Dans les premières années du 18e siècle, à l’autre bout de l’Asie, s’est passé un événement, de soi assez banal, qui, répercuté par la presse, étonnant les uns, irritant les autres, allait provoquer dans les esprits un ébranlement assez extraordinaire.

Un jésuite italien, missionnaire dans une province voisine de celle de Pékin, incapable de lire l’hébreu, avait été courtoisement invité à visiter ce qui se trouvait être l’unique synagogue de Chine, à Kaifeng du Henan (alors K’ai-fong fou du Honan) *, où il était venu, l’année précédente, pour y bâtir une résidence et prendre soin de la chrétienté.

Ce n’était pourtant pas la première fois que l’on trouvait des catholiques et des juifs à Kaifeng.

A la fin de la dynastie précédente, celle des Ming (1368-1644), Matteo Ricci, informé par le juif Ngai T’ien (Ai Tian), envoie au Henan, dès 1607, le frère jésuite chinois Antonio Leitao, qui confirme la présence, d’une part de familles restées chrétiennes jusque vers 1550 ou, si elles le sont encore, refusent de se dire «adorateurs de la Croix » devant ce jésuite au visage chinois qu’elles prennent pour un espion des mandarins ; d’autre part de «dix ou douze familles d’israélites et d’une très belle synagogue qu’ils avaient dernièrement bâtie pour dix mille écus d’or ».

En 1613, Aleni, qui sait l’hébreu, visite la synagogue et s’enquiert des chrétiens de la Croix (FR II 325). En 1628, Sambiasi allant au Shanxi est retenu à Kaifeng par le marchand chrétien Pierre pour y fonder la onzième résidence jésuite en Chine.

Provoquée par une armée qui assiège la ville, l’inondation du 9 octobre 1642 noie le missionnaire Rodrigo de Figueiredo et entraîne la destruction de la chrétienté, mais épargne la communauté juive.

L’Europe savante connaissait donc l’existence et de juifs et de chrétiens à Kaifeng.


Le De Christiana Expeditione Apud Sinas Suscepta de Ricci, traduit et publié par Trigault à Vienne en 1615, avec ses nombreuses éditions et versions en diverses langues, avait amplement informé les nations européennes. Tout était ensuite retombé dans le silence.

A la fin du 17e siècle, pourtant, la chrétienté de Kaifeng avait repris vie ; des missionnaires jésuites y étaient passés. Nous n’avons pas trouvé, dans ce qui subsiste de leurs lettres, de renseignements sur les juifs et leur synagogue.

En 1702, le savoyard Filippo Carrocci compte à Kaifeng environ quatre cents chrétiens, et le 25 août de la même année, le Père Antoine Thomas, vice-provincial, écrit de Pékin qu’il envoie au Henan le Père Giampaolo Gozani pour ériger une résidence à la métropole. Unique missionnaire du Henan, il travaille à reconstruire l’église de Kaifeng et il a, dans la province, quatre églises, douze oratoires, trois mille chrétiens, il donne environ trois cents baptêmes par an.

C’est lui qui, par sa description détaillée de la fameuse synagogue de «Caifonfou », dans sa lettre du 5 novembre 1704 (Juifs de Chine, p. 83-98), va, sans s’en douter, déclencher l’immense curiosité de l’Europe.

Pourquoi donc ce regain d’intérêt, somme toute inattendu? La jeune collection des Lettres édifiantes et curieuses (t. VII, Paris, 1707), en publiant la lettre de Gozani, suivie d’un savant commentaire d’un jésuite anonyme, a sans doute vivement attiré l’attention ; mais elle ne contenait aucune gravure ; il faudra attendre l’ouvrage de lérôme Tobar, s.j., Inscriptions juives de K’ai-fong-fou (Shangaï, 1900), pour en voir des reproductions. Ces pièces exceptionnelles (et uniques), dues à un missionnaire français du nom de Domenge, sont accompagnées dans nos archives de lettres s’échelonnant de 1717 à 1725, où il répond amplement aux questions posées par les savants de Paris. Tels sont les documents que, en collaboration avec le grand spécialiste actuel de l’histoire et de la liturgie de la communauté juive de Kaifeng au 18e siècle, Donald D. Leslie, nous venons de publier, au début de 1980.

