santiago et s’installe à Gorée et que l’année suivante, Nuno Tristao accoste en Guinée Bissau. S’en suivit la venue de la troupe chargée de pacifier la région afin que des comptoirs commerciaux puissent s’y ouvrir.

Pillages et razzias y furent nombreux si on en croit les récits de voyages de ce temps. Mais cette politique ne suffit pas à faire de la région une terre portugaise.

À partir de 1460, la stratégie de la Couronne se modifie. Après une guerre de conquête dont les résultats se sont avérés décevants tant sur le plan commercial qu’au niveau religieux, Elle établit des rapports pacifiques avec les chefs des différents royaumes qui se partageaient la zone.

Cette stratégie aura une double conséquence : d’une part, certains souverains africains acceptent le baptême et l’évangélisation de leurs territoires. Le roi Jean II du Portugal (1481-1495), comme son successeur D.Manuel (1495-1521) était » seigneur de Guinée » et entretenait des relations étroites avec le roi du Congo. Il reçut ainsi à sa cour le prince wolof Benoim en 1488. Il y fut baptisé et prêta serment de fidélité à la Couronne.

La seconde conséquence de cette politique est d’ordre économique : en manifestant la volonté de collaborer avec les Africains, le pouvoir royal portugais avait en vue de développer ses propres richesses en s’appropriant celles du sol et du milieu récemment découverts. Mais que ce soit sur le plan religieux ou commercial, les rapports entre le Portugal et ces territoires africains furent litigieux et très aléatoires.

Concernant le domaine de l’évangélisation, tout n’alla pas de soi. Le regard dévalorisant des Blancs sur les Noirs fait que les premiers se méfient viscéralement des seconds, ces » âmes perdues, sans religion, qu’il faillait ramener dans le droit chemin «.

Et même lorsqu’un grand d’Afrique a embrassé le christianisme, il demeure un hérétique voire un traître en puissance. Benoim en fit la triste expérience : accusé de complot contre les intérêts du royaume portugais, il fut exécuté lors de son retour sur sa terre d’origine.

À un niveau plus général, les missionnaires franciscains oeuvrant dans l’actuelle Guinée Bissau se heurtèrent aux pratiques de l’islam fortement ancré parmi les populations locales. Et 150 ans séparent la découverte de l’ensemble sénégambien de l’édification de la première église en Guinée, laquelle vit le jour vers 1590.

L’exploitation et la commercialisation des richesses locales furent elles aussi objet de problèmes. Les Portugais eurent maille à partir avec les Buramos, population installée dans la zone de Cacheu qui leur livrèrent une bataille acharnée durant 3 jours (11) comme le relate le jésuite Manuel Alvares en 1616. La colonie de peuplement avait pourtant installé dès 1590 des surgidouros ou petits ports d’escale. Ils servaient bien sûr les intérêts de la métropole mais en contrepartie, les Blancs étaient astreints à payer des taxes et à reverser une partie de leur avoir aux souverains africains.

En ce point, nous retrouvons les conversos. Ils jouaient alors un rôle crucial dans les transactions avec les autochtones.

On les nommait lançados car » ils se lançaient parmi les Noirs » ou tangomaos car ils servaient d’intermédiaires entre les natifs et les Portugais. Ce statut socio-économique était un prolongement de la situation qu’ils avaient connue en Espagne ; il fallait qu’en terre africaine, ils fassent preuve de rouerie, de dissimulation, faisant ressortir l’intérêt que les rois africains avaient de lier entente avec les Blancs alors qu’ils défendaient celui de ces derniers ; comme ils savaient si bien le faire quand ils ont feint d’être devenus des adeptes fervents du catholicisme alors qu’ils n’avaient rien renié des rites du judaïsme.

Ce type d’homme qu’il faut bien qualifier d’aventurier allait perdurer en Afrique durant tout le XVI °siècle à mesure que le commerce entre la métropole et le continent noir allait se développer.

Cet état de fait est dû à la très grande faculté d’adaptation des Juifs au contexte économique dans lequel ils doivent vivre mais aussi au fait que le Saint-Office n’a été d’aucune efficacité hors des frontières européennes, ce qui permit aux nouveaux chrétiens évoluant en Guinée et dans les territoires voisins de renouer avec leurs pratiques religieuses d’origine, pour autant que le milieu géographique s’y soit prêté (12).

Les chroniques du temps ne donnent guère d’informations sur leur nombre mais il est permis de penser il fut relativement restreint. En tout état de cause, ils ne firent pas souche. Le départ des juifs ordonné par le Roi D.Juan II allait changer les choses en profondeur.

Il ne s’agissait plus seulement de porter le message du Christ en terre étrangère et de tisser des liens commerciaux avec le pouvoir local ; il s’agissait d’exploiter les richesses naturelles et humaines qu’elle recelait. Dès lors, la politique d’expansion allait prendre une nouvelle dimension ; le but recherché étant de constituer un véritable empire portugais par la conquête militaire, religieuse et économique de territoires excédant les frontières nationales. Or les premiers contacts établis au Cap-Vert et à Sao-Tomé avaient montré le côté inhospitalier de ces lieux.

L’île de Santiago était soumise à une sécheresse endémique qui interdisait la présence d’une végétation véritable et donc d’une agriculture rentable. Quand à celle de Sao–Tomé, ainsi nommée car découverte en 1470 par Joao de Santarem et Pedro Escobar, le jour où le calendrier honorait ce saint, elle fut vite connue comme étant l’île aux lézards à cause des reptiles et crocodiles géants qui la peuplait. Mais par sa situation géographique, Sao-Tomé s’avérait un relais essentiel pour organiser les expéditions vers les Indes, terre de toutes les richesses.

Devant le peu d’empressement des autochtones pour aller s’implanter sur ces terres, le Roi du Portugal n’eut d’autre recours que de programmer le départ sous la contrainte des exclus du royaume c’est-à-dire les détenus condamnés à mort – la sentence étant alors commuée sous la forme d’une déportation – et certains enfants de marranes issus de la communauté juive espagnole réfugiée sur son territoire dont l’âge était compris entre 2 et 14 ans.

