Depuis le 14e siècle, les juifs n’avaient plus le droit de résider ni même de séjourner sur les terres du Très-Chrétien, sauf privilèges particuliers comme ceux dont jouissaient les juifs de Bordeaux et de Bayonne, ou encore ceux de Metz et d’Alsace.

Cela ne les empêchait pas cependant de circuler à travers le royaume et d’y faire du commerce : à partir de la fin du 17e siècle, les juifs d’Avignon et du Comtat, sujets du Pape, se mirent ainsi à entreprendre des expéditions de plus en plus audacieuses, d’abord dans les provinces voisines (Languedoc, Provence et Dauphiné), puis de plus en plus loin et avec un tel succès que leur réussite ne tarda pas à soulever les plus vives protestations de la part des marchands chrétiens sédentaires.

Cantonnés au début dans la friperie, ils se risquèrent ensuite, au 18e siècle, dans la vente et l’échange des bêtes de somme et de trait, et dans le commerce des tissus de luxe, en particulier des soieries qu’ils se procuraient sur place, à Avignon même, ou à Lyon, voire dans celui des bijoux, des montres, des pierres précieuses et de l’argenterie.

On peut suivre aisément le développement de leurs affaires dans les premières décennies du 18e siècle à travers les doléances que les commerçants des différentes villes du royaume où ils étaient passés faisaient parvenir au Conseil du roi, directement ou par l’intermédiaire des intendants. Après les plaintes venues de Bourg-en-Bresse, de Dôle ou de Grenoble, dans les premières années de la Régence, le Conseil est saisi de dénonciations de plus en plus exaspérées en provenance de Chalon, Dijon et Autun, puis de Clermont, Riom et Aurillac.

Mais ce ne sont pas seulement la Bourgogne, la Franche-Comté, le Lyonnais ou l’Auvergne qui sont menacés : les pays de la Loire et la Guyenne ont été atteints à leur tour par les entreprises de ces audacieux négociants ambulants ; en témoignent les protestations des marchands de Gien, Clamecy et Nevers, puis quelques mois plus tard celles des habitants de Roanne, Moulins et Montauban, qui font parvenir jusqu’à leur souverain l’expression de leur désolation : si on ne mettait pas fin rapidement aux agissements de ces mécréants étrangers, c’en serait fait de la prospérité de la ville et de la province.

Les marchands de Dijon allaient jusqu’à prétendre qu’une seule réédition de ce qui s’était passé chez eux pendant le mois d’août 1730 suffirait pour ruiner définitivement boutiquiers et grossistes de cette capitale provinciale : trois juifs d’Avignon y avaient débité une quantité de marchandises si incroyable que leurs gains (et donc le tort fait au négoce local) étaient estimés à 40.000 écus.

Devant le flot montant des récriminations, les autorités s’étaient montrées d’abord assez réservées et peu disposées à renforcer encore un arsenal législatif déjà bien fourni et qu’il suffisait de mettre en œuvre.


Dans sa réponse à M. de La Briffe, intendant de Dijon, en 1716, à propos des plaintes des marchands de Bourg, le secrétaire d’Etat Machaut faisait savoir que le Conseil du commerce n’avait pas jugé opportun de prendre un nouvel arrêt à ce sujet : les décisions antérieures rendues par le Parlement de Dijon, et qu’on pouvait éventuellement rappeler et renouveler, suffisaient amplement pour tenir ces juifs en respect.

La même lettre exprimait par ailleurs certaines réserves sur les prétentions qu’avaient toujours montrées les commerçants établis pour éliminer toute concurrence extérieure de la part des marchands ambulants : la matière était assez délicate, car ces colporteurs pouvaient rendre certains services dont le moindre n’était pas, justement, d’aider à réprimer la redoutable avidité des négociants sédentaires irrésistiblement tentés par une situation de quasi-monopole.

Ils pouvaient aussi être très utiles aux gens de la campagne, à qui ils proposaient à domicile les objets nécessaires à la vie courante en leur évitant de perdre beaucoup de temps pour aller se les procurer à la ville. D’une façon générale, à une époque où les avantages de la liberté du commerce commençaient à apparaître, on se montrait peu soucieux d’augmenter encore les privilèges des jurandes dont le rôle conservateur et malthusien devenait de plus en plus évident et contesté.

C’est pourquoi, par exemple, le Bureau du commerce avait constamment donné un avis défavorable aux demandes d’érection de leur corps en jurande présentées par les marchands en draperies, soieries, dorures et merceries de Bordeaux, en 1727, 1729 et 1733, pour se défendre contre les entreprises des juifs avignonnais immigrés dans cette ville.

