Le guide des égarés de la raison et de l’exil

Raison et anti-raison en un seul homme. Mais non pas étalées en deux périodes de temps, comme le Sturm-und-Drang, puis l’idéal classique, pour Schiller et Goethe. Dans le même être, au même moment, d’une manière continue et brûlante, deux âmes en (dis)-harmonie perpétuelle : l’âme mystique et l’âme rationnelle. Faust I et Faust II dans une seule et même (et double) Nuit de Walpurgis.

Ou plutôt, pour utiliser le langage culturel contemporain du drame: le Baal-Chem-Tov (1700-1750) et Moïse Mendelssohn (1729-1786) réalisant leur rencontre en Moshé Haïm Luzzatto (1706-1746).

Les noms du Bescht et de Mendelssohn ne sont pas choisis au hasard. Dès après la mort de Moshé Haïm Luzzatto, dans la seconde moitié du 18e siècle, les disciples du Bescht, les Hassidim d’Europe orientale sont en conflit avec les disciples de Menselssohn, les Maskilim d’Europe occidentale *. Mais tous se réclament de l’autorité de Moshé Haïm Luzzatto.

Et tous ont raison, et les uns raison aussi d’affirmer que les autres ont tort.

Car Luzzatto était un Hassid, mais un Hassid Maskil. Et il était un Maskil, mais un Maskil Hassid.

Et la face du monde juif aurait peut-être changé, si les juifs de la seconde moitié du siècle, au lieu de se partager en branches divergentes, avaient su conserver l’unité radicale de la pensée de Moshé Haïm Luzzatto.


Mais pour cela il eût fallu que les uns et les autres cueillent et assument, dans le message de Luzzatto, une tierce dimension : celle de la Kabbale, héritée de l’Ecole de Safed, imprégnée donc de lourianisme sioniste, messianique, cosmique.

Ce sont là des épithètes que les deux grands mouvements spirituels juifs du 18e siècle, celui du Bescht comme celui de Mendelssohn, peuvent difficilement reconnaître comme étant leurs.

Traumatisée par la conversion de Shabbataï Zvi à l’Islam, l’existence juive se méfie de tout ce qui avait fait la force attractive et sioniste du messianisme.

Cela est évident du côté de Mendelssohn et de la Haskala. Jérusalem n’y est évoquée qu’au niveau du symbole ou de l’abstrait, en guise de titre d’un livre, mais sans que ce titre n’engage ni l’auteur, ni le lecteur, à quitter l’Europe occidentale pour «monter en Palestine ». Le messianisme n’y joue que le rôle d’une idée, vidée de l’inspiration existentielle que lui avait insufflée l’école mystique de Safed.

La Thora elle-même ne concerne point l’univers et sa rédemption, mais le peuple juif et son éthique. Mais cela est vrai aussi, en profondeur, du côté du Bescht et du Hassidisme. La réparation du monde s’y accomplit par le travail de l’individu sur soi-même. Les quatre coudées de l’expérience personnelle sont plus décisives que l’empoignement cosmique.

Le Messie dort en chaque cœur : le réveil du cœur est plus important que celui du Messie. Quant à Jérusalem, le Besht n’y a envoyé que son beau-frère et élève. Lui-même, comme la plupart de ses grands disciples, se promène dans les forêts d’Europe orientale comme si c’étaient les forêts de la Palestine.

Moshé Haïm Luzzatto a effectué, lui, son alya vers Jérusalem.

Il est arrivé jusqu’en Galilée où la mort l’a surpris. C’était un acte délibérément messianique et de dimension cosmique. Aujourd’hui c’est cette tierce dimension de l’univers de Luzzatto qui connaît une véritable résurrection.

Les Hassidim ont fait de son Sentier de Rectitude le «vade-mecum » de leur éthique. Les Maskilim ont pris pour modèle de leur Aufklàrung hébraïque ses trois Drames et ses Poèmes. Mais cela s’est passé dans l’exil, au 18e et au 19e siècle. Maintenant, en Israël, sous l’impulsion de Rav Kook et de son disciple, le Rav Hanazir, de nombreux cercles de jeunes intellectuels à Jérusalem, à Réhovot, à Haifa, centrent leur étude sur les écrits kabbalistiques et messianiques de Moshé Haïm Luzzatto, en particulier sur les 138 Portes de la Sagesse, véritable guide des Egarés de la Raison et de l’Exil.

