Expulsés d’Angleterre en 1290, les juifs s’étaient, d’une manière discrète, ré-infiltrés dans le royaume avant 1492 mais surtout après cette date qui marque l’expulsion des juifs de l’Espagne, et à plus forte raison à partir de 1496, quand commençaient les conversions forcées des juifs portugais.

Au 17e siècle, le principal refuge des Marranes devint Amsterdam.

La communauté séfardie de Londres, petite, et assez instable à cause de la crise économique de la première moitié du siècle, de l’enquête dont elle fut l’objet par le Privy Council en 1609, et donc à cause des séductions d’Amsterdam, se trouva fort réduite pendant les années de guerre civile.

Mais une connaissance des Ecritures saintes récemment développée chez les Anglais, un mouvement accentué vers la tolérance, dû à la multiplicité croissante des sectes, la nécessité sous la république de Cromwell d’encourager par n’importe quel moyen le commerce, et une tentative, sous l’égide de Menasseh ben Israel de la communauté juive d’Amsterdam, de procurer la ré-admi sion des juifs en Angleterre, produisirent en 1655 une ambiance dans laquelle deux des plus éminents jurisconsultes du royaume affirmèrent d’une manière formelle qu’aucune loi n’interdisait la rentrée des juifs en Angleterre.

Cette permission tacite plaisait à Cromwell qui tenait beaucoup à la ré-admission des juifs mais qui craignait d’accorder une permission explicite sous peine, peut-être, de provoquer une réaction défavorable chez les théologiens ou chez le peuple.


L’hostilité anglaise envers l’Espagne eut, cependant, des résultats un peu plus concrets. Voyant un marchand marrane, Antonio Rodrigues Robles, poursuivi en justice (mars 1656) en tant qu’Espagnol et donc ennemi, la communauté séfardie de Londres (une vingtaine de ménages en tout) n’eut qu’une seule ressource: se jeter aux pieds de Cromwell pour implorer sa protection, déclarant être juifs, réfugiés ayant fui l’Inquisition et «Espagnols » seulement de nom.

Les représentants de la communauté londonienne ne demandèrent que deux choses : la liberté de se réunir pour la prière et celle d’obtenir un lieu de sépulture hors des confins de la Cité de Londres.

Le 25 juin 1656, les Séfardim reçurent l’autorisation, vraisemblablement officieuse, d’adorer leur dieu selon leurs propres rites.

Plus tard, cette même année, la congrégation loua un bâtiment dans Creechurch Lane au cœur de la Cité, et y installa la première synagogue dite de la Ré-installation.

Malgré les efforts de ceux qui, après la mort de Cromwell en 1658 et pendant les premières années du règne de Charles II, s’opposaient à leur ré-admission, la liberté tacitement accordée aux juifs fut confirmée en 1664 par le roi rétabli, à condition qu’ils se conduisent paisiblement, en toute obéissance aux lois de sa Majesté et sans causer d’ennuis à son gouvernement.

Ce fut donc d’abord à partir de 1656 et surtout de 1664 que bon nombre de Séfardim affluèrent dans ce nouveau pays de refuge qu’était devenue l’Angleterre, fondant ainsi une communauté qui devait dominer la vie anglo-juive pendant un siècle avant d’être peu à peu submergée par les vagues successives de l’immigration aschkenase.

Aussi de ces quelque vingt familles en 1656, nous arrivons à une communauté de 160 âmes en 1657 (dont seulement 10 % étaient des Aschkenazes), et d’environ 219 en 1663, pour en trouver une de 411 en 1684 et de 587 en 1695.

Et ce fut pendant les premières années de la «ré-installation » qu’arrivèrent à Londres divers membres d’une famille qui à son tour allait dominer la communauté anglo-juive pendant plus d’un siècle mais dont l’une des branches finirait dans la honte et la ruine en moins de soixante-dix ans.

