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Une escale dans la tempête

Le 14 décembre 1915, 744 réfugiés « israélites » débarquent d’un bateau de transport militaire français dans le port d’Ajaccio au sud-ouest de la Corse. Ils arrivent de Syrie et de Palestine, provinces de l’Empire ottoman, naguère puissant, désormais à l’agonie.

Fondé à la fin du XIIIe siècle, et s’étendant à l’époque moderne de l’Algérie au sud-ouest jusqu’à la Roumanie et la Bosnie-Herzégovine au nord-est, le vaste empire musulman craque de toutes parts sous les pressions européennes et les dissociations internes depuis le début du XIXe siècle.

Dirigé par un mouvement turc nationaliste, il s’est rangé aux côtés de l’Allemagne durant le premier conflit mondial. La Syrie et la Palestine, enjeux des rivalités impérialistes occidentales, subissent plusieurs campagnes militaires opposant Ottomans et Allemands d’un côté, Français, Anglais et leurs alliés arabes de l’autre.

Les affrontements débutent aux premiers jours de l’année 1915, entraînant l’expulsion des ressortissants ennemis hors des provinces proches-orientales.

À l’été 1915, c’est le tour de quelque 700 Juifs originaires d’Algérie et du Maroc [1], qui ont choisi l’exode plutôt que de céder à l’ultimatum des autorités turques de renoncer à leur nationalité et à leur statut de protégé français ou anglais.

Après une escale en Crète, les Juifs français ou protégés par la France sont envoyés en Corse. Ils vont y résider pendant cinq ans.

Région située aux marges de l’hexagone, la Corse est alors une île pauvre en voie de dépeuplement. Elle subit depuis le milieu du XIXe siècle une grave crise économique structurelle et un déclin démographique profond que la traditionnelle immigration italienne et le nouvel apport français ne peuvent compenser.

Malgré les efforts entrepris sous le Second Empire, l’île est restée à l’écart des révolutions industrielle et libérale. « La misère et le dénuement » règnent selon les termes des différents rapports et enquêtes effectués en 1908.

Le déclin démographique est lourdement aggravé par la Première Guerre mondiale, puis par l’exode rural qui s’enfle tout au long du siècle pour devenir hémorragique dans l’entre-deux-guerres, les jeunes ruraux partant grossir les rangs de l’administration française, tant en métropole que dans les colonies (armée, douanes, police, gendarmerie… mais aussi enseignement, justice, haute administration) [2]

C’est sur cette île démunie que le gouvernement a décidé de regrouper les réfugiés israélites, faisant appel en cela à l’ancienne « fonction de terre d’accueil » de la Corse [3]

Quelles circonstances exactes leur ont donc valu ce séjour sur l’île de Beauté et quel y fut leur sort?

Première étape : la Crète

Les États-Unis ont procédé à l’évacuation des réfugiés de Syrie et de Palestine avant que les autorités françaises ne les prennent en charge.

Ils ont tout perdu en quittant Tibériade et Alep où la plupart habitaient : leur maison, leurs meubles, leurs marchandises et leurs créances. Ils n’ont été autorisés à prendre que trois livres turques chacun et leurs objets rituels.

Ils sont artisans (cordonniers, menuisiers, tailleurs, orfèvres, boulangers, bouchers, pâtissiers), petits commerçants (épiciers, muletiers, colporteurs), rabbins, agriculteurs. Ils sont en majorité illettrés et au bord de l’indigence.

Fin juillet 1915, les autorités turques ont ordonné leur rassemblement dans les ports de Beyrouth et de Jaffa à fin d’expulsion.

Là, deux navires de guerre de la marine américaine les ont pris à bord sans trop savoir où les débarquer. Chypre et l’Égypte les ayant refusés [4], ils sont recueillis fin août dans le port crétois de La Canée [5]

Sous la protection des responsables de la communauté locale et des consuls de France et d’Angleterre, l’accueil en Crète est chaleureux et les secours rapidement mis sur pied : des logements sont loués, des pensions accordées, un service médical organisé.

