Le christianisme

L’Evangile selon saint Marc – Comment naquit le Christianisme chapitre 21

Les 28 chapitres de l’oeuvre d’André Wautier sur les débuts du Christianisme. Un monument intense d’érudition, et la source de multiples polémiques.

CHAPITRE 21 : L’Evangile selon saint Marc

Justin et les Evangiles.

A l’époque où Justin écrivit ses Apologies, l’Eglise romaine ne semble pas encore avoir disposé de textes analogues au corps d’écritures marcionites. Sans doute circulait-il déjà quelques “Evangiles” ou “mémorables” et aussi, bien sûr, l’Apocalypse Johannite, puisque Justin parle, dans sa première Apologie, de “nos livres” (XXVIII,1) et des “mémorables des apôtres” (LXVI 3 et LXVII 3) (1) et que, dans toutes ses oeuvres, il fait de nombreuses citations qui se retrouvent dans les actuels Evangiles canoniques, parfois textuellement, mais le plus souvent en une version différente (2).

Justin paraît d’ailleurs avoir connu aussi beaucoup d’autres textes qui n’entreront pas dans le Canon de l’Eglise; l’Evangile éphésien de Jean, la première épître clémentine aux Corinthiens, l’Evangelion marcionite, l’Evangile de Pierre (qui est peut-être le Proto-Luc), une première version des Actes des Apôtres et, bien entendu, tout l’Ancien Testament, qu’il cite abondamment et de propos délibéré dans la version grecque des Septante pour prouver que la doctrine chrétienne y est préfigurée (Ière APOL. XXX).

Il connaît aussi les philosophes grecs, ainsi que les religions païennes, comme cela ressort à l’évidence tant de son Baruch que de ses Apologies, indice de plus que ces oeuvres, comme aussi le “Dialogue avec le juif Tryphon”, sont bien du même auteur. Enfin, c’est de l’Apocalypse johannite qu’il tire ses croyances en le millénarisme et en l’embrasement final de l’univers , dont il sait que les stoïciens y croyaient aussi. Cependant, il ne nomme expressément aucun évangéliste, ni Paul, ni aucun des autres apôtres sauf Pierre et Jean.

Il faut donc bien en conclure que les Evangiles canoniques n’existaient pas encore dans leur forme actuelle au moment où Justin écrivit ses Apologies, mais seulement divers écrits dont la substance sera reprise plus tard dans les textes qui portent aujourd’hui le nom d’Evangiles.

Aussi le reproche que l’on fit à Marcion d’avoir falsifié l’Evangile selon Luc n’a-t-il vraiment aucune consistance, puisque Marcion et Justin sont contemporains et que les actuels Evangiles canoniques leur sont postérieurs. Non qu’on doive penser, comme le remarque judicieusement Van den Bergh van Eysinga, que Marcion fût « homme à ne modifier jamais un texte transmis par la tradition” , mais il est certain d’autre part que les accusations portées contre lui par Tertullien et Epiphane sont injustifiées, et qu’il a souvent conservé des leçons anciennes présentant une remarquable analogie avec les textes occidentaux et nos traductions latines. “(…) Les épîtres de Paul et l’évangile qui y est joint ont donc pénétré dans l’Eglise par l’intermédiaire des Gnostiques et Marcion a pu avoir des leçons meilleures que ses adversaires plus récents. (…),Tertullien appelle Paul l’apôtre des hérétiques (Contre Marcion III 5)…

“L’Eglise romaine se rendit compte, vers 140, que la possession d’un recueil sacré comme l’Ancien Testament lui serait d’un grand secours. Elle interprétera l’Ancien testament autrement que la synagogue, mais le caractère vénérable du livre lui sera néanmoins de quelque utilité…” (3)

A cela s’ajoute enfin un propos d’Irénée, selon qui l’Evangile selon Marc aurait été écrit pour enseigner la vérité aux docétistes et à ceux qui distinguent Jésus de Christ, celui selon Luc aux marcionites, celui selon Jean aux valentiniens, celui selon Matthieu aux ébionites (Adv. Haer. III, 7) (4).

Si l’Evangile selon Luc a été écrit pour faire pièce à Marcion et à ses adeptes c’est donc qu’il est postérieur à la doctrine de ce dernier, à fortiori à l’ Evangélion, qui n’est même pas de lui dans sa version originale, mais encore antérieur à lui. En outre, il est certain que le IIIe Evangile canonique utilise aussi l’Evangile selon Marc. Ce dernier lui est donc également antérieurs en fait, c’est le plus ancien des Evangiles canoniques. – De même que l’Evangile selon les Hébreux, dont la substance sera plus tard incorporée dans Matthieu, contenait la doctrine primitive des premiers disciples de Jésus le Nazaréen, les écrits de Marcion reflétaient la façon dont certains chrétiens grecs et hellénistes interprétaient la doctrine paulinienne du Christ. On voulut concilier ces deux tendances et c’est ainsi que fut écrite la version devenue canonique de l’Evangile selon Marc. Celui-ci constitue en fait une synthèse du récit écrit par Jean- Marc, l’interprète de Pierre, lorsque ce dernier vint a Rome (5) et de l’Evangelion marcionite (6) ou, plus probablement encore, du Proto-Luc.

Quoi qu’en dise habituellement l’exégèse catholique, l’Evangile canonique selon saint Marc n’est en tout cas certainement pas identiquement le même que l’écrit de Marc auquel fait allusion Papias. De ce dernier écrit, Papias avait notamment affirmé qu’il rapportait fidèlement les enseignements de Pierre, mais « sans ordre”. Or, l’Evangile selon Marc est, bien au contraire, de tous les écrits canoniques, celui qui est écrit de la façon la plus cohérente et la plus ordonnée, c’est d’ailleurs sans doute cette qualité qui lui vaudra plus tard d’être choisi comme texte de base par les rédacteurs de l’Evangile selon Matthieu, dont il est maintenant presque unanimement admis qu’il lui est en tout cas postérieur, car Matthieu reprend presque intégralement tout ce qui est dans Marc, même s’il lui arrive d’en retoucher le texte.

On a fait remarquer notamment combien, de même que l’Apocalypse canonique s’articule sur le nombre 7, le IIe Evangile tourne autour du nombre 3 (7) :

« Aucun des évangiles n’a un plan plus cohérent et réfléchi que celui de Marc”, estime Goguel dans son « Introduction au Nouveau Testament » (8).

« Les divisions de son récit sont nettement marquées”.

Cela ne vaut toutefois pas, répétons-le, pour la finale du texte canonique, qui ne s’accorde pas avec le reste, qui a visiblement été rajoutée après coup pour faire concorder Marc avec Luc et Jean, et qui ne figure même pas dans tous les manuscrits (9). Mais, cette réserve faite, Marc est certainement le mieux construit de tous les textes canoniques chrétiens. Son auteur a fait un réel et méritoire effort de synthèse des éléments à partir desquels il l’a rédigé.

