Au milieu du 18e siècle, un juif, Jacob Rodrigue Péreire (1715-1780) se lance dans une recherche et dans des réalisations médico-scientifiques absolument pionnières pour l’époque : édu-quer des sourds-muets de naissance, et même les faire parler.

Jacob_Rodrigues_Pereira_2

Ce domaine n’était pas inexploré mais deux traits caractérisent l’œuvre tout à fait originale de Péreire dans ce domaine.

Le premier est d’ordre scientifique et touche au caractère révolutionnaire d’une méthode dont les résultats spectaculaires ont fait sensation. Le second est d’ordre sociologique et souligne la place unique de Péreire comme juif dans un travail qui, avant lui, et longtemps encore après lui, est du domaine presque exclusif des prêtres.

C’est la raison pour laquelle ces résultats, délibérément ignorés ou niés, mettront près d’un siècle à être repris en considération par les spécialistes.

Les petits-fils de Péreire, Jacob-Emile et Isaac Péreire, qui deviendront à leur tour célèbres dans un tout autre domaine au milieu du 19e siècle, essaieront de rendre à leur grand-père la place et la notoriété qui lui revenaient. Sans grand succès. Il est resté une sorte de voile sur cet homme dont l’œuvre et la personnalité exceptionnelles demeurent méconnues.


Une remarque préliminaire s’impose : l’œuvre de Péreire ne se limite pas à l’éducation des sourds-muets.

Les 570 pages qu’Ernest la Rochelle consacre à la biographie de Péreire font miroiter, sans toujours les approfondir, bien d’autres facettes de cet esprit prodigieusement doué. Ses connaissances en physique et en mathématiques lui valent des honneurs et l’amitié des plus grands savants de son temps.

Nous avons insisté ailleurs sur cet aspect, nous nous bornerons ici à rappeler l’éloge que fait de lui Buffon dans son Histoire Naturelle, ainsi que son amitié pour Réaumur et surtout la grande affection qui le liait à La Condamine et à sa famille.

Ses connaissances linguistiques sont remarquables et lui valent l’estime de Bougainville. Il manie parfaitement le portugais, le français, l’italien et l’hébreu. Il traduit en français plusieurs prières composées par le rabbin de Bordeaux Jacob Hayim Athias pour des circonstances concernant la famille royale : maladie du roi, de la reine ou du dauphin.

La notoriété de ces prières est si grande qu’à deux reprises Le Mercure de France en parle et les publie in extenso. Les qualités de Péreire comme traducteur sont remarquées, et en 1765, il reçoit officiellement de Louis XV le titre de : «Interprète… de sa majesté pour les langues espagnole et portugaise » (La Rochelle, p. 276).

On pourrait encore allonger la liste des réalisations de cet homme qui a rendu des services importants non seulement à la science mais aussi à sa communauté d’origine : la communauté juive de Bordeaux, ceux qu’on appellera longtemps des Portugais ou nouveaux Chrétiens.

On lui doit l’édition, en 1765 et 1776, de toutes les lettres patentes qui, depuis Henri II jusqu’à Louis XVI, ont concerné et protégé les juifs portugais. On lui doit surtout l’établissement du premier cimetière juif de Paris, rue de Flandre ; les quelques juifs résidant alors à Paris n’avaient eu jusque là aucune possibilité, légalement ou même à l’amiable, de donner à leurs morts une sépulture correcte.

 

Le cimetière fut ouvert en 1780 ; Péreire, qui mourut peu après, fut un des premiers à y être enterré.

C’est donc en tant que juif conscient de son identité, connu et reconnu comme tel, que Péreire se spécialise dans l’éducation des sourds-muets de naissance.

Le premier élève que nous lui connaissons est un jeune garçon juif de 13 ans qu’on lui fait rencontrer lors d’une visite à La Rochelle. Il s’appelle Aaron de Beaumarin. Péreire est à ce moment fixé à Bordeaux où il a dû arriver vers l’âge de 20 ans, venant d’Espagne. Sa famille avait vécu en Marranes, tantôt au Portugal tantôt en Espagne. On connaît d’ailleurs mal sa propre éducation et sa jeunesse, antérieurement aux années où nous le trouvons à Bordeaux déjà préoccupé par l’éducation des sourds-muets.