C’est à Padoue et dans les années de jeunesse que se situe un premier et important centre de gravité de l’œuvre de Luzzatto. L’atmosphère intellectuelle de Padoue où règne depuis plus de deux siècles la tolérance religieuse et sociale ; l’influence d’un maître juif en humanisme, Isaac Cantarini ; une tradition, déjà bien établie, de pensée éclairée et d’ouverture au monde, tout cela permet de comprendre qu’un adolescent, génialement doué comme l’est Luzzatto, produise autour de ses vingt ans (entre 1725-19 ans, et 1730-24 ans) une œuvre prodigieusement féconde et diversifiée, mais frappée au coin de la raison universelle et profane.

Deux pièces de théâtre en vers (Samson et La Tour de Puissance), des centaines dé poèmes lyriques ou de circonstance, autant d’exercices pratiques illustrant un Art Poétique dont la théorie est exposée dans une dizaine de Courts Traités didactiques (grammaire, rhétorique, logique, terminologie, philosophie générale, métaphysique…), une correspondance littéraire abondante, bref, un ensemble qui suffirait à assurer à Luzzatto le rang d’un Malherbe dans la littérature hébraïque moderne.

Car tout cela est écrit en hébreu, mais dans un hébreu ou l’esthétique créatrice l’emporte sur la tradition. On reconnaît sans peine certaines influences : le théâtre italien, les classiques français, dans le choix des sujets (La Tour de Puissance est une adaptation du Pasteur Fidèle de Guarini) et des thèmes (la règle des trois unités, le choeur, l’écho, le recours à la mythologie même lorsque le sujet est biblique (Samson), l’allégorie, le conflit du devoir et de la passion, le sentiment de la nature). Mais le style est original. C’est une époque nouvelle qui commence dans l’histoire de la langue et de la littérature hébraïques : l’époque moderne.

Toutefois, durant ces mêmes cinq années de jeunesse, où Luzzatto émerge comme un pionnier de la rationalité moderne, le même Luzzatto pénètre et fait pénétrer avec lui un important groupe d’amis dans une frénésie mystique qui rappelle, par de nombreux aspects, les moments messianiques en pointe de l’histoire juive.

Là aussi, un maître : Isaïe Bassan. Plus rien n’est abandonné au profane ; tout est religieux, mais d’une religiosité inspirée par le souffle de la Kabbale théorique et pratique. Un cercle est fondé, où se groupent quelques étudiants juifs de la Faculté de médecine de Padoue, autour de leur Maître, Moshé Haïm Luzzatto.

L’association est secrète. Elle a ses statuts, ses rites d’initiation. On y pratique l’ascèse, le jeûne, l’étude ininter¬ rompue du Zohar. Luzzatto est inspiré, au sens le plus mystique du terme : un Maguid parle à travers sa bouche, une sorte de daïmon qui lui dicte une œuvre sacrée, aussi abondante, aussi diversifiée que l’œuvre profane, qui grandit en marge.

Un deuxième Zohar, 150 nouveaux Psaumes, des liturgies, des exégèses, des poèmes, des milliers de pages manuscrites, en hébreu (classique et rabbinique), en araméen (la langue du Zohar), en cryptogrammes. Le tout, rédigé dans la fièvre, dans l’enthousiasme, dans une atmosphère de hâte messianique.

Rien de très nouveau en tout cela : l’école de Safed, au 16e siècle, avait connu ces crêtes d’inspiration. Joseph Caro, le légaliste minutieux, avait été en même temps un «inspiré » lui aussi. Mais au 17e siècle, l’ouragan de Sabbataï Zvi avait passé par là, en 1666. Ce qui était «orthodoxe » à Safed, en 1550, sentait l’hétérodoxie, et même l’hérésie, à Padoue, en 1730.