Les sources du IIème Evangile.

Ces éléments, ce sont avant tout, on l’a déjà dit, le récit primitif de Jean-Marc, l’Evangelion et le Proto-Luc (qui est probablement l’Evangile de Pierre). Ces textes, l’auteur de Marc ne les recopie d’ailleurs pas textuellement: il les arrange à sa convenance. Il est probable notamment que l’explication de certaines des paraboles dites par Jésus ne figurait pas dans le texte primitif de Jean-Marc (10).

Mais Marc a d’autres sources encore, qui ne sont pas connues. On ne sait pas notamment d’où provient le récit légendaire de la décollation de Jean-Baptiste, interpolé après une réflexion du “roi Hérode” (VI, 15- 28), ni celui de la deuxième multiplication des pains, qui paraît pourtant plus ancien que celui de la première (11),lequel correspond à celle qui était racontée dans l’évangile de Jean et dans l’Evangelion, et qui sera repris par Luc.

Son caractère initiatique.

La présence dans Marc de deux multiplications des pains paraît répondre au souci de l’auteur de cet Evangile de rassembler deux groupes de fidèles , les uns ayant reçu une doctrine exotérique basée sur le nombre 7, les autres une doctrine initiatique basée sur le nombre 12.

On sait déjà que le texte canonique du IIe Evangile n’est pas tout à fait complet, que sa version intégrale comprenait des passages secrets, connus notamment des carpocratiens et de Clément d’Alexandrie (12) et il est d’ailleurs fait plusieurs fois allusion dans le texte canonique à des enseignements secrets de Jésus (13). Il apparaît bien notamment que la deuxième multiplication des pains soit de nature exotérique, tandis que la première, qui est d’ailleurs d’origine gnostique puisqu’elle figure aussi dans l’Evangélion (qui l’avait probablement reprise de l’évangile éphésien de Jean), en soit l’explication ésotérique: « Il est clair qu’il s’agit d’un rébus hermétique », explique Henri BLANQUART (14).

« D’une part, les hommes sont sous le signe quaternaire (4000 hommes). Le quaternaire, nous le savons, est signe de matérialité. Ces hommes matériels reçoivent sept pains et quelque peu de petits poissons. On sait que l’être humain est composé de sept parties différentes, dont quatre périssables et trois impérissables. Donner sept pains consiste à donner la vie à l’homme et maintenir la vie de ses sept composantes. La nourriture spirituelle, par contre, est représentée par les poissons, signe christique. Quelque peu de petits poissons, ce n’est pas grand-chose. C’est l’enseignement exotérique, où l’on parle de faits historiques ou pseudo-historiques, où l’on parle par paraboles. Le résultat, c’est qu’en définitive il ne reste que sept corbeilles, c’est à dire juste encore de quoi entretenir les sept corps de l’homme. Rien de plus. Le Christ n’avait-il d’ailleurs pas dit, en voyant ces hommes: J’ai pitié de cette multitude!

« Dans l’autre multiplication des pains, par contre, nous sommes en face d’hommes qui sont sous le signe du nombre cinq (5000 hommes). Ce sont des hommes qui ont atteint les cinq plans. Ce sont donc des hommes évolués, à qui on peut donner un enseignement ésotérique (…). A ceux-là, on ne donnera pas quelque peu de petits poissons, mais deux poissons. Ce sont les poissons christiques du signe zodiacal. Ils représentent l’enseignement ésotérique chrétien. Ces hommes ainsi spirituellement rassemblés récoltent par surcroît douze corbeilles. Le sage, ainsi, est maître du monde. Il peut se perdre dans le Tout, puisqu’il est lui-même devenu le Tout. »

Il semble donc bien que la répétition de ce miracle, d’ailleurs inspiré de ce qu’avait aussi accompli le prophète Elisée (II Rois IV, 42), traduise l’intention de l’auteur du IIe Evangile de réconcilier les partisans d’un Jésus mystique, ceux dont la doctrine, comme celle de l’Evangelion et de la Pistis Sophia, était basée sur le zodiaque solaire aux douze signes, et les matérialistes, les « hyliques », qui espéraient le retour effectif sur Terre de Jésus le Nazaréen, espoir exprimé notamment par Papias dans l’Apocalypse johannite, où presque tout tourne autour du nombre sept, le nombre des cieux planétaires.

Son but: démontrer que Jésus le Nazaréen fut le Christ.

Au surplus, les poissons du 12e signe du zodiaque sont deux : c’est pourquoi sans doute Jean et Jésus sont tous deux des poissons.

Jean avait voulu être un christ matériel: son baptême était d’eau et son enseignement, de simple conversion, était uniquement matérialiste. Il nourrira des ambitions politiques, il voudra être le Messie juif ou le Taëb samaritain, mais il sera finalement vaincu par Hérode Antipas et il périra sur une croix de bois.

Le Nazaréen s’était fait baptiser par Jean. Mais l’enseignement qu’il donna avait été à la fois exotérique et ésotérique, matériel mais aussi spirituel. Quant au Jésus paulinien, il subira une mise en croix, céleste et cosmique à l’origine, mais qui sera matérialisée par le rédacteur final de Marc, ainsi qu’on l’a déjà montré au chapitre II et comme on va le voir ici bientôt également.

Tout cela répond effectivement au propos d’Irénée cité plus haut au sujet de ceux qui distinguent Christ et Jésus : le rédacteur de Marc entend démontrer que cette distinction ne doit pas être faite, ou tout au moins que Christ et Jésus sont la même personne vue sous deux aspects différents.

En outre, d’après lui, le Baptiste ne fut pas le vrai Christ, il ne fut que le prédécesseur immédiat du Nazaréen, qui est, lui, le Christ universel véritable. Et c’est ce dernier qui a été crucifié, non Jean. Mais, comme Jean s’était, pour d’aucuns (pour Salomon Valentin notamment, ainsi qu’on l’a vu au chapitre précédent), réincarné en Téouda, lequel avait été décapité a l’époque du roi Hérode Agrippa II, on inventera une décapitation de Jean sur l’ordre d’un roi Hérode -que l’on confondra plus tard encore avec le tétrarque Hérode Antipas) et c’est cette forgerie, assortie d’ailleurs de détails dont l’invraisemblance a été soulignée dès la fin du chapitre premier du présent ouvrage, qui fut introduite dans le IIe Evangile, à un endroit d’ailleurs peu approprié: c’est un des rares défauts de composition de l’œuvre, mais il s’explique aisément par une adjonction ultérieure à une première version, car si Hérode est d’abord qualifié de vasileus (roi), ce qui ne peut, comme dans l’Evangelion, désigner que Hérode Agrippa II, dans le récit de l’exécution qui suit, on l’appelle simplement Hérode, mais on parle aussi de son frère Philippe : celui qui est visé ne peut donc être qu’Antipas ; ce n’est manifestement, par conséquent, pas du même Hérode qu’il s’agit, malgré qu’il promette à la danseuse « la moitié de son royaume »! (VI 23) C’est cependant sous cette forme que Justin connaissait déjà la légende de la décollation, car il attribue celle-ci, dans son « Dialogue avec le juif Tryphon », à « votre roi Hérode » , lequel l’aurait toutefois ordonnée, non à la demande de sa belle-fille, mais de sa belle-sœur (XLIX, 4)…

L’utilisation des sources.