Il me paraît certain que la formation autodidacte de ce jeune savant a pu étonner. Un homme surdoué fait toujours un peu peur, surtout quand il est juif. Le fait ne me paraît pas étranger aux injustices dont Péreire sera victime à la fin de sa vie.

Le jeune Aaron de Beaumarin apprend le métier de tailleur : on lui fait imiter les gestes nécessaires, et le garçon, intelligent, comprend très bien. Il est sourd-muet de naissance, infirmité constatée par acte notarié du 5 novembre 1745 à la demande de Péreire.

Pourquoi un tel acte notarié? Nous touchons là du doigt l’atmosphère très typique du monde médico-scientifique de l’époque. Une nuée de charlatans prétendent faire parler des muets qui n’en sont pas, ou faire marcher des paralysés qui… marchent parfaitement.

Péreire qui a, durant un an environ, éduqué le jeune Aaron tient à ce que son infirmité soit officiellement affirmée par ceux qui l’ont connu dès son enfance, afin d’éviter tout soupçon de fraude. Cet acte notarié, postérieur de plus d’un mois à la première apparition publique de Péreire avec son élève, laisse penser que dès cette époque jaloux et médisants ont dû faire courir bien des calomnies.

Péreire a 30 ans en 1745 et souhaite certainement consacrer sa vie à l’éducation des sourds-muets, selon des méthodes qu’il est en train de mettre au point avec le jeune Aaron. Pas d’autre moyen pour se faire connaître qu’une séance publique où le maître et l’élève montreront les résultats obtenus par une méthode dont Péreire veut garder l’exclusivité. La démonstration a lieu à La Rochelle, au collège des Jésuites. Le garçon prononce distinctement quelques mots comme : «Madame, que voulez-vous, chapeau, vaisseau », et il a, sous les yeux du public, une vraie conversation avec Péreire.

Comment le public instruit réagit-il devant ce qui paraît aux gens simples et crédules un miracle?

Nous avons le témoignage d’un des assistants, un jeune savant, Dupaty, spécialiste d’histoire naturelle et dont le Mercure de France parlera élogieuse-ment cinq ans plus tard (il s’est alors rendu célèbre à La Rochelle par une étude savante sur les «bouchots à moules », c’est-à-dire les clayonnages sur lesquels se fait l’élevage des moules). Mais dès 1745, Dupaty, qui a été nommé à 24 ans membre de l’Académie Royale des Belles-lettres de La Rochelle, est une personnalité scientifique très en vue dans la petite ville.

Comme beaucoup d’autres «esprits éclairés » de La Rochelle, il se rend au Collège des Jésuites persuadé qu’on allait voir «quelque tour de passe-passe dont il serait aisé de découvrir le mystère ». Il est obligé de reconnaître que «l’admiration finit par succéder aux railleries et à la défiance ». C’est à Dupaty qu’on doit le seul portrait de Péreire jeune que nous ayons: «ne vous attendez pas à voir en lui un de ces hommes dont l’extérieur brillant prévient favorablement… Il n’est pas avantagé de ce côté-là… Au reste il est bien dédommagé de cette disgrâce… par l’esprit, la candeur et la probité qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître dans ses discours et dans ses intentions » (La Rochelle, p. 22).

Cette disgrâce, c’est, en particulier «un visage couturé de petite vérole ».

Dans l’assistance se trouvait aussi un notable d’un autre genre : le directeur des «Cinq Grosses Fermes de La Rochelle ». Ce monsieur d’Azy d’Etavigny a un fils sourd-muet de naissance. L’enfant a été conduit chez d’éminents médecins de France, d’Italie et d’Allemagne, sans autre résultat qu’un verdict absolu : la surdité est sans remède et l’enfant ne pourra jamais parler. Les parents se décident alors à placer leur fils à Amiens, dans une institution religieuse, puis, lorsqu’il atteint l’adolescence, ils le confient au collège de Baumont-en-Auge. C’est là qu’il se trouve lorsque son père fait la connaissance de Péreire.

Comment l’enfant lui fut confié et selon quel contrat étrange ; comment Péreire s’installe à Beaumont pour un an et fait en quelques mois parler son élève, tout serait trop long à raconter ici. Le fait important est que sur les conseils de l’abbé Cazeaux, abasourdi par la réussite de Péreire, le jeune d’Azy d’Etavigny est présenté à l’Académie de Caen où ses progrès prodigieux sont constatés par un public de savants.

