RAPHAËL LEVI DE HANOVRE ET LA FRÙHAUFKLÀRUNG JUIVE

Raphaël Levi (dit «de Hanovre » où il habita toute sa vie) est né en Franconie, dans une famille modeste, mais bien établie, à Weikersheim s/Tauber (1685-1779).

Il étudia dans une yeshiva (école rabbinique) à Francfort. A la mort de son père, sa mère retourna dans sa ville natale, Hanovre, et Raphaël abandonna ses études pour la suivre. Il dut, pour gagner sa vie, travailler comme comptable pour Simon Wolff Oppenheimer, un «juif de cour » de Hanovre.

Le jeune homme se trouva dès lors dans l’orbite de l’immense réseau international de banquiers juifs :

Oppenheimer en effet dirigeait la branche locale du cartel viennois de son père, Samuel, qui à son tour était lié avec le cartel, encore plus puissant, de Samon Wertheimer, avec Leffmann Behrens Cohen, famille juive de la Cour de Hanovre et ainsi, de fait, avec à peu près tout le reste de la banque juive, située auprès des souverains absolus — ou voulant l’être — des 17e-18e siècles européens.

Tout en travaillant pour la banque, Raphaël Levi continua à s’instruire, comme Mendelssohn dans la génération suivante, en étudiant les mathématiques, le latin, le français…

Les rares études sur Raphaël Levi mentionnent comment, ayant remarqué, en allant à son bureau, une erreur de construction dans les nouvelles étables royales, il fut présenté par l’ingénieur, impressionné par les qualités du jeune homme, à Leibniz, le savant officiel de la cour de Hanovre, et comment Leibniz, impressionné à son tour, s’entendit avec le patron du jeune homme pour le prendre à son service, autant comme ami et disciple que comme employé, vers l’an 1700.


Ce fut donc un accord entre l’intellectuel de cour et le juif de cour qui lui permet son premier avancement professionnel : nous pouvons voir là un exemple typique du seul niveau où les relations entre juifs et chrétiens étaient possibles aux débuts de l’époque moderne, celui de l’étroite minorité des juifs de cour et des savants de cour.

On peut se demander comment deux hommes aussi différents l’un de l’autre (par l’âge, le rang social, la culture, le mode de vie) purent vivre ensemble pendant seize ans.

Précédemment dans sa carrière, en 1689 comme bibliothécaire, Leibniz avait pu se familiariser quelque peu avec des classiques juifs, et même avec des codes rabbiniques ou des traductions du Talmud. De surcroît, il s’intéressait, comme les autres pionniers de la science moderne, de Giordano Bruno à Newton, à ce que l’Occident désignait par «la Cabbale », dans la quête de la «tradition hermétique ».

Ainsi il rendit visite, en 1687, au baron Knorr de Rosenroth, le grand compilateur de la Cabbale chrétienne. Leibniz lut alors et ensuite beaucoup d’ouvrages juifs que Rosenroth lui avait signalés, et il y emprunta ce qui lui parut servir son propos philosophique et religieux.

Ce fut pourtant dans la première décennie du 18e siècle, tandis que Raphaël Levi vivait auprès de lui, que Leibniz entreprit la lecture systématique du magnum opus de Maimonides, le Guide des Egarés.

Foucher de Careil a publié ses Observations, les a datées et en a analysé l’usage adapté aux fins philosophiques de Leibniz. Levi a dû lui servir d’auxilliaire précieux puisqu’il pouvait lire le texte hébreu et, dans une certaine mesure, le lui expliquer : du reste, Maimonides est resté pour Levi l’auteur central de toute la littérature juive, comme le prouvent les titres de ses écrits en hébreu.

Leibniz mourut en 1716, et Levi resta auprès de lui jusqu’au bout. Une deuxième anecdote raconte qu’il aurait été l’unique assistant des obsèques discrètes du philosophe (cette anecdote semble bien une pieuse invention des premiers libéraux allemands et des juifs). Levi garda, de toutes manières, une fidélité personnelle et intellectuelle totale à son maître.

Dans ses dernières années, à partir de 1767, Levi et Mendelssohn purent constater qu’ils partageaient les mêmes conceptions leibniziennes (et wolffiennes) sur l’immortalité de l ‘âme et d’autres sujets philosophiques.

Mendelssohn a rendu visite une seconde fois à Levi, à Hanovre, en 1777, l’année où il a suivi les leçons de Kant à Kônigsberg.