Un témoin juif de l’époque, Samuel Usque apporte une précision d’importance : » Comme mes enfants (les membres des familles juives) avaient quitté la Castille en toute hâte, on n’avait pas eu le temps de les recenser et personne n’avait vérifié leur nombre. Quand on fit ce recensement, on trouva que le nombre de ceux qui étaient entrés dépassait les six cents familles. Le roi décida que les excédentaires seraient ses prisonniers et ses esclaves. Dès lors, il pouvait humilier les Juifs pour ses tragiques desseins. Aucun rachat ne fut possible » (13).

Avant leur départ, les enfants furent baptisés d’autorité et en grande pompe. Selon Usque, » plusieurs femmes se jetèrent aux pieds du Roi, demandant la permission d’accompagner leurs enfants mais cela n’éveilla pas la moindre étincelle de pitié chez lui. Une mère prit son bébé dans ses bras et sans prêter attention à ses cris, se jeta du bateau dans la mer démontée et se noya, embrassant son fils unique « . (Mario Claudio a magistralement brossé la scène).

Le même chroniqueur ajoute qu’arrivés sur l’île, les déportés furent » jetés à terre et abandonnés sans pitié. La quasi-totalité d’entre eux furent dévorés par les crocodiles et ceux qui échappèrent à ces reptiles moururent de faim et d’abandon. Seuls quelques-uns furent miraculeusement épargnés par ce sort abominable « .

D’autres documents attestent la cruauté des lieux mais avec le temps, le regard qu’ils portent sur la communauté d’enfants juifs débarqués par la contrainte se modifie.

Yits’haq Avrabanel note par exemple : » Nombreux sont les enfants des expulsés d’Espagne… déportés la-bas voici 14 ans. Ils s’y sont multipliés et forment la majorité des habitants de cet endroit « .

Commencé en 1485 (ou un an plus tard selon d’autres documents), le peuplement de Sao Tomé s’est donc accéléré avec ces nouveaux arrivants (les autres îles de l’archipel seraient occupées plus tard -Principe accueillera les Portugais en 1500 et Ano Bom en 1503).

Il va également se structurer sous l’égide d’un notable portugais nommé Alvaro da Caminha, premier administrateur de cette terre et on peut considérer, sans grossir les faits, que le départ des enfants juifs opéré par la force en 1492 a été à l’origine du phénomène de la colonisation portugaise en Afrique.

Le roman de Mario Claudio met en avant le phénomène du métissage pour expliquer la survie de ces jeunes déportés juifs.

Ceci n’est pas un simple effet du travail fictionnel opéré par le romancier ; beaucoup de documents de cette époque attestent la pratique du métissage chez les nouveaux chrétiens, que ce soit à Sao Tomé ou sur la Petite Côte. Vivant parmi les autochtones, ils ont adapté sans trop de problèmes la langue et la morale collective des natifs sans renier pour autant les valeurs qui les faisaient être des juifs portugais.

Les archives soulignent avec stupeur la réussite de cette intégration.

Ainsi Alvares de Almada relève que vers 1540, les rois du Saluum (petit territoire autour de Joal) disaient régner sur le Pai dos Brancos car ils avaient assimilé les Blancs comme leurs sujets et punissaient lourdement ceux qui les volaient ou les insultaient (14).

Les Jésuites qui relatent leur séjour en ces lieux notent également que les Portugais installés parmi les Noirs adoptent leur manière d’être : » ils vont nus pour s’attirer la bienveillance et se naturaliser avec le gentil du Royaume dans lequel ils commercent, se marquent le corps avec un fer jusqu’au saignement, et ils se font beaucoup de tatouages qui, après l’ajout de certaines herbes, prennent la forme de lézards et de serpents « .

L’assimilation pouvait aller jusqu’au plus haut niveau de l’édifice politique puisque Joao Ferreira prit en mariage une des filles du roi du Grao Fulo. Les Africains l’appelaient Ganagoga, littéralement » l’homme qui parle toutes les langues « .

Cette donnée est importante puisque la compréhension des langues locales par les Blancs (en particulier par les Juifs) permit l’établissement de relations commerciales entre les commerçants portugais et leurs homologues noirs.

Malgré ce côté positif qui fut essentiel sur le plan historique, le Juif d’Afrique ne fut jamais accepté par les autorités ecclésiastiques de l’époque.

Son paraître physique comme son adhésion à certaines valeurs du milieu humain ambiant étaient le signe d’une monstruosité hors norme. Elles le nommaient cristianos criollos et voyaient en lui le résultat d’une hybridité physique et culturelle incontrôlable. Le fruit des unions avec des filles à la peau noire – les criollos (créoles) – leur semblait contre-nature et elles n’avaient pas de mots assez durs pour » ces barbares et autres de leurs descendants mélangés avec du sang portugais.

Leur mode de vie comme leur aspect physique choque l’Occidental quelle que soit sa nationalité. Richard Jobson, navigateur anglais qui foule le sol de la Gambie en 1620 écrit : » Ce sont des Portugais comme ils se nomment eux-mêmes et quelques-uns parmi eux leur ressemblent, d’autres sont mulâtres, entre le blanc et le noir, mais la plupart sont aussi noirs que les naturels du pays. Ils sont groupés par deux ou trois dans un même lieu et sont tous mariés, ou plutôt vivent avec des femmes noires du Pays, dont ils ont des enfants. Néanmoins ils n’ont ni église, ni prêtre ni aucun ordre religieux. Il apparaît de toute évidence que ceux qui se trouvent en cet état sont ceux qui ont été bannis ou se sont enfuis du Portugal ou des îles » (15)

D’autant que sur le plan strictement religieux, certaines pratiques issues du judaïsme perdurent parmi eux.

Pedro da Cunha Lobo, un évêque catholique qui s’était rendu à Sao Tomé eut l’occasion de le constater en octobre 1532, alors que les Créoles descendants d’émigrés juifs portugais fêtaient la Sim’hat Torah : durant trois jours consécutifs ils célébraient la fin de la lecture de la Torah qui se conclut par la mort de Moïse et la découverte de la Terre promise. D’où le rituel particulièrement bruyant qui rend présent l’événement (16).

Malgré la réprobation générale de l’Église catholique (17) et le fait que les Créoles soient considérés comme ne faisant pas partie de la population portugaise, le phénomène de mixité s’est amplifiée dans la durée.

Un document datant de 1546 avançait le nombre de 200 nouveaux chrétiens établis en Guinée et le métissage est mis en pratique également au Cap-Vert et à Sao Tomé.