La séance a lieu en novembre 1746. Le jeune homme, présenté à l’évêque, le salue par un : «Monseigneur, je vous souhaite le bonjour » articulé certes avec difficultés, mais du moins en un langage compréhensible à tout l’auditoire. Par une attitude bizarre du père (peut-être l’effet de calomnies contre Péreire ?), l’élève est sans raison retiré à son maître, puis subitement lui est confié à nouveau ; il est, visiblement, le seul à pouvoir le faire parler.

Péreire s’installe alors à Paris où il résidera jusqu’à sa mort. Il éduque chez lui d’Azy d’Etavigny ainsi que deux ou trois autres élèves que son renom lui a procurés. Péreire se fait aider par son frère David et par sa sœur pour s’occuper plus spécialement des fillettes qui lui sont confiées. Il est évident que plus l’enfant est jeune, meilleurs sont les résultats.

A Paris, Péreire qui a déjà été largement cité dans le Journal des Savants et le Mercure en 1747, après la séance de l’Académie de Caen, demande à ce que d’Azy d’Etavigny soit entendu devant l’Académie Royale de Paris. Tout le curriculum de l’élève peut être suivi chronologiquement. Les progrès réalisés depuis la séance de Caen, trois ans plus tôt, sont frappants, bien que l’élève ait pourtant été confié très tard à Péreire, à l’âge de 16 ans.

La présentation devant l’Académie a lieu le 9 juillet 1749 et les résultats sont rendus publics dans le Journal des Savants (septembre 1749, p. 621 sv.). Le journal publie in extenso le rapport de l’Académie des Sciences, signé par de Mairan, Ferrein et Buffon. On relève quelques remarques importantes sur la prononciation de l’élève : «la prononciation de M. d’Etavigny est lente, grave, comme tirée du fond de la poitrine, et il ne lie pas assez les syllabes. M. Péreire en donne pour raison principale l’inaction dans laquelle ses organes avaient demeuré pendant seize ans et le trop peu de temps [3 ans] qu’ils ont eu jusqu’ici pour acquérir par l’usage la flexibilité nécessaire à une articulation aisée… Il est naturel de penser que ces irrégularités diminueront de plus en plus à mesure que M. Péreire continuera à lui donner ses instructions ».

Un des membres de l’Académie des Sciences est le duc de Chaulnes, qui préside justement la séance du 9 juillet. Il est d’autant plus intéressé et impressionné par les résultats de Péreire qu’il est lui-même parrain d’un enfant sourd-muet : Saboureux de Fontenay. Il lui confie l’année suivante ce filleul âgé de 13 ans qui végétait dans des institutions du Midi. Péreire fera de Saboureux un réel savant et un bon orateur. Le duc de Chaulnes restera pour Péreire jusqu’à sa mort un protecteur dévoué. Très bien vu par le roi pour ses services rendus à la science aussi bien qu’aux armées, le duc de Chaulnes obtient que Péreire soit présenté à Louis XV avec son élève d’Etavigny, le 7 janvier 1750, à Choisy où résidait alors le roi.

Cette mémorable présentation est largement relatée par Le Mercure (mars et avril 1750). Mais une lettre de David, le frère de Jacob Péreire, adressée à leur mère à Bordeaux (lettre découverte dans les papiers de la famille et citée par La Rochelle, pp. 61-65) en fait un récit personnel et émouvant ; le sommet de cette entrevue c’est lorsque d’Etavigny montre son savoir dans le domaine religieux.

«Le duc [de Chaulnes] informait le roi de ce que faisait d’Etavigny et de ce qu’il savait réciter des prières. Le roi dit qu’il récitât le Pater Noster, ce que le muet fit mieux que tout ».

Mme de Pompadour assiste à la présentation et «outre l’étonnement que lui causaient les paroles prononcées par le muet… adressait beaucoup de questions à Jacob et écoutait d’Etavigny… Et, même quand il récitait le Pater Noster , elle le répétait à voix basse ».

Le succès est considérable. Le roi, le dauphin, présent lui aussi, et la Cour ne font que parler de ce prodige. Péreire est prié de présenter son élève le lendemain aux princesses auprès desquelles il obtient un même succès.