Interviennent également auprès des réfugiés deux institutions juives de solidarité internationale, l’Alliance israélite universelle (AIU) pour les Français et l’Anglo-Jewish Association pour les Anglais.

On sait que l’Alliance, fondée à Paris en 1860, s’est donnée pour mission de défendre les droits des Juifs persécutés dans le monde et d’œuvrer à leur émancipation par un effort d’instruction et d’éducation sur le modèle français.

L’Empire ottoman affaibli a constitué son lieu privilégié d’implantation, et peu à peu l’Alliance a couvert le bassin méditerranéen d’un important réseau scolaire, incluant œuvres d’apprentissage et écoles agricoles.

En septembre 1915, le comité central de l’AIU charge M. Néhama, directeur de l’école de Salonique, d’une enquête auprès des réfugiés de La Canée. Il visite les campements « louant l’ordre et la propreté, blâmant l’indiscipline et l’incurie ».

Il pousse « tous ceux qui pouvaient le faire à changer d’accoutrement […] pour adopter le costume européen et le chapeau, accordant aux tailleurs qui se trouvaient parmi les réfugiés des primes pour chaque complet confectionné par eux ».

Il préconise l’installation d’une école et d’une synagogue et désigne aux consuls deux rabbins, l’un français et l’autre anglais, pour servir de guides et de juges de paix [6]

Mais quelques semaines plus tard, les autorités grecques décident pour des raisons politiques d’annuler l’autorisation de résidence des réfugiés citoyens ou protégés français en Crète. En décembre 1915, la marine française les transfère alors à Ajaccio [7]

Le transfert en Corse

Exception parmi les îles majeures de la Méditerranée, la Corse n’est pas une destination habituelle de la diaspora juive, et de l’Antiquité à la fin du XIXe siècle il y a eu pas ou peu de Juifs dans l’île [8]

L’origine de la petite communauté insulaire contemporaine est étroitement liée au déclin du grand voisin oriental, l’Empire ottoman.

Dans les années 1890 quelque 150 Juifs sujets ottomans, originaires principalement de Constantinople, ont profité de l’ouverture des frontières turques pour s’installer en Corse.

Plus nombreux à Bastia, port marchand de l’île, ces Turchinos ont officieusement organisé leur vie communautaire autour d’un petit lieu de culte installé dans un appartement loué. Ils vivent dans une certaine aisance de la pratique du commerce ; certains d’entre eux n’en quittent pas moins la Corse pour Marseille, suivant en cela le mouvement insulaire d’émigration massif.

En 1915, lorsque arrivent les réfugiés israélites du Levant, une vingtaine de familles juives résident encore à Bastia, et une à Ajaccio [9]

C’est avec empressement et sollicitude qu’ils sont accueillis dans cette dernière ville. Le préfet de Corse M. Henry, secondé par le maire d’Ajaccio M. Pugliest-Conti, a organisé leur hébergement. Tous sont logés dans le vaste bâtiment de l’ancien séminaire catholique inoccupé. Chaque famille dispose d’une chambre dans les dortoirs. Une salle spéciale a été transformée en synagogue et un bain rituel installé dans un bassin qui existait dans l’immeuble; toutes les mesures ont été prises, enfin, pour leur assurer une nourriture casher [10]

Victimes de guerre, et qui plus est, persécutés en raison de leur qualité de Français ou de protégés de la France, l’annonce de leur arrivée a déclenché un élan de sympathie populaire qui s’est traduit par des dons en vêtements et en produits de première nécessité. Mme Henry, l’épouse du préfet, préside un comité de dames qui s’efforce d’améliorer la situation des familles les plus démunies (habillement, hygiène, et fournitures scolaires) [11], et le comité du Secours national, a rapidement envoyé quelque 1.000 effets destinés plus particulièrement aux enfants [12]

L’installation à Ajaccio

Sur les instances du préfet, et avec le concours de Baruch Israël, le chef de l’unique famille juive d’Ajaccio, l’organisation communautaire s’ébauche. Début janvier 1916, un Comité israélite franco-syrien, présidé par Moïse Abbo [13], dentiste, fils d’agents consulaires, se constitue au sein des réfugiés, chargé de les représenter auprès des autorités.