Mais les clameurs contre les juifs devenaient si fortes qu’il était difficile d’y résister.

Aussi, en 1731, cédant aux pressantes objurgations des marchands bourguignons, le Conseil du roi accepta de casser deux arrêts du Parlement de Dijon (22 juin 1724, 29 juillet 1730), en faveur de plusieurs juifs avignonnais.

Invoquant abusivement les précieux privilèges que le roi avait renouvelés en 1723 en faveur des juifs de Bordeaux désignés pour la première fois comme tels, ceux-ci avaient obtenu la permission de vendre et d’acheter librement toutes sortes de marchandises dans le ressort de la cour, pendant un mois de chaque saison, en se faisant passer pour des juifs portugais.

Cet arrêt du Conseil du 20 février 1731 précisait que les privilèges des juifs domiciliés dans les généralités d’Auch et de Bordeaux n’étaient valables que dans l’étendue de ces deux circonscriptions:

Partout ailleurs dans le royaume, conformément aux usages traditionnels, tout commerce était interdit aux gens de cette religion.

Ce faisant, le Conseil avait fourni aux adversaires des juifs une arme redoutable qu’ils allaient exploiter largement en donnant à ce texte une extension que le rédacteur n’avait sans doute pas prévue. Ils en tirèrent en effet la conclusion qu’il n’était permis aux juifs de faire du commerce que dans les généralités où leur résidence était autorisée.

Puisque les juifs du Pape n’avaient jamais obtenu la permission d’habiter où que ce fût dans le royaume, ils ne pouvaient donc y faire du commerce nulle part ; en conséquence, il fallait les exclure en permanence de toute activité mercantile, en quelque lieu et sous quelque forme que ce puisse être, y compris pendant les foires dont l’arrêt de 1731 ne parlait pas mais que sa rédaction évasive pouvait permettre d’inclure dans l’interdiction générale.

Tel fut le raisonnement que les marchands de Gien tinrent à l’intendant d’Orléans lorsqu’un certain juif nommé Lasit (ce qui est probablement une déformation ou une mauvaise graphie pour Sazia, nom d’une famille juive avignonnaise bien connue) prétendit venir débiter ses marchandises dans leur ville. L’argumentation lui parut suffisamment convaincante pour qu’il prenne, le 5 mars 1738, une ordonnance interdisant à ce juif de faire du commerce à Gien.

L’année suivante, en février 1739, à l’approche de la foire de Gien, deux juifs s’adressèrent à l’intendant pour être reçus appelants de son ordonnance du 5 mars précédent, en soutenant que l’arrêt du Conseil de 1731 ne faisait nulle mention expresse des foires et marchés : de son silence, on ne pouvait tirer aucune conclusion contraire aux usages établis, auxquels il aurait dû déroger explicitement si telle avait été l’intention des rédacteurs et, par conséquent, comme le voulait la règle, tous les marchands étrangers devaient être admis, sans discrimination de nationalité ou de religion, dans ces rendez-vous commerciaux exceptionnels.

Les marchands de Gien, défenseurs, soutenaient évidemment que l’exclusion des juifs par l’arrêt de 1731 était une consigne absolue et permanente ne souffrant aucune exception. L’intendant, embarrassé, confirma provisoirement sa décision de 1738 par une autre du 13 février 1739, mais, pour le fond, il renvoya l’affaire à l’arbitrage du Conseil du roi, en sollicitant une interprétation plus claire de son décret de 1731.

Elle lui fut fournie par un nouvel arrêt, en date du 27 décembre suivant, qui faisait défense aux sieurs David et Raphaël de Lazia (en fait Sazia), marchands juifs de la ville d’Avignon, comme à tous autres juifs, de vendre aucune marchandise dans la ville de Gien ni en aucune autre ville ou lieu de la généralité d’Orléans, en aucun temps que ce fût ; au printemps de 1740, cette prise de position fut confirmée par un arrêt semblable, rendu à la sollicitation des marchands de Nevers.

La cause paraissait donc entendue et les négociants chrétiens allaient pouvoir se servir de ces arrêts du Conseil comme d’arguments sans réplique pour faire chasser les juifs de toutes les provinces les unes après les autres.