Les aïeux de la dynastie Mendes da Costa, Luis Henriques da Costa (né en 1585) et Leonor Mendes Gutierres, «néo-chrétiens » ou Juifs convertis de force, vivaient à Trancoso dans la province de Beira Alta, au Portugal, où naquirent entre 1608 et 1623 leurs sept enfants, Jorge, Fernâo, Antônio (Jacob), et Joâo Mendes da Costa ; Felipe Lopes da Costa ; Ginebra et Maria Gutierres (la différence des noms s ‘expliquant par cette intéressante coutume portugaise qui veut qu’un enfant ait le droit de prendre au choix le nom de son père, ou celui de sa mère, celui d’un grand-parent ou même celui d’un parrain ou d’une marraine).

Maria mourut jeune et Ginebra n’a pas laissé de traces. Mais les cinq fils s’enfuirent tous à l’étranger à cause de la nouvelle vague d’autodafés qui suivit l’indépendance du Portugal (1640). Jorge, de dates inconnues, greffier du Tribunal de Trancoso, passa à Londres puis reparut à Anvers avant 1660 ; Fernâo (1608-1670), dont la troisième femme, délaissée, fut victime de l’autodafé de Lisbonne en 1666, alla directement en Angleterre avec son fils unique, Àlvaro (Jacob) da Costa, y arrivant en 1660 ou peut-être en 1655. Joâo (162 1-1675) partit pour la France, s’installa à Bayonne avec ses dix enfants et y mourut en 1675. Felipe et sa femme (de dates inconnues) gagnèrent Londres où ils moururent tous deux.

Mais c’est l’autre frère, Antonio (Jacob) Mendes da Costa (7-1716) qui nous concerne plus particulièrement ici. Avec sa femme Joana et ses enfants (neuf en tout dont les plus jeunes naquirent peut-être en France), il alla à Rouen, y habitant sans doute pendant quelques années avant de rejoindre à Londres ses frères Fernâo et Felipe, vraisemblablement en 1669. Dans sa deuxième émigration, il fut accompagné de ses cinq filles et d’au moins trois de ses cinq fils : Fernâo (Moses) Mendes (1647-1724), docteur en médecine, qui devint par la suite médecin ordinaire de Charles II d’Angleterre et sa femme Catherine de Bragance ; Jorge Mendes, mort avant 1699 ; et Joâo (Joseph) Mendes da Costa (1655-1726).

Le choc de leurs revers de fortune amorti sans aucun doute par leurs ressources pécuniaires, tous les membres de cette grande famille firent bien vite leur chemin en Angleterre comme ailleurs. Frères et cousins devinrent en quelques courtes années hommes de biens et messieurs très honorés, les jeunes ne tardant pas à rattraper et parfois à devancer leurs aînés.

John (Joseph) Mendes da Costa (la plupart des membres de la famille semblent avoir bien vite anglicisé leurs prénoms) ne devait guère avoir plus de quatorze ans lors de son arrivée en Angleterre. Arraché très jeune à sa patrie, forcé de s’adapter à une nouvelle vie en France pour repartir de nouveau avant l’âge d’homme, il devint l’un des marchands séfardis les plus considérés de la Cité de Londres.

Suivant les pas de leur père, John (Joseph) et son cousin Alvaro (les accents typographiques ont vite disparu) da Costa, de neuf ans son aîné, faisaient, entre autres, le négoce du corail aux Indes, et l’importation en Europe des diamants, des cotonnades, etc.. Mais l’East India Company jouissait du monopole de ce commerce, et pour devenir membre de la compagnie il fallait être ressortissant de la Cité de Londres, état accessible seulement à un Anglais.

Alvaro, le premier juif naturalisé anglais, obtint des lettres de naturalisation, on ne sait trop comment, en 1667, à l’âge de vingt et un ans. Les autres Mendes et Mendes da Costa se contentèrent de la denization, variante qui conférait à peu près tous les droits d’un Anglais de naissance, sauf, en principe, ceux d’hériter ou de léguer ses biens à autrui.