Deux portraits témoignent aujourd’hui encore de cette étroite collaboration entre Leibniz et Levi : un portrait de Leibniz, qu’il donna à Levi, et un portrait de Levi lui-même, le représentant comme un savant du dix-huitième siècle, portant perruque et jabot de dentelle, ayant près de lui ses livres et ses instruments d’astronomie.

Levi s’installa à Hanovre comme un modeste maître d’arithmétique commerciale et d’études juives. Il se maria, mais un seul de ses sept enfants, sa fille Eva, survécut et fonda une famille. Il conserva ses relations étroites avec les banquiers juifs de la ville.

Dans les années 1720, les petits-enfants de Leffmann Behrens avaient repris les affaires, dans leur dimension internationale, y compris leur extension en Grande-Bretagne liée à l’accession au trône de la dynastie de Hanovre. Mais ils durent affronter de durs revers : le non-remboursement de prêts considérables et leurs propres opérations financières les conduisirent à la faillite.

Ils furent arrêtés et torturés ; les synagogues qu’ils possédaient au Hanovre, dans le Palatinat et ailleurs, furent mises en vente, et les procès sur cette banqueroute durèrent plus d’un siècle. Levi fut lui-même engagé pour la traduction de documents hébreux concernant l’affaire. Moyennant quoi, il essaya de proposer des solutions de compromis, mais il dut y renoncer.

Lorsque le mécène d’une des nouvelles familles de financiers juifs locaux, Michaël David, épousa en secondes noces la mère des petits-fils Behrens, Levi devient aussi un familier de ces puissants: Levi et Simon Wolff Oppenheimer figurent comme témoins en 1758 dans le testament de Michaël David (Schnee, p. 132).

Comme savant, Levi a écrit plusieurs ouvrages, assez techniques, sur ses deux champs d’intérêt : la comptabilité commerciale, en allemand, et le comput astronomique en hébreu. En utilisant ainsi ses capacités mathématiques et commerciales d’une part, sa compétence en matière religieuse juive de l’autre, Levi servait à la fois la classe marchande juive et les responsables religieux (les intérêts de l’une et des autres se retrouvant en sa personne de façon exemplaire).

Ses œuvres publiées sont les suivantes :

  • Luchot Ha’lbbur («Tables Intercalaires »), deux éditions, en deux parties : lre partie, Leyde 1746, 2e partie, Hanovre 1747 ; et lre partie, Leyde 1756, 2e partie, Hanovre 1757 (où une 3e partie est annoncée, p. 38, avec les solutions d’autres problèmes de calendrier posés par le Talmud et par Maimonides).
  • Vorbericht vom Gebrauch der neuerfundenen Logarithmischen Wechseltafeln («Rapport sur l’emploi des nouvelles Tables de Logarithmes»), Francfort -Hanovre, 1748-1749; Supplement… Francfort -Leipzig 1749.
  • Techunat HaShama’yim («Astronomie Céleste»), Amsterdam, 1756. Le sous-titre précise qu’il comprend une explication étendue du chapitre sur «la sanctification de la nouvelle lune » dans le code de Maimonides.
  • Neue Compendiôse Allgemeine Cours-und Wechseltafeln , Hanovre, 1760.
  • Rechnungsmethode («Méthode de Calcul »), ouvrage posthume publié à Hanovre, 1783, par Meyer Aaron. Cette édition contient un appendice sur «Les quatre manières de calculer avec des fractions », dû à un ministre de Hanovre, secrétaire-chambellan, Otto von Grote, membre d’une des plus grandes familles du pays.
  • N’veh Kodesh («La splendeur de la Sainteté »), publié à Hanovre et Berlin en 1786 par un des élèves de Levi, Simon ben Nathan Walsch, traite encore du comput astronomique. Son auteur explique qu’il s’agit de la 3e partie projetée des Luchot Ha’lbbur , d’après des notes prises par lui et par un autre élève de Raphaël Levi.