L’estime profonde de Louis XV et de son entourage s’exprime de manière concrète : Péreire reçoit, en mars 1750, une somme de 800 livres. Un peu plus tard, en octobre 1751, sur recommandation du duc de Chaulnes, il obtient une pension annuelle de 800 livres. Désormais son nom sera officiellement accompagné de la mention «pensionnaire du Roi ». Son renom s’étend. Il est présenté à plusieurs souverains de passage en France. Ses élèves, quand ils sont pris en main assez tôt, sont remarquablement éduqués.

Saboureux dira plus tard : «Je ne me souviens plus avoir été sourd-muet ». Et Marie Marois, une élève qui lui vouera une admiration sans borne, signe à un moment ses lettres «ci-devant sourd-muette ».

On connaît mal sa méthode dont il voulait laisser l’héritage comme un trésor à ses enfants.

Malheureusement, quand il meurt en 1780, son fils Isaac n’a que 13 ans. C’était en fait un mélange de plusieurs méthodes : lecture sur les lèvres, alphabet très simple mais complet par position des doigts, et surtout éducation de la parole : l’élève posait sa main sur le gosier ou les lèvres de son maître pour remplacer l’audition par le toucher. Sensations vibratoires et sans doute d’autres techniques qu’on a redécouvertes bien plus tard.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que le rayonnement de sa personnalité, son affection pour ses élèves, la chaude atmosphère de son foyer qui servait en même temps de petit pensionnat (il ne prenait pas plus de 3 ou 4 élèves à la fois), tout cet environnement dont l’importance n’a été que très récemment reconnue comme un facteur capital dans le développement d’un enfant, et plus encore dans le développement d’un enfant handicapé, Péreire en avait instinctivement compris le rôle.

C’était d’ailleurs dans sa nature profonde : un de ses contemporains, Coste d’Armobat (avocat et écrivain célèbre sous l’Empire), nous dit que «la probité, la douceur, la franchise et l’humanité étaient peintes sur sa physionomie. On ne pouvait l’approcher sans l’aimer ».

Les caractères affectueux de la relation maître-élève sont dépeints par Coste d’Arnobat en termes frappants :

Ses élèves des deux sexes lui étaient attachés avec tant de passion, que lorsqu’il s’agissait de les retirer de chez lui, il fallait que les enfants se préparassent à cette séparation en les envoyant chercher, tous les quinze jours, pendant un certain temps, pour passer une semaine chez eux. Ils revenaient à la maison de leur maître avec des transports de joie les plus attendrissants ; mais lorsqu’il fallait enfin se quitter, on ne saurait se faire une idée de la douleur de ces enfants, qui l’embrassaient mille fois en pleurant et qui ne se déterminaient à partir que sur la parole que Péreire leur donnait d’aller les voir souvent ; il en était fidèle observateur, et il avait des jours consacrés à faire la ronde de ses anciens élèves qui le recevaient toujours avec de nouveaux témoignages de tendresse. Nous avons été témoins de plusieurs de ces séparations, et ces scènes si intéressantes sont encore présentes à notre cœur.

Coste a souvent, dans sa jeunesse, rendu visite à Péreire. Il a été témoin d’ «un des spectacles les plus attendrissants qu’il y ait jamais eu sur la terre », le moment où il faisait comprendre à ses élèves l’existence du Dieu unique. «Ces pauvres enfants, si purs d’esprit et de cœur, se prosternaient tout à coup, en fondant en larmes, avec des mouvements ineffables au-dessus de l’humanité, pour rendre leur premier hommage (et quel hommage) à l’Etre Suprême ».

Mais l’Etre Suprême que révèle Péreire ne s’incarne pas en Jésus ; c’est ce que beaucoup ne lui pardonnèrent pas.

Le premier à s’être efficacement penché sur l’éducation des sourds-muets a été un bénédictin espagnol du 16e siècle, Pierre Ponce, inventeur de la première méthode pour faire parler et écrire les sourds-muets de naissance. Mais si les résultats qu’il obtient sont attestés, en revanche sa méthode reste inconnue.

Au 17e et au début du 18e siècle, quelques savants publient des ouvrages théoriques, dont l’un au moins a été lu et étudié par Péreire : Surdus loquens (1692) du médecin suisse (exerçant en Hollande) Jean Conrad Amman. La Rochelle a retrouvé le début d’une copie du livre d’Amman de la main même de Péreire, ainsi qu’un résumé du livre en français dans les papiers de la famille (La Rochelle, p. 13, n. 1).