Une nouvelle conjoncture économique :

La situation allait très vite évoluer. Puisque les autorités portugaises voulaient développer l’exploitation des richesses naturelles des contrées nouvellement conquises et en faire des plates-formes commerciales, il fallait assouplir la législation et permettre un accroissement rapide de la population émigrée d’origine portugaise.

Étant donné que c’étaient majoritairement des hommes qui s’exilaient à la suite de la déportation des enfants juifs, le seul moyen d’assurer une natalité importante consistait à permettre par la loi leur union avec des filles du pays.

À partir de 1515, un décret royal autorise chaque colon portugais (povoador) à posséder une esclave noire. Le métissage devint donc monnaie courante. La concubine africaine comme les enfants auxquels elle donne le jour possède une identité administrative particulière consignée dans une lettre de privilège (alforria).

L’idéologie religieuse qui prévalait depuis plus d’un siècle est donc battue en brèche devant l’urgence économique ; le pouvoir lisboète ayant compris que les premiers occupants venus de la métropole en Afrique n’avaient d’autre salut pour assurer leur survivance que de s’assimiler aux populations d’accueil. La loi vient donc cautionner un état de fait préexistant.

Pourquoi un tel changement? La première raison tient à la production et à la commercialisation d’un produit nouveau (pour l’époque) : la canne à sucre.

Retraçons à grands traits son histoire. Le berceau de cette plante serait, pense-t-on, la Nouvelle Guinée. Mais très tôt on la retrouve aux îles Fidji, en Indonésie et en Inde. Le Râmâyana, poème rédigé en sanscrit datant du III° siècle avant notre ère, évoque un festin avec les » tables recouvertes de sucreries, de sirop, de cannes à mâcher « .

À cette date, elle a déjà gagné le Moyen-Orient grâce aux armées perses de Darius qui l’y ont introduite mais elle demeure une simple curiosité et n’est pas encore cultivée. Ce sont les Grecs qui, au 1° siècle après Jésus-Christ, vont en extraire le sucre car ils achètent la canne aux marchands caravaniers venus d’Asie Mineure.

Petit à petit, la plante est produite en Syrie et sur les rives du Nil puis elle est exportée à Chypre et aux Baléares et de là pénètre le sud de l’Espagne. La France comme l’Italie ne la découvrent réellement qu’au XII° siècle quand les croisés la ramènent de Palestine. Déjà les Turcs savent raffiner le sucre de canne et composer des pâtisseries qui font les délices des califes.

Les Vénitiens s’intéressent eux aussi de près à la fabrication de cette denrée ; ils ont alors établi leur hégémonie sur les transactions commerciales en Méditerranée orientale, ce qui leur permet de fournir cette denrée de luxe aux cours royales et princières dès le XV° siècle en l’important de Babylone, de Malaga, de Damas ou de Chypre. Mais le Portugal qui a acquis une avance considérable en matière de commerce maritime, se pose en rival de Venise.

En 1418, Madère est annexée à la Couronne et comme le climat et le sol lui sont très favorables, la canne à sucre y connaît un essor rapide. Le sucre est déjà un signe de grande richesse et le restera durant au moins deux siècles. Il était utilisé non seulement comme épice mais aussi à des fins décoratives.

En 1574, le futur roi de France Henri III fut reçu en grande pompe à Venise. Les statues qui ornaient la salle du banquet avaient été fabriquées en sucre tout comme les couverts des convives. Et les artisans de Murano ne travaillaient pas seulement le verre ; ils confectionnaient pour les grandes occasions des lustres en sucre filé, summum du faste pour les plus riches de la Cité des Doges.

Un tel engouement, une telle demande en constante augmentation de la part d’une clientèle très aisée ne pouvait qu’inciter à développer cette activité.

La plante fut introduite avec succès sur la terre de Sao Tomé et l’archipel devint au milieu du XVI° siècle le principal producteur de sucre.

Or l’entretien des cannes, la récolte des tiges et le travail en sucrerie demande une main-d’oeuvre importante et robuste. Force était de trouver des bras pour travailler dans les plantations et les manufactures. La déportation de juifs et de proscrits portugais n’étant plus de mise, ils ne pouvaient provenir que de la main-d’oeuvre africaine.

En 1493, les premiers colons portugais s’installent dans l’île de Sao Tomé. Ils viennent de Madère et apportent avec eux des plants de canne à sucre. Les premiers esclaves font leur apparition sur l’archipel. Ce sont des autochtones. Au cours du siècle suivant, ils seront relayés par leurs frères béninois puis congolais (le Congo-Brazzaville s’appelait alors Rio Congo).

Ainsi les besoins sans cesse croissants en sucre expliquent-ils en partie le développement considérable de la traite négrière en Afrique à partir de 1550.

On n’ouvrira pas ici le douloureux dossier de l’esclavage en Afrique. » Ce vieux démon qui sommeille dans l’histoire de l’humanité » a suscité tellement d’études, de colloques et de polémiques qu’il serait vain de vouloir y apporter de nouveaux éléments.

On remarquera simplement qu’avant l’arrivée des Portugais sur le continent, le commerce des hommes comme pur produit marchand était pratiqué dans le royaume de Tékrour (terme francisé sous la forme Toucouleur) dans l’actuel Sénégal et que les Sérère adoptèrent les lois esclavagistes du Djolof.

En 1455, le navigateur vénitien Ca’da Mosto, oeuvrant au service des intérêts portugais, relate que Zucholin, roi d’une région du Sénégal « maintient son pouvoir économique par des pillages qu’il fait de plusieurs esclaves sur le pays, comme sur ses voisins, desquels il se sert de plusieurs manières, et surtout à faire cultiver ses possessions. Il en vend un grand nombre aux marchands arabes et en livre aussi aux chrétiens depuis qu’ils ont commencé à contracter marchandises en ces pays « .

Des recherches récentes sur la traite des Noirs ont mis en lumière le rôle central joué par les souverains locaux dans la mise en esclavage de millions d’Africains (18). Il existait donc un terrain favorable à la mise sur pied d’un vaste commerce d’être humains organisé depuis les terres conquises par le Portugal dans cette partie du monde.

Si les Maures furent soumis à l’état d’esclaves après avoir été capturés au terme de batailles ou de sièges, leurs frères africains le furent comme objets dotés d’une valeur d’échange. On les achète à un prix déterminé tout comme du bétail ou n’importe quel produit qui entre dans un circuit commercial. L’esclave est une marchandise qui intéresse l’acquéreur pour diverses raisons et pas seulement pour sa force de travail.