L’hypothèse a, du reste, été avancée que le IIe Evangile aurait connu deux versions successives, une première en latin et la seconde – le texte actuel – en grec. Il paraît en tout cas certain que l’un au moins des documents dont le rédacteur final de Marc s’est servi pour composer cette oeuvre était écrit en latin. Cela explique le grand nombre de mots tirés du latin que contient l’Evangile selon Marc, encore que cette particularité puisse aussi trouver son explication dans le fait que cet Evangile fut, comme le texte primitif de Jean-Marc, écrit en Italie (15).

Rien d’étonnant, de toute façon, à ce que, dans ces conditions, il ait été placé sous le nom latin de l’interprète de Pierre et non sous son nom hébreu de Jean (d’autant plus qu’il existait déjà à Ephèse un autre évangile attribué à un Jean) ou sous son nom grec de Glavkias. Quoi qu’il en soit, malgré que le IIe Evangile s’ouvre sur la prédication de Jean le Baptiseur (16), qu’il ne pouvait éviter, vu le rôle capital que joua ce dernier dans les débuts de ce qui est devenu le christianisme, ses interventions y sont réduites à l’extrême, de façon presque caricaturale, plus encore que dans l’Evangelion de Cerdon et Marcion. Répétons aussi que peu d’auteurs ont encore suffisamment observé jusqu’ici combien, telle que la doctrine chrétienne s’est finalement fixée, le personnage de Jean-Baptiste lui est inutile, surtout de la façon dont ce dernier est présenté dans les Evangiles synoptiques.

Qu’avait besoin Jésus d’être annoncé par un autre que lui ? Qu’avait il besoin surtout, s’il était un personnage divin, même incarné en un homme, d’être baptisé par qui que ce fût, qui ne pouvait qu’être inférieur à lui ? Les rédacteurs des évangiles, tant apocryphes que canoniques, l’ont bien senti d’ailleurs, comme en témoignent leurs explications embarrassées (17). Si donc ils n’ont pu éviter d’en parler, c’est que le Baptiseur avait non seulement réellement existé, mais qu’il avait joué un rôle tel qu’il n’était pas possible de le passer totalement sous silence ; qu’il avait, entre autres, effectivement baptisé Jésus le Nazaréen ; que ce dernier avait donc d’abord été un de ses disciples et, par voie de conséquence, qu’il a réellement vécu aussi, que ce n’est pas un pur mythe, comme ont cru pouvoir le soutenir quelques exégètes et comme d’aucuns, de plus en plus rares il est vrai, le soutiennent encore (18).

Le rédacteur de Marc cependant ne s’embarrasse guère de tant de subtilités. Il a décidé de faire passer Jean au second plan au profit de Jésus, mais il ne peut néanmoins taire le baptême du second par le premier, qui figurait sans doute en bonne place dans une de ses sources. Aussi, ce qui est bien dans sa manière, va-t-il droit au but, sans circonlocutions :

« En ce temps-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. »

Puis, après ce baptême, les cieux se déchirent, l’esprit en descend « comme une colombe » et une voix dit à Jésus : « Tu es mon fils bien-aimé; tu as toute ma faveur » (Marc I, 9-11). Ces paroles sont à peu près celles qui, dans l’Evangelion marcionite, se faisaient entendre au moment de la transfiguration (Ev. V, 21). L’auteur de Marc, afin de montrer que c’est Jésus qui est considéré par Dieu – ou tout au moins par son esprit, détail sur lequel il nous faudra revenir plus loin (19) – comme son fils, les reproduit sous une autre forme au moment du baptême, lequel figurait probablement dans le Proto-Luc en une version mandéenne, Jean recevant peu avant sa mort la visite, sous la forme d’un enfant, de celui dont il avait annoncé la venue (20), scène dédoublée, dans les synoptiques, sous la forme du baptême de Jésus par Jean, puis de l’agonie de Jésus au Mont des Oliviers.

Que le but de l’auteur de Marc ait été de montrer que ce fut Jésus, et non Jean, qui avait été le Christ, le Messie annoncé par la Bible hébraïque, cela n’est d’ailleurs pas douteux (21). Dès les premières lignes, on lit des citations de l’Ancien Testament et d’autres réminiscences de celui-ci, en vue d’insinuer de surcroît que Jean fut un personnage analogue à Elie, lequel devait, selon les prophètes, rappelons le, paraître en même temps que le Messie et lui donner l’onction royale (qu’il faut pourtant beaucoup de bonne volonté pour lui assimiler le baptême par Jean…).

Dans toute l’œuvre, Jésus apparaît cependant comme une sorte de surhomme aux pouvoirs sortant de l’ordinaire (22) , mais très peu, en réalité, comme le fils de Dieu, malgré la déclaration de la « voix du ciel » lors du baptême et lors de la transfiguration, et malgré la déclaration du centurion au Calvaire (XV, 39); il est surtout l’élu de Dieu, chargé d’apporter une « bonne nouvelle », mais on ne sait pas très bien en quoi celle-ci consiste: il semble, d’après les descriptions apocalyptiques du chapitre XIII, que ce soit l’annonce de la venue prochaine du Fils de l’Homme, ce personnage des livres de Daniel et d’,Hénoch qui devait procéder au Grand jugement.

Cette annonce se substitue, en fait, à l’annonce faite par Jean du Paraclet. Quant à la notion même de Fils de l’Homme, elle est, dans Marc, assez ambiguë et il semble que, Jésus le Nazaréen ayant été considéré comme tel après sa mort par plusieurs de ses disciples et par les adeptes que firent ceux-ci (23), des remaniements en ce sens aient été apporté par des copistes au texte original. C’est ce qui explique assurément que, dans le texte canonique actuel, tantôt Jésus semble s’identifier au fils de l’Homme (p.ex. en IX,9), tantôt il en parle a la troisième personne comme d’un autre que lui.