Aucune déchirure, pourtant, dans l’âme de Luzzatto entre sa création profane et sa création sacrée, entre la raison et la mystique. Des correspondances, plutôt : des complicités se tissent entre les écrits mystiques et certains poèmes, certains drames, qui pouvaient, à la limite, être l’objet d’une lecture ésotérique. C’est le cas, notamment, de la Tour de Puissance, Migdal Oz, un chef-d’œuvre de facture scénique moderne, et aussi un argument dramatique dont la source ne se trouve pas seulement chez Guarini, mais, cela est dit explicitement dans la préface, dans le Zohar. De plus, le titre même de la pièce modèle de Guarini, Le Pasteur fidèle est identique à l’expression choisie par le Zohar pour désigner Moïse, Moïse-le-prophète.

Or Moïse Luzzatto épouse une jeune fille dont le prénom est Zippora. C’était le nom même de l’épouse de Moïse dans la Bible. Le contrat de mariage, la Ketouba rédigée par Luzzatto lui-même, fait ouvertement allusion à l’intention réincarnatrice de ce mariage.

Moïse et Zippora Luzzato seront un nouveau couple prophétique, comme aussi les Psaumes et le Zohar sont revêtus par Moïse Luzzatto d’un habit nouveau.

Il était, certes, présomptueux de la part d’un jeune homme de vingt ans de s’aventurer ainsi dans l’univers de la Kabbale, auquel n’ont accès, d’après la tradition juive, que des hommes mûrs, âgés de 40 ans au moins. Mais tellement naturelle et répandue était la fréquentation précoce de la Kabbale que l’argument n’eût sans doute pas été évoqué contre Luzziatto si, au-dedans de cette célébration mystique et messianique, n’était apparu le messianisme de Sabbataï Zvi.

Car Migdal Oz, la Tour de Puissance, c’était le nom de la résidence, proche de Constantinople, dans laquelle Sabbataï Zvi avait été assigné par le sultan et où il menait cour de Roi-Messie. Il avait échoué. Mais la tradition juive n’enseignait-elle pas que le triomphe du Messie, fils de David, serait précédé par l’échec du Messie, fils de Joseph?

Migdal Oz, l’union avec Zippora, le Maguid, la secte, tout cela apparaissait dès lors comme une conjugaison d’efforts en vue d’une parousie messianique de caractère sabbatien. La réaction est vive. Adversaires farouches du sabbatianisme, les Rabbins de Venise s’émeuvent. On brandit la menace d’une mise au ban. Le maître de Luzzato, Isaïe Bassan, arrive à rétablir le calme au prix toutefois d’un renoncement, que le jeune Luzzatto accepte non sans réticence.

Tous ses écrits mystiques sont enfermés dans une cassette qui reste en possession du rabbin Bassan. Luzzatto promet de ne pas y toucher, ni d’écrire encore une ligne avant l’âge de 40 ans. Un armistice de courte durée…

Dès 1732 (Luzzatto a 26 ans), la lutte reprend, cette fois-ci généralisée et féroce. Des bruits se répandent : Luzzatto aurait passé outre à sa promesse, berné son maître. Ce ne sont plus seulement les rabbins de Venise qui accusent; de hautes autorités d’Allemagne, de Pologne, réclament la mise au ban, ou alors une rétractation humiliante devant un tribunal rabbinique… A la tête du mouvement, celui qu’on a pu appeler l’instigateur d’une chasse aux sabbatiens, dont Luzzatto n’a pas été la seule victime au 18e siècle : Moïse Haguiz.

Luzzatto se défend âprement pendant quatre ans. L’abondante et passionnée correspondance de cette période révèle des traits d’une grande noblesse : la certitude de n’avoir aucunement trahi son maître, mais la conviction aussi d’obéir à d’autres règles qu’à celles de ses détracteurs. Des règles qui viennent d’en haut, une inspiration charismatique, un empoignement prophétique, une superbe confiance en soi. L’absolu face à l’institutionnel. Mais une fois de plus dans l’histoire universelle de l’Idée, l’idéal est broyé par le réel.