Quatorze ans avant la rédaction de ce compte rendu de voyage, Adahu, noble d’origine maure fait prisonnier par les troupes portugaises, proposa d’acheter sa libération contre six de ses esclaves noirs. Il eut gain de cause en 1443 (Henri le navigateur pensait par leur intermédiaire obtenir des informations sur le pays du prêtre Jean, territoire correspondant à l’Ethiopie actuelle et censé receler des richesses inouïes).

L’acquisition de jeunes hommes et de femmes autochtones sur les terres nouvellement annexées à la Couronne comme l’île d’Arguin (1443) mais également parmi les prisonniers maures est devenue chose courante à la fin du XV° siècle ; en 1552, ces » étrangers » représentent 10 % de la population lisboète.

La capitale ne compte pas moins de 70 marchands d’esclaves. La pratique de l’esclavage n’était donc pas nouvelle quand les Portugais mettent le pied sur le continent africain. Avant d’être le fait des Européens, tout laisse à penser que les pratiques esclavagistes étaient solidement établies dans les royaumes de la région sénégambienne et plus largement parmi ceux des zones côtières situées plus au sud entre Port-Séguro (Togo) et Lagos au Nigéria.

Cet état de chose ne pourrait expliquer à lui seul le développement du trafic des esclaves. Ca’da Mosto auquel nous avons déjà fait référence nous donne une information de première main sur le sujet : » Certains esclaves, écrit-il, une fois qu’on les avait baptisés et qu’ils parlaient la langue de leur maître, étaient embarqués à bord des caravelles et envoyés auprès de leurs congénères. Ils devenaient des hommes libres après qu’ils avaient ramené quatre esclaves « .

La loi portugaise prévoyait donc l’octroi de la liberté à un esclave qui, faisant prisonnier quatre de ses frères de même couleur, les livrerait comme esclaves aux représentants du pouvoir portugais en Afrique. Ce dernier trouvait par ce biais des partisans prêts à vendre leurs semblables et le moyen de fournir par là même la main d’oeuvre indispensable à la mise en valeur des territoires conquis de fraîche date.

Ceci dit, quel fut le rôle des Juifs dans la traite des esclaves africains?

Les exilés d’origine métropolitaine qui avaient été forcés de vivre et de travailler sur les terres d’Afrique nouvellement colonisées firent rapidement souche : » Cette société de métis allait se convertir rapidement en trafiquants d’esclaves lorsque les habitants de Sao Tomé eurent obtenu du roi (du Portugal) le privilège du » rachat « , sur les côtes africaines en face de l’archipel » note Françoise Latour da Veiga Pinto (20).

Ceci incline à penser, même si les statistiques font ici cruellement défaut, que les premiers descendants des Juifs déportés sur le continent noir jouèrent le rôle de » rabatteurs » dans le commerce des esclaves. Les choses allaient évoluer par l’entremise des juifs hollandais ainsi que par les » nouveaux chrétiens » récemment émigrés au Nouveau monde ou dans ce qui était l’Empire ottoman d’alors.

Pour saisir cette situation, il faut remonter à 1492 et corriger ce qui a été dit de l’expulsion des Juifs espagnols à cette date.

160.000 Juifs fuient la terre espagnole mais le Portugal ne fut pas le seul pays d’accueil pour ces exclus comme notre propos le laissait entendre ; 90.000 d’entre eux se dirigent vers l’Italie, 25.000 vers les Pays-Bas, 30.000 posent leur dévolu sur la France et autant dans les pays du Maghreb, se vouant pour la plupart au commerce.

Ce faisant, les bannis ne pénétraient pas en terre inconnue car, pour ne prendre que le seul exemple français ; d’autres familles juives les avaient précédés sur les voies de l’exil.

Ce fut le cas en 1349 où les Juifs résidant dans le Dauphiné et en Franche-Comté en furent expulsés et trouvèrent refuge au pays de Dante et de Luther ; la chose se reproduit en 1491 pour ceux résidant en Bretagne ; en 1498 pour ceux installés en Provence ; le bannissement de la population juive allait d’ailleurs être confirmé en 1615 par Louis XIII.

Lorsqu’intervient le renvoi des Juifs du territoire espagnol prononcé par Ferdinand et Isabelle le 31 mars 1492, il existe donc une diaspora juive conséquente hors des frontières., en particulier dans l’Empire ottoman.

Certains, tel Joseph Nasi, occupent une position diplomatique importante auprès du Sultan ; beaucoup sont devenus experts dans le négoce transnational et commercent avec des partenaires au-delà des mers.

Le sionisme avant Herzl

Les Séfarades de Constantinople et de Salonique formaient déjà au XIII° siècle un important et indispensable trait d’union entre certains gros négociants installés dans les pays orientaux, méditerranéens et nordiques (plus précisément à Amsterdam et Anvers).

Lorsqu’une nouvelle émigration séfarade s’implante sur la côte sénégambienne dans les ports de Joal, Portudal et Ruffisque où sont déjà bâtis des comptoirs commerciaux, à la fin du XVI° siècle – c’est-à-dire avec l’union des deux couronnes ibériques – ses membres font déjà partie d’un réseau de solidarités à la fois familiales et financières.

Il est encore difficile de reconstituer dans le détail les échanges entre Juifs travaillant en Afrique, en Italie, en Grèce, en Espagne ou en Belgique mais on sait que les » nouveaux chrétiens » y ont tenu un rôle de premier plan. Cela est dû aux conquêtes portugaises au XV° siècle ainsi qu’à l’expansion turque en direction des Balkans, lesquelles ont profondément et durablement modifié la trame générale du commerce traditionnel.

Les routes maritimes se sont diversifiées ; les distances couvertes par bateau, rendues possible par les progrès des techniques de navigation, sont devenues beaucoup plus grandes. Cette configuration nouvelle du commerce maritime exigeait des connaissances en matière de comptabilité et de crédit que n’avaient pas la plupart des marchands génois, vénitiens ou florentins (21).

De plus, des liens de famille ou d’affaires (bien souvent les deux à la fois) étaient déjà solidement établis et permettaient des transactions entre les négociants juifs de Séville, d’Anvers, de Venise, de Salonique, de Madère et d’Amsterdam et quelques années plus tard du Brésil. Ceux qui émigrent en Afrique savent d’entrée de jeu qu’ils pourront commercer avec leurs frères de religion restés en Europe.