Jacob Eknine (ou Aknine), rabbin de Tibériade, est désigné comme « Grand Rabbin des réfugiés Israélites de Palestine », à charge pour lui de s’occuper des besoins religieux et de trancher les différends [14]

Un service médical a été mis en place, sous la responsabilité du docteur G. Manfredi, délégué départemental d’hygiène, avec l’aide d’une sage-femme, du pharmacien du service de l’assistance, ainsi que d’une infirmière israélite, Melle Yanté Abbo, qui sert également d’interprète. L’état sanitaire des réfugiés est jugé du reste excellent [15]

Parmi les enfants, plus de 180 filles et garçons sont en âge scolaire. Le vice-recteur de l’académie de Corse, M. Thalamas, se charge de les scolariser dans quatre classes spéciales. L’une, installée dans une école maternelle, accueille 35 enfants âgés de 3 à 5 ans. Ils y suivent les mêmes cours que ceux que l’institutrice, aidée d’une femme de service israélite, dispense aux petits Corses.

Les autres enfants se répartissent dans trois classes primaires mixtes. Ils sont 142 inscrits âgés de 6 à 14 ans. Une enseignante française, secondée par trois moniteurs israélites, dont une ancienne élève de l’AIU, Léa Dahan, est responsable de ces classes.

Le rabbin Jacob Moïse Tolédano [16] assure l’enseignement hébraïque. L’efficace vice-recteur d’académie a pris par ailleurs la direction d’un Comité de protection et de placement ayant pour but de « pousser les réfugiés dans la voie du travail et dans l’adaptation aux mœurs européennes ».

Parmi les jeunes protégés du comité, quatre anciens élèves de Mikveh Israël, l’école agricole de Jaffa, fondation de l’AIU, qui ont rapidement obtenu du travail chez des maraîchers des environs [17]

Telle est la situation des réfugiés lorsque le nouveau délégué du comité central de l’AIU, M. Navon, directeur de l’École normale israélite orientale, arrive à Ajaccio à la mi-janvier 1916.

Favorablement impressionné, il conclut ainsi son rapport : « En résumé, tout a été fait pour rendre supportable et même agréable à ces malheureux exilés leur séjour en Corse [18]».

Pour seconder l’œuvre des autorités insulaires, l’AIU fait parvenir au préfet un complément d’habillement et une somme de mille francs destinée à faire face aux besoins scolaires des réfugiés. Dans un registre plus spécifique, les membres du comité central de l’AIU proposent de faire bénéficier les pouvoirs publics de « l’expérience qu’ils ont des mœurs et des usages de ces populations syriennes [19]». Proposition d’aide bienvenue, dans une colonie israélite en butte à l’indiscipline et à de fréquents conflits internes [20]

Dissensions internes et départ des « Marocains » pour Bastia

Vols, agressions verbales et physiques perturbent en effet la vie de la communauté cantonnée dans les locaux du séminaire. Le délégué de l’Alliance, M. Navon, ayant la responsabilité de « mettre de l’ordre dans ce milieu un peu turbulent [21]», renforce les moyens de contrôle communautaire. Il prend en charge les rémunérations du personnel israélite dont la nomination ne s’est pas faite sans tension (grand rabbin, rabbin, interprètes, femmes de service, hommes de peine…), fournit bibles et livres de prières, et organise l’envoi de galettes de pain azyme pour la fête de Pâque qui approche [22]

Mais les Juifs d’origine algérienne et marocaine n’arrivent pas à s’entendre et ces derniers sont exclus du Comité représentatif franco-syrien [23]

Pour calmer le jeu, une cinquantaine de familles originaires du Maroc, soit environ 180 personnes, sont transférées à Bastia en février 1916. Ce groupe, placé sous la protection du sous-préfet, du maire et de l’inspecteur primaire d’académie, est hébergé dans les docks du nouveau port et dans la citadelle [24] Au séminaire d’Ajaccio la tension retombe, du moins temporairement.