Dès 1740, le mouvement était bien lancé : à Montauban, l’intendant, sur la plainte des marchands locaux, rendait une ordonnance qui proscrivait définitivement les juifs de la généralité et, en Languedoc, les maquignons voyaient grandir leurs espoirs de faire exclure d’un commerce où ils réussissaient beaucoup trop brillamment tous les marchands de chevaux et de mulets venus de L’Isle ou de Carpentras.

Dès 1739, les marchands du Languedoc, et en particulier Pierre Prat, marchand de chevaux et mulets de Nîmes, déclarent adhérer à l’instance introduite contre les juifs par leurs confrères de Gien, devant le Conseil du roi. Après la décision royale favorable, leur insistance se fait encore plus grande.

Dans un mémoire présenté en 1740 par les jurés-gardes du corps des marchands de Nîmes et de Montpellier à l’intendant du Languedoc, il est fait référence expresse à l’arrêt rendu en faveur des marchands de Gien, le 27 décembre 1739, dont une copie, sous forme d’affiche imprimée, est même jointe à la requête.

Mais l’intendant de Languedoc, Bernage, entendait rester fidèle à sa politique : depuis 1736, considérant que dans le pays qu’il était chargé d’administrer, le prix des bêtes de trait était devenu excessif, au grand dam de l’agriculture, il avait autorisé officiellement un groupe de juifs du pape à venir vendre mulets et chevaux dans la province. La permission n’était accordée que pour six mois mais elle avait été reconduite systématiquement si bien que, en quelques années, ce commerce était devenu une véritable spécialité des juifs en Languedoc.

Malgré toutes les remontrances, l’intendant maintint et renouvela ces autorisations temporaires successives ; même après les arrêts du Conseil de 1739 et 1740, il refusa catégoriquement d’interdire aux juifs de fréquenter les foires et marchés pour y vendre mules et chevaux mais aussi pour débiter draps et soieries ou faire échange et trafic de vieilles hardes.

Devant son obstination, les corps des marchands de Nîmes et de Montpellier firent appel au contrôleur général et le gouvernement se trouva obligé d’arbitrer un conflit qui opposait les tenants de deux solutions contradictoires.

Il y avait, d’une part, la position de Bernage, très favorable aux juifs qui leur permettait de vendre librement dans toutes les foires et, éventuellement, leur accordait, en outre, des dérogations particulières pour le commerce des bêtes de trait et de somme.

Mais, à l’inverse, la tendance majoritaire semblait se dessiner en faveur de la solution rigoriste, déjà adoptée par les collègues de Bernage, à Orléans, Moulins et Montauban, pour proscrire absolument les juifs de toute activité commerciale. Cette intransigeance avait pour elle l’autorité que lui avaient conférée les deux arrêts du Conseil qui avaient approuvé et confirmé les ordonnances rendues localement à la demande des marchands de Gien et de Nevers ; mais, de son côté, l’intendant de Languedoc pouvait faire valoir que les foires franches étant ouvertes, par définition, à tous ceux qui souhaitaient y venir, sans aucune condition de nationalité ou de religion, il était tout à fait abusif de faire une exception pour les juifs.

Le Bureau du commerce qui avait pourtant été d’avis de ratifier les décisions des intendants d’Orléans et de Moulins en 1739 et 1740, commençait, quelques mois plus tard, à nuancer et à réviser sa position. Au début de 1741, les députés qui le constituaient firent part au Conseil des inquiétudes croissantes qu’ils éprouvaient devant les excès et les monopoles abusifs que pouvait engendrer l’application trop rigoureuse des mesures draconiennes qu’on venait de prendre : ils se demandaient si l’exclusion totale des juifs, même en temps de foire, n’allait pas, finalement, tourner au désavantage du public.

Après les marchands de Montauban, c’étaient maintenant ceux d’Issoudun qui réclamaient l’extension en leur faveur de la mesure contre les juifs, prise en avril 1740, à la sollicitation des marchands de Nevers : on ne pouvait manquer d’être frappé par cette «espèce de concert entre les marchands d’un nombre de villes du royaume pour se procurer par la voie des arrêts du conseil les avantages particuliers et les prérogatives qu’ils attendaient des projets de statuts qu’ils ont successivement présentés et que le conseil a unanimement rejetés par de justes raisons prises de l’intérêt public et de la liberté du commerce ».

En fait, les députés étaient en train de s’apercevoir qu’en s’attaquant aux juifs, les marchands chrétiens cherchaient surtout à éliminer des concurrents trop efficaces et à se réserver, au profit de leurs seuls intérêts particuliers, les bénéfices d’un marché bien protégé.