Luzzatto et sa famille quittent l’Italie pour s’installer à Amsterdam. En route, à Francfort, dans la position de Galilée, Luzzatto signe devant un tribunal rabbinique une solennelle autocritique et une rétractation, tout en formulant en son for intérieur la conviction restrictive : «Et pourtant, elle se meut. »

Il emporte à Amsterdam de nombreux projets littéraires, et aussi la certitude que, dans dix ans (il a tout juste trente ans) et surtout lorsqu’il aura fait son alya en Terre Sainte, il pourra, là-bas, à Safed ou à Jérusalem, donner toute sa mesure.

Car Amsterdam n’est qu’une étape, une halte, bienheureuse d’ailleurs, et calme. Luzzatto y est accueilli en maître. Il rétablit, par lettres, un contact avec ses compagnons de Padoue. Il reprend son intense activité littéraire, sur les multiples plans de son inspiration.

Un chef-d’œuvre d’éthique juive : Le Sentier de Rectitude. Un chef-d’œuvre de création littéraire : son troisième drame : Aux Justes, la Louange. La Haskala se nourrira, cinquante années plus tard, de ce drame comme d’un modèle classique. Et puis un chef-d’œuvre de synthèse mystique : Les 138 portes de la Sagesse, une introduction magistrale à la Kabbale de Safed, tamisée par l’apport personnel de Luzzatto : l’optimisme de Leibniz et la philosophie de l’histoire de Vico à côté des grandes idées-force de l’Ecole de Safed.

1743 : Luzzatto approche de la quarantaine. Il a tout pour être heureux à Amsterdam. Il pourrait y jouir de la paix du Sage. Mais l’appel de la Terre Sainte est plus fort. C’est la rupture d’avec l’Exil. Avec sa famille, il s’embarque pour Erets Israël et arrive, la même année encore, à Acco.

Sur ses trois dernières années, nous savons très peu de choses. Est-il resté à Acco? A-t-il été à Safed ou à Tibériade? A Jérusalem? Un mystère plane sur le séjour et l’activité de Luzzatto en Erets Israël. Nous savons seulement que lui et tous les siens meurent, emportés par une de ces épidémies qui ravageaient régulièrement le pays. Les Rabbins de Tibériade l’annoncent à leurs collègues par une lettre dans laquelle figure un bel et rare éloge déjà décerné à Maimonide : «De Moïse à Moïse il ne s’est pas levé de Moïse ».

Méir Benayahou tente de démystifier l’Alya de Luzzatto. Si l’on ne sait presque rien sur son séjour en Erets Israël, c’est qu’en fait il ne serait pas mort en 1746, mais déjà en 1744, quelques mois donc après son arrivée. De plus, la motivation même de l’alya serait «normale ». Elle s’inscrit dans un grand courant d’alya qui a amené en Palestine, autour de l’année 1740, plusieurs maîtres éminents du judaïsme d’alors.

Mais c’est là précisément que surgit une question qui ramène le «mystère » ou du moins la mystique dans l’alya de Luzzatto. Certes, Benayahou a raison de s’insurger contre le schéma conventionnel d’un judaïsme volontairement exilé dans sa Diaspora «pendant près de 2.000 ans » de Bar-Cokhba à Théodore Herzl.

Outre qu’une popuation juive importante a constamment vécu en Palestine, un mouvement continu d’alya y a amené des juifs de tous les coins du monde. Toutefois, lorsqu’il y a des points de concentration d’alya, lorsque plusieurs maîtres obéissant comme à un signe, viennent s’installer en Terre Sainte, sans s’être donné le mot, on est en droit de se demander si la date de cette crête d’alya n’a pas un caractère messianique?

C’était le cas, au 13e siècle, de l’alya de Rabbi Yéhiel (de Paris à Acco), et de Moïse Nahmanide (d’Espagne à Jérusalem) ; au 16e siècle, de Joseph Caro et de Salomon Alkabetz (de Turquie à Safed) ; en 1700, de Juda-le-Hasid et ses disciples qui quittent la Pologne pour Jérusalem.

