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La Trieste juive au tournant du XIXe siècle

La communauté juive de Trieste est très ancienne. De nombreux témoignages font état d’un premier groupe ashkénaze dès le haut Moyen Âge

Dans l’empire des Habsbourg, la politique économique en faveur de Trieste fut promue initialement par Charles VI et continua avec plus de vigueur sous sa fille Marie-Thérèse, qui monta sur le trône impérial en 1740. Contrairement aux attitudes ouvertement anti-juives dans le reste des provinces, à Trieste des raisons utilitaires aptes à favoriser le développement du port franc prévalurent.

La création du port franc facilita un assouplissement des restrictions imposées aux juifs par la création du ghetto en 1696 dans le quartier de Portizza Riborgo et l’épanouissement des différentes activités économiques et commerciales.

D’un petit port de 3000 personnes, Trieste devint en un siècle un centre névralgique du commerce maritime de l’époque.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une série de rescrits établirent que les rabbins furent salariés et permirent aux juifs riches de vivre en dehors du ghetto – notamment dans le Borgo teresiano qui venait d’être construit près de la gare – leur octroyant la remise de certains impôts

En 1771, les patentes impériales promulguées par Marie-Thérèse confirmèrent les privilèges accordés aux juifs et les étendirent.

À leurs familles, entreprises commerciales, employés, biens mobiliers et immobiliers fut accordée la protection .

Dans cet esprit, la pression fiscale fut allégée, l’impartialité des tribunaux fut proclamée et les baptêmes forcés furent interdits.

Les activités financières et commerciales de la communauté juive sont attestées en particulier depuis 1764, lorsque la première compagnie d’assurances fut fondée.

La fin du XVIIIe siècle vit les juifs de Trieste importants dans les affaires, l’assurance, l’industrie et la navigation. Nombre d’entre eux jouissaient d’une grande prospérité financière et rendirent florissant le commerce des fourrures, du papier, de la soie et de la poix.

La communauté juive de Trieste comptait à cette époque des personnalités remarquables dans les domaines des inventions techniques, de la physique, de la géographie, des mathématiques, de l’astronomie, de la médecine, de la philosophie ainsi que de nombreux écrivains et savants.

Depuis le XVIIIe siècle, les érudits juifs possédaient une connaissance remarquable des textes bibliques et post-bibliques et une parfaite maîtrise de la langue hébraïque, alors qu’il s’agissait de personnes exerçant des professions disparates.

À Trieste ces intellectuels cultivaient en particulier la poésie hébraïque et démontrèrent une grande polyvalence.

Ils se distinguaient par leur connaissance de la littérature italienne et latine, de la langue allemande, langue officielle de l’État autrichien, et de la langue française, utilisée dans toute l’Europe cultivée.

Les auteurs juifs de la fin du XVIIIe siècle étaient connus pour leur poésie de circonstance, comme les odes en l’honneur des monarques régnants, donnant la preuve de leur fidélité à la maison des Habsbourg.

Ezechia Davide Bolaffio composa ainsi des odes en l’honneur de Joseph II et un poème sur la mort de Léopold II, en l’honneur de son successeur François Ier.

Au tournant du XIXe siècle, une époque de bouleversements politiques profonds en Europe, des figures d’une grande envergure intellectuelle furent élus grands rabbins de Trieste.

Entre 1789 et 1800, ce fut Raphael Nathan Tedesco, qui venait de Vérone et succéda à Isaac Formiggini. Il fut un conférencier reconnu, célébré pour son érudition.

Au cours de son rabbinat, la communauté de Trieste atteignit le nombre de 1000 membres sur une population de 36000 habitants et connut une phase culturellement glorieuse de son histoire. Ce fut à cette époque que la communauté construisit deux synagogues, une de rituel allemand, l’autre de rituel espagnol, alors qu’à Trieste les relations diplomatiques avec le clergé catholique se détendaient dans un climat général de reconnaissance mutuelle des différentes communautés ethniques et religieuses.

Tullia Catalan invite les chercheurs à réévaluer l’importance de la troisième période d’occupation française, plus durable que les deux premières (1797 et 1805), qui eut lieu à partir du 18 mai 1809 jusqu’au 14 octobre 1813.

 Les juifs avaient généralement sympathisé avec les Français, mais ils subirent des graves pertes économiques, étant forcés de payer des cotisations de guerre pour les Autrichiens et pour les Français.

Le blocus maritime voulu par Napoléon mit à mal leurs affaires, de même que les dévastations diverses induites par les guerres napoléoniennes.

Au retour des Autrichiens les restrictions à la propriété des biens immobiliers qui existaient dans le reste de l’Autriche ne furent pas rétablies. La taxe sur le mariage fut cependant maintenue jusqu’en 1846, quand Fernand Ier l’abolit. Puis, à partir de 1816, vint s’ajouter l’obligation de présenter une supplique accompagnée d’un certificat rabbinique attestant les moyens économiques des conjoints et leur moralité irréprochable.

La communauté juive, comme organisme officiel, maintint une attitude de loyauté envers le pouvoir en place ; la maison de Habsbourg et l’empereur François-Joseph étaient considérés comme particulièrement bienveillants à l’égard des sujets juifs et des titres de noblesse furent accordés à ces derniers pour leur fidélité.