La substitution de Jésus à Jean est par ailleurs systématique. C’est ainsi que, dans Marc, c’est Jésus et non Jean qui chasse les marchands du Temple, comme on a vu que c’était le cas dans l’évangile éphésien de Jean et donc probablement aussi dans le Proto-Luc. Comme on l’a déjà fait remarquer, c’est dans Jean que cette expédition est racontée le plus en détail, tout au début du texte (II, 14-22) et dans une version assez différente de celle des autres évangiles. Comme l’épisode ne figurait pas dans l’Evangelion marcionite, le rédacteur johannite du Proto-Luc l’y ajouta à son texte, probablement en une version un peu plus courte, dont l’auteur du IIe Evangile s’inspira pour la rédaction de l’épisode qu’il introduisit dans celui-ci en attribuant l’action à Jésus. Plus tard, l’auteur de Luc le reprendra en le résumant encore, puis Matthieu le reprendra à son tour en une version intermédiaire entre celles de Luc et de Marc.

Les noms des douze apôtres sont sans doute, eux aussi, repris du Proto-Luc. On a vu au chapitre précédent comment ils furent choisis. Il est caractéristique que l’un d’eux soit appelé Matthieu en Marc III, 18, alors qu’il est dénommé Lévi en II,14. Cette inadvertance sera réparée par les auteurs du 1er Evangile. Quant au transfert des apôtres de Jean a Jésus, il fut sans doute facilité par le fait que le nom de ce dernier est
pratiquement le même que celui de Josué, qui avait, lui aussi, choisi douze compagnons.

Ainsi Jésus devait-il apparaître à d’aucuns comme une réincarnation de Josué, fils de Noun, d’autant plus que les Oracles sibyllins avaient prédit:

“Quelqu’un descendra du ciel, un homme éminent qui étendra ses bras sur le bois fécond, le meilleur des hébreux, celui qui jadis arrêta le soleil… »

Appartient, par contre, au texte primitif de Jean-Marc tout le chapitre VII de Marc, dont Matthieu ne reprendra que quelques péricopes: il s’agit de l’essentiel des controverses qu’eut Jésus le Nazaréen avec des pharisiens et avec des scribes désaccords qui finirent par le conduire à sa perte, ainsi qu’on l’a vu au chapitre III du présent ouvrage. Vient ensuite le périple qui mènera Jésus à Tyr, à Sidon et dans la Décapole, périple également très résumé dans Matthieu.

Marc fait de Jésus un charpentier (VI 3), tandis que Matthieu dira qu’il était le fils du charpentier de Nazareth (XIII 55). Cela paraît avoir une origine hindoue. Dans le Rig-Veda, il est écrit: “Dix jeunes femmes infatigables font naître cet enfant du charpentier” (I, 95, 2) et les commentateurs de ce texte disent que ces dix jeunes femmes (dans certaines versions deux jeunes filles) sont les doigts des deux mains…

Quant à la mère et aux frères de Jésus (III, 31-35), ils proviennent de l’évangile selon Thomas et de l’  »Evangélion, mais alors que, dans ce dernier, Christ déjoue un piège qu’on lui tend, Marc interprète l’épisode à la lettre, attribuant donc une véritable parenté charnelle à Jésus. Il est à noter, à ce propos, que dans la version araméenne de la Doctrine des Nazaréens, Jésus avait certes des parents terrestres, mais il avait aussi des parents célestes: le Père et l’Esprit saint. Le mot hébreu rouah, qui veut dire à la fois vent, souffle et esprit, étant du féminin, cela ne faisait pas problème.

Jésus était une personne à la fois divine et humaine. Comme dieu, il avait pour parents le Père et, disons, la Pensée (pour prendre un mot francisé féminin à peu près équivalent); comme homme, son père était Joseph le charpentier et sa mère était Marie, l’épouse de ce dernier (24). Mais lorsque le texte araméen fut traduit en grec et en latin, cela devint incompréhensible. Car esprit se dit en grec “%%%%%” ,qui est du neutre, en latin Spiritus, qui est du masculin. Du coup, le rôle de la mère terrestre de Jésus se mit à grandir et il fallut, elle aussi, la faire participer à la fois à la nature humaine et à la nature divine de son fils (25). Par contre, le rôle du père terrestre de Jésus devait, au contraire, s’estomper. Il ne fut plus que l’époux de sa mère « selon la chair » et, dans Marc, il n’est même pas nommé, pas plus que dans Jean. Dans Luc enfin, ce n’est pas lui qui fécondera Marie pour qu’elle engendre Jésus, mais l’Esprit, principe masculin (bien que neutre en grec), émanation du Père céleste… Provient de même de Thomas et de l’Evangelion la péricope relative au tribut à payer à César, tout en réservant à Dieu ce qui revient à Dieu.

L’ajout de la mention des hérodiens à ce passage pourrait provenir du proto- Luc, les auteurs de celui-ci l’ayant alors appliqué à Jean. Cela n’aurait rien d’étonnant, car si payer le tribut à César était radicalement contraire à la doctrine des sicaires, la réponse du Christ à ceux qui essayèrent de le prendre en défaut est ambiguë et peut s’interpréter de diverses manières (26).

De l’Evangelion provient également le refus par Jésus de montrer à ses auditeurs un signe venant du ciel (Marc VIII 12). On a retracé précédemment l’évolution de cette péricope, qui se relie, dans les autres Evangiles, au « signe de Jonas » (27).

De l’Evangelion encore (VIII 26) l’affirmation que Dieu seul est bon (Marc X 18, correspondant à Luc XVIII 19). Comme on l’a dit au chapitre X, il semble bien que la « petite apocalypse » du chapitre XIII de Marc provienne du texte original de Jean-Marc. L’auteur de l’Evangelion marcionite devait connaître ce texte, car il en a repris quelques passages pour les mettre dans la bouche de son Christ, mais sans doute en les modifiant, y ajoutant notamment des allusions à certains événements récents (28).

L’auteur de Marc, à son tour, reprit quelques uns de ces ajouts, mais point tous, et il modifia sans doute aussi quelque peu le texte primitif. Celui-ci devait, comme l’Apocalypse johannite, contenir une allusion au millénarisme. Mais, cette croyance ayant cessé d’être un dogme de la Grande Eglise de Rome, l’auteur de Marc n’en parle pas. Par contre, il ajouta aussi des allusions à la résurrection des corps, qui ne faisait partie des croyances-primitives, ni des esséniens, ni des nazaréens, mais qui s’était répandue parmi ces derniers et à laquelle croyait aussi Justin (29).

La Passion et la Résurrection dans Marc.

Enfin, le récit de la passion ne provient certainement pas du texte primitif de Jean-Marc. L’idée a été émise que, puisque ce dernier ne racontait pas la naissance de Jésus, il ne devait pas non plus raconter sa mort (30). Le fait est que Marc ne donne aussi que peu de renseignements sur la vie même de son personnage: il lui importe bien plus de raconter ses miracles et d’exposer son enseignement. De toute façon, si le texte original contenait un récit des derniers jours de Jésus le Nazaréen, il ne pouvait s’agir, relatée sans doute très sommairement comme le reste, que de son procès devant le Sanhédrin, suivi de sa lapidation et non d’une crucifixion (à moins d’assimiler à celle-ci l’exposition du cadavre pendu à un pieu ou à un arbre) (31).