Autour de 1740, trois «grandes » montées, outre celle de Moïse Haim Luzzatto. L’élève préféré de Luzzatto à Padoue : Yékoutiel Gordon. L’adversaire de Luzzatto : Rabbi Moïse Hagiz. Entre ces deux extrêmes venant d’un tout autre horizon, du Maroc : Rabbi Haïm Ben Attar. Si l’on peut avoir des doutes sur la motivation messianique de l’alya de Yékoutiel Gordon et de Moïse Hagiz, il n’en est pas de même pour Haïm Ben Attar. Du moins si l’on en croit le témoignage du rabbi hassidique Abraham Guerchon de Kitov, qui n’est pas n’importe quel Hassid, mais le propre beau-frère du Besht, et l’implanteur du hassidisme en Erets Israël.

Voici ce que Abraham Guerchon écrit en 1748 depuis Hébron, à son beau-frère, resté en Pologne :

Je me souviens qu’un jour, étant à tes côtés, tu me dis que tu avais appris par une vision qu’un Sage était arrivé à Jérusalem, originaire d’un pays du Maghreb, et qu’il était une étincelle du Messie, quoiqu’il ne le sache pas lui-même. Sa sagesse était immense, autant dans la Thora révélée que dans la Thora mystique secrète. Un peu plus tard, tu m’avais dit que tu ne le voyais plus en vision, et qu’il te semblait dès lors qu’il avait dû mourir. A peine arrivé ici, j’ai essayé d’éclaircir ces données. Or, on m’a immédiatement parlé d’un homme merveilleux, d’une grande piété et d’une sagesse sans borne, autant dans la Thora révélée que dans la mystique.

Son nom : Rabbi Haïm Ben Attar. Il dépassait en prestige tous ses contemporains, et ce qu’on raconte sur lui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Monté à Jérusalem avec un grand nombre de disciples et de sages, menant ici une vie sainte et lumineuse, nos péchés nous l’ont toutefois enlevé après une année à peine. Son décès a eu lieu il y a quatre ans, à l’époque exactement où tu m’avais dit que ta vision avait disparu. [Rina Neher, p. 127.]


Haïm Ben Attar est mort en 1744, qui serait, d’après Benayahou, l’année même de la mort de Moshé Haïm Luzzatto. Peut-être lui a-t-il survécu de deux ans. La légende hassidique (sous-tendue par l’authentique lettre de Guerchon au Besht) sait que le Besht aurait déclaré à ses disciples qu’une rencontre personnelle entre lui et Rabbi Haïm Ben Attar, en Terre Sainte, eût provoqué l’avènement du Messie. Y a-t-il eu une rencontre entre Luzzatto et Ben Attar? Ou bien… est-ce précisément parce que leur rencontre n’a pas eu lieu, elle non plus, que le Messie n’est pas apparu alors… et que les juifs l’attendent toujours encore?…

Rêverie sans fondement, ou bien prise de conscience juive à partir d’une réalité historique aux mille méandres mais au flot continu? Interprétation fausse ou correcte d’une synthèse qui était peut-être une déchirure?

Durant tout le 19e et la première moitié du 20e siècle, les contrastes en Luzzatto ont été interprétés comme des déchirures. Les grands maîtres de l’histoire juive offrent un arc-en-ciel de jugements contradictoires.

Graetz ne peut se consoler de l’échec de Luzzatto qui eût été l’initiateur de la Haskala s’il n’était pas tombé dans l’aberrance de la Kabbale. Dubnov se demande si Luzzatto était le dernier des Kabbalistes ou le premier des Makilim? Klausner penche pour l’hypothèse kabbaliste et maintient fermement les débuts de la Haskala du côté de Mendelssohn. Lahover commence, lui, délibérément, l’histoire de la littérature hébraïque moderne par Luzzatto. Le poète Bialik voit sans doute juste lorsqu’il adopte globalement comme un univers d’indéchirables contrastes l’univers de celui qu’il appelle «le jeune étudiant de Padoue ».