À Bastia, l’arrivée de ces Syrianos impose à la petite communauté israélite installée sur place depuis une quinzaine d’années une organisation communautaire plus solide et une implantation plus concrète dans la vie de la cité.

Dans les mois qui suivent, l’Association cultuelle israélite de Bastia est fondée, conformément à la loi de 1901 [25]

Le président, Aaron About, commerçant domicilié, en est son représentant légal. Parmi les réfugiés, Salomon Bensamoun est nommé grand rabbin. Le temple précédent étant désormais insuffisant, une synagogue est improvisée dans une des salles des docks où les israélites sont hébergés, et les offices de Shabbat et des jours de fête sont assurés. La communauté voisine de Livourne a fait don d’un Sepher Tora [26]

Les premières dépenses d’installation ont été assumées par les israélites résidants et les frais mensuels qu’exige l’entretien du nouveau temple sont couverts par les cotisations. L’Association cultuelle sollicite en outre de l’AIU l’envoi de livres et d’objets rituels, ainsi que son soutien afin d’obtenir des pouvoirs publics un terrain pour y établir le cimetière et un bain rituel [27]

Comme à Ajaccio, l’inspecteur d’académie a ouvert à Bastia une classe primaire mixte pour la quarantaine d’enfants en âge scolaire que compte le groupe de réfugiés. L’enseignement général est dispensé par une institutrice française aidée d’un moniteur israélite, l’enseignement hébraïque par le grand rabbin Salomon Bensamoun [28]

L’amorce d’une francisation?

Après cette période d’installation, la vie des deux colonies israélites se stabilise, même si les conflits et tensions internes perdurent, indisposant quelque peu les pouvoirs publics [29]

Un processus de francisation et d’intégration des réfugiés dans la vie insulaire peut s’instaurer.

Les enfants scolarisés ont été vêtus à l’européenne grâce aux fonds envoyés par l’AlU et à la générosité des instituteurs corses qui ont accepté un prélèvement sur leurs traitements [30]

Lors des manifestations du 14 juillet 1916, les élèves israélites d’Ajaccio sont mis à l’honneur. Le vice-recteur de Corse rapporte l’événement : « Les enfants ont défilé en corps, avec ces costumes [européens], à la revue du 14 juillet à Ajaccio, en tête des écoles. Ils portaient un drapeau bleu et blanc orné du Sceau de Salomon et ont chanté devant la tribune officielle un chant composé par leur rabbin Tolédano. Les rabbins et les doyens des familles avaient une place réservée dans la tribune officielle. Le soir les autorités ont visité le refuge et trois enfants des écoles ont récité à M. Le Préfet, des compliments bien tournés [31]».

Les chefs de famille israélites ont également été associés à la cérémonie patriotique organisée le jour des morts au cimetière municipal d’Ajaccio, où ils disposent, avant ceux de Bastia, d’un carré réservé à leurs sépultures [32]

Sur les instances des autorités et grâce au Comité de protection et de placement, les costumes exotiques ont quasiment disparu et tous les adultes capables de travailler ont peu à peu trouvé à s’occuper en ville comme ouvriers, employés, petits commerçants, dockers, portefaix.