Au 18e siècle, l’Espagne et les Pays-Bas ont fait faire de réels progrès à l’éducation des sourds-muets. Mais la situation est moins bonne en France où on estime, à l’époque, que les sourds-muets sont 2.250, dont 150 à Paris. Les bonnes volontés ne manquent pas pour essayer de les instruire, mais les résultats sont médiocres.

Une institution s’est acquis, dans ce domaine, quelque notoriété : l’abbaye Saint-Jean d’Amiens. Un sourd-muet, éduqué lui-même dans son enfance par les prêtres de l’abbaye, se charge de l’éducation de 4 ou 5 enfants dans une petite école bâtie dans l’enceinte de l’abbaye. De son côté le Père Vanin de la Doctrine Chrétienne et procureur du couvent de Saint-Julien des Ménétriers à Paris, rue Saint-Martin, est connu pour avoir obtenu certains succès dans l’éducation des sourds-muets. Sa méthode est visuelle : il utilise des estampes pour faire concevoir à ses élèves les notions qu’il veut leur inculquer.

Péreire et lui ont d’ailleurs collaboré pendant un temps, quand il s’est agi de l’instruction du filleul du duc de Chaulnes : connu comme juif, Péreire ne peut se charger d’enseigner la doctrine chrétienne à son élève ; or il tient, avec un scrupule que ses contemporains soulignent (Coste d’Arnobat, p. 83), à élever toujours ses élèves dans la religion de leurs parents. C’est dans ces conditions que le Père Vanin est invité à venir chez Péreire donner à Saboureux une éducation chrétienne.

D’autres prêtres sont amenés, plus occasionnellement, à s’occuper des sourds-muets. Ainsi, après avoir quitté Amiens où l’enseignement, apparemment, n’est dispensé qu’à des enfants au-dessous de 12-13 ans, le jeune d’Azy d’Etavigny qui deviendra l’élève de Péreire, est placé au collège des Bénédictins, dépendance de l’abbaye de Beaumont-en-Auge près d’Evreux : le principal du collège, Dom Bailleul, et quelques autres prêtres enseignants, vont s’efforcer de trouver les moyens de faire progresser l’adolescent. C’est seulement lorsque leurs efforts s’avèrent vains, que le père du garçon s’adresse à Péreire, qui accepte de venir pour un an s’installer chez les Bénédictins.

Il est clair que, dans ce contexte, la place d’un juif est insolite. Il faut souligner cependant que tous les prêtres avec lesquels il est en contact direct dans son travail lui rendent hommage.

A Beaumont, le prieur Dom Cazeaux, membre de l’Académie de Caen, est stupéfait des résultats obtenus en quelques semaines par Péreire, alors qu’il a pu suivre pendant deux ans les efforts peu fructueux de Dom Bailleul et de ses collègues : c’est lui qui invite Péreire à venir présenter son élève et ses résultats devant l’Académie de Caen. Le Père Vanin, lui aussi, reconnaîtra la supériorité de Péreire. Il était prêt à publier un ouvrage sur sa méthode des estampes et leur résultat, lorsqu’il rencontre Péreire. «Les succès de ce dernier et les entretiens qu’il eut avec lui le firent non seulement renoncer à donner son ouvrage, mais le portèrent à procurer à Péreire un élève… » (Coste d’Arnobat, p. 43).

Pourtant, c’est un autre prêtre, l’abbé de l’Epée, qui évince finalement Péreire. Les attaques de l’abbé de l’Epée contre Péreire et sa méthode apparaissent dès 1771 et dureront jusqu’à la mort de Péreire et au-delà.

En ce qui concerne les textes écrits, il s’agit moins d’attaques véritables que de railleries. En quatre lettres anonymes (1771, 1772, 1773 et 1774), l’abbé *** répond à un autre abbé *** qui est supposé lui avoir posé des questions sur l’éducation des sourds-muets. Le choix d’un abbé comme destinataire fictif ne paraît pas un hasard. L’abbé affirme que six mois ou même trois mois suffisent à faire entendre à un sourd-muet de naissance les notions importantes de la vie, et en particulier les notions religieuses. C’est selon lui chose facile.

Il se moque en termes polis, mais acerbes, de ceux qui prétendent avoir réalisé une découverte importante en faisant parler les sourds-muets et en mettant des années à leur éducation. Lui-même, d’ailleurs, ne les fait pas parler, mais il a mis au point un langage des doigts par signes complexes : chaque signe correspond à une notion.