Comme on l’a vu au chapitre III, Jésus fut d’abord accusé devant Pilate par les prêtres d’être un séditieux, mais Pilate l’acquitta de ce chef, ou tout au moins ne le condamna pas à mort. Des pharisiens l’accusèrent alors d’impiété et ils le traînèrent devant le Sanhédrin, qui, lui, prononça la mort. Les autorités religieuses revinrent donc devant Pilate pour lui demander, cette fois, l’autorisation d’exécuter cet arrêt. Pilate hésitant à prendre pareille décision – une contestation de nature purement cultuelle devait le laisser profondément indifférent- il se laissa finalement convaincre par le versement de 30 pièces d’argent. C’est ce qu’on peut lire dans les versions slaves de « La Guerre des Juifs contre les Romains » de Josèphe et c’est probablement quelque chose de très peu différent qu’on devait lire dans le récit primitif de J-Marc si ce dernier racontait les derniers jours de Jésus le Nazaréen.

Ce qu’on lit actuellement dans le Marc canonique est sensiblement autre sur différents points. Tout d’abord, si Jean-Marc racontait la dernière Cène, celle-ci devait se dérouler selon le rituel juif et il ne peut pas y avoir eu de transsubstantiation du pain en le corps de Jésus, moins encore de vin en son sang. ces détails sont, à l’évidence, repris de l’Evangelion et de la IIe Epître aux Corinthiens de Paul. Encore est-il à noter que, pour les marcionites, c’est de l’eau et non du vin que devait contenir la coupe. Pour ces derniers autant que pour les juifs orthodoxes, manger le corps d’un dieu, boire son sang surtout, ne pouvaient être que choses absolument abominables. Manger la chair et boire le sang d’un dieu, cela ne peut être le fait d’un juif comme l’était Jean-Marc: cela provient de l’osirisme ou du mithraïsme (32), qui connaissaient, eux, semblables « mystères » et dont l’auteur final de Marc s’est certainement inspiré (33), ce qui prouve qu’il n’était, lui, pas juif.

Ou bien donc l’œuvre primitive de Jean-Marc ne contenait aucun récit de la passion, ou bien, plus probablement semble- t-il, il y en avait un, mais le rédacteur du Marc canonique, soit l’a supprimé totalement pour lui en substituer un autre, qui pourrait être entièrement de son cru ou inspiré d’un autre écrit, soit l’a profondément modifié à son idée, peut-être en s’inspirant également d’un ou de plusieurs autres écrits.

C’est dans l’Evangelion marcionite en tout cas qu’il avait été pour la première fois question, dans les textes connus, de la trahison de Judas (34). Elle est absente notamment des épîtres de Paul et de l’Apocalypse canonique. Dans l’Evangelion, Judas est l’instrument du complot qu’ourdissent les chefs de Jérusalem contre Christ sous l’inspiration du Créateur, ce qui est, on le sait, une idée gnostique. Dans Marc, Judas trahit Jésus contre argent (XIV 11) et, comme dans l’Evangélion, « par un baiser » (Ev. XI, 19; Mc XIV, 44-45). Ce n’est que dans des textes ultérieurs que la légende se développera et que Judas notamment se suicidera.. Quant à Pilate, on a vu plus haut combien, dans l’Evangelion marcionite, la comparution de Christ devant lui est inconciliable avec le titre de roi qu’y est donné à Hérode. Il semble que l’auteur de ce texte se soit basé sur la date qu’il avait placée au début de son oeuvre, mais dont on a vu aussi l’origine aux chapitres précédents: dans les dernières années du règne de Tibère, c’est Ponce Pilate qui fut gouverneur de la Judée: c’est pourquoi l’auteur de l’Evangelion marcionite fait comparaître son Christ devant lui.

Marc ne précise aucune date. Mais, bien qu’il laisse à Hérode son titre de roi lorsqu’il parle de Jean le Baptiseur, il fait comparaître Jésus, qu’il identifie au Christ, devant Pilate, ce qui correspond sans doute à la vérité historique. Cependant, devant les prêtres, dans l’Evangélion, à la question: « Es-tu le Christ ? » le prévenu répondait: « Vous le dites, non moi » (XI 27) et le Sanhédrin ne prononçait pas de sentence.

Dans Marc, Jésus répond: « Je le suis, et vous verrez bientôt le Fils de l’Homme siéger à la droite de la Puissance et venir avec les nuées du ciel » (35). Sur quoi le grand-prêtre déchire ses vêtements et le Sanhédrin prononce contre Jésus, la mort… (XIV, 61-64). Ce qui suit paraît bien en tout cas tiré du Proto-Luc, entre autres la mention de Barabbas.

On a vu comment la scène, probablement mythique, du choix proposé à la foule entre l’homme Jésus et Jésus le fils de Dieu a été transformée par l’auteur de Marc en une scène réelle (36) dont les invraisemblances ont déjà été soulignées (37).

De même, soit dans le Proto-Luc, soit dans un passage de l’Evangelion qui ne nous est pas parvenu, la mise en croix de Christ était probablement précédée d’un rite royal, qui fut mué en scène de dérision par ceux qui récrivirent les Evangiles, entre autres l’auteur de Marc (XV, 17-20), lequel remplace le vêtement de lumière de la « transfiguration » et de Pistis Sophia par une robe écarlate (38), indice de plus que la transfiguration, le baptême, la crucifixion et l’ascension sont interchangeables (39).

De même enfin, dans certains textes gnostiques, le dieu Eshmoûn, dont le nom fut hellénisé en Simon, venait assister son fils pendant sa mise en croix (40), épisode que l’auteur de Marc, une fois de plus, transpose en une scène terrestre : Simon de Cyrène réquisitionné par les soldats romains pour aider Jésus à porter la croix à laquelle on l’attachera. Car, en outre, pour bien montrer que Jésus fut le Messie annoncé par la Bible
hébraïque, on lui fait porter le bois de son futur supplice, comme cela était arrivé à Isaac, aidé d’ailleurs par son père Abraham (Gen. XXII 6).

Ainsi Isaac devenait pour les chrétiens une préfiguration du Messie. Mais, comme on le sait, Jésus le Nazaréen ne fut pas en réalité crucifié, mais lapidé. On trouve une nouvelle confirmation de ce fait dans un détail du récit de la Passion selon Marc: En XV 23, il est dit qu’avant son supplice, on fit boire à Jésus du vin mêlé de myrrhe. C’était là une coutume juive destinée à atténuer les souffrances du supplicié, ce breuvage ayant des effets légèrement stupéfiants (41).