Le vice-recteur a mis en place à Ajaccio dès la fin du mois de février 1916 des cours de français pour adultes, que 33 femmes et 43 hommes ont régulièrement suivis. Du coup, tous comprennent et arrivent à se faire comprendre en français, la moitié parle correctement et un tiers arrive à peu près à écrire. Par ailleurs, cinq jeunes filles et sept jeunes gens poursuivent leur scolarité au cours secondaire et au collège, où ils se préparent au brevet élémentaire [33]

Enfin, en 1917, un enseignement professionnel est organisé : cours de dentelle commerciale pour les jeunes filles, enseignement du travail du bois et du fer pour les jeunes gens [34]

L’intégration des réfugiés israélites dans la société insulaire est si rapide qu’elle surprend même un de ses plus fervents instigateurs, M. Thalamas. Il note à la fin de l’année 1916 : « Et, chose remarquable dans une ville peu hospitalière à l’étranger, très catholique de mœurs et d’une tolérance religieuse médiocre, tout froissement a disparu. On s’est habitué à la colonie israélite et on ne s’occupe même plus d’elle [35]».

Un an plus tard, il indique dans son rapport annuel à l’Alliance : « Partout la francisation s’est poursuivie avec une rapidité presque déconcertante [36]».

Un brillant résultat qui vaut aux autorités insulaires les félicitations du ministre des Affaires étrangères et du général Lyautey, commissaire résident général au Maroc.

Le vice-recteur de la Corse, l’inspecteur primaire d’académie, et trois directeurs d’école d’Ajaccio sont décorés en 1917 de l’ordre chérifien pour services rendus aux israélites d’origine marocaine réfugiés en Corse [37]

En deux ans la population réfugiée israélite a augmenté, et dépasse en 1918 les 810 personnes, dont près de 230 enfants scolarisés [38]

Certaines familles ont quitté leur lieu d’hébergement initial pour s’installer en ville, où elles louent un logement et un petit commerce (lingerie, bonneterie, épicerie, cordonnerie, bureau de tabac…) [39]

La situation se dégrade quelque peu cependant lorsque le gouvernement, qui a besoin d’hommes sur le front, prétend mobiliser ces rapatriés.

Les réfugiés d’origine marocaine se retranchent derrière leur statut de protégés et, prétextant quelques actes isolés de malveillance [40], réclament leur rapatriement au Maroc ou en Tunisie.

Les originaires d’Algérie, expulsés de chez eux et dépouillés de tous leurs biens, estiment pour leur part que leur patriotisme leur a déjà coûté assez cher. Une chance : l’armistice est signé avant que leur situation ait été régularisée [41]

Allers et retours trans-méditerranéens

Cependant, pour les réfugiés, l’heure du retour ne sonne pas immédiatement.

C’est qu’en Palestine la victoire militaire sur les Ottomans a généré un conflit entre Juifs sionistes, Arabes et Britanniques. Le mouvement sioniste, qui défendait l’idée de la création d’un « Foyer [42]» national pour les Juifs en Palestine, a réussi à s’imposer dans le ballet des alliances diplomatiques qui a accompagné le premier conflit mondial.

L’Angleterre et la France ont fini par trouver un intérêt dans un accord avec le mouvement juif, surtout l’Angleterre. Les négociations ont abouti le 2 novembre 1917 à la déclaration Balfour par laquelle la Grande Bretagne s’est prononcée en faveur de l’établissement en Palestine d’un « Foyer national juif ».

Déclaration au moins partiellement incompatible avec la promesse faite, en 1916, au chérif Hussein de la Mecque de former un royaume arabe indépendant recouvrant l’ensemble de la péninsule arabique et du Croissant fertile [43]

Pour la région, une longue période de troubles et de violences commence.

D’abord pressés de partir, les réfugiés se montrent durant toute l’année 1919 désireux de retarder leur rapatriement [44].

Ce n’est que le 4 août 1920, alors qu’une administration civile vient d’être mise en place par les Britanniques à Jérusalem, que les réfugiés, volontaires pour retourner chez eux, sont rassemblés dans le port d’Ajaccio et embarquent via Beyrouth pour la Palestine [45]

Ainsi le vœu qu’avait émis le délégué de l’Alliance dans son premier rapport ne s’est-il pas réalisé. En janvier 1916, il concluait ainsi son exposé : « II n’est pas téméraire de penser que l’accueil sympathique qu’ils ont trouvé auprès des autorités et chez la population les décidera peut-être à s’installer définitivement à Ajaccio et à former le noyau d’une communauté qui aura toute chance de se développer et de prospérer [46]».