C’est le cas de Diego Fernandes et Felipe de Nis qui quittent respectivement Madère et le Cap-Vert pour s’installer au Brésil et y développer le commerce de la canne à sucre. Au tout début de XVII° siècle, ceux qui décident de quitter leur terre natale vont aller grossir la petite population juive qui a pris racine en Guinée et au Cap-Vert.

Les Juifs en Afrique: une hérésie sur le plan religieux, une nécessité sur le plan commercial :

Vue sous cet angle, la communauté judaïsante issue de la nouvelle vague migratoire en Afrique au début du XVII° siècle paraît être un précieux allié pour la Couronne portugaise puisqu’elle lui permet de tirer des profits substantiels de la conjoncture qui s’est fait jour avec l’expansion maritime.

En fait, la situation est beaucoup plus ambiguë pour une double raison. La première est d’ordre religieux. On sait qu’à cette époque, les affaires politiques et les enjeux économiques qu’elle génère sont étroitement liés à l’idéologie religieuse, laquelle est axée sur l’évangélisation des peuples conquis et sur la diffusion du christianisme.

Or si les tangomaos nés de l’union des premiers Juifs arrivés sur le continent avec des femmes noires sont assimilés à la population locale et sont perçus comme des Africains à part entière, il n’en va pas de même pour les nouveaux émigrés, » hommes de nation hébraïque, qui après avoir été baptisés, étaient passés à la loi de Moïse et se proclamaient comme étant juifs «.

Des documents rassemblés aux Archives Nationales de la Torre do Tombo à Lisbonne apportent des renseignements précis sur le comportement religieux de ces nouveaux arrivants ; ils émanent de fonctionnaires portugais en poste à Cacheu ou de pères jésuites dépêchés sur la Petite Côte par le roi d’Espagne Philippe III entre 1605 et 1616 c’est-à-dire durant la période d’Union des deux Couronnes ibériques (1580-1640). Leurs conclusions se recoupent.

D’une part » ils pratiquent et suivent leurs rites et cérémonies comme ceux de Judée « . Alors qu’en métropole, leurs rituels religieux étaient proscrits officiellement, en Afrique ils sont observés au grand jour dans des lieux appropriés édifiés par ces nouveaux Juifs émigrés.

Plusieurs documents attestent l’existence d’une synagogue à Joal, sinon c’est le domicile de l’un d’eux qui est choisi comme lieu de culte et de réunion.

Ces gens prient ensemble » à voix haute les vendredis après-midi. Le samedi était un jour férié comme s’il s’agissait d’un dimanche « . Comment expliquer une pareille liberté? Francisco de Lemos Coelho remarque qu’ » ils s’installèrent ici parce que les rois locaux les protégeaient et parce qu’ils ne pouvaient être punis en raison de leur pratique religieuse « .

Une autre archive révèle que les Portugais vivant à Portudal » voulurent les tuer et les expulser mais le Roi (africain) dit… que son Pays était ouvert et que toutes sortes de gens pouvaient y vivre, et qu’il ferait couper la tête à tous ceux qui s’interposeraient. « .

On devine que la tolérance des roitelets locaux servait leurs intérêts économiques ; les Juifs payant une redevance élevée pour avoir l’autorisation de faire du commerce sur leur territoire.

Ces Juifs nouvellement implantés » judaïsent ouvertement » (22) et certains se veulent des guides spirituels qui abandonnent leur nom d’état civil pour en endosser un autre, de consonance nettement plus israélite, allant jusqu’à tenter de convertir » d’autres catholiques avec de l’argent « , apprenant l’art de pratiquer la circoncision avec des instruments qu’ils amenaient dans leurs bagages.

On comprend qu’un tel zèle judaïsant ait inquiété le clergé (métropolitain ou en mission sur le terrain) comme le pouvoir royal ; il constituait un frein à la délivrance du message chrétien sur le continent africain dont les populations risquaient à terme d’embrasser cette hérésie qu’était le judaïsme, réduisant à néant les efforts des missionnaires franciscains puis jésuites.

Pour juguler ce mouvement, le roi Philippe III, en 1601, impose à tout nouveau chrétien qui désire aller travailler outre-mer le versement d’une lourde taxe annuelle (200.000 cruzados) à la Couronne ibérique. Mais cela ne met pas un terme au phénomène migratoire.

Des Portugais de confession juive quittent leur province à destination des Flandres (la colonie lusitanienne était déjà importante au XIII° siècle à Bruges) ou d’Amsterdam. Là ils se replongent dans l’atmosphère de leur religion d’origine car ils sont accueillis dans des familles très pratiquantes qui financent leur voyage vers les côtes africaines ; ou bien ils émigrent directement dans cette direction pour ensuite, aller dans le plat pays, s’enraciner dans les traditions religieuses de leurs ancêtres et revenir en Afrique avec des produits manufacturés ou des denrées alimentaires qu’ils échangent contre de la cire, de l’ivoire, des peaux de bête.

Ils ramènent très souvent en Guinée ou sur les terres environnantes, des membres de leur famille, adeptes de la religion juive et qui ont vocation à commercer. Si le danger qu’ils représentent sur le plan religieux est évident, celui qu’ils suscitent sur le plan financier ne l’est pas moins. Car les transactions engagées par ces hommes échappent en grande partie aux Portugais ; ceux-là traitent majoritairement avec les négociants hollandais – lesquels ont d’ailleurs protégé leurs intérêts en faisant construire un fort sur l’île de Bezeguiche, autre nom de l’île de Gorée – ou ibériques de religion juive installés sur terres conquises par les Turcs.

Ils exportent ainsi des matières ou des produits appréciés par la noblesse ou les notables les plus aisés d’Europe (23). De plus, certains d’entre eux, appartenant à des familles très fortunées, disposent de capitaux importants ; ils deviennent ainsi bailleurs de fonds et prêtent de l’argent aux Portugais pour qu’ils puissent eux aussi transporter sur de petites distances les marchandises qu’ils achetaient ou vendaient.

Toutes ces données sont consignées dans les rapports émanant des ecclésiastiques ou des hautes personnalités représentant le pouvoir royal de la métropole.