Le fait est certain : les dessins de Domenge sont demeurés inédits jusqu’en l’année 1900. Ses écrits eux-mêmes sont restés dans l’oubli, sauf sa lettre d’août (et septembre) 1721, qui sera traduite en latin et publiée en 1779 et 1805, et en allemand par von Murr, en 1906.

On peut dire seulement, comme l’a découvert D. Leslie, que François Noël, dans sa Philosophia Sinica (Prague, 1711), reproduit l’essentiel d’un manuscrit latin conservé à la Bibliothèque Nationale de Rome, qui donne une documentation originale sur les juifs de Kaifeng, vers le 30 juin 1705 (Juifs de Chine, p. 37).

Ainsi, au début du 18e siècle, la lettre de Gozani, et elle seule, éclate comme un grand coup de tonnerre. Nous voulons montrer ici l’impact de cet écrit sur le monde des savants et chez plusieurs de nos grands écrivains du 18e siècle.

Nous avons trouvé au Département des manuscrits orientaux de la Bibliothèque Nationale (Paris), sous la cote Arch. A.R. 68, un gros volume intitulé Bibliothèque Royale, Livres chinois. On y remarque, aux folios 18 à 57, un catalogue de livres qu’il faut alors se procurer en Chine, notamment f° 50, n° 40 : «L’histoire des juifs de la Chine et de leur établissement dans cet empire. Il y a des synagogues en plusieurs villes et surtout dans le Honan » 8 ; n° 41 : «Un exemplaire des principaux livres des juifs de la Chine comme de la Loi, des Prophètes, des Psaumes, des livres des rois, etc., soit en chinois, soit en hébreu ou chaldéen. »

Ce catalogue, pensons-nous, date des années 1715-1730. Le monde savant de la capitale est à l’affût de cette documentation nouvelle (voir Juifs de Chine, p. 85, 94-95, où Gozani décrit les Bibles de la synagogue).

Le directeur de la Bibliothèque Royale, l’abbé Bignon, enthousiasmé, demande aussi tout ce qui pourrait faire mieux connaître les philosophies et les religions de la Chine, on veut en savoir davantage sur ce monde mystérieux. Un siècle après les descriptions de Ricci popularisées par Trigault, on semble ignorer qu’il y a une synagogue et des juifs à Kaifeng !

Nous restons stupéfaits de la façon dont le Père Le Gobien, habile journaliste, claironne, dans la préface du tome VII des Lettres édifiantes et curieuses (qui traduit la lettre de Gozani), l’incroyable «découverte » qui vient d’être faite à Kaifeng :

Ce qui vous fera le plus de plaisir dans ce recueil, c’est, je crois, la nouvelle découverte qu’on vient de faire d’une synagogue de juifs dans la ville capitale de la Province de Honan, qui est au milieu des terres, et comme au centre de la Chine. Il paraît, par les anciennes relations de la Chine, que le fameux Père Mathieu Ricci et les premiers missionnaires ont eu connaissance qu’il y avait des juifs dans cet Empire ; mais soit qu’ils n’eussent pu apprendre le lieu de leur demeure9, soit qu’ils eussent négligé de les connaître et de converser avec eux, il est certain qu’on avait presque oublié, en ces derniers temps, qu’il y en eût à la Chine…

Cette découverte ne doit point être indifférente aux personnes qui ont du zèle pour la religion et pour la pureté des Ecritures ; puisque par le secours des livres qui sont entre les mains de ces juifs chinois, on pourra aisément connaître, qu’il est vrai ce que quelques savants ont cru, que depuis la naissance du christianisme, les juifs ennemis des chrétiens ont altéré les livres saints, soit en omettant ou transposant des chapitres entiers, soit en changeant seulement plusieurs phrases et plusieurs mots, ou en retranchant ceux qui ne les accommodaient pas : soit enfin en les ponctuant en plusieurs endroits selon leurs vues, c’est-à-dire pour en déterminer le sens suivant les préjugés de leur secte.

Comme les juifs de la Chine ont une synagogue particulière et qu’ils ont été jusqu’ici inconnus non seulement aux chrétiens, mais encore à leurs frères qui sont répandus parmi les autres nations, il se pourrait trouver chez eux des exemplaires de l’Ecriture, qui auraient été conservés dans toute leur pureté, ou du moins qui seraient exempts des défauts que nos interprètes et nos théologiens ont cru apercevoir dans le texte original (p. iv-vin).