Tel n’était pas le souhait des exilés, leur séjour en Corse n’ayant représenté pour la plupart qu’une escale dans la tempête où les avait jetés la Première Guerre mondiale. La majorité des réfugiés repart donc, laissant derrière eux quelques familles seulement, qui élisent domicile à Bastia.

Les liens qu’ont tissés durant cinq ans les exilés juifs avec la Corse ne sont pourtant pas définitivement rompus.

À la fin des années 1920, fuyant la violence meurtrière qui fait rage en Palestine, certains réfugiés reviennent à Bastia avec leurs familles.

D’autres arrivent au début des années trente du Maroc, de Turquie et d’Égypte, chassés cette fois par la crise économique.

Un petit nombre d’entre eux s’éparpille dans l’intérieur de l’île et jusqu’à Ajaccio, mais la plupart s’établissent à Bastia où ils prennent les rênes de la communauté. Un second lieu de culte est aménagé dans un appartement rue de l’intendance, et le nouveau venu Mayer Tolédano est nommé rabbin. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, on peut estimer à 80 le nombre de familles juives installées en Corse [47], lesquelles traverseront le conflit sans trop de dommages.

Durant la tourmente de 1939-1945, la Corse est en effet sous occupation italienne ; elle ne subit pas de ce fait les mêmes souffrances que la France continentale.

En fait, l’île devient même une terre d’asile à partir de 1942 pour un petit nombre de Juifs fuyant Paris et la déportation.

Cependant, à partir de novembre 1942, la situation se dégrade.

Alors que sur le continent les troupes allemandes occupent la zone libre, 85 000 soldats italiens et 15 000 allemands viennent renforcer les troupes d’occupation en Corse.

De son côté Vichy nomme un nouveau préfet, le précédent étant jugé trop « mou ».

Il s’ensuit une recrudescence de l’activité de la résistance corse regroupée au sein du Font national, laquelle déclenche en représailles arrestations, prises d’otages et exécutions et la population juive, jusque-là préservée, pâtit de la tension croissante.

En mai 1943 les troupes italiennes arrêtent 60 chefs de familles juives en Corse du Nord et les internent à Asco, village au pied du Monte Cinto ; en Corse du Sud, les familles juives sont, elles, assignées à résidence. Mais Rome capitule en septembre et, après d’ultimes combats à Bastia, la Corse est libérée en octobre 1943 [48]

Les années d’après-guerre voient le départ vers le nouvel État d’Israël de jeunes Juifs arrivés sur l’île dans l’entre-deux-guerres.

À nouveau la guerre d’Algérie amène des réfugiés, mais pour la majorité de ces « rapatriés » l’installation en Corse n’est que provisoire ; certains immigrent vers Israël, d’autres partent chercher du travail sur le continent [49]

Actuellement, 200 Juifs vivent en Corse dont 35 familles à Bastia et 15 à Ajaccio. L’Association cultuelle israélite de Bastia, affiliée à partir de 1964 à l’Union des communautés juives de France, a été rattachée au consistoire régional Côte d’Azur-Corse établi à Nice. L’association possède une synagogue rue Castagno et un carré réservé au cimetière municipal. Les offices ont lieu le samedi matin et les jours de fête mais il n’y a plus de ministre du culte depuis la mort de Mayer Tolédano, rabbin de Bastia pendant près d’un demi siècle.