En 1821, on annonça aux notables de la communauté, Vidal Vivante, Giuseppe Lazzaro Morpurgo et David Segrè, qu’une disposition gouvernementale prévoyait que les rabbins élus fussent approuvés par le gouvernement, qui devait examiner si ceux-ci avaient des connaissances non seulement en hébreu, mais aussi dans les « sciences politiques».

Cette constellation de caractères et attitudes donne une vue d’ensemble composite dans laquelle il est difficile de discerner les différentes influences.

La ville portuaire méditerranéenne de Trieste affiche une image d’Europe du Nord-est du point de vue urbain, administratif et même culturel. Au cours du XVIIIe siècle, la communauté juive acquit des caractéristiques déjà propres au melting-pot de la population de Trieste.

Initialement, de nombreux juifs italiens d’origine séfarade immigrèrent, venant à constituer la majorité de la communauté, tandis que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la suite de l’émancipation civile dans l’empire des Habsbourg en 1867, il y eut un afflux considérable provenant des pays de l’Est de l’Empire austro-hongrois et des Balkans.

La Trieste juive de la fin du XVIIIe siècle héberge un monde mercantile hétérogène, composé de Juifs, Grecs, Arméniens, protestants anglais et allemands, Illyriens, Vaudois, Huguenots de Genève et catholiques italiens.

L’absence d’homogénéité structurelle ne permet pas d’isoler une minorité et de la rapporter exclusivement à la société majoritaire, mais donne lieu à « un processus qui implique plusieurs groupes minoritaires dans une dynamique sociale capable de produire de nouveaux résultats originaux ».

La communauté juive reste considérablement liée au monde des Habsbourg, grâce auquel elle avait été en mesure de se développer et d’atteindre une structure sociale diversifiée en termes de diversité culturelle, religieuse et économique.

Depuis la France, les juifs de Trieste reçurent des impulsions significatives dans un sens, non tant politico-révolutionnaire, comme le voulaient les historiens d’orientation idéologique nationaliste, tels qu’Attilio Tamaro, mais dans l’acquisition d’une nouvelle compréhension de soi juive, achevée dans le cadre du pluralisme politique et social français .

La troisième occupation française (1809-1812) représenta un tournant significatif dans l’histoire de la ville portuaire et qui marqua l’acquisition de droits politiques, civils et religieux par les juifs locaux.

La période française eut en effet des conséquences durables sur le judaïsme de Trieste, en particulier relativement à une « nouvelle perception de son rôle dans la société locale », un rôle qui contribua à définir les ambitions culturelles, philanthropiques et humanitaires de la classe mercantile.

Giulio Cervani avance que les conditions des juifs changèrent au XVIIIe siècle lorsqu’on passa de la logique des concessions individuelles et préférentielles à la reconnaissance de droits spécifiques, prélude de l’émancipation effective conçue par l’idéologie révolutionnaire française. La communauté juive de Trieste donne au cours du siècle une «nouvelle manifestation historique de soi ».

Au-delà de l’impact de facteurs externes sur l’histoire de Trieste, la situation privilégiée dont jouissent les juifs dans le port franc des Habsbourg corrobora leur estime de soi et favorisa leur richesse.

À ces aspects de la société juive à Trieste s’ajoute l’attitude fondamentalement laïque des autorités civiles à la fin du XVIIIe siècle.

Une nouvelle définition de soi juive et la conscience de leurs droits de citoyens, achevées dans cette période, amenèrent les représentants de la communauté juive de Trieste à porter leur choix sur des personnalités éminentes et novatrices, comme le rabbin Abraham Cologna, successeur d’Abramo Eliezer Levi de Jérusalem [39].

Si auparavant la communauté avait lutté pour éviter les ingérences des rabbins reformés allemands, soutenus par l’empereur François Ier , on optait maintenant pour un « politicien habile » un italien de Padoue, né sous la domination autrichienne, donc sujet des Habsbourg, mais qui avait derrière lui une longue expérience de la France.

Cologna fut rabbin à Trieste vers la fin de sa vie, de 1825 à 1836. Il avait quitté Paris pour Trieste au moment de l’essor économique de la ville portuaire, quand la communauté juive comptait de 1500 à 2000 membres . Son parcours de vie l’amena à être en étroit contact avec différents régimes politiques, dont il reconnut l’importance pour l’équilibre et la paix en Europe.

Cologna personnifie cette nouvelle compréhension de soi juive, un nouvel élément dialogique, l’interaction entre la réalité juive et la politique européenne. Paolo Bernardini  et Cristiana Facchini précisent à quel point il était un modeste marchand dans le ghetto, mais, en même temps, « un homme de la culture européenne des Lumières », conscient de la « nouvelle ère politique » que la Révolution française avait initiée.

Sa personne incarne le changement qui a lieu dans le rabbinat au début du XIXe siècle, la nécessité d’apporter des réformes religieuses et sociales en introduisant des méthodes « rationnelles et philosophiques » dans l’enseignement des textes religieux juifs, et en renforçant les structures de soins et d’assistance de la communauté.

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la situation financière atteinte par les juifs éminents appuya le processus d’assimilation, qui, dans la diaspora, porta les élites économiques à s’intégrer à la société majoritaire.

Le lien avec le judaïsme se desserra à partir des années 1860, une période d’expansion de la communauté, qui atteignit les 5000 membres dans les années 1880.