Et il espère enfin que la Bible de Kaifeng pourra faciliter «l’entrée de la religion chrétienne aux juifs d’Occident » aussi bien qu’aux juifs de la Chine.

 

Après un tel battage publicitaire, nous comprenons que la lettre de Gozani ait alors provoqué dans le monde savant un véritable ébranlement, assez comparable à celui auquel nous venons d’assister avec la mise au jour de fragments de Bible trouvés, il y a vingt ans, dans les sables de Qumram. Elle allait faire grand bruit.

Le Journal des Savants du 16 mai 1707 (p. 289-294) s’empresse de rendre compte du tome VII des Lettres édifiantes ; il n’hésite pas à majorer, avec une assurance presque risible, l’antiquité de la synagogue : «Ce recueil contient trois lettres. La première est du Père Gozani, missionnaire à la Chine ; il y rend compte d’une découverte très importante qu’il a faite dans la Province d’Honan.

Il a trouvé une synagogue fondée avant la naissance de Jésus-Christ ; des juifs, à qui ce Sauveur était inconnu. Ayant été introduit dans le lieu le plus secret de cette synagogue, il vit sur des tables treize espèces de tabernacles environnés de petits rideaux. Le sacré Kim de Moïse, c’est-à-dire le Pentateuque, était renfermé en chacun de ces tabernacles dont douze représentaient les douze tribus d’Israël et le treizième Moïse. »

A cette époque où la question des rites chinois passionne l’opinion, l’article signale que la communauté juive, confrontée aux usages de la nation, ne les a points repoussés :

«Ces juifs appellent le Créateur du ciel et de la terre, Tien, Cham-ti, Cham-tien ; leurs lettrés rendent à Confucius les honneurs que les Chinois Gentils ont coutume de lui rendre ; qu’ils honorent enfin leurs morts dans la salle des Ancêtres avec les mêmes cérémonies dont on se sert communément en Chine, excepté qu’ils n’ont point de tablettes. »

Les Mémoires de Trévoux ne pouvaient manquer de présenter dans leur numéro de juin 1707 (p. 1023-1035) un long résumé de la lettre de Gozani ; en onze chapitres sont indiqués les principaux détails à retenir.

L’écrit de Gozani atteindra des milieux très divers. Pour nous en tenir au 18e siècle, citons les principaux ouvrages qui le résument, ou le donnent en traduction.

En allemand, d’abord, Joseph Stôcklein la publie dans son Welt-Bott, I, 4, n° 89, p. 37-41 (Augsbourg, 1726, rééd. 1728). Le public anglais fait grand accueil à Lockman, Travels of the Jesuits, t. II (1743 ; 2e édition, 1762, t. II, p. 11-23 ; 3e édition, 1767). Diego Davin, Cartas Edificantes (Madrid, 1754), t. III, p. 241-257, traduit Gozani en espagnol à l’intention du monde hispanique, les Espagnes et les deux Indes occidentale et orientale. Nous n’avons pu vérifier si l’édition italienne de Zannino Marsecco (Venise, 1751 et 1755) la contient, ou s’il a fallu attendre le début du 19e siècle. De même nous n’avons pu consulter les Listy Rozne polonaises de Varsovie, par Bohomolec (1756 et 1767).


Sous des titres différents, certains auteurs à succès reproduisent, en l’adaptant, la lettre de Gozani. C’est le cas, par exemple, de l’abbé Claude-François Lambert ; cet ex-iésuite publie (anonymement et sans permission) un Recueil d’observations curieuses sur les mœurs , en quatre volumes (2e édition, 1749 ; 3e édition, 1750, traduite la même année en anglais), qui contient (t. II, p. 97-112) la «Découverte d’une nouvelle synagogue de juifs à Caifomfou ».

En 1750, il sort en même temps à Paris une Histoire générale, civile, naturelle, politique et religieuse de tous les peuples du monde, en quatorze volumes (t. XI, p. 83-97). En 1763, des Mélanges intéressants et curieux ; en 1777, des Mémoires géographiques (quatre volumes).

Au 18e siècle, les grandes collections portant le nom d’Histoire générale des voyages prennent leur essor, continué au siècle suivant.