Chose curieuse, Antonio Mendes da Costa et ses deux fils, Fernando (Moses) et John (Joseph), ne devinrent denizens que vingt ans après la naturalisation d’Alvaro. A l’âge de trente-deux ans, John (Joseph) jouissait d’une bonne fortune et pensait peut-être à fonder une famille qui serait anglaise. Il devint donc denizen en décembre 1687.

Lors de rétablissement de la Banque d’Angleterre en 1695, il fut, avec d’autres membres de sa famille, parmi les premiers actionnaires. Par comparaison avec les richissismes Anglais de naissance, les Séfardim achetèrent les actions de la Banque en petite quantité ; mais parmi les dix-sept juifs qui souscrivirent, John (Joseph) figure sur la liste en deuxième place, prenant un septième des 35.000 livres sterling d’actions achetées.

Bien connu dans ces milieux, il assista aux réunions des actionnaires de 1695 à 1703 et sans doute après ; en 1704 et 1706 il présenta des noms aux élections des directeurs de la Banque.

En 1710 il était muni d’assez de fonds pour fournir, avec deux associés, toutes les traites nécessaires à pourvoir aux frais des armées anglaises en Flandre.

En 1713 il négociait, en compagnie d’autres marchands (onze en tout dont sept juifs), des conditions avec l’East India Company qui avait pendant un certain temps interdit aux marchands juifs le commerce des diamants (Yogev, p. 101).

En 1718, il importait de l’or du Brésil (ibid., p. 38). Et peu après sa denization il avait fait un beau mariage. Sa femme, née vers 1670 et, partant, de quinze ans sa cadette, était Béatrice (ou Brites, Beatres, Beatriz) da Costa, fille aînée et très bien dotée d’Alvaro. Il l’épousa vers 1690, car Sara et Antony (Jacob), leurs aînés, naquirent en 1693. Deux autres fils suivirent, Alvaro et Abraham, et enfin la benjamine, Rachel.

Jusqu’à la majorité de leurs fils, John et Béatrice semblent avoir vécu à leur aise et dans une ambiance de bonheur familial. John était très lié avec son frère, Fernando (Moses), et avec leur cousin Alvaro ; ils habitaient très près les uns des autres dans la Cité, John dans la rue St Mary Axe.

Alvaro possédait aussi depuis 1675 une jolie maison dans le village de Highgate, haut perchée sur l’une des collines qui dominent Londres au nord et à une quinzaine de kilomètres de la Cité. Ses cousins semblent avoir partagé avec lui cette maison, et pendant les premières années du siècle Alvaro fit construire deux ailes supplémentaires pour héberger les siens. Les étages supérieurs de cette maison offraient et offrent toujours une belle vue à l’est vers les bois de Highgate et sur Londres au sud où les blanches églises de Wren et la Cathédrale Saint Paul se découpaient sur le ciel.

Ils vivaient là une vie de gentlemen anglais, juifs connus comme tels, mais peu soucieux des questions d’observance puisque du moins Fernando (Moses) et Alvaro restèrent incirconcis jusqu’à la fin de leurs jours, et que Catherine (Rachel), fille aînée de Fernando et future femme du fils aîné d’Alvaro avait été baptisée, sa marraine étant Catherine de Bragance.

S’ils élevaient leurs enfants dans la foi, leur principale préoccupation semble avoir été de les établir et d’en faire sinon de grands seigneurs du moins des petits. La jeune génération prit goût aux belles choses, aimait la musique, possédait des bibliothèques bien garnies ; et au moins l’une des filles, Catherine, cette filleule de la reine Catherine, devint portraitiste d’un certain talent grâce à des leçons prises chez le célèbre miniaturiste, Bernard Lens.

Mais cette vie agréable et pleine de succès ne dut pas durer, du moins pour John. Il y eut d’abord des décès qui attristèrent sans doute toute la famille. Antonio, père de John, disparut en 1716 et cette même année vit aussi la mort d’Alvaro, en retraite depuis une dizaine d’années. Son testament nous montre non seulement ses richesses mais aussi ses tendres sentiments envers toute sa famille, y compris ses deux cousins.