La méthode de Péreire est, nous l’avons vue, très différente, et permet une compréhension et une expression de notions aussi variées et infinies que pour un entendant normal. L’abbé de l’Epée ne peut apprendre à ses élèves que des notions limitées au nombre de ses signes conventionnels appelés par lui «signes méthodiques ».

Les railleries reprennent de plus belle dans l’ouvrage publié cette fois sous le nom de l’abbé de l’Epée en 1776 : Institution des sourds-muets par la voie des signes méthodiques. L’abbé se rend compte que la théorie ne suffit pas. Il ouvre en 1772, rue des Moulins, une petite école au deuxième étage d’une maison. Il deviendra dès lors à la mode de lui rendre visite et de voir ses élèves. Grimm et Diderot notamment, ainsi que de nombreuses «dames de qualité » viendront rue des Moulins voir les prodiges qui s’y réalisent. Péreire lui-même s’y rend, et constate, non sans tristesse, que la méthode est trop étroite et les résultats médiocres : les élèves ne parlent pas et leurs connaissances n’atteignent pas un très haut niveau.

Désormais Péreire porte au cœur une blessure qu’atténue cependant une marque d’estime venue des Antilles.

En pleine période du succès de l’abbé de l’Epée, en 1776, un certain M. Gerde, chirurgien-major de Saint-Domingue, a entendu parler de Péreire et vient lui confier sa fille sourde-muette de naissance. Arrivé à Paris, il apprend l’existence de l’école de l’abbé de l’Epée, mais, écrit-il, «après être resté près de huit mois à Paris, et avoir pris connaissance des progrès que font les sourds-muets chez d’autres… j’ai donné la préférence à M. Péreire, chez lequel est mon enfant qui commence à parler, à écrire, et à connaître la valeur des choses » (La Rochelle, p. 325).

Marie Marois, confiée à Péreire à l’âge de 7 ans est encore chez lui vingt ans plus tard : elle a acquis une extraordinaire culture ; elle conduit chaque dimanche et jour de fête la fillette Gerde à la messe, et lui enseigne la religion chrétienne.

Pour comprendre le drame de cette rivalité entre deux «inventeurs » de méthode dans un domaine si spécial mais auquel l’opinion publique est tellement sensible, il faut rappeler qu’avant la Révolution, aucune disposition législative ne protège l’inventeur. C’est à partir du 7 janvier 1791 qu’une loi garantira à l’inventeur la propriété de son invention.

Que Péreire ait voulut léguer à ses enfants sa méthode comme leur plus bel héritage est un fait attesté plus tard par sa brillante élève, Mlle Marois. Or, celui qui non seulement l’attaque, mais l’évincé, est un prêtre, un membre du clergé qui, aux yeux de l’époque, a comme un droit naturel sur tout ce qui est entreprise philanthropique.

Dès 1750, Péreire avait espéré que le roi auquel il venait de présenter son élève d’Etavigny l’aiderait à fonder une école où il pourrait enseigner sa méthode.

Le Mercure de mars 1750 publie sous la signature D. S. la note suivante : «Il est à espérer que le roi, touché par l’état déplorable des sourds-muets, saisira l’occasion de leur assurer à jamais l’instruction dans son royaume par l’établissement, qui fera assurément honneur à la France, d’une nouvelle école où M. Péreire sera obligé de former des maîtres qui pratiqueront et perpétueront son art et sa méthode. Ce sera une action digne de la Majesté d’un monarque aussi grand et aussi bienfaisant que le nôtre. »

Le duc de Chaulnes, ami et protecteur de Péreire, envisage sérieusement, dix ans plus tard, la création, pour Péreire, d’une chaire au Collège Royal, c’est-à-dire au Collège de France, pour lui permettre d’enseigner son art. Ces projets n’aboutissent pas au profit de Péreire. C’est l’abbé de l’Epée qui reçoit le soutien officiel du roi, non plus Louis XV mais Louis XVI : «Le Roi étant instruit du zèle et du désintéressement avec lequel le sieur abbé de l’Epée s’est dévoué, depuis plusieurs années, à l’instruction des sourds-muets de naissance, et du succès presque incroyable de sa méthode, Sa Majesté aurait cru devoir prendre sous sa protection un établissement aussi utile et en assurer la perpétuité » (arrêt du Conseil du Roi, 21 novembre 1778). Ce qui revient à dire que le roi en assure désormais le financement.