L’Astronomie Céleste est certainement, du point de vue de l’histoire intellectuelle du judaïsme, l’ouvrage le plus intéressant de Raphaël Levi : les sections 1 à 92 donnent et expliquent le comput astronomique dans la tradition juive. Les cinq dernières sections seules apportent quelque chose de précisément intéressant : la section 93 explique que l’astronomie de Maimonides était celle de Ptolémée, et non pas celle de Galilée, mais qu’elle permettait néanmoins de calculer de manière satisfaisante le calendrier (bien qu’une correction importante, due à Aristote, ait depuis longtemps été apportée au système de Ptolémée : section 94). La cosmologie de Ptolémée est ensuite rappelée (section 95), tandis que la section suivante (96) présente un sommaire de «la nouvelle astronomie de Copernic », avec un diagramme héliocentrique ; il y est dit que cette cosmologie est «plus pratique ». La dernière section (97) affirme que l’astronomie de Maimonides pourrait être reformulée en termes coperniciens, ce à quoi Levi ajoute soigneusement : «Là où je m’écarte des Anciens (…), Dieu sait que (…) notre intention n’est que d’établir la vérité (…). Peut-être pourrais-je de la sorte trouver grâce aux yeux de Dieu et des hommes. »

Le livre s’achève sur ce qui pourrait, à première vue, n’être qu’une finale conventionnelle : «Que Dieu, le Tout-Puissant, le Seigneur, protège Son Nom en mettant un terme à l’exil de Son Peuple et réalise en nous la parole : ‘ Le peuple qui marche dans les ténèbres verra luire une grande lumière, ceux qui habitent à l’ombre de la mort auront une lumière brillante pour les éclairer ‘ (Esaïe 9 : 1). Achevé en ‘ Pardonne Ton peuple Israël, que Tu as racheté (padeeta , c’est-à-dire : 1734) ‘ (Deutéronome 21 : 8). »

Levi ne se contentait pas d’écrire des livres : il enseignait également, et eut de nombreux étudiants pendant les longues années obscures de maître privé à Hanovre. Nous avons pu identifier certains d’entre eux, juifs ou chrétiens.

Ainsi Berman Berend, qui devint Landesrabbiner. Dans un article sur Levi, paru dans la Hannoversche Morgenzeitung (repris par Fuerst, Der Orient… Leipzig 13 août 1846), il est question d’un jeune chrétien qui eut Levi pour maître et qui travailla à Londres pour le roi de Hanovre et de Grande-Bretagne. Un autre étudiant fut Salomon Haase, de Worms, par la suite professeur de mathématiques à l’Université de Marbourg.

En 1748, Levi joua, une nouvelle fois, un rôle dans l’histoire intellectuelle non-juive : Newton avait poussé la Royal Society à instituer, en 1714, un prix de £ 20.000 pour résoudre une question capitale pour le commerce (et la politique) britannique : le calcul de la longitude en pleine mer. Raphaël Levi soumit en 1748 une solution au roi Georges II. Le roi et son entourage furent suffisamment impressionnés pour donner à Levi une bourse afin qu’il se rende à Londres pour exposer sa solution aux savants de la Royal Society. Levi se rendit bien à Londres, en avril 1748, mais le sort de son projet et le contenu de son bref séjour britannique nous échappent.

Le Journal Book of the Royal Society ne mentionne pas son nom, mais fait peut-être allusion à sa proposition (vol. XIX, 1745-1748, p. 498). William Whiston, l’élève de Newton, qui était à la fois un savant, un unitarien et un adventiste, mentionne peut-être Levi dans ses Mémoires.

Il semble que nous ayons épuisé ce qui compte dans la vie et les œuvres de Raphaël Levi. Mais dans son Histoire de la Littérature Juive , Israël Zinberg a joint à propos des quelques lignes qu’il consacre à Levi, cette note : «Dans la Bibliothèque municipale de Berlin, se trouve un manuscrit inédit de Levi de Hanovre sur Le Calcul de la Fin des Temps et de la Résurrection des Morts ». Document jusqu’à présent resté inconnu.

Récemment, mon collègue et ami Abraham J. Karp (Université de Rochester, New York) a trouvé et m’a aimablement communiqué un manuscrit hébreu du Livre des Croyances et Doctrines de Saadia Gaon, œuvre d’un copiste juif anonyme d’Amsterdam, en 1770. Les quatre dernières pages du manuscrit, qui seraient restées inutilisées, furent couvertes par un court traité, portant le titre cité par Zinberg et attribué à Raphaël Levi de Hanovre.

En voici le résumé : Maimonides a codifié la doctrine juive du Messie attendu. L’interdiction rabbinique bien connue contre les supputations de date pour cette venue messianique ne s’applique pas à ces gens qui ne perdront pas la foi pour avoir été déçus sur la date, et les juifs doivent tout faire pour hâter la venue du Messie : «Peut-être Dieu nous fera-t-il bientôt miséricorde. » A partir de nombreuses dates bibliques, post-bibliques, talmudiques, rabbiniques, et des interprétations classiques du livre de Daniel, Levi s’appuie sur des événements historiques tels que Charlemagne ou le Grand Schisme, pour montrer que la venue du Messie doit être attendue pour 5543-1783.