Huit ans après disparut Fernando Mendes, très âgé, mais lui aussi témoignant par les dispositions de son testament sa tendresse pour les siens (quoiqu’il n’y couchât pas John, son frère) et, bien qu’incirconcis, exprimant son désir d’être enterré dans le Beth-Haim, le cimetière judéo-portugais à Mile End dans la banlieue-Est de Londres.

Ses dernières années assombries par les deuils, John, pourtant, essuya des malheurs autrement plus graves. Les quatre fils de son frère Fernando et les trois fils d’Alvaro son cousin, étaient tous des marchands riches et respectés (bien que Anthony (Moses), au moins, perdît de grosses sommes dans le krach de la South Sea Company) ; mais ses fils à lui, Anthony (Jacob), Alvaro et Abraham, déshonorèrent ses parents et causèrent la ruine de cette branche de la famille.

John mourut enfin le 24 juin 1726 ; et son testament nous apprend, malheureusement sans détails, ce qui s’était passé. Ce père sévère et honorable déshérita ses trois fils, ne leur léguant à chacun que la guinée de circonstance, sa décision étant due à leurs «extravagancies » c’est-à-dire à leurs folles dépenses. On les soupçonne d’agiotage, de dettes de jeu et d’un train de vie de grands seigneurs. Que leur père eût lui-même perdu sa fortune dans leur chute est presque sûr, comme l’on verra par la suite.

Il semble que ce soit le fils aîné, Anthony (Jacob), le principal responsable des malheurs de cette famille, à moins que ce ne soit lui qui, en tant qu’aîné, eût attiré sur lui-même les effets les plus désastreux des actes des trois frères.

Né en 1693, Anthony se ruina avant l’âge de trente-deux ans. Il s’était cependant marié en 1718 à Amsterdam avec une jeune fille sans doute bien dotée, Siporah Teixeira de Matos, les témoins étant le père du marié et l’oncle de Siporah (qui devait être orpheline), Manuel Teixeira de Matos, de la très riche famille de Teixeira d’Amsterdam1.

Rentré à Londres, le jeune ménage habitait St Mary Axe et en moins de sept ans Anthony avait dissipé son patrimoine au point de faire faillite le 10 décembre 1725. Dans le jugement de banqueroute porté contre Anthony Mendes da Costa, son père est nommé comme «Creditor » (ici, le représentant de tous les créanciers).

D’après les notes généalogiques laissées parmi ses papiers par Emanuel Mendes da Costa, naturaliste, membre de la Royal Society de Londres, fils d’un cousin d’Antony (et lui-même détourneur de fonds à ses heures), ce dernier («an unhappy man ») qui s’enfuit sans tarder, aurait trouvé asile en France où il finit ses jours.

Résumons :

Anthony Mendes da Costa, fils de John, fut déclaré banqueroutier en décembre 1725 ; son père fut dans le jugement nommé comme créditeur principal, et mourut (à Highgate) le 24 juin 1726 (à soixante et onze ans), ayant déshérité ses trois fils. Il légua tous ses biens à sa femme, sauf la somme de cinq cents livres qu’il destina à sa fille, Rachel, mineure.

On soupçonne Anthony d’avoir entraîné dans sa perte ses deux frères et son père, autrefois possesseur d’une fortune considérable, et on en verra par la suite la preuve. Cette banqueroute a de quoi intéresser les voltairiens car c’est Anthony Mendes da Costa le juif qui fit perdre à Voltaire ses fonds lors de son arrivée en Angleterre en mai 1726.

Voltaire affirma dans la lettre du 26 octobre 1726 adressée à son ami Thieriot avoir perdu huit ou mille livres françaises en lettres de change, disant qu’à sa rentrée à Londres après son voyage secret en France il avait trouvé que son «damned Jew » avait fait faillite . Cette lettre comporte la phrase «a Jew called Medina » mais on a soutenu que «called Medina » a été ajouté plus tard, peut-être par Voltaire lui-même qui dut, dans sa vieillesse, confondre les noms de Mendes da Costa (il cite aussi le nom Acosta) et Medina, juif à qui il eut affaire en 1738 .