On imagine l’amertume de Péreire. Pourtant, depuis les premières attaques de son rival, il n’a presque pas lutté. On peut se demander pourquoi. Il semble y avoir trois raisons.

La première est le caractère de Péreire : cet homme doux, ce savant, plein d’affection pour les êtres, n’est pas un lutteur. La seconde est que ses admirateurs et ses protecteurs qui ont tant fait pour le rendre célèbre ne sont plus là au moment où perce l’abbé de l’Epée. Presque tous sont morts.

La Condamine, son ami le plus cher, s’est éteint après une longue maladie en 1774. Buffon vit retiré à Montbard. Le roi lui-même n’est plus celui qui avait tant admiré Péreire lors de la présentation du jeune d’Etavigny en 1750. Louis XVI est un roi à l’esprit un peu étroit et très dévôt.

La troisième raison, c’est le fait que Péreire est juif. Il a trop côtoyé lui-même les instances administratives pour ne pas se rendre compte de l’infériorité d’un juif face à un prêtre. Il est sur ce point resté lui-même très discret, mais ses amis chrétiens l’ont fait comprendre, plus ou moins clairement.

Coste d’Arnobat (p. 87) parle de «la mauvaise foi et peut-être de l’ignorance des prôneurs et des apologistes de l’abbé de l’Epée ».

Un autre de ses admirateurs, Charles Palissot 14, est plus catégorique :

Ce juif que nous avons parfaitement connu et dont on ne trouve le nom dans aucun dictionnaire, est le premier qui ait fait voir à l’Académie des Sciences et à la Cour de Versailles le phénomène aujourd’hui si vanté de faire parler des sourds-muets. Tous les journaux du temps retentissent des différents essais qu’il fit dans cet art, et des progrès de ses élèves. Il a donc été le précurseur des prétendues découvertes de l’abbé de l’Epée et de Sicard : cependant sa mémoire est presque oubliée. C’est que, par l’empire que les prêtres ont sur l’opinion, ils savent exciter un enthousiasme permanent, tandis qu’un pauvre juif qui n’a ni prôneur, ni intrigue, se perd bientôt dans la foule.


Sans entrer ici dans une étude détaillée sur l’abbé de l’Epée, soulignons quelques traits qui montrent qu’il ne faut pas voir en lui un de ces abbés de cour qui ont pullulé au 18e siècle. C’est un chrétien convaincu, poussé par l’austérité janséniste, et soucieux de faire connaître à ses élèves les fondements théologiques de leur religion. Il s’occupait d’ailleurs de théologie avant d’avoir été, un peu par hasard, amené à s’occuper des sourds-muets.

C’était en 1760, peu après la mort de l’abbé Vanin (qui, lui, admirait Péreire) ; deux sœurs jumelles sourdes-muettes de naissance qui lui ont été confiées demeurent sans soin. L’abbé de l’Epée a connaissance du cas et, «craignant que ces enfants ne vécussent et ne mourussent dans l’ignorance de leur religion, il se les fit amener ».

Il a, par chance, depuis l’enfance, appris un alphabet manuel qu’il perfectionne, et arrive ainsi à établir son alphabet des signes méthodiques. Nous avons ici la mesure de son dévouement et de son abnégation indiscutables. Son enseignement rejoint ses préoccupations théologiques. Il met son point d’honneur à en faire des bons chrétiens. Savoir réciter le Pater Noster comme d’Etavigny devant le roi ne lui suffit pas. Les exercices qu’il fait faire à ses élèves en public portent sur des points de doctrine approfondie : l’examen de 1771 porte sur les sacrements en général et le baptême en particulier ; celui de 1772 sur le sacrement de la confirmation, celui de 1773 sur l’eucharistie et celui de 1774 sur la pénitence. Ses auxiliaires sont d’autres abbés. Le plus célèbre d’entre eux, qui prendra en quelque sorte sa suite, est l’abbé Sicard.

Les deux biographes de Péreire, s’appuyant sur Palissot et Coste d’Arnobat, relèvent le préjudice que sa qualité de juif a infligé à Péreire.

Or tous deux, Seguin comme La Rochelle, chrétiens l’un et l’autre, sont par profession et par vocation dévoués aux handicapés : ils connaissent, en spécialistes, l’histoire des méthodes et des recherches pour les soigner. Ni l’un ni l’autre ne sont enclins à voir de l’antisémitisme partout. C’est par une sorte de devoir de réparation devant une criante injustice que tous deux, à soixante ans d’intervalle, ont consacré un livre à Péreire.