Ceci est une nouvelle preuve que Jésus le Nazaréen subit un supplice juif et non romain. Il ne faut d’ailleurs pas se représenter la lapidation judiciaire Juive comme le fait d’une foule lançant des pierres de toutes tailles sur le condamné jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’exécution se faisait suivant un rituel bien déterminé. Le condamné était ligoté et déposé couché au pied d’une falaise ou d’une hauteur. C’est bien pourquoi les Écritures parlent du Golgotha, le « mont du Crâne », qui était situé hors des murs de Jérusalem.

Puis, du haut de la falaise, on faisait tomber un morceau de roc ou une très grosse pierre sur le condamné afin que ce dernier soit écrasé. S’il ne mourait pas sur le coup, on en faisait tomber un second et, si cela ne suffisait pas encore, on l’achevait à coups de pierres ou autrement. (C’est exactement en ce sens qu’il faut entendre la « première pierre » de la célèbre péricope de la femme adultère dans Jean VIII 7). Enfin, le cadavre était, pour l’exemple, pendu par les mains à un pieu, une poutre ou un arbre, jusqu’à la tombée de la nuit (42).


Chose curieuse, c’est dans un passage de Luc (XIII 34, repris par Mathieu XXIII 37) que l’on trouve un autre indice de ce que Jésus le Nazaréen fut en réalité lapidé : « Jérusalem, Jérusalem », s’écrie-t-il, « toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés… » C’est une des nombreuses inadvertance qui caractérisent, on le verra au chapitre suivant, l’œuvre de Clément le Romain, le compilateur de Luc et d’autres écrits, lequel aura probablement trouvé cette parole dans une de ses sources, mise peut-être dans la bouche de Jean-Dosithée faisant allusion notamment à Jésus son ancien disciple exécuté avant lui, et l’aura attribuée, comme beaucoup d’autres, à ce dernier.

Peu avant sa mort enfin, alors que l’obscurité aurait régné, écrit Marc, pendant trois heures, Jésus se serait écrié: Elôï, Elôï, lama sabachthani ! (XV, 35). On a vu précédemment les variantes, dans les différents évangiles, du cri qu’aurait poussé Jésus au moment de mourir (43).

Rappelons seulement ici que, dans l’Evangile de Pierre, qui est peut-être, on l’a vu, un fragment du Proto-Luc (44), le crucifié s’écrie: : « Ma puissance, tu m’as quitté », ce qui parait bien confirmer que l’homme mis en croix dans cet « évangile » est celui qui était connu en Samarie sous le nom de Dosithée et dont de nombreux disciples étaient des adeptes de Simon le Mage, le fils de Celui qui était appelé la Grande Puissance.

La crucifixion terrestre de Jean-Dosithée, la crucifixion céleste du Christ paulinien de l’Evangelion et la lapidation de Jésus le Nazaréen ont chacune fourni des détails au rédacteur de Marc pour son récit de la crucifixion. Mais comme il ne croyait pas en Simon et que, pour lui, le Dieu bon n’était pas différent de Jéhovah, il remania le cri poussé par Jean sur la croix en substituant à « ma puissance », le mot araméen Elôï, qui veut dire « mon Dieu ». Puis, Jésus jette un nouveau cri et il expire.

A ce moment, dans Marc, le voile du Temple se déchire en deux. Ces détails sont repris à l’Evangeline. Rappelons que, dans l’Evangile des Nazaréens ou des Hébreux, ce n’était pas le voile du Temple qui se déchirait, mais une grosse pierre qui se dé Tachait du fronton et se brisait en tombant sur le seuil (45). (Par parallélisme avec le jet rituel de la pierre de la lapidation ? …)

Tout cela se serait passé, selon Marc, vers la neuvième heure, c’est à dire peu après trois heures de l’après-midi selon notre façon actuelle de compter le temps, et ce jour-là était probablement, on l’a vu au chapitre III, le 3 avril 33 . Bien entendu, des astrologues ont étudié cette date et cette heure et, quelles que soient les conclusions que chacun voudra en tirer, il paraît en tout cas intéressant de donner ici un aperçu de leurs constatations, car certaines d’entre-elles sont assez impressionnantes.

Notons tout d’abord que le 3 avril se place peu de temps après l’équinoxe du printemps, c’est à dire au moment où l’écliptique et l’équateur céleste se croisent c’est la fameuse croix cosmique, qui n’a certainement pas peu contribué à la métamorphose en crucifixion de la lapidation de Jésus le Nazaréen, sans compter la confusion qui fut faite entre ce dernier, Jean-Dosithée et le Christ gnostiques.

Mais, comme on l’a vu au chapitre XIII (46), Cerdon avait modifié Evangile primitif de Luc, faisant notamment apparaître Christ à Capharnaüm en mai, au moment où le soleil quitte le signe du Taureau pour entrer dans celui des Gémeaux (appelé autrefois l’Ane – d’où la croyance, devenue populaire, en une nativité entre un bœuf et un âne ..). Il avait ensuite modifié l’ordre des épisodes de façon à les faire se succéder comme ceux des signes du zodiaque ou des constellations voisines avec lesquels ils présentent quelque analogie, plaçant notamment la comparution du Christ devant ses juges sous le signe de la Balance.

Il est intéressant de noter, à ce propos, que chez les Celtes l’année commençait précisément au mois d’endmios, qui correspond à la balance et que c’est au cours de ce mois qu’étaient exécutées les condamnations à mort prononcées pendant l’année (47). Mais, pour Cerdon, Christ était ensuite mort et ressuscité sous le signe du bélier, à la veille d’une pâque, fête au cours de laquelle on immole un agneau (c’est à dire le petit d’un bélier) . Enfin, C’est sous le signe suivant, celui du Taureau à nouveau, qu’il réapparaissait à ses disciples et qu’il leur recommandait de prêcher l’évangile à toutes les nations. C’est pourquoi sans doute l’Evangile selon Luc, qui dérive de l’Evangelion, a reçu pour emblème le taureau.

Mais revenons au 3 avril 33, à 3 heures de l’après-midi. A ce moment précis, qui correspond à Jérusalem au temps sidéral de 3 h 51, le signe de la Vierge venait de se lever à l’est et le milieu du ciel se situait exactement entre le Taureau et les Gémeaux (soit à nouveau entre le bœuf et l’Ane!) On peut donc dire qu’astrologiquement, en un sens, la mort de Jésus le Nazaréen coïncide avec l’apparition du Christ. C’est d’ailleurs aussi la conception des alchimistes… Cerdon et le rédacteur de Marc ont-ils été conscients de ces faits ? Rien ne permet de l’affirmer, ni de le dénier. Mais, dans la négative, cette position du milieu du Ciel astronomique au moment de la mort de Jésus n’en serait que plus remarquable…