Trieste connut un nombre particulièrement élevé de mariages mixtes depuis 1868, supérieur au reste du Royaume d’Italie.

Changer de religion à Trieste à l’époque de la Révolution française

Trieste était caractérisée par l’absence d’un hospice des catéchumènes (Pia Casa dei Catecumeni). Ce manque de contrôle institutionnel dans les procédures de conversion était dû à l’esprit laïc de la ville depuis la création du port franc. Cette liberté particulière n’empêcha pourtant pas la pratique des baptêmes forcés et facilita même des conversions au christianisme convenant mal à la morale religieuse.

La Patente de Tolérance, promulguée par Joseph II en 1781, et l’Édit de Tolérance ordonné en 1782, inquiétèrent les juifs de Trieste sur le sujet de la conversion. Ils demandèrent la confirmation des privilèges acquis antérieurement.

Le rescrit du 19 décembre 1781 leur confirma tous leurs privilèges : la possession de biens immobiliers, l’exonération du Leibmaut (taxe d’entrée) et la protection contre les baptêmes de mineurs. Les Lumières autocratiques de Joseph II représentèrent une avancée, pourtant le Toleranzedikt ne sanctionnait pas l’égalité des différentes confessions.

Après l’annexion de la Galice en 1772, les juifs étaient devenus très nombreux dans l’Empire austro-hongrois et ces réformes visaient à faire face à cette nouvelle réalité sociale. Surtout, elles envisageaient l’assimilation complète des juifs.

Plus tard, on ajouta d’autres réformes importantes, telles que la fermeture des ghettos (1785) et l’obligation du service militaire (1787).

Avec Joseph II, les mesures de contrôle sur le baptême des enfants et des adultes furent renforcées. Les procédures prévues par les Lois de tolérance pour la conversion étaient complexes, exigeant six mois de formation religieuse et des examens, y compris une période au sein des institutions catholiques au détriment de la famille du catéchumène.

L’évaluation des réelles intentions des catéchumènes était confiée aux autorités ecclésiastiques, au gouvernement et même à la communauté juive. Dans les milieux catholiques, on eut recours à divers expédients pour simplifier les procédures et en raccourcir le temps.

Au moins jusqu’en 1797, l’année de la chute de la République de Venise, un rôle majeur fut joué dans les épisodes de conversion par la frontière entre Venise et Trieste, qui marquait une profonde divergence entre les juridictions existantes.

Au-delà de la frontière, le baptême était de la seule responsabilité de l’évêque local, ce qui fit de Capodistria un lieu privilégié pour les catéchumènes de Trieste, puisqu’ils pouvaient y esquiver le contrôle des autorités civiles et raccourcir les procédures.

À la fin du XVIIIe siècle, en particulier en cas de conversion féminine, les notables de la communauté juive bénéficiaient de la considération des autorités civiles et religieuses ; pourtant les conflits avec ces dernières n’étaient pas rares .

À Trieste, les commissaires et les conseillers gouvernementaux au service des Habsbourg étaient attentifs à ce que les Lois de tolérance fussent observées. Les histoires de conversion montrent que, même chez ces fonctionnaires, des conceptions et des attitudes inspirées de la laïcité française s’unissaient au zèle administratif.

À Trieste, les typologies de conversion étaient particulièrement variées. Se convertir signifiait parfois s’engager pour des idées novatrices, la Révolution française, la Haskala et les Lumières.

Intégrée dans le tissu culturel de l’engagement intellectuel ou politique, la conversion au christianisme représentait une identification temporaire à une cause particulière et pouvait par la suite conduire à un retour au « bercail » juif. C’est le cas de l’intellectuel Philippe Sarchi ou François Philippe Sarchi, alias Francesco Filippo Sarchi, né à Gradisca d’Isonzo dans le Frioul en 1764 ou en 1765 sous le nom de Samuel Morpurgo.

Dans d’autres circonstances, toujours à Trieste, l’engagement politique et la francophilie donnaient l’impulsion nécessaire aux combats pour les droits civiques et la reconnaissance sociale des juifs. Cela ne conduisit pas à la conversion au christianisme, mais encouragea les courants réformistes au sein du judaïsme, comme dans le cas du médecin et intellectuel Benedetto Frizzi.

Frizzi et Sarchi ne sont pas des exemples représentatifs de la majorité des juifs vivant à Trieste, mais ils témoignent de la diversification des itinéraires intellectuels à Trieste depuis la fin du XVIIIe siècle. Pour ces deux intellectuels, la francophilie représentait une composante nécessaire à l’accomplissement d’une nouvelle compréhension de soi en tant que juifs, et à leur auto-définition.

Ce qui est le moins connu et digne d’approfondissement dans la Trieste du XVIIIe siècle, ce sont les cas d’échec de conversion à la foi chrétienne et de reconversion à la foi juive par des personnes qui appartenaient à la multitude des « gens ordinaires », en particulier les femmes juives dans la dernière décennie du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.

En 1794, le « conseiller gouvernemental de Roth », qui, avec le directeur de la police, le baron Pittoni, était une figure clé de l’administration autrichienne, signa un document concernant la «famille juive Castro ».