Cette copie de 1770 des interprétations messianiques et millénaristes de Levi ne nous renseigne pas sur sa date de rédaction. Une reconstitution historique peut, néanmoins, nous aider à la fixer. Gershom Seixas, «le premier rabbin américain », à New-York, et, par son entremise, Ezra Stiles, prédicateur protestant (et fondateur de Yale), connaissaient son contenu précis dès 1768 par une traduction anglaise.

Le nom de Levi n’est pas mentionné par eux, que ce soit volontairement ou involontairement. Seixas a pu se procurer cette traduction pendant un de ses séjours en Angleterre. Le texte hébreu est donc antérieur. Levi, nous le savons, s’était rendu en Angleterre en 1748, ce qui serait le terminus ad quem pour cette spéculation chronologique, d’autant que Levi a beaucoup publié dans les années 1740 (se faisant connaître de la sorte tant des juifs que des chrétiens) et que l’Astronomie Céleste , bien que parue (sans l’autorisation de l’auteur) à Amsterdam en 1756, s’achève sur la phrase que nous avons citée plus haut et qui, tout en affirmant avec autant de clarté qu’il était possible, les convictions messianiques de l’auteur, datait le texte, sans contestation possible, de l’année 1734.

La traduction anglaise connue de Seixas, présentée comme «soigneusement traduite » sur le texte hébreu, coïncide en tous points avec l’hébreu, sauf en un endroit : dans le texte anglais, l’essor de l’Islam et la Réforme de Luther ont été substitués à la mention de Charlemagne et du Grand Schisme. On peut en déduire qu’il existait un texte original de Levi, plus long que les deux textes que nous connaissons, qui comportait les deux séries de preuves, et peut-être d’autres encore.

La traduction anglaise porte des astérisques devant les références à l’Islam et à la Réforme de Luther, ce qui signifie que des épithètes fortement péjoratives précédaient ces mentions. On lit à la fin : «Fiat Voluntas Domini Dei Nostri. Amen. » Ces particularités de la version anglaise peuvent être comprises comme révélatrices de l’état d’esprit et du vocabulaire de séphardim anciens chrétiens, tandis que la version hébraïque, ashkenaze, n’a retenu que des événements plus distants, dans l’Europe centrale.

Les guerres entre chrétiens et Turcs, tenues non seulement par Raphaël Levi, mais par toute l’Europe chrétienne (dont son maître Leibniz) pour des événements de type «armageddon », marquèrent une trêve, pour un temps du moins et à l’avantage des chrétiens, au Traité de Belgrade (1739). On peut conclure de tout cela que le court traité de Levi fut rédigé dans les années 1730-1735.

Lors de son passage à Londres, Whiston et lui avaient beaucoup d’affinités communes en raison de leurs spéculations adventistes respectives. La présence de son traité à Amsterdam, sous le nom de Levi, tandis que dans le monde sépharade il n’est question que d’un «rabbin allemand contemporain », peut être la conséquence des liens étroits entre Hanovre et la Hollande : c’est en Hollande que fut imprimée L’Astronomie Céleste , et les souverains de Hanovre eux-mêmes ne dédaignaient pas résider dans des maisons juives lorsqu’ils se rendaient à Amsterdam.

Levi mourut à Hanovre le 18 mai 1779. Sa tombe existe encore, dans le cimetière juif de l’Oberstrasse.

Nous pourrions nous étendre sur la signification des relations entre Leibniz et Levi, comme sur celle de ces spéculations millénaristes qui parcourent tout le siècle, de Leibniz et Newton jusqu’à Kant, de Levi à Seixas, ainsi que sur les grands changements sociaux, intellectuels et religieux que connaît ce siècle. Contentons-nous ici d’une brève conclusion.

De Leibniz à Kant, l’Aufklàrung (le siècle des Lumières) a proposé en Allemagne un climat intellectuel où la rationalité religieuse et l’essor scientifique (spécialement l’essor des mathématiques) ont réduit les différences religieuses, culturelles et historiques entre juifs et chrétiens.

L’élite juive, vaste réseau de banquiers et de financiers, était au service de la centralisation politique des souverains absolus et «éclairés ».