La finale du IIème Evangile

Le IIe Evangile relate enfin la résurrection de Jésus le surlendemain de sa mort, résurrection annoncée par un jeune homme en robe blanche à trois des femmes qui avaient suivi Jésus, lesquelles se rendaient à son tombeau avec des aromates pour embaumer son cadavre. Ce jeune homme ne serait-il pas celui que Jésus avait « ressuscité » lui aussi peu auparavant (passage secret ajouté à Marc X 34) (48) et qui s’était enfui nu au moment de son arrestation (Marc XIV 51-52) ? … Il prescrit aux trois femmes d’aller dire à Pierre et aux autres disciples que Jésus ressuscité les précède en Galilée, où ils le reverront. Mais la suite du texte canonique actuel est complètement incohérente : il est écrit d’abord qu’elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » (XVI 8) (49), puis que l’une d’elles, Marie la Magdeleine, alla le dire aux apôtres, mais qu’ils ne la crurent pas… En tout cas, du rendez-vous en Galilée, il n’est plus question…

Il y a d’ailleurs quasi-unanimité, même chez les exégètes catholiques pour estimer qu’à partir de XVI, 9, le texte canonique de Marc n’est plus du même auteur que le reste: ce texte en remplace un autre et il est destiné à mettre Marc en harmonie avec les trois autres Evangiles et avec les Actes des Apôtres; il pourrait avoir été rédigé par un certain Ariston de Pella, ensuite d’un accord conclu entre l’évêque de Rome Anicet et celui de Smyrne, Polycarpe (50). Il ne figure même pas dans tous les manuscrits, dont certains s’arrêtent à XVI, 8 et dont d’autres se terminent par une finale beaucoup plus courte, dont il est difficile de dire si elle est authentique; cependant que quelques manuscrits reproduisent les deux textes l’un à la suite de l’autre… On peut conjecturer que, dans le texte qui a été supprimé, Jésus réapparaissait effectivement aux apôtres, en Galilée ou ailleurs (51) , et qu’il leur donnait alors en clair l’enseignement qu’il n’avait auparavant annoncé que de façon plus ou moins voilée (52).


Justin, on le sait, avait dit, lui aussi, que Jésus n’avait donné son véritable enseignement qu’après sa résurrection (1ère Apol. LXVII 7, in fine) et la Pistis Sophia de Valentin en donnait le détail. Le rédacteur de Marc se conforma très probablement a ces traditions: il n’avait aucune raison de s’en écarter. Mais les conceptions au sujet de la résurrection se modifièrent et c’est pourquoi la finale de son texte fut supprimée et remplacée par d’autres, qui ne concordent même pas toutes entre elles et dont le texte diffère d’un manuscrit à l’autre Le point de savoir lequel, de l’Evangelion marcionite ou de l’Evangile canonique « selon saint Marc”, est antérieur à l’autre ou encore s’ils ont paru indépendamment l’un de l’autre à peu près en même temps, est très controversé (53).

L’antériorité par rapport à Marc de l’Evangelion et même du Proto-Luc qui en dérive et qui est sans doute l’évangile de Pierre que connaissait Justin, ne paraît cependant guère douteuse, puisque ledit Justin ne connaissait en revanche, probablement pas encore Marc dans sa forme actuelle en 152, date de sa première Apologie. A cela l’on objecte parfois que l’Evangelion contient des passages qui ne se retrouvent pas dans Marc; or, si les remanieurs de textes sacrés se permettaient souvent beaucoup de liberté avec les oeuvres qu’ils arrangeaient, ils n’auraient pas osé, prétendent d’aucuns, en omettre des passages importants (54). Cet argument paraît faible.

Le texte qui a servi de base au rédacteur du IIe Evangile, c’est le récit original, probablement écrit en latin, de Jean-Marc: il l’a traduit en y mettant de l’ordre et il y a ajouté des éléments tirés de l’Evangelion, du Proto-Luc et sans doute d’autres sources encore, mais il ne s’est certainement pas cru obligé de reprendre tout ce qui se trouvait dans ces divers textes, et c’est uniquement pour cette cause qu’on ne retrouve pas dans Marc diverses périscopes de l’Evangelion marcionite.

De même, plus tard, l’arrangeur de Luc prendra pour base le Proto-Luc, en y ajoutant des éléments repris à différentes sources, notamment à Marc, qui lui est certainement antérieur, mais il ne reprendra pas non plu tout ce qui figure dans Marc: la première multiplication des pains, entre autres, et le récit de la décollation de Jean le Baptiseur (à supposer que ce récit figurât déjà dans l’exemplaire qu’il utilisait, ce qui, n’est pas certain, car il est tout de même assez étonnant qu’il ne donne absolument aucun détail au sujet de la mort de Jean, dont il a longuement, au début, narré la conception et la naissance). On peut donc tenir pour assuré que,si l’Evangile selon saint Marc est le plus ancien des Evangiles synoptiques, l’Evangelion lui est encore antérieur (55).

Son importance dans l’histoire des débuts du christianisme n’en est pas moins capitale, puisqu’il est, au moins officiellement, pour reprendre l’expression de Prosper Alfaric, « la plus ancienne vie de Jésus”, même si cette « vie » est assez fortement « romancée”, comme on dirait aujourd’hui.