La « veuve di Castro » s’était convertie au christianisme à Venise et demandait désormais à se reconvertir au judaïsme avec ses enfants. Les autorités compétentes étaient agacées par une telle demande. Le manuscrit contient le mot « traviata/dévoyée », qui est excessif dans ce contexte, de sorte que Roth l’effaça dans un deuxième moment.

Pourtant, dans l’Empire austro-hongrois, la simple incitation à quitter le christianisme entraînait une peine pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

Fait intéressant, Roth corrigea la phrase la plus importante expliquant la raison du refus de la part du « Révérend Père Paolo Francesco Botto », prieur des catéchumènes de Venise : «non permettendolo la Sovrana patente di Toleranza emanata per li Stati Austriaci »

Il avança que la Patente de Tolérance de 1781 ne permettait pas une telle rétractation, c’est-à-dire se reconvertir au judaïsme. La situation devait pourtant être délicate ou tout du moins complexe, car, finalement, Roth répondit d’une manière plus diplomatique mais néanmoins indiscutable : « non permettendo le sovrane disposizioni di procedere contro sudditi esteri per un tale oggetto », soit : « les directives souveraines ne permettant pas de prendre des mesures contre les ressortissants étrangers dans un tel cas  »

Cela confirme ce qu’Anna Staudacher a souligné dans son étude sur les conversions à Vienne : il n’était pas possible dans les territoires austro-hongrois de se reconvertir au judaïsme avant 1868, année où les Lois interconfessionnelles furent promulguées.

Et, en effet, même à Trieste, de nombreuses conversions ont eu lieu au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque les lois ont été modifiées. Dès lors, il fut possible de se déclarer konfessionslos (sans appartenance confessionnelle) et les mariages mixtes furent autorisés.

Depuis les années 1780, dans les cas de conversion et/ou d’abandon du judaïsme, la présence des femmes se dégage notamment des transcriptions des Archives d’État à Trieste.

En raison de la situation lacunaire des archives communautaires de Trieste, il n’existe pas d’études systématiques sur la conversion, ou sur les taux de conversion, entre le XVIIIe et le XIXe siècle à Trieste, à Gorizia ou à Capodistria. Pourtant, l’augmentation de tentatives de conversion y est attestée.

Une sélection minutieuse des documents d’archive peut fournir le matériel pour des études de cas en apportant des informations précieuses sur la vie, les préoccupations et les aspirations des femmes juives, qui se sont converties, ou ont tenté de se convertir, au christianisme. En cas de conversion masculine, les conflits et la tension dramatique augmentent si une ou plusieurs femmes interviennent, comme dans le cas de Raffaele Jacur.

Raffaele Jacur et sa mère Esther

La trame de cette histoire de conversion est assez conventionnelle: la séduction d’un jeune homme marié par une malafemmina italienne, une « femme fatale » : la chanteuse « Antonia Murari aussi connue comme Cattinella Morelli [» L’attestation du médecin Rocco Melarini représente une pièce importante de la documentation nécessaire au retour de Raffaele Jacur au judaïsme et à son établissement à Trieste :

Le 9 avril 1788 à Venise. Mme Bellina Vivante a été malade en novembre 1784 de convulsions graves tandis que son mari, M. Raffaele Jacur s’enfuit à Bologne par l’entremise d’Antonia Murari communément appelée Cattinella Morelli, chanteuse.

Il s’agit d’une conversion masculine, mais la mère de Raffaele, Ester Jacur, une Vénitienne cultivée, joue un rôle majeur dans l’histoire. Epouse – et puis veuve – du riche marchand Jacob Jacur de Corfou, elle était consciente des valeurs culturelles et philosophiques qui marquaient l’ère « nouvelle », elle savait aussi combien la maison des Habsbourg avait contribué au développement économique et le commerce du port franc de Trieste.

En 1788, Ester, certainement aidée par les notables de la communauté juive, rédigea une pétition adressée à l’empereur Joseph II afin de lui demander la permission nécessaire à l’immigration de son fils Raffaele. À cette occasion, elle lui accordait un fonds de 60000 florins. Les fonctionnaires d’État ne manquèrent pas de souligner « qu’il [Raffaele] est riche, autant que son père, de sorte que l’installation du jeune [homme] dans le port franc n’est pas gênante  ».

Avec sagacité, Esther décrit les vicissitudes spirituelles et géographiques de son fils Raffaele, lequel initialement « s’était pris aux appas d’une sirène », puis il fut manipulé par des prélats peu scrupuleux dans les États de l’Église et à présent regrettait d’avoir abandonné « la religion de ses pères  ».

Ester Jacur critique les procédures de conversion et conclut sa pétition en rappelant les principes des Lumières européennes :

Nous concluons que la vraie religion, le bien de l’État, une saine tolérance, et une philosophie salubre nous font espérer un rapport favorable […]. Que si l’acte du baptême a été commis, il est annulé si la volonté des baptisés n’y contribue pas, dans notre cas, la force, la violence, et non pas la volonté furent ce qui l’a produit. Ester Jacur.

Finalement, les autorités concédèrent à Raffaele Jacur le permis d’immigration tant attendu et Raffaele put même devenir un membre reconnu de la communauté juive de Trieste et être élu parmi ses dirigeants.

38Dans le cas de la conversion de Raffaele Jacur, sa mère Ester put non seulement affirmer la tradition du judaïsme, mais aussi trouver la façon de se désolidariser de l’acte commis par son fils. Dans d’autres cas, en particulier en ce qui concerne les conversions féminines, une telle volonté trouve d’autres manières de s’exprimer, prenant une tournure souvent plus négative.