Elle sut s’entourer d’une petite bourgeoisie de savants, de rabbins, de clercs, de sorte qu’il nous semble juste de dire avec Schnee (t. 3, p. 209) que, par rapport à leur genre de vie et à leurs valeurs culturelles, «le lien de l’élite culturelle avec l’aristocratie de l’argent devint l’idéal nobiliaire du judaïsme postérieur ».


A la fin de la guerre de Trente Ans, les communautés juives d’Europe centrale consistaient en une classe inférieure qui s’accrochait aux privilèges des juifs de cour et subsistait sous leur protection bienveillante et intéressée. Leibniz et Kant, pour leur part, sont de bons représentants de la classe des clercs non-juifs, du courtisan, avec toutes les ambitions, les déceptions et les réalisations du genre, au professeur d’Université qui accueillit avec joie la Révolution française.

Cette classe inférieure, juive et non-juive, souhaita, au long du siècle, se renforcer en étendant un égalitarisme politique, culturel et commercial.

Chez les non-juifs, ce passage à l’universalisme prit la forme de «l’âge des Révolutions » ; chez les juifs, ce fut celle de l’émancipation et de l’acculturation. Il n’est donc pas étonnant de constater que les intellectuels non-juifs sont entourés de disciples juifs.

Leibniz n’a eu que Raphaël Levi. Vers la fin de l’Aufklàrung, Kant fut entouré d’un important groupe juif : Marc Hertz, Salomon Maimon, Lazare Bendavid, etc. (aux origines d’un kantisme juif, encore vivant aujourd’hui). Il serait également intéressant de comparer les relations Leibniz -Levi avec les relations Lessing -Mendelssohn : les deux chrétiens étaient des bibliothécaires de Wolfenbiittel, mais Levi était clairement un épigone de Leibniz, tandis qu’entre Lessing et Mendelssohn se développèrent des relations de collègues, presque sur un pied d’égalité.

Ce qui était déjà vrai pour le cercle limité des juifs de cour se vérifia de façon courante pour les communautés juives du 19e siècle : dans le mode de vie, dans les aspirations culturelles et politiques comme dans les affaires.

Sans s’en être rendu compte, David Kaufmann avait raison d’interpeller les shtadlanim, les «intercesseurs » juifs, comme «une première lueur du soleil » de l’émancipation et comme l’anticipation de l’histoire de plusieurs générations juives.


La dimension philosophique de ce développement historique comprend un aspect superficiel et une réalité profonde : sous l’invention du calcul intégral chez Leibniz et Newton, comme sous les tables de comptabilité et de comput astronomique de Levi [comme, également, sous le traité de Mendelssohn «Sur la Probabilité » (1756), par lequel il prouva l’existence de la divine providence, tout en restant l’employé de banquiers juifs et de fabricants de soie berlinois, fonction procurée par son ancien maître rabbinique], il faut savoir discerner le bouillonnement de ce que Kant appelait «le chiliasme philosophique » :

Les spéculations mystiques de Newton et de Levi sur le royaume de Dieu qui était proche, c’est-à-dire sur la prochaine conquête de la richesse et de la paix pour tous. Cette idéologie et l’infrastructure matérielle sur laquelle elle reposait dépendaient naturellement des centres économiques et politiques, la monnaie pour Newton, la banque et les banquiers pour Levi, les souverains régnant sur l’une comme sur les autres.

Ce que Schnee dit des juifs de cour est également vrai de la classe moyenne chrétienne, intellectuels et commerçants de l’époque moderne : ils étaient les «manœuvres de l’absolutisme ».

Lorsque, à la fin du 19e et au début du 20e siècle, la classe ouvrière adopta à son tour les revendications de la bourgeoisie en matière d’égalité politique et de prospérité économique, l’identification du judaïsme avec la classe dominante ne put que lui nuire gravement.

Schnee (t. 3, p, 224) cite l’historien juif Cecil Roth :

«Les juifs de cour, de quelque pays qu’ils soient, du 17e ou du 20e siècle, firent plus de mal que de bien à leurs co-religionnaires. »

En réalité, aux 18e et 19e siècles, les bourgeoisies juive et chrétienne préparèrent le terrain social et théorique pour que se répande ou, du moins, se fasse jour, une plus large émancipation sociale. Leur rôle au 20e siècle est une autre histoire.

Steven S. Schwarzschild, Washington University (Saint-Louis).

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