La question fut longuement examinée, en janvier et février 1741, à propos de l’approbation de l’ordonnance rendue par l’intendant de Montauban, en novembre précédent, dans la ligne de celles de ses collègues de Moulins et d’Orléans, et de la demande présentée par les marchands d’Issoudun.

Avant de prendre une décision, il fut délibéré de lancer une vaste enquête, à travers tout le royaume, pour s’informer s’il y avait véritablement de graves inconvénients à laisser aux juifs la licence de fréquenter les foires et aux colporteurs la liberté de continuer leur petit trafic. Le contrôleur général Orry écrivit donc en ce sens une lettre circulaire à tous les intendants et ce fut l’occasion d’examiner au fond les pièces d’un procès déjà engagé en fait depuis quinze ou vingt ans et soutenu avec beaucoup de hargne par les corps des marchands de plusieurs provinces.

Dès que les juifs d’Avignon avaient commencé à écumer les foires du royaume, dans les années 1715-1720, les négociants chrétiens, gravement touchés par cette concurrence inattendue et désastreuse, avaient cherché à attirer l’attention et la protection des autorités en rédigeant de nombreux mémoires pour exposer leurs doléances.

Il est facile de faire la synthèse de ces multiples écrits car les mêmes arguments se répètent d’une façon étonnamment uniforme d’un texte à l’autre, de quelque ville de France qu’ils proviennent.

Ils tournent autour de trois thèmes essentiels : il est incontestable que les juifs vendent nettement moins cher que les marchands chrétiens, au point que leur concurrence est irrésistible et que, partout où ils passent, ils provoquent la ruine des commerçants locaux.

Mais le bon marché apparent de leurs articles s’explique facilement par le fait que ce sont presque toujours des marchandises de rebut, défectueuses ou prohibées, achetées en fraude à des fabricants aux abois et à la veille de la faillite, quand ce ne sont pas tout simplement des effets volés par des domestiques malhonnêtes, des employés indélicats ou des fils de famille en mal d’argent. Le public est ainsi honteusement trompé sur la qualité et l’origine réelle de ce qu’on lui vend.

En deuxième lieu, ces juifs, étrangers et vagabonds, ne sont soumis ni aux impôts royaux, ni aux taxes levées par les villes ou par les corps : leurs frais généraux en sont considérablement allégés et, en outre, sans contribuer aucunement aux charges de l’Etat, ils profitent de la protection et des avantages que le souverain assure à ses sujets.

Enfin, les bénéfices considérables qu’ils accumulent aux dépens des consommateurs français sont de l’argent perdu pour le royaume puisqu’ils sont étrangers et transportent leurs gains hors des frontières, diminuant ainsi dangereusement la quantité d’espèces en circulation et contribuant à vider la France de son précieux numéraire.

Pour répondre à ce réquisitoire répété jusqu’à satiété, les juifs trouvèrent cependant quelques défenseurs. Parmi ceux-ci, l’intendant de Languedoc, Bernage, se révéla comme un de leurs avocats les plus déterminés.

Les marchands chrétiens de sa généralité et, en particulier, les maquignons, l’accusaient de complaisance abusive envers les entreprises des juifs : il riposte en niant que les marchandises proposées par des juifs soient réellement défectueuses ; pour s’en assurer, il suffit de vérifier que les pièces d’étoffe qu’ils débitent portent bien les plombs qui garantissent l’origine et la qualité des produits ; c’est aux maîtres-gardes des foires et aux jurés des métiers d’y veiller et il n’y a rien de plus facile à contrôler.

L’argument tiré des prétendues sorties d’espèces hors des frontières lui paraissait futile : pouvait-on raisonnablement soutenir qu’Avignon et le Comtat, totalement enclavés entre la Provence, le Languedoc et le Dauphiné et si profondément intégrés dans la vie économique française se trouvaient effectivement hors du royaume, alors qu’aucune ligne de douane véritable ne les séparait des provinces limitrophes?

D’autre part, si ces juifs ne vendaient que des marchandises permises et marquées, où pouvaient-ils se les procurer sinon auprès des fabricants français? Les exportations de capitaux qu’on leur reprochait portaient tout au plus sur leurs bénéfices. Passant à l’offensive, l’intendant accusait les marchands chrétiens de cupidité et d’incurie abusives : si le public déserte les boutiques des commerçants du cru et se bouscule pour se fournir auprès des juifs, c’est qu’il y trouve un choix, des prix et des facilités qu’il chercherait vainement ailleurs.