Trois cas de conversions de femmes, voire de renoncement à la conversion, ceux d’Anna Todesco, Marianna Weill et Regina Udine Ravenna, livrent des caractéristiques essentielles de ces « interstices » entre judaïsme et christianisme, très typiques de la Trieste juive autour de 1790.

Anna Todesco

Le cas d’Anna Todesco semble identique à ceux d’autres jeunes filles juives venant de l’étranger, en particulier d’Augsbourg, c’est-à-dire de jeunes personnes parties travailler comme domestiques dans les maisons de riches familles.

Anna était au service de M. Jacob Alpron. Sa conversion eut lieu après qu’elle avait été éduquée aux principes du christianisme par des personnes « charitables », cela ayant été sérieusement contesté par la communauté juive de Trieste. Le commissaire Pittoni dut rédiger un rapport dans lequel il exposait les raisons d’invalider la conversion.

Directeur de la police de Trieste, le baron Pietro Antonio Pittoni était un personnage qui reflétait pleinement l’esprit de Trieste au XVIIIe siècle . Il était un optimiste qui aimait la vie, l’art et l’amour. « Un gros réjoui », comme le définit, en 1771, le gouverneur autrichien Zinzendorf. Il était un admirateur des idées laïques venant de France et il eut des nombreuses maîtresses, en particulier les épouses des hauts fonctionnaires de l’État. Il devint l’une des mailles du système qui ont amené, en 1789, les autorités civiles de Trieste à rejeter la conversion d’Anna Todesco.

Son rapport du 11 juillet 1789 au gouvernement autrichien témoigne de son scepticisme concernant la vocation d’Anna Todesco :

Illustre gouvernement, M. Jacob Alpron et le rabbin de la communauté juive de Trieste présentent à ce bureau une plainte concernant Anna Tedesco, servante chez le dit M. Alpron, séduite par l’artilleur Joseph Fuhrmann sous le prétexte de l’épouser, comme déduit de la peinture ci-jointe (photo de présentation) , qui a été trouvée dans sa malle […] il l’a persuadée de changer sa religion .

Une pétition rédigée le 4 août 1789 par les dirigeants de la communauté juive de Trieste, Isach Morpurgo et Guglielmo Aron Finzi, demandait que la jeune Handele [sic] – vrai nom de la jeune fille mineure – fusse renvoyée « chez elle dans les bras de ses parents et dans le sein de sa religion  ». Il fut décidé qu’Anna devait être renvoyée dans sa famille à Grieshaber, une ville près d’Augsbourg. Dans cette ville, des clarifications précises sur sa vocation religieuse auraient pu être exigées d’elle.

Son histoire d’amour avec l’artilleur Joseph Fuhrmann, qui était apparemment follement amoureux d’elle, lui valut dans la communauté juive de Trieste la réputation d’être déshonorée. En outre, les officiers de Fuhrmann s’alarmèrent, craignant une désertion du soldat complètement dévasté à l’idée de perdre l’être aimé.

Je voudrais recevoir du haut commandement du régiment, à partir du 26 septembre, l’autorisation que l’artilleur Joseph Fuhrmann, avec la jeune Maria Dudersekka, maintenant Maria Anna Cassis, puissent se marier immédiatement après réception du commandement […] afin que l’homme ne puisse pas tenter une désertion, vu qu’il persiste dans sa décision […] ! Car la jeune personne n’est pas encore majeure, même le mariage ne peut pas être considéré comme valable sans une dispensation de Votre part. […] Signé à Trieste le 5 octobre 1789. Humblement obéissant Franz Drivizh. M. Capitaine d’artillerie.

Cette histoire sema la confusion même à Capodistria, une ville de l’État de Venise près de Trieste, qui était, comme on a vu, une destination fréquentée par les convertis.

Enceinte, Anna se convertit solennellement en 1789 mettant un terme à une affaire âprement disputée. La cérémonie eut lieu le 27 septembre 1789 et fut conduite par l’évêque de Capodistria, Bonifacio da Ponte, les parrains étaient deux nobles, Antonio comte de Cassis Faraone de Trieste, conseiller d’État et la noble Adriana Dolfin Maffei de Trieste .

Marianna Wail

Le cas de Marianna Wail, également originaire d’Augsbourg, aide de cuisine, bien qu’elle déclare être cuisinière chez le marchand Curiel, est un autre exemple d’échec de conversion au christianisme.

On citera ici une partie de l’interrogatoire de police de Marianna, temporairement déplacée de la prison mentionnée comme « le château ».

Mon nom est Marianna Wail, 18 ans, célibataire, originaire d’Augsbourg, juive, cuisinière de profession, mon père s’appelait Maier Wail, il est mort depuis longtemps, ma mère est encore en vie et s’appelle Teresa Wail, j’ai une sœur et un frère, le nom de la première est Sara, âgée de 20 ans, le nom de mon frère est Jacob, tous mariés .

Le 8 et le 12 février 1790 le commissaire Pittoni signait les ordonnances selon lesquelles Marianna devait être renvoyée dans sa famille après avoir été arrêtée pour vagabondage, ayant éveillé les soupçons des autorités compétentes quant à la véracité de sa vocation. Marianna, orpheline de père depuis son enfance et étrangère à Trieste, fréquentait un assistant-boucher causant émoi et scandale .