Tous proposaient de procéder à une émigration et à une christianisation intensives pour endiguer l’influence religieuse et économique juive. Ils ne furent pas écoutés. Mais leurs mises en garde débouchèrent néanmoins sur un projet d’expulsion des Juifs résidant sur les terres africaines relevant de l’administration portugaise entre les années 1612 et 1615.

Les souverains noirs, en particulier celui de Lambaïa dont dépendait Portudal, s’opposèrent farouchement à leur départ, non seulement parce qu’ils recevaient d’eux des dadivas (dons) et des taxes les autorisant à faire du commerce sur leur territoire mais parce que ces étrangers leur procuraient des armes dont la vente leur était interdite en tant qu’ils étaient des » gentils » (c’est-à-dire des païens).

Au final, les Juifs ne furent pas poursuivis pour cause d’hérésie et les territoires où ils étaient installés ne reçurent pas massivement d’autres émigrés venus d’Ibérie.

Pourquoi le statu quo s’est-il maintenu? Parce que cette communauté servait non seulement les intérêts des souverains africains mais également ceux des Portugais (même si par ailleurs, Juifs et Portugais d’Afrique étaient en lutte ouverte d’intérêts).

Non seulement, ils possédaient assez de capitaux pour prêter de l’argent à un taux de rémunération élevé aux négociants lusitaniens – ce qui permettait à ces derniers d’améliorer leur mode de transport des marchandises par cabotage – mais ils s’étaient taillé une place de premier plan dans la traite négrière.

Entre 1609 et 1615, ils ravitaillaient plus de 30 navires exportant officiellement des esclaves pour le compte de la Couronne, sans compter ceux venant illégalement de Séville ou des Canaries, soit un total annuel de 10.000 à 15.000 individus.

De l’Afrique à l’Amérique du Sud :

Le commerce esclavagiste en Afrique qui avait assuré la prospérité de nombre d’émigrés juifs allait décliner à compter de 1660 soit 2 décennies après la restauration de la souveraineté portugaise représentée par la Maison de Bragance.

Certains d’entre eux, comme Jacob Peregrino (Jacob le pèlerin), bien qu’originaire de l’Alentejo (son vrai nom était Joao Freire), vont finir leurs jours à Amsterdam. D’autres embarqueront pour le Nouveau Monde. Et là, ils vont s’intégrer facilement aux réseaux commerciaux et religieux que les » nouveaux chrétiens » ont établis dans les colonies espagnoles à partir de 1580, date à laquelle l’Union des deux royaumes favorisa le départ des émigrés.

Leur point de chute fut d’abord le Brésil. De là, ils poussèrent par le nord et atteignirent le Mexique et en s’orientant vers l’est et le sud, ils atteignirent le Pérou et les mines d’argent du Potosi dans l’actuelle Bolivie.

Un rapport daté de 1602 et adressé au Roi indique que » de nombreux Portugais sont entrés dans le Rio de la Plata ; ce sont des gens peu sûrs en la matière de notre Sainte Foi catholique. Dans certains ports, ils ont fait entrer nos ennemis et ils font commerce avec eux « .

Dix ans plus tard, Francisco de Tejo, commissaire auprès du tribunal de l’Inquisition crée à Lima en 1599, se voulait encore plus explicite : » Nous tenons pour certains que doivent arriver de nombreux fuyards, des juifs d’Espagne et du Brésil ; il faut remédier à la facilité avec laquelle les Juifs entrent en ce port et en sortent ; mais on n’y peut rien car ils sont tous Portugais, ils s’aident et se cachent les uns les autres « .

On estime qu’en 1643, 25 % de la population de Buenos Aires était d’origine portugaise. A Potosi résidaient 6000 Espagnols sur une population globale de 13.000 âmes. Les cités minières de Pachuca et de Zacatecas ou les villes de Vera Cruz, Mexico et Guadalajara abritaient également un grand nombre de marranes portugais au milieu du XVII° siècle.

Pour la plupart, ce sont des commerçants dont le niveau de fortune est variable ; certains sont de simples marchands présentant leurs marchandises sur l’étal des marchés, d’autres des colporteurs, d’autres d’importants brasseurs d’affaires comme Simon Vaez Sevilla considéré comme l’homme le plus riche de la Nouvelle Espagne.

Quelques-uns évoluent dans d’autres sphères (médecine ou comptabilité). Mais la majorité d’entre eux savent lire et écrire selon les comptes rendus des interrogatoires fournis par les Inquisiteurs qui enregistrent leurs dépositions et 20 % de ces marranes ont fréquenté l’université ou un monastère pour y acquérir une instruction supérieure.

Parmi ces » nouveaux chrétiens » les négociants qui sont devenus de puissants hommes d’affaires pratiquent un commerce à vaste échelle à la fois transatlantique et transpacifique : Simon Vaez importe en Nouvelle Espagne des tissus de luxe, des outils métalliques, du papier, de la cire, de l’huile venus du pays de Don Quichotte mais aussi des esclaves africains ainsi que des produits orientaux (épices, tissus précieux) qu’ils exportent en Europe, tout comme la cochenille (puceron vivant au Mexique dont on tire un colorant, le carmin), l’indigo et surtout l’argent.

Ce vaste circuit commercial qui s’étend sur trois continents fonctionne sans raté car ils occupent les membres d’une même famille. Les marchandises qu’il fait entrer en Nouvelle Espagne quittent le port de Séville où sont affrétés par ses frères et ses cousins. Ceux-ci traitent avec les frères Alonso et Gaspar Passarino, eux-mêmes partenaires avec d’autres négociants d’origine juive tels que Duarte Fernandez et Jorge de Paz.

Ces » nouveaux chrétiens » concentrent donc d’énormes capitaux à telle enseigne que Olivares, favori de Philippe IV et maître du royaume d’Espagne entre 1621 et 1643 a recours à eux pour financer sa politique expansionniste.

On retrouve ici l’ambiguïté du statut des commerçants juifs, honnis par le pouvoir religieux mais incontournables commercialement et financièrement pour le pouvoir royal.

De quoi était faite cette immense fortune? Elle était constituée par la commercialisation des esclaves d’origine africaine et par la vente illicite de certaines richesses naturelles des pays du Nouveau Monde.

La traite négrière est fondamentale dans l’édification de la fortune des membres les plus riches de la communauté marrane.

Cela s’explique essentiellement par le fait qu’entre 1580 et 1640, la couronne ibérique avait réservé l’exclusivité du transport des esclaves vers le Nouveau Monde à des hommes d’affaires portugais qui, pour la majorité, étaient d’ascendance juive.