Le conflit se poursuit sous nos yeux. Au moment même où j’écris, il me faudrait choisir entre deux thèses violemment opposées et apparemment inconciliables, celle de Yeshaya Tishbi et celle de Méir Benayahou, deux savants sérieux et compétents de l’Université de Jérusalem. Leurs thèses sont présentées, depuis une dizaine d’années, dans de nombreux articles dont la synthèse vient d’être publiée, en 1979, dans deux études où la polémique est acerbe.

La thèse de Tishbi est la plus fidèle à l’image que l’on commençait à se faire de Luzzatto depuis la publication, il y a 50 ans, du livre de Simon Ginsburg : The Life and Works of Moshé Haïm Luzzatto (Philadelphie, 1931). Un Luzzatto rationaliste, certes, mais plus encore Kabbaliste, messianiste et même sabbatien. Face à la thèse de Tishbi, la thèse révolutionnaire de Méir Benayahou : toute la partie «rationnelle » de l’œuvre de Luzzatto est connue et conforme à la vérité. La partie «mystique » a été réinterprétée par des disciples infidèles, sur la base de textes attribués massivement à Luzzatto qui n’était pas un grand penseur, mais un esthète, sujet à des crises psycho-pathologiques et à des fantasmes caractériels ; même son alya ne doit rien à un messianisme quelconque, encore moins à un sabbatianisme. Elle s’explique par des motivations sociales et par «l’air du temps ».


Pour ma part, je penche vers la thèse de Tishbi tout en ne perdant pas de vue certaines questions soulevées par Benayahou. Mais je crois aussi que le problème est plus vaste et dépasse la personne et l’œuvre de Luzzatto. C’est, en une première approche, le problème de l’esprit du 18e siècle.

Dans le judaïsme, plus qu’ailleurs, le heurt de la Raison et de l’Anti-Raison s’est effectué à l’intérieur des mêmes écoles, au-dedans des mêmes âmes. Car ce siècle a permis aux juifs de rattraper un retard de deux siècles sur la Renaissance européenne. C’est à une rencontre de l’esprit du 16e siècle et de celui du 18e qu’il faut s’attendre en chacune des étapes de l’Aufklàrung juive et de sa contradiction. Cela est vrai notamment des deux grands Moïse du 18e siècle, Moïse Mendelssohn et Moïse Haïm Luzzatto. Leur polarité est à la fois surprenante et inéluctable.

Mais en une autre approche, le cas Luzzatto est une variante de la tension juive Israël-Diaspora.

Lorsqu’elle trouve sa solution dans l’alya, celle-ci possède toujours un noyau rédemptionnel et messianique. Certains caractères extérieurs, comme l’écorce rude de circonstances matérielles, peuvent cacher ce noyau. Mais c’est en lui néanmoins que réside le secret de l’alya.

Le cas Luzzatto a eu un précédent célèbre, celui de Juda Halévi, au Moyen Age (1080-1145).

Comme Luzzatto, Juda Halévi était poète, philosophe et kabbaliste. Comme lui, il a quitté un havre de paix, l’Espagne, pour faire son alya. Comme lui encore, il est mort à peine arrivé en Erets Israël. Or, certains historiens ont voulu récemment «démystifier » l’alya de Juda Halévi comme on le fait pour Luzzatto. On a même voulu contester qu’il y ait eu alya. Juda Halévi serait mort en Egypte, avant même d’avoir vu la Terre Sainte. Or, des documents découverts plus récemment encore démontrent que c’était le soi-disant «mythe » du sionisme et de l’alya de Juda Halévi qui énonçait l’histoire dans sa réalité. Qui sait si une découverte de ce genre (pourquoi pas celle de la cassette confiée à Joseph Bassan ?) ne démontrera pas également un jour que le récit le plus proche de la vie réelle de Moshé Haïm Luzatto, c’est ce que certains historiens comme Benayahou appellent, à l’heure actuelle, un mythe?

André Neher, Jérusalem

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