Après avoir déclaré qu’elle avait l’intention de se convertir au christianisme, elle avait subi des coups violents de la part d’une autre servante, Mariuzza, ce qui l’avait amenée à quitter le domicile de la famille Curiel. L’examen de son cas nécessita un dossier médical rédigé par le médecin Francesco Ferlatti ensemble avec une obstétricienne. Celui-ci indiqua clairement que son état de santé était affaibli par la « maladie celtique »  :

Par ordre de la Direction suprême de la police, nous soussignés avons aujourd’hui minutieusement et scrupuleusement effectué une visite à Marianna Wail et référons par écrit que la personne Wail est dans un état grave suite à une récente maladie celtique et en particulier à une gonorrhée singulièrement virulente, ayant des ulcères […] et un état d’inflammation partout sur les organes génitaux externes. Cela, en vérité, nous avons dû et voulu témoigner. Trieste, le 9 février 1790. Obstétricienne Elisabetha Fänishin .

Une telle circonstance, commentait le commissaire Pittoni le 12 février 1790, confirmait sa conviction qu’en raison de son intempérance morale, Marianna Weil ne devait pas être autorisée à commencer les procédures de conversion au christianisme à Trieste. Elle devait plutôt être renvoyée au magistrat d’Augsbourg qui aurait éventuellement pu l’aider à compléter sa conversion.

Regina Ravenna, née Udine

Le dernier cas de conversion, celle de Regina Ravenna née Udine, est le plus complexe.

Il s’agit d’une conversion qui a « échoué » car, en 1791, Regina signa une rétractation de sa propre main. Le niveau d’alphabétisation de Regina est supérieur à celui des autres converties mentionnées ici. Cette caractéristique la rendit particulièrement persuasive pendant son interrogatoire conduit par les autorités ecclésiastiques.

Le 20 mai 1789, Filippo Froelich, en tant que représentant de « Son Excellence l’évêque de Trieste », écrivit que Regina avait 19 ans et avait atteint l’âge nubile. Elle était « douée de discernement », depuis deux ans, elle avait à faire avec le mariage et pouvait donc « maintenant embrasser la religion catholique ».

Toutefois, la suite des événements conduisit Regina, le 30 juillet 1791, à se rétracter. La documentation disponible nous restitue clairement le scénario de la rétractation de Regina.

« MM. Joachim Hierschel et Isach Caliman Levi, les chefs de la nation juive de Trieste, ont présenté au Conseil l’appel dans lequel ils ont déclaré que Regina veut être entendue immédiatement par cette commission »

Sa déclaration signée ne laisse aucun doute :

Regina : il est vrai que j’ai d’abord eu l’idée de me faire catholique, mais ayant maintenant réfléchi et sachant que les choses faites afin d’obtenir quelque chose d’autre ne valent pas, j’ai l’intention de retourner à la maison de mon père, et de professer la religion dans laquelle je suis née. C’est ma vraie déclaration, ce que je fais dans la présence de cette commission, et les chefs de la nation. Regina Udine Mariée Ravena [signature] Ioachim Hirschel, Chef de la nation juive, Isach Calimani Levi, adjoint, Giuseppe Udine .

Regina Udine avait été mariée contre son gré à Salomon Ravenne le 10 avril 1789. Son insatisfaction grandit après la fuite de son mari, qui la fit devenir une « veuve blanche », une agouna. Cela était connu, selon la déposition de son père Giuseppe Udine, faite le 10 juin 1791 « de toutes ses connaissances, tant les juifs que les chrétiens ».

Regina était la mère d’un fils d’un an et trois mois. Pendant l’été 1791, elle s’était retirée dans un couvent pour se préparer à la conversion. Giuseppe croyait que sa fille, comme elle le lui avait dit, était au désespoir, car, comme établi par la Loi juive, « il n’était pas possible » de divorcer pour se remarier avec un autre membre de la communauté juive. Pour cette raison, il était facile de la séduire, en particulier parce qu’elle avait été manipulée par une médiatrice, Vincenza Zucconi .

La Zucconi, comme en témoigna Giuseppe Udine, s’était imposée par son « intention flagorneuse » de porter atteinte à l’esprit de Regina « pour l’inciter à changer de religion ». Regina espérait de cette façon épouser l’un des deux « jeunes hommes séduisants » dont les lettres furent présentées par son père comme une preuve de séduction pendant les investigations menées entre 1791 et 1792 sur l’affaire.

L’un des séducteurs était Francesco Ronchi, 24 ans, qui servait dans la maison Minerbi et que Regina rencontra à la maison du professeur de danse « avec une lèvre fendue ». Quand il fut interrogé sur les poignantes lettres d’amour envoyées à Regina, Ronchi n’hésita pas à se rétracter en disant que celles-ci avaient été falsifiées afin de fournir des preuves de séduction.

De même, le jeune Giuseppe Palese, 20 ans, qui allait danser avec Regina, avoua à la présumée médiatrice Zucconi l’intention d’épouser la jeune femme, au cas où elle se serait convertie au christianisme. Mais, lorsqu’il fut interrogé, et quand Regina se montra déterminée à se rétracter, il devint très prudent disant que, peut-être, s’il avait la capacité financière de le faire, il épouserait Regina .