De plus, les fermiers chargés de lever l’impôt au Roi d’Espagne en échange d’une somme établie par contrat, faisaient alliance avec les hommes préposés à la collecte des esclaves, lesquels étaient pour la plupart des Portugais de confession juive. Une autre donnée favorisant grandement les gains de ces derniers a été la contrebande.

Les trafiquants habilités au chargement des esclaves sur les bateaux en embarquaient plus que le nombre autorisé et dans la foulée quantité de marchandises étaient introduites illicitement sur le nouveau continent. Le tout était acheminé vers Vera Cruz et Carthagène pour être redistribué dans les Caraïbes, au Mexique et au Pérou (pour la dernière destination).

Outre le commerce des esclaves, l’argent extrait des mines de Potosi à est l’origine de profits considérables.

Il est amené par la route à Buenos Aires et de là, il prend le chemin de l’Europe et du Brésil (24). D’énormes quantités sont détournées des circuits autorisés et vendues en toute illégalité par des commerçants d’ascendance juive. Parmi eux, il faut citer Francisco de Victoria, premier évêque de Tucuman, une ville du nord-ouest de l’Argentine d’aujourd’hui qui fut autant membre du haut clergé que gros commerçant (et gros trafiquant) et l’un de ses frères, Diego Perez de Acosta, lequel, après avoir été marchand à Potosi puis au Pérou, fut brûlé en effigie au cours de l’autodafé de Lima (1605, et, aidé par son frère Francisco, s’exila à Séville puis à Venise pour terminer sa vie à Safed en Palestine.

D’autres données montrent l’implication des juifs dans l’exploitation des richesses humaines et naturelles des terres nouvellement conquises ; l’île de Curaçao située au Vénézuela fut un relais important pour les cargaisons d’esclaves ; les affaires étaient régies en majeure partie par des commerçants sérafades venus d’Amsterdam dont les partenaires installés dans les ports de Coro ou de Maracaïbo assuraient la livraison dans l’ensemble des Amériques et dans les principales capitales de la métropole.

Pour ne pas conclure :

On le voit, les circuits commerciaux de distributions qui relient les trois continents (Europe, Afrique, Amérique) fonctionnent parfaitement ; traitant de n’importe quelle marchandise, ils ont été constitués par les » nouveaux chrétiens » issus de la capitale portugaise pour la plupart et qui dans la durée ont pris pied à Amsterdam, Anvers, Livourne, Constantinople, Mexico, Vera Cruz ou dans les Caraïbes.

Cette population est très mobile ; alors que certains d’entre eux quittent l’Espagne, le Portugal ou les nouvelles colonies pour échapper aux rigueurs de l’Inquisition, d’autres viennent s’y installer pour y gérer leurs affaires. Ils signent les documents comptables de leur nom portugais ou espagnols mais garde un nom hébreu au sein de la communauté juive dont ils se réclament (Joao Freire dont nous avons parlé plus haut se fit appeler Jacob Peregrino dès qu’il foula le sol de la Petite Côte).

Même si leurs rites religieux présentent quelques différences, ils professent un attachement indéfectible à la loi de Moïse.

Certaines recherches menées sur l’histoire des Marranes et des » nouveaux chrétiens » tendent à relativiser l’observance des pratiques quotidiennes liées à la religion juive (contraintes calendaires, alimentaires etc.) pour privilégier une mémoire collective qui s’exprime dans le précepte zakhor (souviens-toi).

Elles développent la thèse selon laquelle ce qui lie les Juifs chassés d’Espagne et du Portugal et leurs lointains descendants dispersés dans l’ancien et le nouveau monde, c’est l’omniprésence et la force du souvenir des ancêtres, des persécutions, des haines, des humiliations dont ils ont été l’objet en même temps que le sentiment d’une spécificité, d’une » fierté du sang » (Nathan Wachtel.).

C’est cette » communauté de destin « , cette » foi du souvenir » (ibid) qui forme le ciment idéologique entre les membres des réseaux commerciaux que nous avons évoqués. On ne peut nier la force du souvenir ; toutefois elle ne doit pas reléguer au second plan les réalités qui ponctuent la vie quotidienne, telles que les fêtes juives (fixées selon un calendrier différent de celui observé par les chrétiens) et les interdits alimentaires liés, de près ou de loin, à un événement heureux ou catastrophique survenu dans le peuple juif il y a des siècles.

Combien d’adeptes de la religion juive ont péri ou ont été contraints à l’exil à cause de ces pratiques? Pour banales qu’elles aient été, ces traditions forment la mémoire vive de cette communauté ; elles se concrétisent au niveau des manières et des produits de table par une grande diversité, ce qui prouve une remarquable adaptation au milieu naturel et humain.

Pour des raisons de place, on n’entamera pas l’étude de la symbolique festive (vestimentaire et culinaire) juive et les multiples manifestations par lesquelles elle s’est concrétisée selon l’environnement et l’époque. On peut cependant poser comme hypothèse de travail qu’elle a été la médiation dans l’espace et la durée qui a permis à des individus dispersés de s’identifier comme membres d’une seule et même communauté et que le respect du passé, pour général qu’il ait été, n’aurait pu suffire à constituer l’identité commune à une population aussi éparse et mobile géographiquement.

L’importance du marranisme en Afrique est donc double :

  • D’une part, il participe à l’émergence d’une modernité économique en développant de nouvelles formes d’échanges commerciaux sur des distances beaucoup plus longues qu’auparavant.
  • D’autre part, il contribue à l’édification d’une conscience commune et maintenant la mémoire du vécu et des faits marquants qui ont scandé le passé des Juifs. Il constitue donc un point d’articulation entre histoire économique, coloniale et religieuse, montrant l’extrême complexité des rapports entre l’activité commerciale, bancaire, politique et l’apparition d’une » religiosité « , manière pour les judaïsant de se penser différents des chrétiens et de récupérer les préceptes religieux de leurs aïeux.
Notes