Mais chaque allusion à l’affaire Mendes da Costa comporte des inexactitudes qui s’expliquent en partie par la complexité de la famille Mendes da Costa et par la difficulté d’en identifier correctement les membres.

Aussi G. Lanson, pour son article de 1908, eut-il la bonne idée de se renseigner auprès des historiens anglo-juifs, A. M. Hyamson et E. N. Adler. Mais ces derniers, eux aussi induits en erreur par des informations partielles ou défectueuses, le renseignèrent mal. Ils identifièrent incorrectement le «Mr Mendes da Costa » mort le 24 juin, avec John (Abraham) da Costa, une tout autre personne, et Anthony (Jacob) avec son cousin Anthony (Moses) da Costa, fils d’Alvaro. Plus récemment, O. Rabinowicz a confondu Anthony (Jacob) avec son père et affirmé que c’est Anthony qui mourut le 24 juin 1726 18. A.-M. Rousseau, dans son ouvrage monumental (L’Angleterre et Voltaire, Oxford, 1976, t. I, p. 111), a repris sur la liste des souscriptions de la Henriade les noms de «Anthony d’Acosta… son frère, sa sœur et ses beaux-frères », et tient cet Anthony pour le banqueroutier.

Mais le banqueroutier avait fui ; l’Anthony souscripteur était le fils aîné d’Alvaro et «sa sœur » était en réalité sa femme, Catherine (Mendes) da Costa, la fille du Dr Fernando Mendes.

Th. Besterman, dans son supplément à la Correspondance complète de Voltaire (t. 130, p. 46), ne fit que répéter la fausse identification de Rabinowicz. Pour la banqueroute elle-même, tous ces chercheurs se sont fiés à une notice dans la London Gazette du 24 juin 1727, trouvée par Lanson (p. 37) où l’on parle de choisir de nouveaux représentants des créanciers pour remplacer «John Mendez da Costa, deceased », et n’ont pas cherché le jugement de faillite porté contre Anthony (Jacob) par la Court of Bankruptcy. Ils pensent tous que le juif fit faillite au début du mois de mai, juste avant l’arrivée de Voltaire, et le fait que Voltaire eût pu tirer des lettres de change sur un négociant en faillite les laisse perplexes.

La réalité est encore plus déroutante. Si Anthony (Jacob) fut déclaré banqueroutier le 10 décembre 1726, Voltaire dut prendre ses lettres de change avant cette date, c’est-à-dire six mois avant son départ pour l’Angleterre. Or, l’on sait que le poète nourrissait déjà depuis quelque temps le projet d’aller faire publier sa Henriade chez les Anglais ; mais on pense généralement que ce fut l’affaire Rohan et l’embastillement qui précipitèrent son départ. Je ne vois qu’une seule solution au problème : Voltaire avait décidé de partir pour l’Angleterre vers le début de 1726 et avait donc pris des lettres de change fin novembre ou début décembre 1725.

L’affaire Rohan, et ses suites, dut donc différer son départ au lieu de le hâter. Mais pourquoi ne fut-il pas informé de la faillite de son banquier anglais? On peut penser d’abord aux efforts d’Anthony de taire sa faillite, et ensuite à la vie mouvementée de Voltaire avec son séjour, si court fût-il, à la Bastille, et son souci de se cacher à ses ennemis. Il est vrai que six mois est un laps de temps assez long ; serait-ce qu’Anthony eut à Paris quelque complice qui sut profiter de la situation de Voltaire pour dissimuler la banqueroute de son associé?

Quoi qu’il en soit, Voltaire dut se rendre en toute innocence chez son banquier de la rue St Mary Axe. Il dut sans doute avoir ensuite sollicité une entrevue avec John, moribond ou peu s’en faut, dans sa maison de Highgate. Bien plus tard, en 1771 et ensuite en 1776, Voltaire affirme avoir parlé avec son banqueroutier en personne, exagérant largement la somme perdue («vingt mille francs »), et dit avoir reçu «quelques guinées »  en guise de compensation d’un juif caricatural qui lui aurait dit «que ce n’était pas sa faute, qu’il était malheureux, qu’il n’avait jamais été enfant de Bélial, qu’il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c’est-à-dire en honnête homme, en bon israélite ».