Seguin s’exprime ainsi : «Sans doute, la nationalité de Péreire influa sur le sort de sa méthode, et Palissot avait raison de dire que si Péreire n’eût pas été juif, il aurait reçu un accueil plus empressé. » Il parle d’une «véritable imposture » qu’il date de 1778 (subvention du roi pour l’école) et affirme : «Dès l’instant où ce mensonge a été mis à la place de la vérité proclamée par Buffon, un complot du silence s’est organisé contre le nom et la mémoire de Jacob Rodrigue Péreire » (Seguin, ouvr. cité, p. 339 et 241).

Quant à La Rochelle : «Il n’est guère permis de douter, écrit-il (p. 326), que dans la lutte qui s’engagea entre les deux systèmes de l’articulation et des signes méthodiques, l’abbé de l’Epée n’ait tiré quelque avantage de sa qualité de prêtre, et surtout de l’appui que la corporation à laquelle il appartenait ne pouvait manquer d’apporter à sa méthode opposée à celle d’un israélite. »

Le fait que l’abbé de l’Epée ait supplanté Péreire, à partir de 1778 surtout, entraîne deux conséquences. La première est une régression dans la rééducation des sourds-muets.


L’abbé de l’Epée et ses disciples, notamment l’abbé Sicard, donnent à leurs élèves infiniment moins de possibilités de s’exprimer ; de plus, aucun de leurs élèves n’est éduqué en vue de la parole.

Il faudra attendre les environs de 1850 pour que les idées de Péreire soient reprises en considération et qu’on tente d’apprendre aux sourds-muets à articuler et à parler.

Près de quatre-vingts ans durant lesquels des milliers de sourds-muets ont été privés du développement intellectuel auquel ils auraient pu atteindre si la méthode de Péreire avait été appliquée.

La supériorité de la méthode dite d’articulation ne sera vraiment acceptée sans discussion qu’au Congrès de Milan «pour l’amélioration du sort des aveugles et des sourds-muets » en 1880, un siècle exactement après la mort de Péreire.

La deuxième conséquence est l’oubli dans lequel le nom de Péreire est tombé, par le fait de l’abbé de l’Epée et, après lui, de ses disciples.

C’est l’abbé de l’Epée qui passe pour avoir été l’inventeur en France des premières méthodes d’éducation des sourds-muets. Sa vie, l’éducation qu’il donne «pour la première fois » aux sourds-muets de naissance sont popularisées par des récits édifiants qui apparaissent jusque dans les livres de classe. Jean-Nicolas Bouilly se passionne pour le personnage et lui consacre un mélodrame joué pour la première fois en 1799. Le renom de Bouilly, rendu célèbre quelques années plus tard comme librettiste du Fidélio de Beethoven, ajoute au prestige de ce mélodrame que l’on joue encore cent ans plus tard.


Par décret du 21 juillet 1791, la Constituante décide que l’abbé de l’Epée (mort deux ans plus tôt) serait placé au rang des citoyens qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la patrie. On ne peut que mettre en parallèle ce que le physiologiste et chirurgien Claude-Nicolas Lecat écrivait en 1767 : «Il était réservé à M. Péreire de transformer un sourd-muet de naissance en orateur et en savant, de rendre à la société une partie de notre espèce… Il faut convenir que par cela seul, il mérite d’être placé au rang de ceux qui ont le mieux mérité le suffrage du public, la reconnaissance de tout le genre humain… »

Renée Neher-Bernheim,
Université de Jérusalem.

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer l'auteur, les sources, et le site: https://www.terrepromise.fr

Votre aide est très Importante…

Depuis plus de 10 ans, de la conception à la publication, je suis seule à travailler sur les sites du réseau Elishean. Terre Promise est mon dernier né. Je l'ai fait pour vous, avec l'intention de vous offrir plus d'informations sur le monde juif et son histoire. Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site de plusieurs façons, en achetant vos livres sur Amazon via le site, et/ou en faisant un don sécurisé sur PayPal. Même une somme minime sera la bienvenue. Merci à vous. Mikhal

Copyright Terre Promise © Elishean/2009-2019/Terre Promise

Print Friendly, PDF & Email
Annonces