(1) Mario Claudio : Orion – Lisboa – Publicaçoes Dom Quixote – 2003.
(2) » Qui veut travailler aujourd’hui au Portugal sur les Juifs portugais et des anciennes colonies portugaises ne peut effectuer ses recherches qu’avec beaucoup de difficultés : les bibliothèques, dans un état catastrophique sont incapables de se procurer la littérature scientifique étrangère, ce qui rend impossible toute recherche sérieuse « . (Machael Studemund Halevy : Les Juifs au Portugal aujourd’hui).
(3) Texte réimprimé en 1974 (Imprensa National – Casa da Moeda). Garcia de Resende, poète, musicien et architecte militaire, a également laissé un Cancionero general qui réunit des poèmes composés dans les cours de D. Afonso V, D. Joao II et D. Manuel.
(4) Texte réédité par Atlantica Livraria à Coimbra en 1950.
(5) On se réfère ici au livre de Joseph Pérez : Isabelle et Ferdinand, Rois Catholiques d’Espagne-Paris- Fayard 1988.
(6) Voir Bartolomé Bennassar : L’inquisition espagnole XV°-XIX siècles Paris- Hachette – 2001.
(7) Spinoza : Tractatus theologico-politicus – Gallimard – Coll Folio-Essais, p 78.
(8) Michel Del Castillo : Dictionnaire amoureux de l’Espagne – Paris – Plon 2005 p 305.
(9) Il convient de mentionner que l’exil pratiqué pour des raisons de religion ne frappe pas seulement les Juifs. Les chrétiens appelés mozarabes vivant en terres islamisées après les conquêtes maures du VII° siècle, furent contraints de quitter les lieux où ils étaient installés depuis des générations lors de la reconquête lancée aux X° et XI siècles par les royaumes chrétiens du nord (Castille, Aragon, Léon) car au terme d’un revers des troupes musulmanes, ils étaient considérés comme des traîtres acquis à la cause islamique. Ils ne pouvaient faire autre chose que de fuir en zone chrétienne.
(10) Dans une interview parue dans le supplément das Artes e das Letras du journal Primeiro de Janeiro (17 mars 2003), l’auteur déclare : » ce n’est pas un roman proprement historique… L’épisode historique fonctionne comme une métaphore pour traiter la question du pouvoir et de la minorité ethnique qui souffre du pouvoir. Peu importe que cette situation soit survenue dans un siècle ou dans un autre « .
(11) Nuno da Silva Gonçalves : Os Jésuites e a missao de Cabo verde (1604-1642). Lisboa – Brotéria 1996 p 58.
(12) Seuls certains juifs (peu nombreux) de retour d’Afrique furent traduits en procès par le tribunal de l’Inquisition lisboète. Citons toutefois les jugements d’Antonio Fernandes et de Mestre Diego en 1563. Nous suivons ici le travail très fouillé d’Antonio de Almeida Mendes : Le rôle de l’Inquisition en Guinée – Vicissitudes des présences juives sur la Petite Côte (XV-XVII° siècles) in Revista Lusofona de ciença das religioes. Année III 2004 n°5/6 p 137 – 155.
(13) Samuel Usque : Consolaçam as tribulaçoens de Israël -Coimbra 1907. Ouvrage traduit en anglais sous le titre : Consolation for the tribulations of Israel- Philadelphie 1965.
(14) André Alvares de Almada : Tratado breve dos Rios de Guiné do Cabo Verde. Texte publié en 1594.
(15) Richard Jobson : The golden trade or a discovery of the river Gambia and the golden trade of the Aethiopians (1623)
(16) Manuel Rosario Pinto, prêtre originaire de l’île de Sao Tomé confirme l’existence de cette cérémonie parmi les Créoles juifs en 1730. Rabbi Issac Louria, éminent kabbaliste du XVII° siècle, codifia la cérémonie : les fidèles masculins dansent autour de ceux qui portent les textes sacrés et les femmes, placées sur une estrade surplombant les danseurs, jettent sur ces derniers quantité de bonbons, cadeau matérialisant les mots du message divin. On allume ensuite un cierge dans le tabernacle où seront déposés les rouleaux de la Torah car » le commandement est flambeau et la Torah lumière « . Ceux-ci y seront rangés quand le cierge sera totalement consumé.
(17) Un tel point de vue est fondamentalement en contradiction avec la figure de Saint Paul qui fut à la fois juif d’origine, grec de formation et latin dans les dernières années de sa vie. Stanislas Breton (Saint Paul -PUF- 1988) a montré qu’un tel métissage débouchait sur une notion inédite de son temps : la personne et le concept d’identité. Voir le profond commentaire qu’en donne Michel Serres in Rameaux (Edit Le Pommier- 2004- pp 69 v).
(18) Voir le livre très engagé du Béninois Félix Iroko : La Côtes des esclaves et la traite atlantique. Les faits et le jugement de l’histoire. Nouvelle Presse Publications. Cotonou 2003- 207 pages. Une présentation succincte de l’ouvrage due à Roger Gbégnonvi est parue sur le site de la revue Africultures le 03.12.2003.
(19) Félix Iroko écrit » les souverains locaux, pour se procurer des captifs, en faisaient tuer un nombre infini, les plus âgés étaient toujours égorgés » p 113 ; » les vendeurs qui avaient des nourrices dans leurs contingents, leur arrachaient les bébés qu’ils jetaient la nuit aux animaux sauvages avant de les proposer elles-mêmes aux capitaines » (p 102).
(20) F.Latour da Veiga Pinto : » La participation du Portugal à la traite négrière » in La traite négrière du XV° au XIX° siècle. Histoire générale de l’Afrique. Etudes et documents 2. Unesco-1979 pp 130-160.
(21) La dynamique du commerce avait déjà entraîné nombre de bouleversements et de faillites parmi les marchants génois au XIII° siècle comme l’a montré Jean Favier dans son livre De l’or et des épices – Fayard – 1987
(22) L’expression est de Sebastiao Fernandes Caçao, Procureur du Roi qui au début du XVII° siècle rédigea un rapport détaillé sur les activités des nouveaux Juifs sur la Côte du Wolof et conservé à la Bibliothèque da Ajuda de Lisbonne.
(23) Il arrive que de hauts responsables portugais soient de mèche avec les négociants juifs . Ce fut le cas de Joao Soeiro qui fit décharger à Cacheu des bateaux affrétés par son propre frère installé à Amsterdam, participant ainsi à l’éviction des Portugais dans les transactions internationales.
(24) Voir Fernand Braudel : De Potosi à Buenos Aires : une route clandestine de l’argent. Fin du XVI°, début du XVII° siècle in Cahiers des Annales 1949 p 154 – 158. ///Article N° : 4391

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