Giuseppe Udine rédigea un long document dans lequel il énuméra les nombreuses raisons du malheur de sa fille, tout d’abord, son « matrimonio antigeniale, mariage malheureux ».

Ensuite, le départ de son mari, la pauvreté dans laquelle elle se trouvait, le fort dégoût et ressentiment envers sa mère, les amourettes cultivées et fomentées par la médiatrice zélée, l’espoir d’améliorer sa condition, son séjour actuel chez des personnes qui se croient obligées d’utiliser des moyens efficients pour la convaincre d’embrasser la religion catholique . Tous les enseignements sur le catholicisme lui avaient été donnés précipitamment, même si la loi prévoyait que ceux-ci ne devaient avoir lieu que suite à un examen effectué après une période de six mois.

Pour donner une idée de l’atmosphère qui régnait à Trieste alors, il suffit de mentionner qu’en 1792, le commissaire Pittoni fut contraint de prévenir les autorités autrichiennes des retards administratifs dans les investigations du cas Udine-Ravenna, retards causés par le grand nombre d’enquêtes relatives aux dissidents politiques à cette époque.

La révolte de Regina contre sa famille et sa communauté était l’expression d’un malaise social, que son père décrivit dans un autre plaidoyer adressé à l’empereur Léopold II.

« Majesté,
Si les Lois de Tolérance n’avaient d’autre but que d’assurer la paix des familles, et l’ordre de la société, comment se fait-il que l’application de ces lois provoque des effets qui sont totalement opposés? C’est ainsi que la communauté des juifs de Trieste se sent depuis un certain temps et c’est ceci qui mène aujourd’hui un père malheureux au pied de Votre Majesté, un père qui voit sa fille unique, une mineure, enlevée sous le prétexte d’une très équivoque conversion. […] Ainsi, l’intelligence de Votre Majesté verra clairement, comment dans une telle procédure l’intolérance est cachée sous la tolérance et la violence sous le couvert d’une plus grande liberté. Et c’est seulement de Votre Majesté, que nous attendons un oracle qui concilie les différents intérêts avec les droits du ciel, et ceux de la société. Trieste le 11 juillet 1791, Giuseppe Udine ”

La pétition de Joseph Udine est similaire à celle d’Esther Jacur, les deux documents étant rédigés à l’aide des connaissances légales des notables de la communauté juive.

Minorités intersectionnelles « entre judaïsme et christianisme »

Après avoir exposé ces cas de conversion, des conclusions sur l’interconnexion entre histoire socio-culturelle de Trieste et histoire des femmes se trouvant entre « deux mondes » religieux s’imposent.

Au tournant du XIXe siècle, Trieste était un creuset socio-culturel qui donna l’essor aux relations économiques et sociales entre les différentes communautés. La tradition séculaire de la ville portuaire de l’empire des Habsbourg posa la pierre angulaire d’une nouvelle compréhension de soi juive. D’ailleurs, les idéaux laïques « importés de la France », connurent un retour important dans le judaïsme triestin.

Les familles qui, au cours du XIXe siècle laissèrent une empreinte durable dans l’histoire tant de la communauté juive que dans celle de Trieste, jusqu’à « devenir largement représentatives des lignes directrices de l’opinion publique à Trieste », avaient préalablement partagé les aspirations du gouvernement napoléonien.

Arnaldo Momigliano souligne les traits messianiques de l’engagement politique des juifs italiens et remarque qu’on pourrait « citer à l’infini » les exemples de cette continuité de tradition séculière et religieuse juive, et ceci particulièrement à Trieste.

Ces nouvelles orientations culturelles et religieuses qui caractérisaient la société laïque et l’appareil d’État à Trieste, n’allaient pas forcément de pair avec les pratiques de conversion du clergé catholique. À la fin du XVIIIe siècle, la conversion au christianisme fut soumise à des contrôles stricts. Les sources recueillies et analysées montrent que les raisons qui amenaient les catéchumènes à la conversion étaient rarement religieuses, et le plus souvent profanes.

À cette époque, pour ceux qui souhaitent faire partie de la société majoritaire, il n’était pas possible de se déclarer konfessionslos. Pour ces femmes étrangères et démunies, n’existait aucune possibilité alternative aux établissements religieux traditionnels (juifs et chrétiens) et aux procédures de conversion au christianisme. Les catéchumènes étaient laissées à la merci des événements.

Une culture laïque in fieri, d’une part, un monde intermédiaire « entre judaïsme et christianisme » évanescent, d’autre part, donnent rarement aux femmes la possibilité de se maintenir en équilibre « entre deux mondes ».

Si cela devenait possible, ce ne valait que pour les plus fortunés, comme les familles Jacur et Ravenna. Surtout, il fallait vite choisir: les interstices entre les deux mondes juif et chrétien se présentent comme des échappatoires qui laissent filtrer le malêtre féminin.

Par le biais d’une casuistique relevant de l’anthropologie historique, ce segment infinitésimal de dialogue entre minorité juive et société majoritaire qui a lieu dans le monde intermédiaire triestin « entre judaïsme et christianisme » confirme la pertinence de la présence féminine des catéchumènes et converties dans la vie quotidienne « hors de contrôle » institutionnel.