Notes

1- Le texte ajoute, en LXVI 3, « qu’on appelle Evangiles”, mais ces mots paraissent bien être une glose tardive de copiste.
2- V. plus. exemples dans Bruno de SOLAGES, « Critique des Evangiles et méthode historique” (Privat, Toulouse, 1972), pp. 213-215, et dans Guy FAU, “Justin et les Evangiles » (Cah. du Cercle E.Renan, Paris, n° 91, 1975)
3- G.A. van den BERGH van EYSINGA, « La Littérature chrétienne primitive” (Rieder, Paris, 1926), pp. 225-226. V. aussi Georges ORY, « Marcion” (Cercle E.Renan, Paris, octobre 1980), p. 23.
4- Cf. Georges ORY, « Analyse des origines chrétiennes » (Cah. rationalistes,Paris n° 193, janv. 1961 ),p.53; « Préparation à la lecture. des Ev. synoptiques » (Cah. E. Renan n° 60, 1968), p. 8; “Marcion” (Cercle E.Renan, 1980), p. 21.
5- V. plus haut, chapitre X.
6- Voy. Guy FAU, « Le Puzzle des Evangiles » (Ed. rat., Paris, 1970), pp. 14
7- Voy. Prosper ALFARIC, « L’Evangile selon Marc » (Rieder, Paris, 1929), pp. et suiv.
8- Tome premier: « Les Evangiles synoptiques » (1923), pp. 125-127.
9- V. plus haut, chapitre X, pp. 95-96.
10- V. not. Albert SCHWEIZER, « Le Secret historique de la vie de Jésus » (A.Michel, Paris, 1961), p. 70.
11- Voy. Georges ORY, « Des pains, des poissons et des hommes” (Cah. E.Renan, Paris) n° 71, 1971, pp. 21 & suiv.)
12- V. plus haut, chapitre XV, pp. 186-187.
13- Voy. Guy FAU, op. cit. note 6, p. 105; Albert SCHWEIZER, op. cit.,passim. aussi articles de Jean TORRIS et Joseph GOFFINET dans Méta, Paris, n° 7, juillet 1974, pp. 68-81.
14- « Les Mystères de la Nativité christique » (Laffont, Paris, 1974), chapitre I. V. aussi l’explication d’Albert SCHWEIZER, op. cit., pp. 118 & suiv., qui y voit une préfiguration, ultérieurement majorée, de la dernière Cène, ce qui paraît peu vraisemblable, mais les deux explications ne sont pas incompatibles. Cf. aussi Rudolf STEINER, « L’Evangile de saint Matthieu » (Triades, Paris, 1968), pp. 175-176; Georges ORY, « Marcion » (Cercle L.Renan, 1981); Paul DIEL et Jeanine SOLOTAREFF, « Le Symbolisme dans l’Evangile de Jean » (Payot, Paris, 1983),pp. 166 & suiv.
15- V. sur toutes ces questions : Prosper ALFARIC, op. cit., pp. 52-57; Paul-Louis COUCHOUD, « Histoire de Jésus » (P.U.F., Paris, 1944), p. 202, et « Le dieu Jésus » (Gallimard, Paris, 1956). p. 217, avec la note 1.16
16 – V. à son sujet Jean CARMIGNAC, « La naissance des Evangiles synoptiques » (D.E.I.L., Paris, 1984), pp. 36-37. Sur l’Evangile de Marc, v. aussi ibid. , PP. 51 & suiv
17- V. plus haut, chap. IV, p. 45, et Matthieu III, 14-15.
18- sur les Origines du Christianisme » (T Sur l’inutilité du baptême de Jésus par Jean dans le système des Evangiles synoptiques et son explication historique, v. aussi Pierre-Emmanuel GUILLET, « Réflexions Valence, 1577), pp. 7-13.
19- V. pp. 257-258.
20- Voy. Georges ORY, “Hypothèse sur Jean le
Baptiseur » (Cahiers du Cercle E.Renan, Paris, n° 10,
1956), pp. 3 à 8.
21- V. not. Prosper ALFARIC, op. cit., pp. 88 & suiv.
22- Voy. Rudolf AUGSTEIN, « Jésus, Fils de l’Homme » (trad. par Demet, Gallimard) Paris 1975), pp. 278 & suiv.
23- V. chapitre IV; sur la pseudo-identification des notions de Fils de l’Homme et de Messie, voy. Rudolf AUGSTEIN, op.cit., pp. 63-67.
24- Sur le symbolisme de cette trinité, dont il attribue l’origine à la Tétractys pythagoricienne, voy. Jean PHAURE, « Le cycle de l’humanité adamique (Dervy, Paris, 1973), pp. 185 & suiv.
25- V. plus haut, chapitre XIV, p. 171
26- Voy. Louis ROUGIER, « La genèse des dogmes chrétiens » (A.Michel, Paris, 1972), pp. 261-263; Giorgio GIRARDET, « Lecture politique de l’Evangile de Luc » (Vie Ouvrière, Bruxelles, 1978), chapitre 26.
27- V. chapitre X, pp. 50-92.
28- Voy. Paul-Louis COUCHOUD, « Histoire de Jésus », pp. 186-190
29- Voy. Georges ORY, « Le Christ et Jésus » (Pavillon, P~ris, 1566), pp. 197-198; v. aussi ci-dessus, pp. 274-225.
30- Voy. Etienne TROCME, « La formation de l’évangile selon Marc » (P.U.F., Paris, 1963), pp. 163 & suiv., ainsi que les commentaires de Jean TORRIS (Bull. du Cercle E.Renan n° 154, juin 1965, p. 23) et d’Etienne WEILL- RAYNAL (Cah. E.Renan No 85, mars 1974).
31- Cf. Rudolf AUGSTEIN, op. cit., pp. 184 & suiv
32- V. not. Charles GUIGNEBERT, « Le Christ » (A.Michel, Paris, 1969), pp. 354-357; Jean-Paul BOURRE, « Les Sectes lucifériennes » (Belfond, Paris,
197!), pp. 29-30.
33- Voy. Martin VERMASEREN, « Mithra, ce dieu mystérieux » (Séquoia, 1960), p. 85; Robert VAN ASSCHE, « L’eucharistie, la Cène et Mithra » (Cahiers E.Renan, Paris, n° 71, 1971), p. 33 34
34- Voy. Etienne WEILL-RAYNAL, « Chronologie des Evangiles » (Editions rationalistes, Paris, 1568), pp. 117-118 et les notes.
35- Ce qui rend un son plutôt simonien et pourrait donc provenir, au moins partiellement, du Proto-Luc. V. aussi plus haut, chapitre III, p. 36.
36- V. chapitre XIV, pp. 237-238.
37- V. chapitre III, p. 38.
38- Voy Georges ORY, « Le Christ et Jésus », pp. 188-189; Guy FAU, « Le Puzzle des Evangiles », p. 314.
39- V. chapitre XII, pp. 141-142
40- V. chapitre XV, p. 186.
41- Voy. not. Raoul ROY, « Jésus guerrier de l’indépendance » (Parti-Pris, Montréal, 1975), p. 354
42- Le rituel de la lapidation judiciaire juive fait l’objet du chapitre 6 dans le traité du Sanhédrin du Talmud.
43- V. plus haut, chapitre XIV, pp. 177-178.
44- V. plus haut, chapitre XIX, note 29, n. 232
45- Jérôme, Com. in Mat. XXVII, 51, et Historia Passionis Domini, F. 652. V. Plus haut, chapitre II, p. 25
46- V. Plus haut, P. 151.
47- V. à ce sujet article de H.R. PETIT dans L’Hespéride, Paris, n° 41
48- V. plus haut, chapitre XV, p. 187.
49- Les mots: « et elles ne dirent rien à personne » ne figuraient cependant pas dans le texte latin (v. P.L. COUCHOUD, op.cit., p. 225, note 2)
50- Louis ROUGIER, op. cit., p. 248.
51- Voy. Charles GUIGNEBERT, « Jésus » (Paris, 1933), p. 616.
52- Voy. Paul-Louis COUCHOUD, op.cit., p. 226 et la note
53- V. à ce sujet Etienne WEILL-RAYNAL, op. cit., chap. IV; Guy fAU, op.cit. pp. 148-154; et la courtoise controverse entre ces deux auteurs dans le Cahier du Cercle E.Renan n° 97, décembre 1976.
54- Voy. not. André BRISSET, « La signification historique de la première Apologie de Justin » (Cah. du Cercle E.Renan n° 50, avril 1966, 41), p.55. 55- C’est aussi l’opinion de Georges ORY, «Marcion » (Cercle Ernest Renan, Paris, octobre 1980), p. 25.

A suivre …


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