Photo de présentation : Enfants des réfugiés juifs de Palestine à Ajaccio en 1916

Notes

[1]
Les Juifs d’Algérie ont obtenu la citoyenneté française grâce au décret Crémieux du 24 octobre 1870, les Juifs du Maroc le statut de protégés français après le traité de Fez de 1912 qui institue les protectorats français et espagnol sur le pays.
[2]
Janine Renucci, La Corse, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », n° 1981. La population corse atteint 273 000 habitants en 1881, 160 à 170 000 en 1960, et 260 000 au dernier recensement, en 1999.
[3]
Ibid., p. 29.
[4]
Univers israélite (désormais UI), T. 71-1, n° 20, 21 janvier 1916, p. 515. L’Égypte avait déjà accueilli au début de 1915 un premier contingent de Juifs sujets et protégés des puissances alliées, expulsés de Palestine.
[5]
UI, T. 71-1, n° 9, 5 novembre 1915, pp. 216-220.
[6]
Ibid.
[7]
Archives israélites (désormais AI), T. 77, n° 7, 17 février 1916, p. 26.
[8]
Au XVIIIe siècle, le roi Théodore (1736), puis le général Pascal Paoli (1757) tentèrent de susciter la venue de Juifs en leur promettant naturalisation et autonomie. Au début du XIXe siècle quelques commerçants juifs de Livourne s’installent à Bastia, mais leur implantation ne laisse aucune trace. En 1808, lors du recensement général des israélites de l’Empire, aucun Juif ne se déclare. Dans les recensements généraux de population de 1866 et 1872, dans lesquels il est encore fait mention de la religion, 1 puis 4 israélites sont recensés en Corse. Cf. Archives départementales d’Ajaccio (désormais AD Ajaccio), 7V 1, 6M 505 et 506.
[9]
Claude Benasouli, « Les Juifs en Corse », Tribune juive, n° 1179, 15-20 novembre 1991, pp. 28-31 ; Bénédicte Gajas, Juifs et Corse de 1939 à nos jours, Maîtrise d’Histoire, Université de Provence, 1992 ; Alliance israélite universelle (désormais AIU), France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, secrétaire de l’AIU, Ajaccio, 21 novembre 1916.
[10]
UI, T. 71-1, n° 24, 18 février 1916, pp. 610-612.
[11]
AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit.
[12]
AD Ajaccio 4M 362, Réfugiés serbes et syriens. Secours, correspondance, affaires diverses, 1916-1919.
[13]
Sans doute le fils de Samuel Abbo, ancien délégué des Algériens de Tibériade et de Safed devenu, probablement en 1869, agent consulaire de la France pour ces deux localités palestiniennes. Cf. Ministère des Affaires étrangères, CCC, Beyrouth, 9, Du consul de France à Jérusalem au Département, Jérusalem, 1er mai 1873 (N.D.L.R.).
[14]
AIU France IC 5, Lettre de Baruch Israël au président de l’AIU, Ajaccio, 9 janvier 1916 ; lettre du Comité israélite franco-syrien au président de l’AIU, Ajaccio, 9 janvier 1916. Le grand rabbin Eknine envoie nombre de lettres en écriture hébraïque à l’Alliance dans lesquelles il relate les incidents de la vie communautaire.
[15]
AIU France IC 5, Lettre du Dr Manfredi au préfet de la Corse, 7 août 1916 ; lettre du Dr Manfredi à l’AIU, 24 août 1916. Seuls quelques fortifiants sont recommandés.
[16]
Le rabbin Jacob Tolédano sera agréé en tant que ministre du culte par le premier gouvernement du nouvel État d’Israël. Cf. Jacob Ninio (Secrétaire général de la communauté israélite de Bastia), « Juifs en Corse », Tribune juive, septembre 1970.
[17]
AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit.
[18]
UI, T. 71-1, n° 24, 18 février 1916, pp. 610-612.
[19]
AIU France IC 54, lettre du président de l’AIU au préfet de la Corse, 4 février 1916.
[20]
AD Ajaccio 1M 42, correspondances diverses, cabinet du Préfet, 1916.
[21]
UI, T. 71-1, n° 24, 18 février 1916, pp. 610-612.
[22]