Dans le cas de Marianna Weill et d’Anna Todesco, l’immigration et la diversité au sein des communautés minoritaires à Trieste sont à l’origine des leurs histoires de conversion.

Les histoires de migration de ces femmes juives et la possibilité d’intégrer – ou pas – les femmes étrangères à la communauté juive et à la société majoritaire à Trieste déterminent la subversion féminine aux normes comportementales et religieuses.

Elles ne disposaient pas d’une dot élargie par leurs familles et, en tant que femmes étrangères et non suffisamment chastes, ne pouvaient pas non plus compter sur l’aide financière des confréries de la communauté juive locale. À cette époque, les structures de soin et d’assistance de la communauté n’étaient pas suffisamment organisées.

L’intersectionnalité des identifications et des relations sociales de pouvoir (genre, classe sociale et origine ethno-religieuse) conditionne l’intégration ou l’expulsion de ces femmes. De plus, le cas d’Anna Todesco semble menacer l’ordre public, et faire de l’artilleur Fuhrmann un déserteur. L’inquiétude des supérieurs de l’artilleur renvoie à la conversion comme un problème social et politique. Anna est déclarée mineure, ce qui réduit sa capacité de décision et provoque son expatriation.

Une interaction complexe entre identifications attribuées et identifications choisies pousse Marianna Weill aux limites de la diversité/marginalité : une femme juive, une étrangère, amorale et même malade de gonorrhée. Dans ce cas, la non-conversion ou l’échec de la conversion, en raison du dévoilement de son intention véritable, conduit inévitablement à la négation de sa capacité de décision. Pittoni, baron et commissaire, lui-même un libertin, affecté par la syphilis, n’hésite pas à formuler un jugement négatif à son égard lorsqu’il rédige son rapport aux autorités autrichiennes.

À travers le cas de Regina Udine Ravenna, on explore les interstices, les espaces hétérogènes d’une « société semi-neutre », qui forment un trait caractéristique de l’ambiance cosmopolite et multiconfessionnelle du port franc.

Les maisons de danse, un véritable demi-monde, sont mentionnées car la musique et la danse jouent un rôle essentiel dans l’intégration sociale par l’assimilation à la société majoritaire, un rôle qu’elles jouent aussi dans les salons romantiques allemands et français.

Ce demi-monde oscille de façon ambiguë entre le sacré et le profane. Dans les cas d’Anna Todesco et de Regina Udine Ravenna, l’élément théâtral et le goût de la mise en scène frappent. C’est une farce, voire, une farce judiciaire. Des rêves avec des apparitions diaboliques nocturnes sont rapportés et transcrits dans les rapports des procès ; des pères désemparés ; des lettres d’amour copiées minutieusement par les secrétaires greffiers de la cour de justice ; des rétractations aberrantes opérées par des prétendants auparavant complètement éperdus d’amour ; des expositions théologiques peu orthodoxes dites par des femmes médiatrices complaisantes.

Le terrain qui permettrait à ces personnages de dialoguer est parfois inexistant. Il semble que le discours sur l’émancipation. Les Lois de Tolérance et les difficultés créées dans certains cas par la Loi juive compliquent particulièrement les destins féminins. Il nous semble approprié de parler d’une émancipation négative, une histoire du genre négative dans le sens qui implique un déni, une abjuration. Ce reniement se fait souvent en vain.

Si on examine les histoires personnelles de Regina Udine Ravenna et Ester Jacur, on décèle qu’il y a simultanéité d’une certaine alphabétisation et des liens continus avec le judaïsme, mais toujours au prix d’autres renoncements.

Les femmes en difficultés économiques et existentielles abjurent le judaïsme avec moins d’hésitation.

Les catégories d’orientation religieuse et ethnique agissent ici conjointement et la classe sociale joue également un rôle majeur dans l’évolution des mentalités. Être riche et alphabétisée ou, du moins, ne pas être pauvre et analphabète, permet de tenter de rançonner sa famille d’origine et de menacer d’abandonner le judaïsme, essentiellement pour obtenir quelque chose. Et cela se produit quand le sentiment d’être négligée prévaut, comme ce fut indubitablement le cas pour Regina Udine Ravenna.

De cette étude de cas de femmes juives qui aspiraient à se convertir au christianisme ou à se reconvertir au judaïsme, émergent les identités non homogènes des minorités intersectionnelles et un système de pouvoir complexe structurant des situations d’oppression particulières, à l’intersection de différents rapports sociaux. Leur initiative, leur remise en cause du statu quo doit être soustraite à l’oubli.

Au-delà de l’écart épistémologique qui existe entre histoire sociale et l’histoire des femmes et du genre, on peut affirmer que la ruse, la transgression de ces femmes « ordinaires » n’est pas tout à fait indépendante du processus plus large qui a redéfini le rôle politique aussi bien qu’économique de la composante juive dans la société.

Dans la Trieste juive au tournant du XIXe siècle, les femmes en difficulté, les étrangères issues des couches sociales défavorisées, osaient franchir le pas « entre judaïsme et christianisme ». Pourtant, si elles rejetaient la religion des pères au nom du catholicisme de la société majoritaire, c’était le plus souvent pour faire véritablement partie d’un monde séculier.

Photo de présentation : Pièce à conviction de la séduction d’Anna Todesco

 

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