Le contrôleur général, convaincu par les preuves fournies par Bernage, le savait bien : dans une lettre du 2 décembre 1740, où il était question des contestations autour de la présence des juifs aux foires du Pont Juvénal, près de Montpellier, il reconnaissait volontiers que les plaintes des marchands de cette ville étaient fortement exagérées, voire mensongères.

En fait, il admettait que la principale responsabilité du succès des juifs incombait à l’incapacité de leurs accusateurs, les négociants de la ville : «je sais qu’ils n’ont jamais les assortiments que le public devrait trouver chez eux et qu’ils vendent d’ailleurs à des prix excessifs que l’on peut appeler usuraires… Aussi il n’est pas étonnant que le public évite de s’adresser à eux pour toutes les marchandises dont il peut avoir besoin ».

Il semblait ainsi accepter l’argumentation de Bernage : s’il était incontestable que l’activité des juifs enlevait beaucoup de clients aux commerçants locaux, il était non moins certain que les consommateurs en retiraient, eux, de très grands avantages. Or n’était-ce pas l’intérêt du plus grand nombre que l’administration devait se proposer comme but? Dès lors, n’était-il pas utile, voire indispensable, de maintenir cette concurrence si favorable aux populations?

Sur le chapitre particulier du commerce des bestiaux, l’intendant de Languedoc était encore plus net et plus dur : s’il maintenait fermement sa décision d’autoriser les juifs à vendre des animaux de trait ou de somme dans sa province et s’il refusait de tenir compte des protestations dont l’accablaient les maquignons chrétiens, c’est qu’elles n’étaient inspirées, selon lui, que par la remise en cause d’un quasi-monopole de fait que des négociants sans scrupule avaient réussi à s’assurer, fixant ainsi des prix si élevés que les paysans étaient incapables de se procurer le bétail dont ils avaient besoin.

Au contraire, depuis que ces juifs du pape avaient entrepris de faire venir quantité de mules et de chevaux du Poitou, du Limousin et du Rouergue, l’agriculture tirait le plus grand bénéfice de cette abondance d’animaux de bât et de labour vendus à des prix beaucoup plus proportionnés aux facultés des gens de la campagne.

Ce plaidoyer chaleureux fut certainement un élément important dans la réflexion du Conseil qui, le 14 septembre 1741, examina les réponses des intendants à l’enquête lancée en février. La majorité des avis était favorable à ce qu’on laissât aux juifs la liberté de vendre aux foires, à condition que l’origine et la qualité des marchandises qu’ils mettaient en vente fussent soigneusement vérifiées chaque fois, et l’assemblée se rallia à cette solution : considérant que l’exclusion totale réclamée par les marchands n’avait, le plus souvent, pour fondement que leur intérêt particulier, elle estima que l’avantage des populations était dans le maintien de l’admission temporaire des juifs, au moins pendant la durée des foires annuelles des villes qui jouissaient de ce privilège, ce qui, en outre, était beaucoup plus conforme à l’inspiration initiale qui avait donné lieu à la création de ces grandes rencontres commerciales ouvertes à tous.

Cette décision fut communiquée à l’administration provinciale par une nouvelle circulaire du contrôleur général, du 24 septembre 1741 ; mais le Conseil ne persista pas dans son intention première de la rendre publique par un arrêt en forme : il lui avait paru plus judicieux de laisser le soin de la diffusion aux intendants qui pourraient annoncer la définition des nouvelles règles en termes suffisamment généraux pour y comprendre les juifs sans les désigner nommément.

Dans sa séance du 11 janvier 1742, le Conseil du commerce rappelait que «la liberté que les juifs ont de fréquenter les foires n’est qu’une tolérance que le Conseil a bien voulu laisser subsister mais qu’il n’a pas jugé nécessaire de les y autoriser par arrêté ».

Cependant, même si on ne lui donnait qu’une publicité restreinte et s’il s’agissait d’une tolérance et non d’une permission formelle, la solution donnée à ce grand débat revêtait néanmoins une importance considérable pour l’avenir du commerce des juifs.

Après cette prise de position parfaitement claire, il n’aurait plus dû être possible de contester sérieusement la licence qu’avaient les juifs d’étaler leurs marchandises dans toutes les villes du royaume, pendant la durée des foires.

A maintes reprises pourtant, sous différents prétextes futiles ou mensongers, les marchands chrétiens tentèrent de remettre ces droits en cause mais, chaque fois, ils furent déboutés par les tribunaux, et leurs recours au Conseil du roi rejetés.