AIU France IC 5, lettre du préfet de la Corse au président de l’AIU, Ajaccio, 25 juillet 1916 ; lettre du Comité israélite franco-syrien au président de l’AIU, Ajaccio, 5 juin 1917.
[23]
AIU France IC 5, lettre de Melle Léa Dahan au président de l’AIU, Ajaccio, 9 janvier 1916.
[24]
AIU France IC 5, rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit. ; Albert Aben, « La communauté israélite de Corse », La Lettre sépharade, n° 16, décembre 1995, pp. 16-17.
[25]
La loi de 1901 sur les associations à but non lucratif régit depuis la Séparation de l’Église et de l’État de 1905 les relations entre les pouvoirs publics et les groupes confessionnels.
[26]
Rouleau de parchemin sur lequel sont écrits les cinq premiers livres de la Bible.
[27]
AIU France IC 5, Lettre de l’Association cultuelle israélite de Bastia au président de l’AIU, Bastia, 7 septembre 1916.
[28]
AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit.
[29]
AD Ajaccio, 4M 187 et 188, rapports quotidiens du commissaire de police d’Ajaccio, 1917-1918.
[30]
AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit.
[31]
Ibid. UI, T. 71-2, n° 49, 11 août 1916, p. 558, et T. 72-1, n° 1, 29 septembre 1916, p. 19.
[32]
AIU France IC 5, Lettre de l’Association cultuelle israélite de Bastia au président de l’AIU, Bastia, 7 septembre 1916 ; lettre du préfet de la Corse au président de l’AIU, Ajaccio, 4 novembre 1916.
[33]
Melle Léa Dahan, monitrice à l’école primaire israélite d’Ajaccio, obtient son brevet élémentaire en octobre 1917. Cf. AIU France IC 5, rapports du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit., et 19 décembre 1917.
[34]
Ibid, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, Ajaccio, 19 décembre 1917 ; lettre du vice-recteur de la Corse au secrétaire de l’AIU, Ajaccio, 1er juin 1918.
[35]
AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit.
[36]
M. Brandimarte, M. Carlotti et Mme Tolini sont les trois enseignants décorés. AIU France IC 5, Rapport du vice-recteur de la Corse à M. Bigart, 21 novembre 1916, op. cit. ; AI, T. 78, n° 9, 1er mars 1917, p. 36.
[37]
AD Ajaccio 4M 362, Réfugiés serbes et syriens. Secours, correspondances, affaires diverses, 1916-1919.
[38]
Ibid. 11 familles occupent un logement dans la ville d’Ajaccio en 1919.
[39]
Ibid. Quelques marchands bastiais se plaignent de subir une concurrence déloyale de la part de certains commerçants juifs.
[40]
AIU France IC 5, Lettre du Comité israélite franco-syrien au président de l’AIU, Ajaccio, 7 septembre 1918 ; lettre du président de l’Association cultuelle israélite de Bastia au grand rabbin de France, Bastia, 7 avril 1918.
[41]
Alain Dieckhoff, « Le monde contemporain : Palestine et Israël », in Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Paris, Cerf/Robert Laffont, 1996, pp. 1365-1387.
[42]
L’État des Juifs de Theodor Herzl (1896) plaidait pour la création d’un Etat, mais le programme de Bâle (1897) se borna à revendiquer l’établissement d’un « Foyer » en Palestine (N.D.L.R.).
[43]
AD Ajaccio 4M 362, Réfugiés serbes et syriens. Secours, correspondance, affaires diverses, 1916-1919.
[44]
AIU, France IC 5, Extrait du quotidien Bastia-Journal, 4 août 1920.
[45]
UI, T. 71-1, n° 24, 18 février 1916, pp. 610-612.
[46]
Cf. Jacob Ninio, op. cit. ; Bénédicte Gajas, op. cit., pp. 27-28.
[47]
Albert Aben, op. cit., pp. 16-17 ; Claude Benasouli, op. cit., pp. 28-31 ; Jacob Ninio, op. cit.
[48]
Cf. le récit de cet épisode par Albert Aben, op. cit., pp. 16-17.
[49]
Union des communautés juives de France, Annuaire, édition 1999.

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