Voltaire ajoute : «Il m’attendrit, je l’embrassai, nous louâmes Dieu ensemble, et je perdis quatre-vingts pour cent ». Pure invention, sans aucun doute, due soit à une persistante rancune, soit à la mémoire défectueuse d’un vieillard.


John Mendes da Costa, grand bourgeois cultivé et très anglais, ne ressemble en rien à cet israélite de théâtre, larmoyant, obséquieux et risible que nous dépeint Voltaire. Je doute même que Voltaire perdît quatre-vingts pour cent de son argent.

John était un homme honorable et estimé ; il est plus que probable qu’il satisfît lui-même les créanciers de ses fils, étant donné qu’il mourut ayant perdu le plus gros de sa fortune. Et puis, les cousins d’Anthony souscrivirent à la Henriade. On a voulu voir dans cette souscription un effort de compensation des pertes de Voltaire. Piètre compensation, et façon bien bizarre chez les hommes d’affaires de régler les comptes.

En plus, il est clair que par la suite Voltaire fréquenta la famille da Costa. Les carnets de Voltaire nous en offrent la preuve : «Madame Acosta [sic] dit en ma présence à un abbé qui voulait la faire chrétienne, votre dieu, est-il né juif? — Oui. — A-t-il vécu juif? — Oui. — Est-il mort juif? — Oui. — Eh bien, soyez donc juif » (Notebooks , t. I, p. 233).

L’abbé devait être quelque pasteur anglican ; et le ton du morceau indique une conversation de réception ou de dîner ; la scène se passa sans doute à Highgate dans Cromwell House, domicile alors d’Anthony (Moses) da Costa et de sa femme Catherine.

Voltaire, donc, ne put jamais voir à Londres Anthony (Jacob), qui avait pris la fuite six mois auparavant, et qui, selon son cousin Emanuel, était en France. Ce dernier eut raison de le dire, et nous pouvons, grâce à la mère du banqueroutier, suivre un peu ses traces. Béatrice Mendes da Costa survécut jusqu’à l’automne de 1742, ayant fait son testament le 27 avril de cette même année (P.R.O., Prob. 11, 1742 Trenley 302).

Son testament nous apprend plusieurs choses : elle n’habitait plus Highgate mais la paroisse de St Peter le Poer, dans Cornhill, non loin de St Mary Axe ; elle légua dix livres à la synagogue judéo-portugaise et trente livres aux pauvres de la congrégation, ce qui indique qu’elle mourut en juive pratiquante ; elle chargea ses exécuteurs testamentaires de vendre ses actions de la South Sea Company et d’en diviser le montant en parties égales, ainsi que ses meubles et effets, entre ses deux fils, Anthony et Abraham ; elle les chargea de vendre aussi ses biens et effets en Espagne et d’en partager le montant entre Anthony (un tiers) et Abraham (deux tiers) ; de diviser les rentes de ses biens en France en parties égales pour Anthony et Abraham pendant leur vie, la femme d’Anthony, Zipporah (sic), prenant, le cas échéant, la succession ; de partager, après la mort des trois susnommés, tous ces mêmes biens et effets en parties égales entre Sarah Mendes da Silva, veuve, d’Amsterdam (sa fille aînée) et les enfants de Rachel Bueno de Mesquita, décédée (sa fille cadette).

Ces dispositions testamentaires nous apprennent qu’Anthony et Abraham vivaient seize ans après la banqueroute, que Siporah avait accompagné son mari en exil, qu’Abraham ne s’était pas marié, qu’Alvaro était sans doute mort sans progéniture, que Rachel, morte jeune, avait fait un assez beau mariage (les Mesquita d’Amsterdam étant une famille judéo-portugaise bien connue) et avait eu des enfants.