Par une mesure générale destinée à mettre un terme définitif aux contestations qui continuaient à surgir à ce propos, à partir de 1751, tous les procès concernant la présence des juifs aux foires furent systématiquement évoqués au Conseil du roi. Toutes les chicanes et les arguties dont les adversaires des juifs usèrent et abusèrent, se révélèrent vaines.

A partir du milieu du siècle, les habitants des «carrières » (ghetto) d’Avignon et du Comtat purent donner à leurs entreprises une ampleur encore accrue et y construire de belles fortunes.


Outre son importance pour le destin des juifs du pape qui purent poursuivre ainsi leur pénétration dans la société française avant de s’y fondre au 19e siècle, cette affaire offre un terrain d’observation de grand intérêt pour une étude de l’évolution des attitudes collectives envers les juifs.

N’est-il pas caractéristique que ce grand débat qui a occupé l’administration royale et les milieux du négoce intérieur, dans les années 30 et 40, pour aboutir finalement à la décision de tolérer le commerce des juifs en France, ait été placé d’emblée sur le seul terrain des intérêts économiques, et que toute autre considération en ait été pratiquement écartée?

Pourtant, semble-t-il, les avocats des marchands chrétiens auraient eu grand avantage à nourrir leur plaidoyer d’arguments d’ordre religieux : un des devoirs premiers du Très-Chrétien n’était-il pas d’assurer la défense de la vraie religion contre les atteintes des païens et des hérétiques?

Or, dans tous les rapports et les écrits rédigés à l’occasion de cette controverse, le point de vue doctrinal, en particulier le risque que pouvaient courir les âmes des fidèles au contact de ces mécréants, n’est évoqué que très épisodiquement, en passant, et visiblement par pure tradition et pour mémoire. Les arguments majeurs, comme on a pu le voir, sont tous tirés de considérations matérielles ; aucun rédacteur n’a songé à s’appuyer sur des citations d’autorités ecclésiastiques.

Et le Conseil du roi n’a jamais eu l’idée de faire éclairer sa réflexion par des consultations de théologiens ; les évêques n’ont même pas été invités à donner leur avis sur une question qui aurait pourtant dû les intéresser très directement.

Si la malédiction divine contre son peuple infidèle ou l’accusation de déicide sont parfois évoquées à l’appui de la demande d’exclusion des juifs, c’est pour mettre en évidence le fait que ces gens sont des êtres malfaisants par nature et capables de toutes les perfidies, plutôt que pour inviter les chrétiens à les tenir à l’écart pour des raisons d’intégrité spirituelle.


Dès la première moitié du siècle, les objections d’ordre religieux qui auraient pu être opposées à la présence des juifs dans le royaume paraissent donc avoir perdu toute leur valeur en raison de l’irrésistible laïcisation que la société du 18e siècle a subie dans ses mentalités et dans ses mœurs bien avant qu’elle ne soit affirmée dans les lois.

Ce phénomène n’entraîne pas forcément une baisse d’intensité de l’hostilité contre le juif mais l’angle d’attaque a changé :

Autrefois, c’est l’intégrité de la foi qui paraissait menacée par des relations trop faciles avec les ennemis du nom chrétien ; l’horreur qu’on éprouvait contre les descendants des assassins du Christ servait d’explication aux comportements violents à leur égard.

Au 18e siècle, c’est plus à la bourse des sujets du roi qu’à leur conscience qu’on accuse les juifs d’en vouloir ; ce sont leur avidité, leur diabolique habileté en affaires et leurs procédés commerciaux déloyaux qu’on incrimine plutôt que leur endurcissement dans l’erreur.

L’antijudaïsme de la chrétienté médiévale évolue peu à peu vers des formes nouvelles qui préfigurent l’antisémitisme et le racisme du 19e siècle et de notre temps.

René Moulinas,
Centre Universitaire d’Avignon.

Les Juifs du pape : Avignon et le comtat Venaissin

René Moulinas, professeur à l’université d’Avignon, auteur d’une thèse et de nombreux articles sur le sujet, montre les contreparties de la protection qui leur fut accordée. Par l’obligation de résider dans les « carrières » de quatre villes seulement et de porter un chapeau jaune, par la limitation de leurs activités au commerce des choses usagées, les juifs devaient être maintenus dans une situation d’humiliation marquant la malédiction du « peuple témoin » – situation à laquelle mit fin la Révolution française.

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