On ne saurait sous-estimer leur importance, et la lettre de Gozani est pour eux pain bénit. L’Histoire de l’abbé Prévost (Paris, 1746, et La Haye, 1749, t. VIII, p. 245-249) en présente un résumé assez détaillé, qui sera repris soit sous son nom, soit sous celui de La Harpe, dans des éditions complètes ou abrégées. Celle de lean-Philibert Rousselot de Surgy (t. VII, livre 4, Paris, 1749, rééditions 1764 et 1767, etc.) fait de même. Rappelons encore que l’Histoire générale de la Chine de loseph M. A. de Mailla, publiée par l’abbé Grosier, honorée de deux traductions anglaises (1788 et 1795) et d’une allemande (1789), contient une paraphrase de la lettre de Gozani (t. 13, Paris, 1785, p. 609-618 ; 2e édition, 1787).

Et cependant, contre toute attente, à ce concert impressionnant, un jésuite de premier plan refuse de prendre part. Du Halde, dans sa Description de la Chine (Paris, 1735 ; La Haye, 1736), se borne à un rappel laconique, qui ne laisse pas de décevoir : «Si on veut en savoir davantage, on peut consulter la lettre du P. Gozani, insérée dans le septième recueil des Lettres édifiantes, en attendant qu’on donne au public les autres observations singulières qu’on a reçues de la Chine depuis l’impression de la lettre du Père Gozani. »

Domenge, bon hébraïsant, qui a étudié sur place les Bibles de Kaifeng, a encore écrit, exilé à Canton, en 1725. Du Halde garde le mutisme. A peine, au cours du siècle, le public entendra-t-il parler de ce savant. On fera la même observation à propos de la grande entreprise qui semble être aux mains des jésuites (quoiqu’ils s’en défendent), le Dictionnaire de Trévoux.


L’explication ne serait-elle pas la profonde déception ressentie?

On avait fait tant de tapage ; on avait tellement mis d’espoir dans la découverte d’une Bible hébraïque différente des autres, à cause de son antiquité prétendue !

Avec des savants comme Domenge et Gaubil, il a fallu vite déchanter : leur Bible ne différait guère de celle d’Amsterdam !

On reste pourtant perplexe devant cette constatation : cherchez l’article «Bibles hébraïques » dans le Dictionnaire de Trévoux et dans l’Encyclopédie de Diderot : l’un et l’autre se ressemblent comme deux gouttes d’eau (pour la partie historique) et se gardent bien de citer la Bible de Kaifeng, comme s’ils en repoussaient le souvenir.

Ils se désintéressent absolument de trouver des juifs dans la capitale du Henan et de leur synagogue (art. «Caifung »), ces juifs que Voltaire, un Voltaire agacé et agressif, poursuit de ses brocards dans le Dictionnaire philosophique où il signale qu’ils «pénétrèrent jusqu’à la Chine » (art. «Catéchisme chinois », 3e entretien) 12.

Aussi, comme le montre Juifs de Chine, est-il indispensable de compléter (enfin !) la lettre de Gozani par la correspondance de Domenge et les irremplaçables dessins qu’il nous a transmis. Faits à l’encre de Chine sur le délicat papier chinois, ils représentent la synagogue de Kaifeng, aujourd’hui détruite depuis plus d’un siècle, l’arche contenant la Bible, enfin la lecture de la Thora par un juif aidé de deux souffleurs.

Joseph Dehergne

Photo de présentation : East Market Street, Kaifeng, 1910. La synagogue des Juifs de Kaifeng se trouvait au-delà de la rangée de magasins

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer l'auteur, les sources, et le site: https://www.terrepromise.fr

Achetez vos livres sur Amazon via ce site

Votre aide est très Importante…
Depuis plus de 10 ans, de la conception à la publication, je suis seule à travailler sur les sites du réseau Elishean. Terre Promise est mon dernier né. Je l'ai fait pour vous, avec l'intention de vous offrir plus d'informations sur le monde juif et son histoire. Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site de plusieurs façons, en achetant vos livres sur Amazon via le site, et/ou en faisant un don sécurisé sur PayPal. Même une somme minime sera la bienvenue. Merci à vous. Mikhal

Copyright Terre Promise © Elishean/2009-2019/Terre Promise

Print Friendly, PDF & Email