Le testament prouve que Beatrice n’avait pas désavoué ses fils, ou leur avait pardonné, et suggère, puisqu’Abraham, bien que célibataire, était légèrement favorisé par comparaison avec Anthony (Jacob), que ce dernier était plus riche, ou moins pauvre, que son frère. Un dernier détail, les noms des exécuteurs testamentaires, indique que Beatrice avait gardé des rapports d’amitié avec ses parents qui, à leur tour, ne l’avaient pas abandonnée : ces noms sont ceux de Anthony et Joseph da Costa, ses frères. Le testament ne nous donne malheureusement pas le lieu de domicile de ses fils.


La plupart des inventaires de biens dressés à Londres au 18e siècle ont disparu, mais l’inventaire des biens de Beatrice, attesté par Anthony (Moses) da Costa, nous est parvenu (P.R.O., Prob. 31, 1742, 230). La valeur estimée des effets mobiliers, argenterie, vaisselle, garde-robe, etc., de la défunte était de £ 211.18.7 (disons aujourd’hui, grosso modo, 6.000 livres sterling) ; le montant de la vente des actions de la South Sea Company était de £ 489.16.4 (soit près de 15.000 livres d’aujourd’hui) ; une rente «from the Town House in Paris » (l’Hôtel de Ville ?) était de £ 150 sterling (soit environ 4.500 livres d’aujourd’hui).

En valeurs, donc, Beatrice possédait moins de 20.000 livres sterling d’aujourd’hui ; très peu de fonds en comparaison avec ce qu’elle aurait dû avoir. Elle n’était certes pas pauvre, et d’après l’inventaire, elle habitait à elle seule une maison de quatre étages. Mais à sa mort en 1727, sa mère Leonora, la veuve d’Alvaro da Costa, lui avait légué, sans commentaires, une rente viagère de 250 livres sterling par an, somme assez belle (P.R.O., Prob. 11, 1727 Farrant 111).

De la grande fortune de son mari, il ne restait donc presque rien. Cette triste histoire n’est sans doute pas exceptionnelle. Les faillites étaient encore plus courantes au 18e siècle chez les financiers qu’aujourd’hui ; et bien des fils ont dissipé leur patrimoine. Mais on ne saurait que plaindre John Mendes da Costa, marchand honorable et très prospère qui eut la mauvaise chance d’avoir trois fils prodigues. Sa réputation, du moins, ne semble pas en avoir souffert. L’Historical Register London le qualifia, après tout, de «eminent Jewish merchant » et ne souffla mot de sa ruine, tout comme le Daily Journal du 29 juin 1726 (cité par Lanson, p. 37) qui l’appelle «one of the eldest Jew merchants in this kingdom » qui, sous le règne de la reine Anne, avait prêté plusieurs grosses sommes d’argent au gouvernement.

Que devinrent les gaspilleurs (ou les malchanceux), Anthony, Alvaro et Abraham?

Alvaro mourut cinq ans après la faillite de son frère, en mars 1730. L’enregistrement des lettres d’administration de la succession du défunt nous apprend qu’il avait une femme (Anna), qu’il laissait des biens à Londres, et enfin qu’il habitait Paris (P.R.O., Prob. 6 105, 1730 May A). Aussi Emanuel Mendes da Costa eût-il sans doute raison de dire qu’Anthony Jacob finit ses jours en France ; dans quel état, on ne sait, mais survivant au moins jusqu’en 1742 et profitant à cette date de la succession de sa mère. L’exilé était donc à Paris avant le départ de Voltaire pour l’Angleterre en 1726 et après son retour en 1729 ; ce dernier eût pu le croiser dans les rues de Paris sans reconnaître son banqueroutier.

Norma Perry


Photo de présentation : Dr. Fernando Moses Mendes
Fils de Antonio Jacob Mendes et Joana da Silva
Père de Catherine da Costa; Leonora Mendes; Anthony Mendes et James Mendes
Frère de Leonora (Rachel) Mendes da Costa

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